‹ Sermons inedits (volume 2)Chapitre 22 sur 35 · LE JOUR DE L'ASCENSION · texte numérisé non relu

LE JOUR DE L'ASCENSION

Mes Frères,

La semaine où nous sommes nous offre, dans la liturgie de l'Eglise, un contraste apparent et une harmonie réelle. Pendant les trois jours qui précèdent l'Ascension, l'Eglise n'est occupée qu'à demander à Dieu les biens de la terre. Elle répète et commente ce verset de la prière du Seigneur : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Sur tous les points du globe, depuis le hameau le plus obscur jusqu'aux temples qui s'élèvent dans nos villes, des processions de fidèles implorent la protection divine sur les récoltes de l'année. « Daignez nous accorder et nous conserver les fruits de la terre », ut fructus terrœ dare et conservare digneris, telle est la demande qui vient se placer sur toutes les lèvres ; et s'il

(i) Prononcée, en 1864, dans la chapelle du Sénat.

2i2 ALLOCUTION

vous a été donné d'entendre ces litanies au milieu de nos campagnes, vous vous serez dit que la religion n'a pas de scène plus touchante que le spectacle de ces populations qui s'avancent dans le recueillement, la croix en tête, sous la bannière des saints, à travers les champs qu'elles ont arrosés de leurs sueurs, priant Dieu de bénir les récoltes qui s'annoncent et les moissons qui se préparent. Voilà l'objet des Rogations ; et chaque année voit se renouveler cet hommage solennel rendu à la toute-puissance de Celui qui nous dispense ses dons dans la mesure qu'il lui plaît.

Singulière préparation à la fête de ce jour, qui reporte toutes nos pensées vers le ciel, où nous devons habiter en esprit avec le Sauveur, ut ipsi quoque mente in cœlestibus habitemus t (i) D'où vient donc que l'Église, toujours si fidèle à exprimer sa doctrine dans sa liturgie, fait précéder des Rogations l'Ascension du Seigneur et associe d'une manière si intime la demande des biens de la terre et la recherche des biens célestes, le soin des intérêts du temps et la sollicitude pour les intérêts de l'éternité? C'est, Mes Frères, pour nous apprendre que les choses d'ici-bas doivent nous aider à atteindre notre fin dernière ; qu'il faut user des dons de la Providence pour le salut de notre âme et traverser ce monde où notre destinée se prépare, l'œil fixé sur celui où elle devra s'achever : sic transeamus per bona temporalia, ut non amittamus œterna.

Voilà pourquoi l'Ascension termine la semaine des Rogations. C'est la pensée du ciel succédant aux préoccupations terrestres qu'elle domine et ramène vers une

(i) Oraison du jour de l'Ascension.

POUR LE JOUR DE L'ASCENSION 2i3

fin supérieure. Oui, elle doit les dominer, car elle est une lumière et une force.

La pensée du ciel est une lumière pour l'âme humaine, parce qu'elle nous apprend à diriger nos pas sur le chemin de la vie. L'homme qui perd de vue ce terme final de sa destinée, ou qui n'y songe qu'à de rares intervalles, marche plus ou moins au hasard dans l'obscurité où le laisse l'oubli de sa fin dernière. Il ressemble au voyageur qui, ne sachant plus quel sera le terme de sa course, ignore également le chemin qui peut l'y conduire. A moins d'avoir les yeux fixés sur le but auquel nous devons tendre, nous errons à l'aventure, sans que rien vienne éclairer nos pas incertains. Le sens de la vie nous échappe, la notion du devoir s'obscurcit et les illusions du moment dérobent à nos yeux les réalités futures. Au lieu d'envisager la vie présente comme un passage et une préparation à l'éternité, nous y cherchons l'objet principal et la satisfaction de nos désirs , oubliant cette grande parole de l'apôtre : « Nous n'avons point ici-bas de cité permanente, mais nous cherchons la cité de l'avenir » ; non habemus hic manentem ciuitatem, sed futur am inquirimus (i).

Autre est la condition de l'homme que la pensée du ciel occupe et domine. Certes, la conscience de sa vocation éternelle ne lui fait pas oublier que Dieu l'a placé sur cette terre pour y remplir une mission dans la sphère qui lui est propre, pour y développer ses facultés, pour utiliser les dons que la Providence lui a départis , pour déployer ses forces dans l'intérêt général, pour mettre

(i) Ép. aux Hébr., xm, 14.

son activité au service de ses semblables. La volonté de Dieu n'est pas que la pensée de l'éternité nous fasse négliger les devoirs et les intérêts du temps. C'est une lumière qui se projette sur notre chemin pour nous indiquer la fin à laquelle nous devons rapporter nos actes. Eclairé par elle, le chrétien apprend à estimer les choses de la terre selon leur juste valeur, à ne pas s'y renfermer comme s'il n'y avait pas au-dessus d'elles un bien supérieur dont la possession constituera un jour notre félicité. Oui, quand la pensée du ciel est vivante dans notre âme, c'est alors que tout s'illumine aux clartés de la foi. Alors la vie humaine nous apparaît sous son véritable jour, comme un acheminement progressif vers le terme suprême de notre destinée. Alors, nous voyons clairement que tout ce qui ne se rapporte pas à Dieu de près ou de loin est vain et stérile, que les objets périssables n'ont de prix qu'autant que nous savons nous servir d'eux comme d'échelons pour arriver à notre Créateur, et qu'enfin chaque jour de notre existence doit être un pas en avant qui nous rapproche de l'éternel objet de nos efforts et de nos vœux.

Lumineuse pour l'âme qui s'en pénètre, la pensée du ciel est de plus un encouragement et une force. Eh ! qu'est-ce, je vous le demande, que les obstacles que nous rencontrons sur notre route, les difficultés et les accidents de la vie, en regard du terme final ou elle doit aboutir? Tout disparaît, tout s'efface devant cette éternité de bonheur auprès de laquelle une vie entière n'est qu'un point imperceptible. Il en coûte souvent, je le veux bien, de sacrifier le plaisir au devoir ; mais quelle force le chrétien ne puise-t-il pas dans la pensée d'un avenir

POUR LE JOUR DE L'ASCENSION 2i5

éternel qui le récompensera de ses luttes ? La souffrance nous répugne, il est vrai ; mais comment ne pas se résigner à accepter l'épreuve des mains d'un Dieu qui la couronne par un bonheur sans fin? L'adversité nous décourage et nous abat ; mais le malheureux qui regarde le ciel ne trouve-t-il pas, dans cette immense perspective qui s'ouvre devant lui, une cause de joie et de consolation? Non, il n'est pas de fardeau que la pensée du ciel ne rende léger, pas de tristesse qu'elle ne parvienne à dissiper, pas d'amertume qu'elle ne puisse changer en douceur. C'est en regardant le ciel que les martyrs oubliaient leurs souffrances, les apôtres leurs fatigues, les saints leurs sacrifices de tous les jours. La mort ellemême, cette source la plus profonde des douleurs humaines, perd ce qu'elle a de pénible et de cruel, pour le chrétien qui puise dans la pensée d'un meilleur avenir l'espoir de retrouver au ciel ce qu'il a quitté sur la terre. Quand le laboureur confie le grain au sillon qu'il vient de creuser, il ne compte pour rien la fatigue, sachant qu'il moissonnera là où il aura semé : cette espérance le soutient et le fortifie. Quand le soldat s'expose aux hasards de la guerre, l'image et les souvenirs de la patrie raniment son ardeur. Eh bien, nous aussi, chrétiens, nous semons pour moissonner. « Ils étaient là, disait le psalmiste, répandant la semence avec larmes, cum lacrymis ; mais ils reviendront avec joie, cum exultatione, portant leurs gerbes dans leurs mains, portantes manîpulos suos /(i) » Nous aussi, nous avons une patrie dont l'image brille à nos yeux ; car, comme on l'a si bien dit, l'homme est un

(i) Psaume CXXV, 6, 7, 8.

2i6 ALLOCUTION, ETC.

ange déchu qui se souvient des cieux ; et quand nous y retournerons, vainqueurs de nous-mêmes et du monde, nous trouverons dans le sein de Dieu, avec la palme du triomphe, le repos, le contentement et le bonheur ! Ainsi soit-il.

