AUX ASSOCIEES DU ROSAIRE
pations ne me le permettent point. A l'heure présente, je dépends uniquement de Notre-Saint-Père le Pape qui, à chaque instant, peut me rappeler à Rome pour la grande œuvre du concile général. J'ai donc dû songer au remplacement de M. l'abbé Vallet ; et à cet effet, j'ai jeté les yeux sur l'un de ces Messieurs, dont je ne puis assez louer, outre le zèle et le talent, la sagesse de conduite, la douceur et l'aménitié du caractère. Je veux parler de M. l'abbé Baron, chapelain de Sainte-Geneviève.
Dès son retour de la campagne où il est allé chercher un repos bien mérité, il se mettra en rapport avec votre bureau, présidera vos réunions et réglera de concert avec moi tout ce qui pourra être profitable au succès de votre œuvre. Sous son habile direction, je ne dis pas j'espère, mais je suis fermement convaincu que l'association du Rosaire Vivant prendra de nouveaux développements et qu'elle deviendra ce qu'elle doit être à la veille du concile, une ligue puissante de prières pour la sainte Église de Dieu, et une œuvre féconde de sanctification pour chacun de ses membres.
Custodit Dominus omnia ossa eorum.
« C'est le Seigneur qui veille sur tous les ossements des saints. »
(Psaume XXXIII, ai.)
Mes Très Chers Frères,
Il ne suffisait pas à l'Eglise catholique d'avoir consacré un jour spécial à la mémoire de tous les saints, ni même d'avoir institué une octave solennelle pour célébrer dignement leurs vertus et leurs triomphes. Non contente de déchirer les voiles du monde visible pour nous faire contempler au séjour de la gloire les âmes des bienheureux, elle nous ramène dans les limites du temps et de l'espace ; et, après nous avoir montré ce qu'ils sont devenus dans le ciel, elle recueille avec soin ce qui reste d'eux sur la
(i) Prononcé en i856, pendant l'octave de la Toussaint.
3go SERMON SUR LE CULTE
terre. Or, qu'est-ce qui nous reste ici-bas de ces grands serviteurs de Dieu, de ces frères aînés de la famille chrétienne ?
Il nous reste sans doute, et avant tout, le souvenir de leurs belles actions, la bonne odeur de leurs vertus, le parfum de leur vie, toutes ces choses enfin qui, à côté de leur céleste auréole, composent l'éclat de leur gloire temporelle. Mais, outre ce précieux héritage de lumière et de doctrine , en dehors de ces reliques spirituelles qui se conservent d'âge en âge dans la mémoire des hommes, il nous reste quelque chose de visible, de palpable, qui, à son tour, survit à la mort et échappe aux ravages du temps. Ce ne sont, à la vérité, que des ossements, de la poussière, de la cendre si vous le voulez ; mais ces ossements , ils sont sous la garde de Dieu ; mais cette poussière et cette cendre sont une semence féconde, pleine de bénédictions. L'Eglise donc, gardienne immortelle, divine dépositaire de tout ce qui est grand, de tout ce qui est saint, recueille pieusement les reliques des héros qui furent ses fds, les environne d'honneur et de respect ; et, les plaçant sur ses autels, elle dit à tous les siècles : Voici les restes de ceux qui ont combattu, qui ont vaincu, qui triomphent ; honorez-les, vénérez-les, car ce sont des dépouilles glorieuses; Dieu a veillé sur elles, il les conserve, il leur communique la puissance et la fécondité. Custodit Dominas omnia ossa eorum.
Tels sont, Mes Frères, les sentiments si nobles et si pieux que l'Eglise catholique cherche à vous inspirer, chaque année, pendant cette octave de la Toussaint.
