Acte d'amour et de désir
Mon divin Sauveur, je vous aime de tout mon cœur, parce que vous êtes infiniment bon, infiniment aimable et parfait. Que ne puis-je vous aimer encore davantage, ô mon Dieu ! Que ne puis-je vous aimer aussi parfaitement que les saints vous aiment dans le ciel !
Venez dans mon cœur, divin Jésus ! venez y faire à jamais votre demeure; que je ne sois jamais séparé de vous; qu'après vous avoir possédé dans l'Eucharistie, je puisse avoir le bonheur de vous posséder dans le ciel pendant toute l'éternité. Ainsi soit-il.
Je ne puis mieux finir qu'en vous adressant les paroles de la Sagesse au livre des Proverbes ; elles semblent laites exprès pour la cérémonie de ce jour. Après avoir invité les enfants à la Table sacrée : Si quis est parvulus, veniat ad me; après leur avoir présenté la nourriture céleste qu'elle leur a préparée : Come-
154 SEHMON
dite panem meum et bibite vinam quod miscui vobis : Sortez enfin de l'enfance, leur dit-elle, quittez les amusements frivoles pour mener une vie plus sérieuse et plus réfléchie : Relinquile infantiam et virite. Le pain dont vous vous êtes rassasiés est le pain des forts, l'aliment des hommes faits; après l'avoir mangé vous devez faire paraître toute la sagesse et la maturité de l'âge avancé : Ambulate per vias prudentiœ. Souvenez-vous que c'est la crainte de Dieu qui en est le principe, qu'il n'est point de vraie sagesse que la sagesse chrétienne, point de vraie lumière que celle de la foi, point de vraie science que celle qui fait les saints : Principium sapientiœ timor domini, et scientia sanctorum prudentia. C'est en suivant ses voies que vous trouverez le vrai bonheur, que vous attirerez sur vous les bénédictions du Ciel, que vous mériterez cette longue vie qui est l'objet des espérances et des désirs de votre âge : Per me enimmiiltiplicabimtur dies tui : et addentur tibi anni vitœ (1). Puissiez-vous, mes chers Enfants, n'oublier jamais cette importante leçon, et mériter l'accomplissement de ces grandes promesses.
C'est l'objet des vœux que votre Eglise forme aujourd'hui, Seigneur, en présentant ces enfants au pied de vos autels ; quelle joie plus sensible pour elle que de les voir admis à votre festin délicieux, rassasiés du pain des élus, et de vous voir accom-
(1; Prov. ix, 4, 5, G, 10, U.
plir ainsi (1) les promesses que vous lui avez faites. Vous lui avez promis que vous lui formeriez dans tous les temps une postérité nombreuse, et qu'elle aurait la consolation de voir ses enfants, semblables à de jeunes plants d'oliviers, entourer la table de leur père : Filii tui sicut novellœ olivarum in drcuitu mensœ tuœ (2) ; c'est pour eux qu'elle forme aujourd'hui les vœux les plus ardents, ce sont les plus chers objets de sa tendresse, ce sont les espérances de la religion, c'est de ce qu'ils seront un jour que dépend son éclat et sa gloire. Versez donc sur eux vos plus abondantes bénédictions ; que, sanctifiés par le sacrement adorable auquel ils ont participé, ils marchent à grands pas dans la vertu, et arrivent un jour au bonheur éternel.
(1) De l'abondance de votre maison ; c'est ainsi que vous accomplissez... (Variante du manuscrit.)
(2) Psalm. cxxvn, 4.
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Magnificabitur Christus in corpore meo sive per vitamsive per mortem.
« Jésus-Christ sera glorifié en moi par la vie et par la mort. » Phîlipp. i, 20.