Effundam de spiritu meo super omnem carnem. « Je répandrai mon esprit sur toute chair. » Joël, ii, 28.

Mes Très Chers Frères,

C'est en ces termes que le prophète annonçait autrefois l'effusion mystérieuse de l'Esprit-Saint sur les apôtres au jour de la Pentecôte. Après avoir dépeint sous les voiles de l'allégorie le grand changement qui devait .s'opérer parmi les Juifs au retour de l'exil, l'esprit prophétique de Joël, planant au-dessus des figures et des ombres de la Loi, voit, dans le lointain des âges, la face du monde renouvelée sous le souffle de l'Esprit de Dieu. Cette transformation miraculeuse des pêcheurs galiléens, ce baptême de feu qui les inonde de la grâce divine, ce Sinaï nouveau du haut duquel Dieu éclaire, console et

(1) Prêché dans l'église Saint-Pierre de Montmartre, au plus tard en i853.

fortifie l'humanité, enflamme le voyant d'Israël, et sa bouche, fidèle interprète de son cœur, répète le son divin qui retentit au fond de son âme : « En ces jours-là, je répandrai de mon esprit sur toute chair » ; in diebus Mis effundam de spiritu meo super omnem carnem.

Cependant, M. T. G. F., l'effusion de l'Esprit de Dieu sur les hommes ne s'est pas bornée à l'instant unique où le symbole visible de l'invisible amour brilla sur le front des apôtres. Dieu n'a jamais cessé et ne cessera jamais d'exercer sur le monde une action de puissance, de sagesse et de bonté, depuis l'origine des temps où l'Esprit créateur planait sur la surface de l'abîme, jusqu'à la consommation des siècles, quand le souffle de la justice divine transformera toutes choses par le feu de l'épreuve finale. La Pentecôte n'a été que l'expression la plus élevée, le moment le plus solennel, de cette action incessante de l'Esprit de Dieu sur l'esprit des hommes ; l'effusion de la grâce divine au Cénacle de Jérusalem, comme celle du sang divin au sommet du Calvaire, a réalisé au suprême degré l'amour de Dieu pour nous ; car, de même que le sang du Christ a jailli sur le monde entier, l'Esprit du Christ s'est répandu sur tout l'Univers : Spiritus Domini repieu it orbe m ter r arum.

Mais cette action continue de l'Esprit de Dieu ne s'applique pas uniquement à l'humanité en général, elle s'exerce encore sur chacun de nous en particulier; et s'il opère dans le monde depuis la première parole de Dieu, se révélant au premier homme dans le jardin de l'Eden, jusqu'à la parole de l'ange, qui évoquera, les morts de la poussière, il est également vrai de dire qu'il agit sur chacun de nous, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Ainsi, M. T. C. F.,

action de l'Esprit de Dieu sur le monde et en particulier sur l'Église ; action de l'Esprit de Dieu sur l'homme et en particulier sur le chrétien, telle est la double influence qu'il nous faut méditer, et tel sera le partage de cet entretien. Daigne l'Esprit de grâce et de vérité nous éclairer de ses lumières et nous embraser de son amour, par l'intercession de Marie ! Ave Maria.

L'homme est un esprit fait chair, une intelligence incarnée ; il tient, par son corps, du monde matériel, comme il participe, par son âme, du monde spirituel. Formé d'un limon corruptible et d'un rayon impérissable de la divinité, l'homme est le lien qui rattache les choses visibles aux invisibles, le trait d'union entre les sens et l'esprit.

Mais si l'homme est composé d'une double substance, d'une substance matérielle et d'une substance spirituelle ; s'il appartient au monde sensible par le corps, et par l'âme au monde intellectuel, il doit être soumis à une double action, à celle des sens et à celle de l'esprit, à celle de l'Univers qui l'entoure et à celle de Dieu qui le domine ; car l'Univers matériel est l'ensemble des choses sensibles et Dieu est le centre du monde intellectuel. Il subit l'influence de l'Univers dans l'air qu'il respire, dans le pain qui le nourrit, dans la chaleur qui le réchauffe, dans le froid qui le glace ; mais Dieu aussi lui fait sentir la

touche mystérieuse de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté, puisqu'il lui communique la vérité et la, justice, la lumière qui éclaire l'intelligence et l'amour qui purifie le cœur.

Ainsi, M. T. C. F., l'esprit humain a été, dès l'origine du monde, en contact avec l'Esprit divin, soleil de justice et de vérité dont, jusqu'à la fin des siècles, il recevra le fécond rayonnement ; car l'Esprit-Saint est descendu pour toujours ; toujours le feu de la Pentecôte luira sur les hommes pour inonder leur esprit de ses flots de lumière et embraser leur cœur des flammes de la charité.

Cependant, M. T. G. F., cette action incessante de l'Esprit divin sur le monde ne s'est pas fait sentir, à chaque époque de l'histoire , avec la même force ; l'influence de la grâce divine n'a point pénétré tous les siècles avec une égale énergie. Le soleil de justice et de vérité qui éclaire et purifie l'humanité n'aura point de crépuscule, mais il a eu son aurore, combien brillante et combien vite obscurcie ! Il s'est levé au jardin de l'Éden, il a franchi la cime du Sinaï, il a atteint son midi au Cénacle de Jérusalem, et ce plein midi n'aura pas de couchant.

L'Esprit de Dieu est descendu sur les patriarches, les prophètes et les apôtres : il a éclairé et sanctifié la famille patriarcale , il a éclairé et sanctifié la synagogue , il éclaire et sanctifie l'Eglise. Car, comme l'observe saint Athanase , c'est un seul et même Esprit qui console et sanctifie , aujourd'hui comme alors , ceux qui le reçoivent : Unus idemque Spiritus est , qui tum et qui nunc sanctificat et consolatur eos qui ipsum recipiunt. Ainsi, M. T. C. F., l'action de l'Esprit de Dieu sur le monde se résume dans une triple effusion successive :

sur Adam et les patriarches depuis le jardin de l'Éden jusqu'au sommet du Sinaï ; sur Moïse et les prophètes depuis le Sinaï jusqu'au Cénacle de Jérusalem ; sur les apôtres et sur l'Église depuis le Cénacle de Jérusalem jusqu'à la consommation des siècles.

Les premiers rayons de la sagesse divine tombèrent sur le premier homme, qui reçut avec la vérité le don de la justice. L'Esprit sanctificateur grava l'image de Dieu dans cette âme immaculée qu'il illumina de célestes clartés et remplit d'un feu divin. L'intelligence de l'homme s'ouvrit à la lumière émanée du sein de Dieu, et son cœur s'épanouit devant cette Beauté suprême qui s'y réfléchissait comme dans un miroir fidèle. Ce souffle de vie, dit saint Basile, pénétra tout l'être d'Adam et l'éleva jusqu'à Dieu ; ce sceau royal, dit saint Cyrille, lui imprima la ressemblance avec la Majesté suprême ; cette onction intérieure , ajoute saint Athanase , devait lui assurer le triomphe de l'esprit sur la matière. L'Esprit de Dieu agissait sur l'esprit de l'homme par la grâce, mais le génie du mal poussa l'orgueilleuse raison à résister à cette touche mystérieuse, et l'homme perdit, avec la grâce, la justice et la vérité.

Cependant, M. T. C. F., l'Esprit de Dieu n'abandonna point l'esprit de l'homme dans la corruption du vice et dans les ténèbres de l'ignorance ; et, de même que le sang de l'Agneau immolé dès l'origine du monde jaillit dès lors sur l'humanité coupable, ainsi la grâce du divin Paraclet descendit sur la famille d'Adam pour la consoler dans cette vallée de larmes et la conduire à travers les ronces et les épines de l'exil.