Rien n'est plus conforme à l'esprit du christianisme, ni mieux autorisé par la pratique de tous les siècles, que
DES SAINTES RELIQUES 39i
la vénération- des saintes reliques. Dès les premiers temps de l'Eglise, nos pères dans la foi s'estimaient heureux de pouvoir dérober à la fureur des païens les corps des confesseurs et des martyrs. L'empereur Julien avoue qu'avant la mort de saint Jean , on se rendait déjà au tombeau de saint Pierre et de saint Paul pour honorer leurs dépouilles mortelles. Au deuxième siècle de l'ère chrétienne, les reliques de saint Ignace et de saint Polycarpe se conservaient avec soin au milieu des fidèles de Smyrne et d'Antioche, qui les tenaient renfermées dans des châsses comme des trésors inestimables. Quand les ossements d'Ignace furent portés sur les épaules de ses compagnons, de Rome à Antioche, au témoignage de saint Jean Ghrysostome , on s'assemblait sur leur passage pour escorter triomphalement les restes de ce grand homme. Plus tard, lorsque la persécution obligea les chrétiens à se réfugier dans les catacombes, les reliques des martyrs y descendirent avec eux : c'est en présence de ces sublimes témoins de la foi naissante , c'est sur leurs tombeaux qu'on célébrait les saints mystères. Rien n'égalait le respect des fidèles pour ces ossements bénis : on les baisait avec transport, on les couronnait de fleurs, on les environnait de cierges allumés; c'était, aux yeux des chrétiens, un dépôt sacré, une égide invincible, un gage assuré de la protection divine. Et pourquoi donc, Mes Frères, des transports si vifs et si ardents, pourquoi tant de cérémonies autour de quelques ossements arides et d'un peu de cendre froide ? D'où venait à cette poussière son excellence et sa dignité ? En d'autres termes, quelle est la raison intime du culte des reliques? Pourquoi l'Eglise catholique a-t-elle à cœur de leur témoigner une
telle vénération? La réponse à cette question fera tout le sujet de ce discours.
Pour bien comprendre à quel point les saintes reliques méritent notre respect , il faut que nous sachions d'abord ce qui fait la dignité du corps humain. Or, ce qui le relève dans l'échelle des êtres, ce qui lui donne une supériorité marquée sur le monde animal, c'est, M. T. C. F., son union avec l'âme. Ce n'est pas à dire que le corps humain ne soit déjà par lui-même quelque chose de très noble, un admirable ouvrage, un chef-d'œuvre de grâce et de proportions. Assurément il occupe le premier rang dans l'ordre extérieur et matériel, par la perfection de ses organes, par la dignité de son maintien, par la souplesse de ses mouvements, par la beauté de ses formes, par la finesse de ses tissus, par l'heureuse distribution et l'étroit enchaînement de toutes ses parties. Tout cela, sans doute, excite l'étonnement, mérite l'admiration. Aussi la science et la religion, l'éloquence et la poésie se sont-elles plu à célébrer de concert le merveilleux artifice du corps humain. Mais enfin, si belle, si parfaite que soit cette divine architecture, qu'est-ce, après tout, sinon de la matière, c'està-dire ce qu'il y a de plus infime dans l'ordre de la création ? Si l'homme n'était qu'un assemblage de molécules, il ne différerait de tout ce qui l'environne que par une structure plus ou moins achevée, par une organisation plus ou moins délicate : en vain nous chercherions au milieu de cette contexture de chairs et d'os, de muscles et de nerfs, une dignité souveraine, une véritable grandeur. Qu'est-ce donc qui prête au corps humain ce caractère de noblesse qui l'élève au-dessus de tous les composés terrestres?
Quelle est la source de son excellence et le principe de sa supériorité ?
Ah! Mes Frères, c'est qu'il est uni à une substance immatérielle qui le pénètre et le domine; qui, retraçant en elle-même l'image de la divinité , projette sur cette enveloppe grossière un reflet d'en haut ; c'est qu'il est animé, vivifié par un esprit dont la pensée, rapide comme l'éclair, rayonne sur sa face, illumine son front, se réfléchit dans son regard ; dont la volonté, non moins rapide que la pensée, met en jeu ses organes, dirige ses mouvements , règle son activité , applique ses sens ou les réprime, déploie ses forces ou les enchaîne. Parla, par cette union étroite et intime avec l'âme, foyer de l'idée, source du sentiment, siège de la volonté, le corps, ce vêtement matériel qu'un rien déchire , dissout et fait tomber en poudre, est associé aux plus hautes fonctions de l'intelligence, participe aux élans les plus sublimes, aux plus nobles inspirations du cœur, coopère aux actes les plus généreux et aux dévoûments héroïques. L'âme, dont il partage ainsi les peines et les travaux, les joies et les douleurs, l'âme, dont il devient le fidèle serviteur, le compagnon assidu, le confident intime, l'âme le soulève de la terre, le dégage des étreintes de ce monde extérieur et matériel, et, l'attirant dans une sphère supérieure, le fait monter avec elle dans les régions de la justice et de la vérité, pour le placer à côté des esprits, en face de Dieu !