Quoi de plus glorieux, en effet, à Jésus-Christ, M. F., qu'un saint qui fait l'admiration du monde, et dont les vertus héroïques paraissent au-dessus des forces de la nature? Quoi de plus propre à nous faire comprendre la sainteté de la doctrine de ce divin Maître, qui fait disparaître les défauts de l'humanité; la sagesse de ses lois, qui, toutes parfaites qu'elles sont, n'ont rien d'impraticable ; la puissance de sa grâce, qui élève l'homme au-dessus de lui-
même et le fait triompher de ses penchants les plus Torts? Si donc il fut jamais un saint qui ait procuré à Jésus-Christ une gloire particulière , c'est celui dont nous célébrons aujourd'hui la fête et que vous honorez comme votre patron, M. F., parce qu'aucun autre n'a porté à un plus haut point les vertus chrétiennes. Et par un juste retour, aucun saint dont Dieu se soit plu davantage à manifester la gloire, et dont il ait rendu le culte plus célèbre dans l'Église. C'est dans la capitale du monde qu'il a fait briller ses vertus dont l'éclat a pénétré dans toutes les contrées de l'univers. Superbe Rome, que serait devenue ton ancienne splendeur, si la gloire des martyrs et surtout celle de saint Laurent ne l'avait conservée et ne lui avait donné un nouveau lustre ? Tu as vu tomber l'empire tyrannique que tu avais usurpé sur les nations ; les temps et la barbarie ont détruit les monuments de tes conquêtes et des malheurs du monde. Tu serais ensevelie sous leurs ruines, si les héros du christianisme ne t'avaient relevée de ta chute. Mais tu es devenue plus célèbre par ta défaite que par tes victoires. En te soumettant à Jésus-Christ ils ont assuré ta gloire; elle s'étendra comme la leur, audelà de la durée des temps. Tu peux désormais le disputer à la ville fameuse qui a été le berceau du christianisme : autant Jérusalem s'est glorifiée d'avoir été illustrée par le premier des martyrs, autant Home, dit saint Léon, peut s'applaudir d'avoir possédé celui dont nous honorons le triomphe : Quàm
clarificata est Jerosolyma Stephano , tam iUustns facta est Roma Laurentio. Ainsi Dieu fait éclater la gloire de ses saints, M. F., ainsi il leur rend avec usure celle qu'ils lui ont procurée. Si l'Église nous la met devant les yeux en nous faisant célébrer leur fête, c'est pour exciter en nous une sainte ambition ; c'est pour nous engager à imiter leurs vertus, afin de partager leur couronne. Entrons donc dans l'esprit de cette solennité, chrétiens auditeurs, et pour recueillir tout le fruit que doit vous procurer la fête de votre patron, voyons en quoi il peut vous servir de modèle. Saint Laurent a glorifié Dieu, non-seulement par les vertus communes que tout chrétien doit pratiquer, mais encore par les vertus héroïques auxquelles tout chrétien doit aspirer. J'appelle vertu commune la fidélité aux devoirs de son état. J'appelle vertu rare et héroïque, l'amour et le désir des souffrances. Voici donc ce qui va faire le sujet de son éloge et le partage de ce discours. Saint Laurent a glorifié Dieu pendant sa vie par la fidélité à son ministère ; vous le verrez dans le premier point. 11 a glorifié Dieu à sa mort par la constance de son martyre; ce sera le sujet du second. C'est donc avec raison que je lui applique ces paroles de l'Apôtre : « Jésus-Christ sera glorifié en moi par la vie et » par la mort : Magnificabitur Christus in corpore » jneo sive pcr vitam, sive per mortem. » Puisse ce discours servir à la gloire du saint martyr et à votre édification, M. F.; c'est la grâce que nous al-
DE SAINT LAURENT. 3pg
Ions demander au Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.
i" POINT.
Je passe sous silence les premières années de la vie de saint Laurent, quoique l'histoire ne nous les ait pas laissé entièrement ignorer. Une naissance peu illustre selon le monde, mais heureuse selon Dieu ; une famille peu favorisée des avantages de la terre, mais prévenue des bénédictions du Ciel ; une éducation chrétienne et sainte, beaucoup de talents pour les sciences, et encore plus de dispositions pour la piété : tout cela pourrait fournir une ample matière à son éloge. Je ne m'y arrêterai point cependant, parce que je ne veux m'attacher qu'aux vertus d'un âge plus avancé. C'est sans doute ce qui mérite le plus l'attention dans la vie des saints, M. F., parce que c'est ce qu'il y a de plus glorieux pour eux et de plus utile pour nous.
Laurent, né en Espagne, vint à Rome vers le milieu du me siècle. Le pape Sixte, qui gouvernait alors l'Église, frappé des vertus de cet étranger, l'éleva aux ordres sacrés et le fit son archidiacre. C'est dans ce saint ministère que nous Talions voir glorifier Jésus-Christ dans sa vie, et remplir avec une exactitude admirable ses devoirs envers Dieu et envers le prochain : Maipu-
300 PARÉGYR1QCE
ficabitur Chris tus in corpore meo sive per vilam.