L'Esprit de justice et de vérité éclaira et sanctifia la famille patriarcale : c'est de lui qu'elle reçut l'éducation religieuse ; c'est lui qui la guida dans le chemin de la vie ; car elle vécut de la révélation faite à son premier chef. L'Esprit de Dieu demeurait avec les descendants du patriarche : il passait d'un rejeton à l'autre avec l'offrande du nouveau-né et la bénédiction paternelle. Il inspirait Abel, quand le fils d'Adam offrait au Seigneur les prémices de son troupeau ; il animait Seth et les premiers justes qu'il préservait de la corruption du siècle. Mais, à côté de la cité de Dieu qu'il vivifiait, s'élevait la cité du monde, fondée et habitée par le génie du mal. L'esprit humain, de même qu'il avait réagi dans Adam contre l'impulsion divine au jardin de l'Éden, repoussa les dons de l'Esprit-Saint dans Gain et sa descendance rebelle, et le Seigneur jura que son Esprit ne demeurerait plus dans l'homme devenu charnel, non permanebit Spiritus meus in homine quia caro est(\) ; alors les eaux du déluge, en brisant l'orgueil de l'homme, renouvelèrent la face du monde : l'Esprit-Saint était vengé.

Cependant, M. T. G. F., cet Esprit de grâce et de vérité ne quitta pas entièrement l'humanité : réfugié au sein d'une famille préservée du déluge, il guida les enfants de Noë dans leurs pérégrinations diverses, ajoutant quelques rayons de plus à la lumière qui avait éclairé le monde depuis le Paradis terrestre jusqu'au sommet de l'Ararat ; car moins la raison se montrait indocile à l'action de Dieu, plus le Paraclet s'épanchait sur les hommes, pour les instruire et les sanctifier. Il affermit la

(i) Genèse, vi, 3.

foi d'Abraham sous le chêne de Mambré, il dressa l'échelle mystérieuse de Jacob sur la pierre de la Chaldée, il fit briller l'éclat de l'innocence sur le front de Joseph qu'il doua d'une sagesse prophétique. Telle est, M. T. G. F., la première phase de l'action du Saint-Esprit dans le monde, depuis l'Eden jusqu'au Sinaï.

Est-ce tout, M. T. G. F.? Dieu s'est-il borné à ces premiers rayonnements de lumière et de grâce? Oh! non, l'effusion de l'Esprit-Saint sur la famille patriarcale n'était que le prélude d'une autre plus abondante. Il y a trois mille ans, un peuple campait au pied d'une montagne de l'Arabie : pâles et tremblantes, les tribus regardaient avec effroi le sommet ébranlé par la foudre et sillonné par l'éclair. Soudain, au milieu d'une épaisse fumée, un homme s'est montré, portant dans ses mains deux tables de pierre : il descend à pas lents le flanc de la montagne et, s'adressant au peuple étonné, lui tient cet étrange langage : Enfants d'Israël , le Seigneur votre Dieu vous parle par ma bouche ; celui qui protégea vos pères a gravé sur ces tables les préceptes de la loi; soumis avec respect à sa sainte volonté, vous adorerez le Seigneur et vous n'aurez pas d'autre Dieu que lui. Il dit, et Israël reprit sa marche dans le désert, emportant avec lui les tables de la loi et le code de ses destinées.

Que s'était-il passé, M. T. G. F. ? L'Esprit de Dieu s'était reposé sur Moïse, la vérité divine brillait sous un jour nouveau, le feu de la Pentecôte figurative descendait sur le peuple hébreu pour l'éclairer et pour le purifier, le tabernacle de la loi succédait à la tente du patriarche, l'arche d'alliance du chef hébreu remplaçait la pierre du

sacrifice d'Abel. L'Esprit-Saint créait le ministère prophétique pour donner ses oracles au peuple d'Israël, comme il avait institué le ministère patriarcal pour parler à la famille d'Adam. La deuxième phase de l'action divine sur le monde allait commencer ; l'Esprit de justice et de vérité allait éclairer et sanctifier la nation juive.

L'Esprit prophétique, qui inspira Moïse dans les déserts de l'Arabie, pénétra également toute la vie de ce peuple, qui ne fut qu'une longue et vivante prophétie, une image des choses futures, une figure de la réalité. Il traça les cérémonies du culte, dicta les lois civiles, inspira les livres sacrés, affermit la chaire de Moïse. C'est l'Esprit- Saint qui remuait les cordes de la lyre de David, qui déposait sur les lèvres de Salomon les paroles de la sagesse ; c'est sous l'action de Dieu qu'Isaïe prédisait les ignominies et la gloire de l'Emmanuel, que les accents plaintifs de Jérémie tombaient sur une cité déserte, sur une terre désolée. Ce souffle prophétique animait les saints cantiques qu'Israël répétait au jour des solennités dans le temple de Sion, ou bien aux bords de l'Euphrate sur la terre de l'exil. Cet Esprit de force et de justice inspirait les saintes ardeurs d'Ézéchias et le pieux repentir de Manassès ; il armait le bras de Judith et retrempait le courage des Machabées. C'est ainsi qu'il dirigeait ce peuple extraordinaire dans sa marche mystérieuse à travers les siècles, jusqu'au moment où Dieu courba le sceptre de Juda devant les faisceaux consulaires, brisa la verge d'Aaron dans les mains du pontife et dispersa aux quatre vents les débris d'Israël. Alors l'Esprit divin, qui avait éclairé et sanctifié la famille patriarcale et le peuple hébreu, se répandit sur toute l'huma-

nité pour changer et renouveler la face du monde : du Cénacle de Jérusalem, le feu de la Pentecôte rayonna sur l'Univers entier, pour illuminer, purifier et transformer les hommes.

Oui, il a brillé au milieu de nous ce feu céleste allumé par le Christ et porté par les apôtres à travers les nations. Avant la venue du divin Paraclet, la terre était devenue ténébreuse et froide ; la lumière avait quitté l'intelligence de l'homme, le froid de la mort avait gagné son cœur. Mais voici que le soleil de justice et de vérité, qui s'était levé au jardin de l'Eden, qui avait franchi le sommet du Sinaï, s'est arrêté sur le Cénacle de Jérusalem, d'où il verse sur le monde des torrents de lumière et de vie. L'Esprit de Dieu anime l'Eglise catholique, il la vivifie et la pénètre , il réchauffe le zèle des apôtres , fortifie la foi des confesseurs, affermit la constance des martyrs, défend la pureté des vierges, assure le triomphe de tous les saints. L'esprit humain a beau s'armer contre lui du glaive des persécuteurs, de l'or des monarques, de la plume des sophistes, l'Esprit de Dieu qui gouverne l'Eglise abaisse les hauteurs de l'orgueil et renverse les remparts de l'impiété ; il déjoue les efforts du monde et brise la colère des tyrans. L'Eglise est invincible parce qu'elle est une force invincible, une vérité invincible, un amour invincible. Ah ! oui, elle est un amour invincible, car l'Esprit qui l'anime, l'Esprit qui descendit sur elle le jour de la Pentecôte, est un Esprit d'amour : c'est surtout une action d'amour qu'il a exercée et qu'il exercera dans le monde depuis le Cénacle de Jérusalem jusqu'à la consommation des siècles. L'Eglise catholique constitue une

immense communion d'amour à laquelle tous les hommes doivent participer, et l'Esprit-Saint est l'invisible lien qui retient nos âmes dans l'unité d'une même foi et d'une même charité, pour faire de tous les chrétiens « un seul troupeau et un seul pasteur (i) ». Union des intelligences par la foi, union des volontés par l'amour, telle est la double action de l'Esprit divin sur l'esprit humain. Egoïsme intellectuel, égoïsme moral, telle est la double réaction de l'esprit humain contre l'Esprit divin. Ah ! M. T. G. F., repoussons cet esprit du monde qui divise les intelligences et endurcit les cœurs ; loin de résister à l'action de l'Esprit-Saint qui anime et gouverne l'Église, aimons au contraire à en sentir l'heureuse influence ; unissons-nous dans la doctrine et dans la charité ; et, de même que l'Esprit de Dieu agit sur l'humanité, sur l'Église en général, ainsi agira-t-il sur chacun de nous : c'est ce qu'il me reste à vous montrer dans une deuxième réflexion. Continuez, je vous prie, à me prêter votre attention bienveillante.