C'est ainsi, Mes Frères, que le corps humain tire de son union avec l'âme son excellence et sa dignité. En s'unissant à lui, l'âme lui communique une inestimable valeur. Elle le rehausse, l'ennoblit, le transfigure pour ainsi dire,
puisqu'elle Félève dans les régions de l'esprit, à la hauteur de Dieu : c'est par le corps qu'elle s'exprime, qu'elle se révèle au dehors, qu'elle se meut, qu'elle agit ; et, par suite, la noblesse de l'âme rejaillit sur le corps dont elle fait l'instrument de ses œuvres, sa manifestation extérieure et sensible, son incarnation vivante. Quel prodige, chrétiens ! mais aussi, pour le corps, quel mérite et quel honneur !
Mais quoi, Mes Frères, ne semble-t-il pas que je vienne de renverser ce que je voulais établir, à savoir, l'excellence et la dignité des reliques? Car, si le corps humain tire de son union avec l'âme sa grandeur et sa noblesse, la mort, en séparant l'une de l'autre, ne va-t-elle pas exclure de ce qui reste du corps tout sentiment de respect et de vénération? Non, chrétiens. La mort, sans doute, en brisant ce fragile édifice que nous sommes, réduit le corps à n'être plus bientôt qu'un semblant de lui-même, quelques ossements épars, sans lien, sans vie, sans nom. Mais ne croyez pas qu'il n'y ait plus aucune relation entre cette poussière aride, ces débris de l'existence humaine, et ce qui faisait naguère leur titre de noblesse, le principe de leur supériorité ; il y a toujours entre ces deux grandes choses, dont l'une demeure dans le temps, dont l'autre passe à l'éternité, il y a, dis-je, un double rapport, le souvenir d'un même passé et l'espérance d'un commun avenir. Ces os, ah! ne les méprisez pas, respectez-les! une âme a passé par là, une âme venue du ciel , une âme fille de Dieu. Ces os lui appartiennent encore : c'est son bien et sa propriété. Ces os, elle les a ennoblis par sa présence, elle y a attaché l'éclat de son nom et le mérite de ses œuvres; elle y a laissé d'elle-même et de son excel-
lence. Ces membres desséchés ont été les témoins, les instruments de ses luttes ; ce sont les trophées de ses victoires, c'est le mémorial de sa vie. Et puis, ces os, un jour, germeront dans la tombe; ils reverdiront, comme ces ossements arides que le prophète vit en songe dans les champs de Babylone ; l'esprit rentrera en eux ; ils reprendront la vie, ils s'uniront derechef à cette âme qui leur communiquait jadis tant de noblesse, et qui désormais les couvrira de sa gloire et de son immortalité.
Eh bien, que vous semble, Mes Frères ? Est-ce assez de motifs, pour qu'à la mort de l'homme doive survivre le respect de sa dépouille dernière? Aussi, chrétiens, la vénération pour ces restes funèbres, dont la dignité se mesure sur celle de l'âme elle-même, a-t-elle traversé toute l'histoire de l'humanité. Israël va quitter l'Egypte : déjà les tribus se déploient, les familles se mettent en marche , Moïse les conduit. Qu'est-ce que j'aperçois au milieu de cette nation qui s'achemine en silence vers la terre prédestinée ? Des ossements , les ossements de Joseph , que l'Hébreu emporte avec lui dans sa fuite aventureuse à travers les déserts de l'Arabie : les ossements du patriarche, voilà son trésor, son palladium; c'est le signe de ses promesses et le gage de ses espérances ! Des âpres solitudes où campent les fils d'Abraham avec les ossements du patriarche, suivez-moi, je vous prie, dans les forêts du Nouveau-Monde. Là, ce n'est plus un peuple enseigné par Dieu lui-même; ce sont des races sauvages au milieu desquelles se conservent à peine quelques débris de la vérité : les voilà qui un jour lèvent leur camp et quittent le sol natal, pour aller planter leurs tentes sous un ciel nouveau, sur la terre étrangère. Elles
abandonnent leurs demeures, leurs biens, jusqu'à leurs troupeaux mêmes ; mais ce qu'elles chargent sur leurs épaules comme un fardeau précieux, ce qui les suivra dans leur course nomade, ce qu'elles porteront dans ces lointains climats comme leur seul héritage et leur unique fortune, ce sont les ossements de leurs pères. Si de l'état sauvage je passe au monde civilisé, si je pénètre au milieu de ces nations fameuses qui ont marqué leur passage sur la terre par d'impérissables travaux, je retrouve le même respect religieux pour les dépouilles mortelles de l'homme, dans ces urnes splendides qui les transmettent d'âge en âge, dans ces monuments qui semblent porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de leur excellence et de leur dignité.
