‹ Sermons ineditsChapitre 29 sur 47 · PENDANT LE CONCILE DU VATICAN · texte numérisé non relu

PENDANT LE CONCILE DU VATICAN

Pone me ut signaculum super cor tuum.

« Placez-moi comme un sceau sur votre cœur. r>

(Cantique des Cantiques, vm, 6.)

Mes chères Sœurs,

Au moment où vous allez prononcer les derniers vœux qui vous attacheront pour toujours à la vie religieuse, je ne saurais choisir de texte mieux approprié à la circonstance que ces paroles tirées du Cantique des Cantiques. Déjà, en franchissant le seuil du noviciat, vous aviez formé avec Notre-Seigneur Jésus-Christ une union pleine de charme et de' suavité. Mais il manquait à cette union ce qui la confirme et la rend irrévocable, il lui manquait le sceau divin qui imprime aux choses d'ici-bas le caractère de la perpétuité. Eh bien ! cette consécration suprême va

28o ALLOCUTION

devenir le couronnement de votre œuvre ; c'est Dieu luimême qui, acceptant vos derniers vœux, vient sceller l'alliance que vous avez contractée avec lui ; car c'est lui qui vous dit en ce moment par ma bouche : « Placez-moi comme un sceau sur votre cœur » , porte me ut signaculum super cor tuum.

Et quelle alliance que celle-là, mes chères Sœurs ! Ah ! ce n'est pas à moi de vous révéler les douceurs de la vie du cloître, à vous qui avez appris à les goûter par une longue expérience ; mais du moins qu'il me soit permis d'en célébrer les grandeurs; et, au moment où l'Eglise est réunie dans la Ville Eternelle pour étaler aux yeux du monde les magnificences de sa doctrine et de ses institutions, j'aime à vous dire combien belle, combien glorieuse pour la religion est cette vie monastique, à laquelle vous allez vous engager par des promesses irrévocables.

Ce qui constitue l'excellence de votre état, c'est qu'il est l'antithèse parfaite de la vie mondaine. « Tout ce qui est dans le monde, disait l'apôtre saint Jean, est ou concupiscence de la chair, ou convoitise des yeux, ou orgueil de la vie (i). » A ces trois faiblesses qui dégradent l'humanité le cloître oppose les trois grandes forces qui l'élèvent au-dessus d'elle-même. A la concupiscence de la chair il oppose le vœu de chasteté; à la convoitise des yeux, le vœu de pauvreté ; à l'orgueil de la vie, le vœu d'obéissance. Et, par ce triple lien que l'Eglise jette autour du cœur de l'homme, elle l'attire au-dessus de la terre pour le hisser jusqu'au ciel. Voilà le sens profond et l'auguste caractère de la vie religieuse.

(i) ire Epître de s. Jean, n, 16.

Je lui trouve un autre aspect non moins admirable, quand je considère qu'elle réalise l'idée du sacrifice dans sa plénitude. Or, ce qui ennoblit l'homme et le transfigure en quelque sorte, c'est le sacrifice, par où la volonté révèle sa suprême énergie et le cœur son amour le plus fort ; et nulle part mieux que sous la règle monastique, instrument merveilleux de l'immolation spirituelle, le sacrifice ne s'impose avec autorité et ne brille d'un céleste éclat. Et pourquoi, mes chères Sœurs, s'élève-t-il à une telle hauteur dans la vie religieuse? Parce qu'elle est, avant tout, une carrière de pénitence et de mortification. Ah ! je le sais, le monde n'entend pas de la sorte les conditions de la vraie grandeur. Il apprécie moins la vertu qui se cache à l'ombre de la croix, que le faste qui éblouit les yeux. Mais nous, ne nous laissons pas tromper par ce faux mirage ; sachons estimer les choses à leur juste valeur. La grandeur morale est un mot vide de sens, ou bien elle réside dans ce détachement parfait de tout ce qui touche à la terre, dans ce renoncement absolu à tout ce qui flatte nos penchants ; elle est dans cet empire glorieux que l'homme acquiert sur lui-même, dans ce domptage d'une chair rebelle qui rend à l'esprit toute sa liberté, dans ces sévérités généreuses que l'homme exerce contre une nature dépravée, Pdans cet anéantissement volontaire où l'âme puise une force et une énergie supérieures. Non, non, toutes les richesses d'ici-bas, toutes les vanités du monde, toutes les magnificences de l'Univers n'ont rien qui approche de la hauteur où la pénitence et la mortification transportent

I l'humanité.

Ce qui complète enfin l'excellence et la beauté morale de

282 ALLOCUTION

l'idée de la pureté. Or, le chrétien n'est jamais plus grand que lorsqu'il exerce dans sa plénitude la souveraineté de l'esprit sur la matière. Déjà cette Rome païenne dont nous foulons aux pieds les débris, déjà l'ancienne Rome, au milieu même de sa corruption, savait comprendre et admirer cet élan sublime de l'homme déchu. Elle montrait avec un noble orgueil les vierges consacrées au culte de ses dieux infernaux. Mais ce qui n'était dans la gentilité qu'un heureux accident est devenu, pour l'Eglise catholique, une institution de tous les temps et de tous les lieux. Car, toujours et partout, elle a compté par milliers ces hosties vivantes que le feu de l'amour divin consume, ces épouses de l'Agneau sans tache qui, selon l'expression de Tertullien, offrent leur cœur à Dieu comme une dot digne de lui : quasi dotem Deo assignant. Pour elle, les vierges du Seigneur sont, au milieu du monde, cet arôme préservateur qui bannit la corruption ou qui la neutralise ; c'est le parfum céleste qui embaume le champ du père de famille, c'est le lis qui fleurit parmi les ronces et les épines, c'est une émanation de la nature angélique sur l'humanité, c'est le trophée de la victoire complète de l'esprit sur les sens. Et quand l'Eglise veut donner aux incrédules une preuve palpable de sa divinité, elle n'a qu'à leur montrer son cortège de vierges consacrées au Seigneur, sainte et sublime phalange dans laquelle éclate une énergie toute-puissante qui ne vient point de la terre. Et voilà, mes chères Sœurs, la vie que vous avez embrassée, vie de pureté et de chasteté, de pénitence et de mortification, d'abnégation et de sacrifice, mais pleine de grandeur et de beauté surnaturelle devant Dieu et aux yeux des hommes. Gomme emblème de cette immo-

lation continue, la couronne d'épines va ceindre votre front. Ah! cette couronne d'épines, Tune de vos aînées, sainte Catherine de Sienne, la préférait même à celle du paradis ; et sainte Thérèse, le sublime théologien du divin amour, aimait à répéter : Autpati, aut mori, « ou souffrir, ou mourir ». Cette couronne d'épines, vous l'accepterez avec joie ; car ses pointes acérées se changeront en perles sur le diadème de votre éternité, si vous savez rester fidèles à l'alliance que l'Epoux de vos âmes vous rappelle, en ce moment, par l'anneau qu'il passe de ses mains dans les vôtres. Gage de vos fiançailles avec Jésus- Christ sur la terre, l'anneau de vos noces mystiques sera le signe de votre union future avec lui dans le ciel ; et , après avoir formé une garde d'honneur autour du tabernacle pendant votre vie mortelle, vous ferez partie du cortège qui suivra l'Agneau dans les parvis de la sainte Jérusalem, au séjour de la gloire et de l'immortalité. Ainsi soit-il.

ALLOCUTION

Page 1