Nous avons étudié l'action de l'Esprit de Dieu sur les hommes depuis l'origine des choses jusqu'à la fin du monde ; nous avons suivi, dans sa marché ascendante à travers les siècles, ce soleil de justice et de vérité qui éclaire l'humanité : nous l'avons vu se lever au jardin de

(i) S. Jean, 10, 16.

l'Éden, franchir le sommet du Sinaï et s'arrêter sur le Cénacle de Jérusalem, c'est-à-dire, sur l'Eglise catholique. Observons à présent l'action de l'Esprit-Saint sur chacun de nous en particulier ; suivons également dans sa marche progressive ce soleil de justice et de vérité qui, du berceau à la tombe, dans toutes les circonstances et à tous les âges de la vie, ne cesse d'éclairer et de purifier nos âmes.

Vous le savez, M. T. G. F., en entrant dans le monde, l'homme est frappé d'un arrêt de mort, porté par la justice divine contre le pécheur primitif et toute la race d'un père maudit. Flétrie par l'haleine empestée du vice, souillée par le contact impur du mal, l'âme humaine languit et meurt, comme une plante dont les racines aspirent une sève empoisonnée. Un vice d'origine s'imprime à sa nature, et l'anathème divin atteint les fils d'Adam dès le premier instant de l'existence. Les rayons d'en haut ne descendent point sur le berceau des nouveau-nés ; on dirait un sol maudit que nulle chaleur ne réchauffe, que nulle rosée ne féconde.

Mais quel prodige soudain a transformé cette âme viciée par le péché d'origine ? Comment s'est opérée cette régénération merveilleuse ? Un peu d'eau a coulé sur le front de l'enfant et l'Esprit-Saint est descendu sur lui, non plus comme autrefois sous la forme d'une colombe au baptême du Jourdain, mais sous les voiles mystérieux d'un symbole visible. Il a déposé dans ce jeune cœur, avec le germe de la foi, le principe d'une vie divine ; il l'a signé d'une marque ineffaçable, il l'a revêtu d'un caractère indélébile, il le purifie, le renouvelle, le .transfigure ; dans ce rameau, greffé désormais sur l'arbre de la croix, il fait circuler la sève divine dont se nourrit l'Église.

L'Esprit de Dieu s'est construit un temple, œdificavit sibi domum (i); Celui qui étendit les cieux comme un pavillon s'est fait une tente du cœur de l'homme, tabernaculum Dei cum hominibus (2) ; l'âme de l'enfant est devenue la demeure de l'Eternel, le sanctuaire du Très Haut, le tabernacle du Dieu trois fois saint. Telle est, M. T. G. F., la première action de l'Esprit de Dieu sur l'esprit de l'homme par le sacrement de la régénération . Mais se borne-t-il à cette sanctification initiale? Ne descendra-t-il plus, à partir du baptême, dans l'âme du jeune chrétien? Les murs de cette église, témoins d'une solennité récente , ou plutôt vos cœurs , mes chers enfants, encore émus des marques touchantes de la bonté divine, m'ont répondu. Lorsque, il y a deux jours, prosternés sur le pavé de ce temple, vous portâtes un regard de confiance vers cet autel d'où partait la voix du pontife ; quand l'homme de Dieu étendait sur vos têtes ses mains pleines de grâces et de bénédictions, quand il oignait vos fronts de l'huile sainte en les marquant du signe de la Rédemption, qu'attendiez-vous, mes chers enfants ? Pourquoi tant d'éclat, de pompe et de magnificence? Parce que l'Esprit de Dieu descendait en vous et que le feu de la Pentecôte allumait dans vos cœurs les flammes du céleste amour. Gomme autrefois les apôtres quittant le Cénacle de Jérusalem, vous deviez, au sortir de cette enceinte, vous disperser dans le monde pour combattre les combats du Seigneur et répandre partout la bonne odeur de Jésus-Christ. Ah ! puissiez-vous comprendre,

(1) Proverbes, ix, i

(2) Apocal., xxi, 3.

mes chers enfants, que l'Esprit de force et de piété que vous reçûtes en ce grand jour de votre Confirmation vous est nécessaire, plus que jamais, dans ces temps malheureux où l'esprit de mollesse et d'indifférence est si généralement répandu. Quel triste spectacle que celui d'un pays où les mauvaises doctrines, alimentées par le vice, circulent dans les rangs de la jeunesse comme une coupe empoisonnée ; où les mauvais exemples , soutenus par les fausses maximes, vont tuer jusque dans le foyer domestique la foi et l'innocence des enfants ! Pères et mères de famille, si vous voulez que ces jeunes néophytes, confirmés dans la grâce du baptême , n'attristent jamais par des égarements funestes l'Hôte divin qu'ils ont reçu avec l'imposition des mains, veillez attentivement sur ces plantes délicates commises à votre sollicitude ; ne permettez pas que le souffle du monde les flétrisse et les dessèche ; cultivez avec soin les bonnes dispositions de leurs cœurs ; inspirez-leur la crainte de Dieu et l'amour de la vertu, et ce ne sera pas en vain que l'Esprit-Saint sera descendu sur eux pour les éclairer et les sanctifier. Mais, si l'homme a besoin d'être régénéré et d'être confirmé, ne faut-il pas qu'après avoir péché il rentre en grâce avec Dieu ? C'est pourquoi l'Esprit-Saint n'est pas seulement pour les chrétiens un Esprit de régénération et de confirmation, mais encore un Esprit de réconciliation. Trop souvent, hélas ! les passions exercent dans nos âmes de funestes ravages : l'orgueil détruit la foi et la volupté tarit jusqu'à la source du sentiment religieux. Combien d'hommes érigent, dans les replis de leur cœur, une idole impure à laquelle ils prodiguent leur encens et leurs hommages ! Oui, le Sauveur avait raison de dire que

a3o SERMON

« l'esprit est prompt mais la chair infirme (i) » ; nos pas sont marqués par nos chutes, et nos infidélités continuelles lasseraient le Seigneur, si sa patiente miséricorde ne prévenait les arrêts de sa justice. Venez donc, ô Esprit de pardon et de réconciliation, descendez dans le cœur du pécheur, comme l'ange dans la piscine de Jérusalem ; remuez cette âme paralysée par l'action du vice ; allumez en elle le feu qui purifie. Vous demandez un miracle, M. T. G. F. ? Le miracle est opéré, le prêtre a prononcé les paroles du pardon, l'Esprit-Saint est descendu dans la demeure du péché, et là où le vice avait étalé ses souillures, je vois briller l'éclat d'une beauté surnaturelle. L'idole de Dagon tombe en poudre devant ce signe de la nouvelle alliance ; le pécheur se relève, comme ces ossements arides que le prophète Ezéchiel vit renaître au souffle de Dieu ; son cœur est redevenu le siège de l'Eternel et le temple du Saint-Esprit.

Ainsi, M. T. G. F., l'Esprit de justice et de vérité ne cesse d'agir sur notre âme pour l'éclairer et pour la sanctifier. C'est lui qui nous suggère ces saintes pensées, par lesquelles notre foi se ranime ; c'est lui qui nous inspire ces sentiments généreux qui font palpiter nos cœurs au contact de la divine charité. Il calme nos souffrances, il console nos afflictions, il guérit nos blessures, il retrempe notre courage pour le jour du combat et nous réjouit à l'heure du triomphe ; et lorsqu'enfm les angoisses de la mort s'appesantiront sur nous, l'Esprit consolateur viendra dissiper les inquiétudes de cet instant suprême : avec la dernière onction et la prière du prêtre, la grâce du divin

(i) S. Marc, xiv, 38.

POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE 23i

Paraclet fera disparaître dans nos cœurs jusqu'aux moindres vestiges du péché ; et l'âme du chrétien , lavée de toute souillure, dégagée des liens du corps et des entraves de la matière, s'élancera vers Dieu pour goûter l'éternel bonheur.