Mais qu'ai-je besoin de m'arrêter au peuple juif et aux nations païennes, pour prouver que, toujours et partout, la vénération des hommes s'est attachée à ces restes funèbres qui résument toute une vie? Vous, Mes Frères, qui avez mieux le sens de la grandeur morale et qui joignez aux leçons de la nature les inspirations de la foi, vous avez élevé ces hommages presque à la hauteur d'un culte ; et lorsqu'en traversant les rues de cette grande cité, vous rencontrez sur votre passage la dépouille mortelle d'un chrétien, je vois que vos têtes se découvrent, que vos fronts s'inclinent, qu'un saint tressaillement s'empare de vous-mêmes.
D'où vient, Mes Frères, ce respect involontaire, cette émotion spontanée à la vue d'un cadavre qu'un instant peut-être sépare de la corruption , qui bientôt , comme disait Tertullien, n'aura plus de nom dans aucune langue ? Ah ! c'est que votre œil y découvre le temple d'une âme,
le souvenir d'une vie honnête, l'espérance de l'immortalité bienheureuse. Voilà pourquoi ces débris de l'existence humaine conservent à vos yeux leur noblesse première et provoquent en vous le saisissement du respect.
Or, Mes Frères , si le corps humain emprunte ainsi à son union avec l'âme son excellence et sa dignité, de telle sorte que, même après la mort, ses membres déformés gardent encore un caractère de grandeur : plus cette âme se sera montrée généreuse, plus les membres qu'elle animait auront droit à vos honneurs. De là vient, Mes Frères, que, même dans l'ordre civil et politique, rien ne paraît plus vénérable que les dépouilles d'un homme qui a porté dans son corps un esprit supérieur, une âme féconde en conceptions ou puissante en œuvres. Voyez de quelle pompe, de quel éclat l'humanité environne les cendres d'un monarque, d'un héros, les restes d'un grand capitaine ou d'un profond penseur. Jadis l'ancienne Egypte ne croyait pas que les Pyramides, ces palais de la mort qui ont défié trente siècles , fussent des demeures trop fastueuses, pour renfermer dans leurs flancs de granit les ossements de ses rois. Vous aussi, peuples chrétiens, vous avez eu, vous avez encore vos Pyramides : ce sont vos Saint-Denis, vos Sainte-Geneviève, vos Westminster, ces nécropoles séculaires de la souveraineté, de la science et du génie. Que dis-je ? Non contents de recueillir les restes honorés de vos souverains , de vos grands hommes, sous les voûtes et dans les caveaux de vos plus belles basiliques, vous avez rassemblé dans vos palais jusqu'à ces objets qui ont touché leurs corps, qu'ils ont tenus dans leurs mains : un vêtement, une armure, que
sais-je ? Toutes ces choses des vieux temps, ces reliques de l'histoire , vous ne les contemplez qu'avec respect , souvent même avec amour. Un globe, une épée, suffisent pour ressusciter à vos yeux ce Charlemagne qui, le premier de tous, vous a faits ce que vous êtes, les vainqueurs de l'Europe et les arbitres du monde. Un livre d'heures, usé par la prière, évoque devant vous la noble figure de saint Louis qui sut porter sur le trône de vos anciens rois l'héroïsme de la vertu. Ce culte du passé est digne d'une nation ; et quand un pays ne sait plus honorer ces témoins muets de sa longue histoire, on peut dire qu'il n'est pas loin de sa perte. Aussi, à deux moments solennels de notre époque, les deux plus grands peuples du monde ont-ils donné un illustre exemple du respect dont je parle.