Vous savez, M. F., quelles étaient les fonctions des diacres dans la primitive Église, premièrement, en ce qui regarde le culte divin. Ils étaient établis non-seulement pour assister les pontifes dans la célébration des saints mystères et l'oblation du sacrifice des autels, mais encore pour lire publiquement l'Évangile au peuple, pour instruire les nouveaux fidèles qu'on disposait au Baptême, pour leur administrer ensuite ce sacrement, enfin pour distribuer le Corps et le Sang du Sauveur : ministère auguste qui les faisait participer en quelque manière aux principales fonctions du sacerdoce ; mais ministère redoutable qui demandait en eux une sainteté éminente. Aussi lorsque les Apôtres établirent pour la première fois des diacres dans l'Eglise de Jérusalem, ils voulurent des hommes d'une vie irréprochable et dont la vertu fût universellement reconnue : Viros boni testimonii (1) ; parce qu'il était essentiel que des fonctions si saintes ne fussent confiées qu'à des saints.
Le ministère des diacres, si vénérable en luimême, paraissait l'être encore davantage dans l'Eglise de Rome. C'était avec le vicaire de Jésus- Christ que les diacres avaient l'honneur de monter au saint autel, c'est avec le Pasteur des pasteurs qu'ils partageaient les fonctions sacrées; c'est sur le
(4) Act.vi,3.
tombeau des Apôtres qu'ils participaient à la victime sans tache ; c'est dans un temps où une des plus consolantes fonctions des saints ministres était de ramasser et de conserver les restes précieux de la cendre des martyrs.
Et ce fut par un des plus vertueux pontifes qu'ait eus l'Eglise chrétienne, que saint Laurent fut élevé à ce saint ministère. Qui le mérita jamais mieux que notre saint? Qui posséda jamais dans un plus éminent degré les vertus qui pouvaient en rendre digne : des mœurs pures, une piété exemplaire, une capacité non commune, un zèle ardent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes? Quel don plus précieux pouvait donc faire à son Eglise le pieux pontife, que de lui attacher un homme dont les vertus faisaient l'admiration publique ?
Qu'il est beau, M. F. , de voir, dans les dignités, des hommes dont le mérite est au-dessus de leur place et qui semblent, comme saint Laurent, leur donner encore plus de lustre qu'ils n'en reçoivent! C'est sans doute principalement à l'égard des dignités de l'Eglise qu'on doit le souhaiter; mais, pour le dire en passant, quel bonheur si les emplois même de la société n'étaient possédés que par ceux qui les méritent le mieux, si la vertu était la seule voie qui conduisit aux honneurs, si jamais les places n'étaient avilies par les défauts de ceux qui les remplissent ! Quoi qu'il en soit, c'est la vertu qui a élevé notre saint diacre au rang qu'il occupe, c'est la religion et la piété qui
l'y soutiennent. Livré désormais tout entier aux fonctions saintes de son ministère, le culte des autels, l'ornement des temples, l'instruction des fidèles, la prière et les louanges du Seigneur remplissent tous les moments qu'il ne donne point aux œuvres de charité.
Bienheureux, ô mon Dieu, ceux qui demeurent dans votre sainte maison, qui sont attachés par état à vous servir, qui partagent avec les Anges du ciel le soin de chanter vos louanges, dont les actions les plus journalières sont autant d'actes de religion. Peuvent-ils assez estimer leur bonheur? Ne vous bornez pas à l'envier, M. F., tâchez plutôt d'égaler leurs mérites ; vous le pouvez, si vous savez envisager votre état avec les yeux de la foi. Ah ! M. F., ce n'est pas seulement dans les états spécialement consacrés au culte du Seigneur qu'on peut sanctifier toutes ses œuvres, on peut servir Dieu par les occupations qui paraissent en elles-mêmes les plus indifférentes et en faire autant d'actes de religion; car, suivant le raisonnement de saint Paul, il y a, à la vérité, différents emplois, différents ministères, mais c'est le même Dieu que nous servons tous : Divisiones ministrationum sunt, idem autem Dominus (1). Tl y a des devoirs de plus d'une espèce, mais c'est le même Dieu qui les commande. Celui qui mérite davantage n'est donc pas, j'ose le dire, celui qui oc-
(i) I Cor. xu, 5.
cupe l'emploi le plus saint ou le rang le plus élevé, mais celui qui remplit le mieux ses devoirs. Non, ce n'est pas le serviteur à qui le père de famille a confié la plus grande administrai ion, qui recevra la plus grande récompense, mais celui qui a été le plus fidèle, qui a le mieux fait la volonté de son maître.