Telle est, M. T. G. F., l'action incessante de l'Esprit de Dieu sur l'esprit du chrétien, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Puissions-nous toujours ouvrir nos cœurs à cette influence céleste, pour nous pénétrer des lumières de la foi et des ardeurs du divin amour ! Et vous, ô Esprit de justice et de vérité, renouvelez en ce jour nos pensées, nos désirs, nos affections ! Venez prendre la place de cet esprit de dissipation, d'indifférence et de lâcheté qui nous éloigne du service de Dieu et de la pratique du devoir ! Ah ! ne permettez pas que le monde nous séduise et nous égare ; daignez habiter au milieu de nous et après avoir, ci-bas, établi en nous votre demeure, faites que nous devenions les temples éternels de votre gloire et de votre vérité. Ainsi soit-il ! (i)

(1) Ce sermon, qui appartient à la première jeunesse de l'abbé Freppel, renferme, à côté de brillants aperçus, quelques inexactitudes de détail. L'auteur ne disting-ue pas suffisamment entre les effets naturels et les effets surnaturels de l'action du Saint-Esprit dans le monde. Il ne faudrait pas non plus prendre au pied de la lettre certaine comparaison, où il représente le soleil de justice montant graduellement depuis son aurore jusqu'à son plein midi ; car Adam, dans l'état d'innocence qui dura d'ailleurs si peu de temps, eut certainement plus de lumières que les patriarches. Mais il convient aussi de ne pas oublier qu'on ne saurait demander au lang-age oratoire toute la précision d'un exposé théologique.

POUR

Emittes spiritum tuum et créabuntur et renovabis faciem terrœ.

« Vous enverrez votre esprit et toutes choses seront créées, et vous renouvellerez la face de la terre. »

Psaume CI1I, 3o.

Ces paroles de la prophétie antique se sont accomplies le jour de la Pentecôte. Ce jour-là, l'Esprit-Saint, descendant sur les apôtres, a déposé en eux le germe d'une création nouvelle et préparé cette transformation du monde à laquelle nous assistons depuis dix-huit siècles. C'est qu'en effet, Mes Frères, la face de la terre avait besoin d'être renouvelée et Dieu seul était capable d'opérer un tel changement. Par suite de l'état d'ignorance et de corruption auquel le genre humain était arrivé, la lumière ne luisait plus au sein des ténèbres , l'idolâtrie avait remplacé le culte du vrai Dieu, l'esprit du mal gouvernait

(i) Prononcée dans la chapelle du Sénat.

l'Univers, les hommes adoraient leurs vices et leurs passions et, comme disait Bossuet, tout était devenu Dieu, excepté Dieu même. Avec l'effusion de l'Esprit-Saint sur l'humanité, tout a changé de face. Dieu reprend ses droits, les hommes rentrent en possession de la vérité ; ils recouvrent avec le sentiment de leur dignité la conscience de leurs devoirs ; ils apprennent à se respecter entre eux et à s'aimer comme des frères ; l'Évangile devient pour eux le code immortel de la perfection morale ; l'Église les réunit dans une grande famille dont la foi est le principe, dont la charité est l'âme et le lien; et le genre humain, éclairé, fortifié, régénéré par cette vertu d'en haut, s'avance à travers les vicissitudes de l'histoire vers la fin glorieuse que Dieu lui a marquée. Tels sont les résultats du grand événement dont l'Eglise catholique célèbre le souvenir en cette fête solennelle de la Pentecôte.

Ces résultats, Mes Frères, nous les observons tout d'abord dans les instruments même que Dieu avait désignés pour la conversion du monde. Voyez quelle transformation merveilleuse l'Esprit-Saint opère dans les apôtres. Il avait plu au Sauveur de choisir ses disciples, non pas sur les marches d'un trône ni au milieu d'une académie de savants, mais dans les rangs inférieurs de la société. Hommes du peuple pour la plupart, simples et illettrés, ils s'étaient rangés à sa suite sans que leur intelligence tardive fût capable de pénétrer les hautes vérités qu'il leur enseignait. Leurs hésitations, les questions qu'ils lui adressent dans l'Evangile, les réponses qu'ils lui donnent, tout prouve que leur esprit était loin d'être façonné aux doctrines qu'ils entendaient. Mais à peine l'Esprit-Saint

est-il descendu sur eux que tout prend un nouvel aspect. Alors, par le plus étonnant des miracles, ces douze pêcheurs de la Palestine deviennent les docteurs de l'humanité : ils parlent toutes les langues, ils prêchent des vérités que les sages de l'antiquité n'avaient pas même soupçonnées, ils écrivent ces immortelles Épîtres qui ont fait l'admiration des siècles, ils dépassent l'éloquence des rhéteurs, ils triomphent de la science des sophistes, et la conversion du monde est le fruit de leur œuvre. C'était l'accomplissement de cette prophétie du Sauveur : « L'Esprit- Saint que mon Père vous enverra vous enseignera toute vérité », Paraclitus autem Spiritus sanclus, Me vos docebit omnia (i).

Mais, Mes Frères, cet Esprit de lumière et de vérité devait être également pour les apôtres un Esprit de force. Ce qui éclate dans leur conduite avant le jour de la Pentecôte, c'est leur faiblesse et leur timidité. Ils n'osent pas affronter la colère de leurs ennemis : à l'heure du danger, ils fuient, ils abandonnent leur Maître ; le plus intrépide d'entre eux le renie trois fois. Après la mort de Jésus-Christ, ils craignent de paraître en public, ils se renferment dans un Cénacle, ils se cachent. Mais, à partir du moment où le feu divin est venu embraser leurs cœurs, ce sont des hommes nouveaux. Eux naguère si hésitants, si pusillanimes, les voilà qui prêchent ouvertement et sans hésitation ce qu'ils ont vu et entendu. Ils portent devant les tribunaux de la terre un cœur ferme et une âme non troublée. Poussant le courage jusqu'à l'héroïsme , ils s'élancent à la conquête du monde. Rien ne les arrête,

(i) S. Jean, xiv, 26.

rien ne les effraie. Pour sauver les âmes, ils oublient la fatigue, ils affrontent la souffrance, ils méprisent les supplices et la mort. Pour eux, il n'y a pas de distances, il n'y a pas de limites, il n'y a pas de barrières : la terre semble trop petite à l'ardeur qui les brûle. Intrépides au danger, ils ne se dérobent qu'à la gloire ; ils inscrivent sur leur drapeau des victoires qui ne coûtent que leur sang; ils tombent en bénissant la main qui les frappe. Voilà ce que la Pentecôte a fait de ces hommes la veille encore si irrésolus, si craintifs. Le Sauveur l'avait dit : « Vous me rendrez témoignage dans le monde entier, quand vous aurez reçu la force de l'Esprit-Saint », Accipietis virtutem Spiritus sancti super venientis in vos et eritis mihi testes usque ad ultimum terrœ (i).

Enfin, Mes Frères, cet Esprit de force et de vérité, qui allait faire éclater de telles merveilles dans les apôtres, devait être pour eux un Esprit d'amour et de charité. Jusqu'alors l'esprit qui régnait dans le monde était un esprit de haine et de division. Autant d'étrangers, autant d'ennemis, tel était l'adage du paganisme, où chaque peuple, chaque nation, ne voyait rien au-delà des limites de son territoire. L'oubli des injures ou le pardon des offenses y était regardé comme une faiblesse et « la miséricorde comme un vice de l'âme », miser icordia animi vitium est. Avant le jour de la Pentecôte, les apôtres n'étaient pas exempts de ces préventions étroites et mesquines, et l'esprit de vengeance ne leur était pas étranger. Un jour, ils étaient allés jusqu'à prier leur Maître de faire descendre le feu du ciel sur un village de la

(i) Actes, i, 8.