Un jour, au commencement de ce siècle, dans cette île fameuse que Dieu semble avoir placée comme une reine au milieu des mers, la population de Londres se pressait sur les rives de la Tamise : roi, sujets, peuple, armée, tout est là. Un silence religieux règne dans les rangs de la multitude ; tous les regards sont tournés vers la Manche, les cœurs tressaillent et palpitent. Qu'est-ce que cela? Qu'attend ce peuple ? Il attend les restes d'un héros , des restes que la victoire vient d'arracher aux flots de Trafalgar. Nelson paraît, que dis-je, Nelson ? quelques parcelles de luimême que la mort a épargnées. Eh bien ! ces funèbres dépouilles, une nation entière les salue et les acclame ; la sépulture des rois s'ouvre devant elles ; et ce peuple, qui ne vénère plus les reliques des saints , honorera jusqu'au fanatisme les ossements d'un soldat. Ah ! c'est qu'il n'est rien de plus naturel à l'homme que ce culte rendu à la mémoire de ceux qui ont été grands par la vertu, par la
science ou par la conquête. Et c'est pourquoi vous aussi, il y a peu d'années, vous êtes allés redemander à une île perdue de l'Océan les restes de cet homme qui avait brillé par l'élévation du génie, par la force du caractère, par l'éclat de ses œuvres, et qui avait reçu de Dieu la grâce de joindre aux faveurs de la fortune ce je ne sais quoi d'achevé, comme disait Bossuet, que donne le malheur. A l'approche de ces cendres, dont l'aspect faisait revivre à nos yeux une époque mémorable entre toutes, ce fut un mouvement électrique qui parcourut la France entière ; et maintenant qu'elles reposent, escortées de cent victoires, au milieu des débris de la grande armée, dans ce palais des infirmités glorieuses, dans ce temple des vieux souvenirs, on dirait que l'art et l'industrie sont impuissants à leur élever une demeure digne d'elles. Tant il est vrai que, toujours et partout, les dépouilles mortelles d'un homme ont été vénérées en raison de sa valeur et de son mérite !
Assurément, chrétiens, si je n'avais qu'à justifier ici devant vous le culte des reliques, je pourrais m'en tenir là : car personne ne saurait contester qu'il ait son fondement dans une loi de la nature et dans le cœur de l'humanité. Mais non, je veux pénétrer plus avant et rechercher avec vous la raison intime de ces hommages extraordinaires que l'Eglise rend aux reliques des saints. Or, comme nous venons de l'établir, c'est de son union avec l'âme que le corps, et par suite les restes du corps, tirent leur noblesse et leur dignité. Je suis donc à me demander ce que c'est que l'âme d'un saint et quelles qualités intrinsèques constituent sa supériorité morale. L'âme d'un saint ! Ah! Mes Frères, c'est aussi l'âme d'un grand homme, mais
4oo SERMON SUR LÉ CULTE
d'un homme grand selon Dieu ; d'un héros, mais d'un héros divin. La source de son excellence, le principe de sa grandeur, c'est plus que la science et plus que le génie, c'est la divinité elle-même. C'est Dieu qui réside dans cette âme ; qui, par sa grâce sanctifiante, la pénètre et la transforme ; qui en fait son temple, son sanctuaire, son tabernacle. Par cette union mystérieuse avec la divinité, l'âme acquiert comme un prix infini : chacun de ses actes, si modeste soit-il, participe de cette perfection supérieure et de cette beauté surnaturelle. C'est un héroïsme d'un genre nouveau et d'un caractère à part, l'héroïsme de l'humilité, de la chasteté, de la charité. On sent que de telles âmes n'agissent que sous l'impulsion d'En-Haut, et qu'un rayonnement divin revêt toute leur vie d'un merveilleux éclat.