Samarie qui avait refusé de les entendre ; et le divin Sauveur les réprimandant avec force leur avait dit : « Vous ne savez pas de quel Esprit vous devez être animés (i). » Eh bien, cet Esprit de douceur et de charité sera leur partage depuis la miraculeuse transformation de la Pentecôte ; et bientôt Ton entendra sortir de leur bouche ces étonnantes paroles : « En Jésus-Christ il n'y a plus ni Juif, ni Grec, ni barbare, ni homme libre, ni esclave, mais vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ (2). » L'esprit du monde ancien avait fait place en eux à cet esprit nouveau, à cet esprit de fraternité qui bannit la défiance, dissipe l'envie, étouffe la colère, comprime la vengeance et élève l'amour du prochain jusqu'au dévouement et au sacrifice. Sentiment sublime, qui est la véritable marque à laquelle on distingue le disciple de l'Evangile. Car, disait le divin Sauveur, « c'est à ce signe qu'on reconnaîtra que vous êtes véritablement mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres comme moimême je vous ai aimés (3). »

Telle est, mes Frères, la transformation que l'Esprit- Saint a opérée dans les apôtres le jour de la Pentecôte, et c'est à ce renouvellement intérieur que nous devons tous prendre part. Car ce qui se passe en grand sur le théâtre du monde doit se répéter dans une moindre proportion en chacun de nous. Donc, retrempons-nous aujourd'hui dans cet esprit chrétien que nous avons reçu comme les apôtres ; dans cet esprit de foi qui nous fait envisager

(1) S. Luc, ix, 55.

(2) Ép. aux Coloss., m, 11.

(3) S. Jean, xm, 34, 35.

toutes choses à la clarté des lumières divines ; dans cet esprit de sacrifice qui nous tient sous la main de Dieu, comme un enfant sous celle d'un père ; dans cet esprit de charité qui nous fait voir en nos semblables autant de frères que nous devons aimer comme nous-mêmes. Chrétiens de nom et par caractère, soyons-le également de cœur et en acte ; montrons par notre vie tout entière que, nous aussi, nous avons participé à cette effusion de TEsprit- Saint sur le monde ; que cet Esprit de Jésus-Christ, qu'il nous a laissé sur la terre avant de remonter au ciel, vit dans notre âme, qu'il la remplit et la pénètre : ce sera le signe et le gage de notre vocation à la vie éternelle. Ainsi soit-il.

SER.MOÏT

In nomine Patris et Filii et Spiritus sanctî. S. Mathieu, xxvm, 19.

C'est une chose admirable , Mes Frères , que l'ordre dans lequel se suivent et s'enchaînent les fêtes de l'année chrétienne. Pour s'en convaincre, il suffit d'envisager l'objet de cette solennité et la place qu'elle occupe dans le cycle annuel de la liturgie catholique. Après les deux grands jours de Pâques et de la Pentecôte, après ces manifestations éclatantes du Verbe Rédempteur et de l'Esprit Sanctificateur, l'Eglise nous reporte de la terre vers le ciel, des mystères du temps aux mystères de l'éternité ; elle suit ce double rayon de la divinité jusqu'au foyer d'où il émane ; elle remonte de ces deux effets à la cause qui les produit et, dévoilant à nos yeux le sein même de Dieu, elle nous fait découvrir et contempler, dans les profondeurs de l'essence divine, à travers les opé-

(1) Prêché à Paris, dans l'église de la Trinité, probablement de i855 à i858.

24o SERMON

rations extérieures du Fils et les effusions de l'Esprit- Saint, la vie intime de l'auguste et adorable Trinité.

C'est, qu'en effet, il ne suffisait pas au christianisme d'avoir rétabli l'idée de Dieu dans sa pureté primitive, d'avoir opposé aux aberrations du polythéisme la doctrine d'un Dieu unique, éternel et infini ; mais ce que la raison naturelle n'aurait pu trouver par elle-même, ce que la révélation mosaïque n'avait fait qu'envelopper sous le voile de ses figures et de ses symboles, la foi chrétienne l'a enseigné d'une manière nette et précise. Elle a ouvert au regard de l'intelligence des perspectives plus vastes, un horizon plus élevé ; elle a élargi le cercle de nos con*naissances, elle a donné des ailes à la pensée humaine, elle a dirigé son vol hardi vers ces régions où l'œil de la raison n'atteint pas ; et là, déroulant devant nous les magnificences du monde invisible, elle nous a révélé la société des trois personnes divines, la génération éternelle du Verbe, la procession mystérieuse de l'Esprit-Saint , ces grandes choses de Dieu que nous ne faisons qu'entrevoir dans les demi-clartés de la foi, mais que nous verrons face à face dans les splendeurs de la béatitude céleste.

Sans doute, Mes Frères, nous ne pouvons que bégayer ici-bas les mystères de l'infini. En présence d'une vérité si fort au-dessus de la portée de notre esprit, la pensée se trouble, le regard fléchit, la raison recule, interdite et tremblante. Gomment, s'écriait Théophile d'Antioche, au 11e siècle, comment pourrions-nous soutenir l'éclat de la majesté divine, nous qui sommes incapables de regarder fixement le soleil, cet élément si faible et si grossier? Toutefois, Mes Frères, en prenant la Révélation pour

guide, il nous est donné de concevoir ce qu'il y a, dans le dogme de la Trinité, de grand, de rationnel, de splendide, d'éminemment propre à raffermir notre foi et à soutenir nos espérances. A cet effet, je vais envisager brièvement le dogme de la Trinité, tel qu'il s'offre à nous en lui-même, et tel qu'il se manifeste dans l'ordre naturel et dans l'ordre surnaturel.

Il est par le monde un petit livre auprès duquel pâlissent tous les livres de la terre. Avec ce petit livre, on peut ne pas être un grand poète, ni un savant mathématicien, ni un profond philosophe ; mais l'on sait tout ce que l'homme doit savoir et pratiquer pour atteindre à ses fins. Aucune des vérités essentielles n'est oubliée dans ce petit livre : unité de Dieu, origine de la race humaine, déchéance primitive, médiation par le Christ, rapports de l'homme avec Dieu, ses devoirs envers ses semblables, sa destinée dans la vie présente et dans la vie future : toutes ces notions s'y trouvent, nettes, précises, lumineuses. Ce petit livre, qui permet d'échapper à l'ignorance et de braver le doute, c'est le catéchisme.

Lors donc que je demande à l'enfant du catéchisme ce que c'est que Dieu, il me répond : Dieu est un Esprit infiniment bon, sage et puissant, créateur du ciel et de la terre et souverain Seigneur de toutes choses. Et quand il m'a fait cette réponse, il m'a dit, sans trouble et sans hésitation, ce que n'avaient su ni Aristote, ni Platon, ni

iG

Cicéron, ou du moins ce qu'il n'avaient su qu'à demi et en y mêlant beaucoup d'erreurs. On parle du progrès : le voilà. C'est le progrès de l'enfant de huit ou de neuf ans sur les plus grands philosophes de l'antiquité païenne, et ce progrès, c'est le christianisme seul qui l'a fait faire à l'intelligence humaine. En mettant le catéchisme entre les mains de l'enfance, il lui a rendu familier cet alphabet de la religion que la science et le génie n'avaient pas su découvrir après deux mille ans de recherches.

C'est beaucoup, sans doute, que cette première réponse ; ce n'est pas tout cependant. Si, en effet, je réitère ma question : Qu'est-ce que c'est que Dieu ? l'enfant du catéchisme me répond : Dieu est l'Etre infini existant en trois personnes, le Père, le Fils et l'Esprit-Saint ; et ces trois personnes distinctes l'une de l'autre subsistent dans l'unité d'une même nature. En répondant de la sorte, il affirme un mystère, j'en conviens ; mais le dogme de la Trinité est un mystère, comme le grain de sable est un mystère pour le physicien qui prétend l'analyser, comme l'épi de blé est un mystère pour le naturaliste qui veut en étudier la formation, comme la vie est un mystère pour le médecin qui cherche à en surprendre le principe, comme l'union de l'âme avec le corps est un mystère pour le philosophe qui essaie de s'en rendre compte. A chaque pas que nous faisons dans la nature et dans la science, nous heurtons le mystère ; le mystère nous enveloppe de toutes parts ; nous le rencontrons à Forigine et à la fin des choses comme une limite infranchissable, parce que nous ne savons le tout de rien, parce que le comment et le pourquoi nous échappent à chaque instant. Vous étendez la main. Comment se fa»it-il que ce membre de votre corps obéisse au

commandememt de votre âme, que ce vêtement d'atomes se remue et tressaille au souffle de l'esprit? Vous n'en savez rien ; personne ne l'explique ; c'est un mystère dont vous ne vous étonnez pas, dont je ne m'étonne pas non plus : Dieu et la nature nous accoutument aux mystères. Gonséquemment, il est logique, il est rationnel, que le mystère soit venu se placer au sommet de l'intelligence, dans l'affirmation de l'Infini et de la vie qui lui est propre.

Toutefois, si mystérieux que soit le dogme de la Très sainte Trinité, il est au pouvoir de la raison éclairée par la foi de l'atteindre et de le saisir par quelques côtés. Ici, Mes Frères, je vais vous paraître quelque peu métaphysicien, et cependant je ne ferai que vous répéter ce que saint Augustin prêchait aux mariniers d'Hippone : c'est bien le moins que je vous témoigne autant de respect que l'illustre Evêque pour l'intelligence de ses pauvres bateliers. Sous ce rapport, laissez-moi vous le dire, nous ne sommes pas en progrès ; et souvent, après avoir lu ces Homélies si doctes et si lumineuses des Pères de l'Eglise, je me suis pris à regretter que le défaut d'instruction religieuse ne permette pas à notre parole de s'élever à une plus grande hauteur et d'approfondir dans l'assemblée des fidèles les mystères de la religion.

Dieu est un esprit. Or, la première propriété d'un esprit, c'est de se connaître lui-même ; car s'il ne se connaissait pas lui-même, il ne différerait point de la matière inintelligente et aveugle. Dieu donc se connaît. Mais comment se connaît-il? Il se connaît tel qu'il est, c'est-à-dire infini. Cette connaissance qu'il a de lui-même, étant infinie, est nécessairement égale à lui, éternelle comme lui, substan-

tielle comme lui : c'est une image parfaite de lui-même, dans laquelle il se réfléchit tout entier ; c'est une Parole intérieure, par laquelle il exprime toute sa puissance et son énergie. Or, ce terme infini de sa connaissance, ce miroir de sa beauté, cette splendeur de sa gloire, cette figure de sa substance, cette image parfaite de son Être, ce Verbe intérieur, c'est le Fils. Voilà le premier acte intime de la divinité, la génération du Fils. Le Fils procède du Père, comme le rayon émane de la lumière, comme la pensée jaillit de l'âme qui la produit, comme la parole exprime l'idée qu'elle revêt : distinct de lui et inséparable, uni mais sans confusion, différent comme personne et identique par nature. C'est un mystère, je le répète, mais, si insondable qu'il soit, nous en avons du moins l'exacte formule et nous en saisissons la convenance. Or, c'est déjà beaucoup de pouvoir dire qu'il en doit être ainsi nécessairement, lors même qu'on ne saurait expliquer ni le comment ni le pourquoi.

Là, toutefois, ne se borne pas la fécondité de l'infini. A ce premier moment de la vie divine vient s'ajouter un deuxième. Quand Dieu se voit dans son Verbe et qu'il plonge son regard éternel dans cet océan de lumière sans rivage et sans fond, où resplendit la vérité sans nuage et sans ombres ; lorsqu'il se contemple lui-même dans ce miroir infini qui reflète avec la figure de sa substance les rayons de sa beauté sans rides et sans tache, et qu'il retrouve dans cette image si éclatante et si pure toute la perfection de son être : un amour indicible, immense, infini, l'attire vers cette vérité, vers cette beauté infinie qui rayonne dans son Fils. C'est une aspiration mutuelle du Père vers le Fils et du Fils vers le Père ; c'est une effu-

sion réciproque de joie et d'amour ; c'est un échange ineffable de lumière et de bonheur ; c'est un flux et reflux perpétuel, un courant qui va et qui vient, un souffle qui passe et repasse du Père au Fils et du Fils au Père ; c'est un embrassement éternel dans lequel l'un et l'autre s'unissent sans se confondre. Voilà le mystère d'amour qui s'accomplit au sein de Dieu dans le silence des cieux ! Et le terme de cet amour infini, le nœud qui relie entre eux le Père et le Fils, le souffle mystérieux, vivant et fécond, qui les pénètre en les animant d'une vie commune, l'amour substantiel, enfin, c'est l'Esprit du Père, l'Esprit du Fils, c'est l'Esprit-Saint !

Ah ! Mes Frères, je n'ai jamais mieux compris l'insuffisance de la parole humaine, qu'en ce moment où je devrais vous redire les mystères del'élernité. Oui, vraiment, nous ne faisons que balbutier, chaque fois que nous touchons à ces mystères de Dieu qu'il nous sera donné un jour de contempler face à face. Aussi j'ai hâte de quitter ces profondeurs où l'œil se trouble et s'égare, pour saisir quelque lointain reflet de la sainte Trinité dans les choses créées. Ici, nous sommes mieux à notre aise ; le terrain ne manque pas sous nos pieds. L'auguste Trinité a déposé un vestige d'elle-même dans le monde des corps et une image proprement dite dans le monde des esprits. La loi

de la Trinité nous apparaît à chaque pas que nous faisons dans la nature, dans la conscience et dans la société.

Jetons d'abord un regard sur le monde matériel. La loi de la Trinité s'y manifeste dans la constitution même des corps. Essayez de concevoir un corps qui n'ait pas trois dimensions, un corps qui n'en ait que deux ou qui en ait quatre, un corps qui ne soit ni long, ni large, ni profond. Vous n'y arriverez jamais. La loi de la Trinité est la loi fondamentale de l'existence matérielle, et l'atome est à sa façon l'obscur témoin de ce grand dogme. Car ici également il y a une distinction réelle qui ne détruit pas l'unité. La longueur n'est pas la largeur et réciproquement, et la profondeur n'est ni l'une ni l'autre, et cependant le corps apparaît toujours un et identique à lui-même dans ses trois dimensions. C'est une ébauche imparfaite, sans doute, grossière même si vous le voulez, mais une ébauche véritable de la sainte Trinité, autant du moins que le monde matériel peut porter en soit un reflet de l'existence ou de la vie divine.

Du monde matériel passons au monde spirituel. Ici, le rayonnement du dogme de la Trinité doit être plus éclatant et plus visible. Ce n'est plus un vestige seulement que nous découvrons dans l'âme, mais une image. Aussi quand l'Ecriture sainte rapporte la création de l'homme, elle prête aux trois personnes divines une sorte de conseil ou de délibération : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance (i). » Et, en effet, je vous disais tout à l'heure qu'il est impossible d'imaginer un corps sans trois dimensions ; je vous dirai maintenant : Essayez de conce-

fi) Genèse, i, 26,

voir un esprit qui n'ait pas trois facultés, un esprit qui n'en ait que deux ou qui en ait quatre, un esprit qui ne réunisse pas la faculté de connaître, la faculté de sentir et la faculté de vouloir ou d'agir. Vous n'y parviendrez jamais. La loi de la Trinité est la loi fondamentale de l'existence spirituelle, et l'âme est le deuxième témoin du dogme de la Trinité. Car ici la distinction reparaît dans l'unité avec un caractère d'évidence plus frappant encore. L'intelligence n'est pas le sentiment, le sentiment n'est pas l'intelligence, et la volonté n'est ni l'une ni l'autre; ce sont bien trois facultés distinctes, et pourtant ces trois facultés, bien que réellement distinctes, ne forment pas trois âmes, mais une seule âme qui pense, qui sent et qui veut. Il y a sans doute une distance infinie entre cette image de la Trinité que nous portons en nous et les augustes réalités de la vie divine ; je n'entends nullement comparer entre elles les trois facultés humaines et les trois personnes divines ; je ne cherche qu'à vous montrer comment le dogme de la Trinité trouve sa confirmation dans l'Univers entier où l'on rencontre à chaque pas une trace, une empreinte, un reflet de cette mystérieuse vérité. Et maintenant, Mes Frères, après avoir établi que la loi de la Trinité est la loi fondamentale du monde matériel et du monde spirituel, qu'il n'y a pas de corps sans trois dimensions ni d'esprit sans trois facultés, il me serait facile de suivre le rayonnement de cette vérité capitale à travers les différents ordres qui la réfléchissent. Si un philosophe vous parlait ici à ma place, il vous dirait qu'il est impossible de faire un raisonnement sans trois termes dont le troisième est le rapport des deux premiers ; ni de construire une proposition quelconque sans trois mots dont l'un sert

de lien entre les deux autres. Il vous montrerait dans la famille une sorte de trinité humaine image de la Trinité divine ; il suivrait l'application de cette grande loi jusque dans les trois éléments essentiels de Tordre social. Mais, si consolante que soit pour nous la confirmation que le dogme catholique trouve dans la nature et dans l'esprit, dans la conscience et dans la société, nous puisons dans la Révélation des lumières plus hautes et plus vives ; nous saisissons aux clartés de la foi la manifestation des trois personnes divines dans le triple acte qui nous constitue ce que nous sommes, l'acte de la Création, l'acte de la Rédemption et l'acte de la Sanctification.