Voilà, Mes Frères, ce qui assure à l'âme d'un saint une noblesse spéciale, devant laquelle pâlissent toutes les grandeurs de la terre. Mais cette parfaite dignité de l'esprit rejaillit naturellement sur le corps, comme la candeur de l'innocence a son reflet sur le front d'un enfant. Le fidèle serviteur de l'âme devient à son tour quelque chose de sacré. N'est-ce pas par le corps des saints que la grâce du Christ déploie toute son énergie, toute sa puissance et sa fécondité ? N'est-ce pas dans leur corps que se manifestent les effets sensibles de l'action divine sur l'esprit? Leur corps n'est-il pas un vase d'honneur plein de la plus pure essence, l'organe du commerce surnaturel des saints avec Dieu, l'instrument de leur activité dans le monde ? N'est-ce pas de leurs lèvres que sont tombées ces paroles qui ont retenti partout comme un écho de la voix du Seigneur ? Cette prière si vive et si ardente,
DES SAINTES RELIQUES 4oi
qui sauvait les peuples et protégeait les empires, la prière, dis-je, n'est-elle pas sortie de leur bouche? Le miracle n'a-t-il pas jailli de leurs mains ? Les souffrances de Jésus- Christ y et jusqu'à ses stigmates glorieux , ne sont-ils pas imprimés dans leurs membres? Oui, Mes Frères, c'est en toute vérité qu'on peut dire d'eux, mieux encore que des simples fidèles, qu'ils ont été les membres de Jésus-Christ. C'est Jésus-Christ, en effet, qui revit dans ses saints, qui s'incorpore à eux, qui s'identifie avec eux, de telle sorte qu'ils ne sont plus qu'un avec lui et avec son Père. Là est la vraie source de leur excellence et le principe de leur grandeur. Être un avec le Fils de Dieu, avec Dieu, quelle élévation ! quelle dignité ! Ah ! ne dites donc plus seulement : Ce sont des hommes vénérables ; dites plutôt : Ce sont des membres de Jésus-Christ, des organes de choix, par lesquels il lui a plu de manifester les prodiges de sa puissance et les merveilles de son amour, dont il a fait l'instrument de ses œuvres, le canal de ses bienfaits, la preuve palpable et vivante de sa divinité ; par conséquent, il n'y a rien de plus noble et de plus grand, dans l'ordre moral et dans l'ordre matériel, que l'âme et le corps des saints, puisque leur excellence est un reflet de la majesté divine.
Ne vous étonnez donc plus, chrétiens, de ce que l'Église rend un culte public aux reliques des saints. A ne voir sans doute que des ossements arides, de la cendre et de la poussière, on serait tenté de croire qu'il n'y a point là matière à tant d'honneurs ; mais ce qui en fait des objets si précieux et un trésor inestimable, c'est que ces débris ont appartenu à une âme qui puisait dans son
union avec Jésus-Christ, dans son commerce avec Dieu, une dignité suréminente.
Quand le monde entoure de respect la tombe de ses héros, il honore dans ces restes le souvenir d'une grande vie, mais rien qui dépasse l'homme ou qui franchisse la terre : le savoir humain, le génie humain, le pouvoir humain. Voilà pourquoi ces démonstrations ne sauraient s'élever à la hauteur d'un culte. Nous aussi, Mes Frères, comme je le disais il n'y a qu'un instant, nous avons nos vaillants et nos preux. C'est la glorieuse compagnie de nos apôtres, c'est l'héroïque lignée de nos martyrs, c'est l'immortelle phalange de nos confesseurs, c'est la couronne de nos vierges, c'est toute la race illustre des serviteurs de Dieu, toute la descendance divine de Jésus-Christ. Nous aussi, nous environnons d'une pieuse vénération leurs restes sacrés, les humbles trophées de leurs conquêtes spirituelles et de leurs victoires pacifiques, les instruments de leurs souffrances, les chaînes de leur captivité : ce sont là, Mes Frères, les saintes dépouilles de nos héros, des héros de la foi et de la charité ; c'est le musée de nos princes, de ceux qui ont étendu par le monde la souveraineté de la croix et de l'Evangile. Ce que nous honorons dans leurs reliques, ce n'est pas l'éclat d'une brillante renommée, mais le triomphe de la vertu fécondée par la grâce, et un caractère divin qui s'imprime jusque sur leur tombeau. De là vient, Mes Frères, qu'il s'attache à ces reliques un culte religieux ; que, suivant l'expression de l'Ecriture, ces ossements bénis germent au sein de la mort ; que le miracle s'échappe par intervalles de cette poussière féconde ; qu'au contact d'un corps sanctifié par la grâce, parfois