« C'est par le Verbe, dit l'apôtre saint Jean, que toutes choses ont été faites, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui (i). » Voilà de quelle manière la Trinité se manifeste à nous dès l'origine des choses. Dieu voyait le monde dans son Verbe qui en est le beau idéal, le type incréé, l'exemplaire éternel et parfait. C'est par le Verbe que Dieu a prononcé la parole créatrice. Cela n'est pas difficile à concevoir : même dans les œuvres humaines les choses se passent de la sorte. Quand l'artiste veut tirer une statue d'une pierre brute, d'un bloc informe, il se pose en face de lui-même, il conçoit un idéal ; dans cet idéal il considère son œuvre future, il la voit germer, s'épanouir, se développer; il suit de l'œil les lignes qui s'allongent, les formes qui se dessinent, les contours qui s'arrondissent, et ce n'est qu'après avoir contemplé son œuvre au-dedans de lui-même, dans sa pensée, dans son verbe, qu'il profère la parole créatrice. Il dit, et l'idée

(i) S. Jean, i, 3.

qu'il a conçue, s'incarnant dans le marbre, ou dans la pierre, surgit de là, rayonnante et belle sous les traits de la nature et par le ciseau de l'art. Ainsi se créent les choses humaines par la médiation du verbe humain qui les conçoit, qui leur sert de modèle et d'exemplaire. Dieu a fait de même, avec la différence des choses divines aux choses humaines. C'est par le ministère du Verbe qu'il a créé toutes choses, auxquelles le souffle de son Esprit, de l'Esprit-Saint, a donné la vie et la fécondité. Voilà pourquoi « toutes choses ont été faites par le Verbe et rien de de qui a été fait n'a été fait sans lui ».

Toutefois, l'acte de la création n'aurait pas suffi pour manifester au monde les trois personnes divines dans leur opération une et indivisible. Un deuxième acte, plus auguste et plus profond, devait révéler à l'humanité le mystère de la vie divine. Donc, un jour, dans la plénitude des temps, au moment le plus solennel de nos destinées, sur un coin de la terre, dans le silence de la solitude, sans autre témoin que l'innocence d'une vierge, s'accomplit le mystère de l'Incarnation du Verbe. Ce jour-là, la divinité ouvrait son sein pour permettre à l'œil de l'homme de plonger dans ses mystérieuses profondeurs ; le dogme de la Trinité se révélait à nous ravissant et splendide. Le Père envoie son Fils unique pour sauver le monde ; le Fils se revêt de la nature humaine pour racheter les hommes, et c'est par l'opération du Saint-Esprit que s'accomplissent ces grandes choses. Le Fils s'offre en victime, le Père agrée le sacrifice et le Saint-Esprit en répand le fruit dans les âmes. Le Père confère au Verbe incarné toute puissance sur la terre et dans le ciel, le Verbe incarné établit le royaume de Dieu parmi les

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hommes, et le Saint-Esprit dirige l'Eglise qu'il anime, qu'il pénètre, qu'il féconde. Le Père nous ouvre par les mains du Fils les canaux de la grâce que le Saint-Esprit fait découler dans nos âmes. Admirable société des hommes avec Dieu, par laquelle les trois personnes divines, agissant dans l'unité d'une même nature, se communiquent à nous ! Merveilleux enchaînement de mystères, que nous ne comprendrons parfaitement que le jour où, associés à la vie intime du Père, du Fils et de l'Esprit, nous trouverons la béatitude suprême dans une vision sans ombres et sans nuages, dans une possession sans réserve et sans limites !

Voilà de quelle manière l'adorable Trinité s'est révélée aux hommes par la rédemption du monde et la sanctification des âmes ; et , si je n'insiste pas davantage sur cette double manifestation , c'est qu'elle n'est rien moins que le résumé de la religion tout entière. Le dogme de la Trinité est le fondement de notre foi : tout s'y rapporte ou en découle. Voilà pourquoi il imprime son sceau à tous les actes de la vie. C'est au nom de la sainte Trinité que vous marquez vos fronts du signe sacré de la Rédemption. C'est au nom de la sainte Trinité que l'eau du baptême a régénéré votre âme. C'est au nom de la sainte Trinité que l'onction de la grâce vous a confirmés dans la foi et dans la charité. C'est au nom de la sainte Trinité que la sentence du pardon vous a déliés de vos fautes. C'est au nom de la sainte Trinité que, hier, sur les dalles de nos temples, des centaines de jeunes hommes se sont couchés, le front contre terre, pour se relever les ministres de Dieu et les dispensateurs de ses mystères. C'est au nom de la sainte Trinité que la religion a

consacré votre bonheur domestique par la force d'un lien indissoluble. C'est au nom de la sainte Trinité qu'aux portes de l'éternité l'onction suprême effacera les souillures de votre vie. C'est en prenant la sainte Trinité pour témoin de leurs actes que les nations s'engagent au respect de la foi jurée. Le nom des trois personnes divines est devenu la garantie de la fidélité, la sauvegarde des traités, le sceau des alliances, le lien de l'obligation, le signe de la promesse, la force du serment, comme il est aussi, pour ceux qui le reconnaissent et le vénèrent, un motif d'espérance et un gage de félicité.

C'est également au nom de la sainte Trinité que je viens vous demander un acte de charité pour clore ces touchantes cérémonies. Et quelle circonstance plus propre à ranimer dans nos cœurs l'amour fraternel ? L'amour, l'amour personnifié dans l'Esprit-Saint, n'est-ce pas ce qui unit le Père au Fils? n'est-ce pas le lien essentiel, l'âme, la vie de la société des trois personnes divines ? Oui, c'est de cette source intarissable de l'amour divin que la charité a débordé sur les hommes ; c'est à ce foyer toujours ardent que s'est allumée parmi nous la flamme du dévouement ; et lorsqu'à la dernière Cène Jésus-Christ disait à son Père : « Faites, ô mon Père, qu'ils soient un comme vous et moi nous sommes un (i) », c'est la charité, c'est l'amour fraternel qu'il demandait pour chacun de nous, à l'image de la sainte Trinité. Je prie Dieu qu'il daigne vous communiquer une étincelle de ce feu sacré, au moment où vous êtes appelés à soulager par vos dons les pauvres que secourt la conférence de Saint-Vincent-de-Paul établie sur

i) S. Jean, xvn, 21,

votre paroisse. Par là, vous vous montrerez dignes d'appartenir à cette église consacrée aux trois personnes divines ; vous vous montrerez les véritables enfants, les serviteurs fidèles de la très sainte Trinité ; vous serez bénis, vous serez récompensés, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il (i).

( i ) Il est probable que l'auteur , s'il vivait encore , ne ferait point imprimer ce discours de jeunesse, du moins sans le retoucher sur plusieurs points. Telle ou telle notion philosophique, assez communément admise il y a quarante ans, lui paraîtrait aujourd'hui plus discutable. Il attacherait aussi moins d'importance à certaines explications rationnelles qui, peut-être, n'expliquent pas grand'chose. Mais, malgré ses défauts, ce petit prône donnera une idée du genre adopté par l'auteur dans la prédication familière ; et c'est pour ce motif que nous l'avons édité.

PETITE HOMELIE

SUR

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