. DES SAINTES RELIQUES 4o3
nos forces se raniment, nos infirmités disparaissent , la vigueur renaît dans notre corps et la paix dans notre esprit. Et qu'y a-t-il d'étonnant à ce que Dieu prête ainsi une vertu merveilleuse à la dépouille de ses bons serviteurs, qu'il exalte après leur mort ceux qui l'ont glorifié dans leur vie? Est-ce que la grâce sanctifiante n'a pas imprimé à cette chair un caractère surnaturel et divin ? Est-ce que l'humanité sainte du Verbe de Dieu n'a point pénétré dans ce corps sous les voiles mystérieux du Sacrement ? Est-ce que l'Esprit de Dieu, cet Esprit au souffle fécond, n'a pas répandu dans ces os une sève vivifiante? Ces membres n'ont-ils pas été les membres privilégiés et glorieux de Jésus-Christ? Donc, Mes Frères, il était naturel, il était logique, que le corps des saints tirât sa vertu et son efficacité de ce qui faisait sa grandeur, et qu'après avoir participé à la vie et à la perfection de Dieu, il eût part également, dans une certaine mesure, aux prérogatives de la toute-puissance.
Voilà, Mes Très Chers Frères, le titre authentique et éclatant qui vaut aux reliques des saints l'hommage de notre vénération. L'Eglise catholique a compris que la demeure d'un esprit sanctifié par la grâce est comme un temple marqué à tout jamais d'une onction divine ; et elle a voulu, dans cette octave solennelle, associer les corps mêmes des saints au culte qu'elle rend à leurs âmes béatifiées. Vos pères, d'ailleurs, ne le comprenaient pas autrement ; et ils se faisaient honneur d'avoir au milieu d'eux de ces débris immortels, de ces dépouilles précieuses, de ces restes puissants. Aussi, dans les jours de péril, aux moments critiques de votre histoire, alors que l'étranger menaçait votre ville, ou bien qu'un mystérieux
4o4 SERMON SUR LE CULTE, ETC.
fléau promenait le long de vos rues le deuil et la tristesse ; lorsque, invisible et souveraine, la mort envahissait la demeure de vos familles, et qu'étendant son voile funèbre autour de la cité, elle frappait depuis le premier-né de Pharaon sur les marches du trône, jusqu'au fils du plus humble citoyen ; qu'elle passait et repassait sur vos têtes comme l'ange du Seigneur sur le camp de l'Assyrien : alors, dis-je, on voyait vos ancêtres, vos princes, vos magistrats, vos prêtres, se diriger vers une de ces collines qui dominent la Seine ; et là, chargeant sur leurs épaules la châsse qui renfermait les reliques d'une humble bergère, devenue votre illustre patronne, ils allaient la placer au cœur de la ville, sous les voûtes de la métropole, comme une arche de salut capable de conjurer du même coup les maux de la terre et les fléaux du ciel. Telle est, chrétiens, la vertu merveilleuse que la foi de vos pères leur faisait découvrir dans les reliques des saints ; voilà ce que vous y trouverez vous-mêmes, si, secouant l'indifférence du siècle, et plus respectueux de vos vieilles traditions, vous savez apprécier à leur juste valeur les mérites de la sainteté. Mais de quoi nous servirait-il de vénérer ces ossements bénis, si, au lieu de transformer notre propre corps en un temple agréable au Seigneur, nous en faisions le siège du mal et l'instrument du péché ? Ah ! Mes Très Chers Frères, puissions-nous conserver dans notre âme la vie divine ! Puissions-nous glorifier Dieu dans nos corps, afin qu'un jour nos membres desséchés se raniment au souffle de l'Esprit, et qu'ils participent, sinon, comme les reliques des saints, à la puissance miraculeuse du Christ, du moins à son immortalité triomphante ! Ainsi soit-il.
^*9fc