Ranimez donc votre foi, M. F., et en quelque état que la Providence vous ait placés, quelque vils que vous paraissent les devoirs qui y sont attachés, vous comprendrez que l'esprit de religion peut les ennoblir et les sanctifier, que vous glorifiez le Seigneur dès que vous faites ce qu'il commande, que vous servez Dieu dès que vous servez le prochain ou la société. Ranimez votre foi, et vous sentirez qu'étant spécialement consacrés au Seigneur par le baptême, vous exercez en qualité de chrétiens une espèce de sacerdoce, que vous pouvez imiter en quelque manière tous les actes de religion dont ses ministres sont chargés. Vous ne pouvez pas, comme saint Laurent, contribuer à l'oblation de la victime sainte, mais vous devez offrir sans cesse à Dieu le sacrifice d'un cœur contrit et humilié, l'encens de vos vœux et de vos prières. Vo^Js ne pouvez pas être occupés, comme lui, à la garde des temples, à l'ornement des autels, mais vous devez orner votre àme, qui est le temple du Saint-Esprit, de l'éclat des vertus chrétiennes. Vous n'êtes pas chargés comme le saint diacre de veiller à la pureté des vases destinés au saint Sacrifice, mais vous devez préserver de toute souil-
lure votre corps où Jésus-Christ veut bien habiter par la Communion. Regardez-vous donc, à l'exempie de votre saint patron, comme entièrement consacrés au Seigneur ; n'ayez d'autre soin que de remplir exactement, comme lui, vos devoirs, non-seulement ceux qui regardent Dieu, mais encore ceux qui regardent le prochain : c'est le second exemple qu'il vous donne , et par où il glorifie Jésus-Christ pendant sa vie Magmfîcabitur.
Le ministère des diacres n'était pas seulement destiné autrefois à la pompe du culte divin et au service des autels. Us étaient encore chargés de recevoir les aumônes des fidèles et de les distribuer aux pauvres et aux veuves. Ils étaient pour ainsi dire les trésoriers et les économes de l'Église : emploi important qui demandait des vertus peu communes, une fidélité à toute épreuve, pour administrer avec désintéressement les richesses qui leur étaient confiées; une vigilance attentive, pour découvrir tous les besoins et y apporter un prompt secours; une prudence consommée, pour discerner les vrais pauvres d'avec ceux qui en auraient voulu prendre les apparences; une charité conlpatissante, pour supporter les faiblesses, les importunités, les poursuites des misérables ; une gravité de mœurs, une modestie d'ange, pour pénétrer sans danger jusque dans l'intérieur des familles et conserver la vertu au milieu des objets souvent les plus capables de la blesser. Mais personne ne posséda ces vertus dans un plus éminent degré que notre
DE SUYI LAI KLM. 365
saint diacre ; personne ne remplit avec plus de succès des devoirs si différents et si difficiles. Un trait seul nous fera comprendre avec quel zèle il s'en acquittait.
L'abondance avec laquelle il pourvoyait aux besoins des pauvres, frappa les païens même, ils le crurent possesseur de trésors immenses. L'empereur Yalérien, qui venait de déclarer une guerre ouverte à tous les ministres de l'Eglise, crut, en se saisissant du saint diacre, satisfaire en même temps sa cupidité et sa haine pour la religion chrétienne. Mais qu'il fut cruellement trompé, lorsqu'au lieu des richesses qu'il s'était promises il ne trouva qu'une troupe de pauvres rassemblés autour de saint Laurent! Ce fut celte mortifiante méprise qui lui fit jurer la perte de notre saint. Ainsi c'est la charité envers les pauvres qui lui a mérité la couronne du martyre.
N'en soyons pas surpris, M. F., qui est-ce qui est capable de témoigner à Dieu un amour parfait en mourant pour sa gloire, si ce n'est celui qui a donné les preuves d'une grande charité pour le prochain? Qui peut se tlalter d'aimer sincèrement Dieu, sinon celui qui aime saintement et chrétiennement ses frères?
Mais où la chercher dans le monde, où la trouver cette charité chrétienne si étroitement commandée dans l'Evangile, si pratiquée par Jésus-Christ, si essentielle au bonheur de la société ? Le monde est plein de malheureux, le monde cependant est plein
de richesses. Il est encore des ministres charitables tout prêts, comme saint Laurent, à répandre dans le sein des pauvres les trésors de l'Eglise ; mais ces trésors sont vides, et personne ne se croit chargé de les remplir. Tandis que les besoins et la misère des pauvres augmentent, le luxe des riches croît avec la même proportion, et c'est ce luxe odieux qui trouve des prétextes pour éluder le grand précepte de la charité, et qui tarit la source des aumônes. A nos besoins réels, qui sont en petit nombre, nous substituons des besoins imaginaires qui n'ont pas plus de bornes que la sensualité qui les suggère ; nous sommes parvenus enfin à regarder comme partie du nécessaire mille superfluités inconnues à nos pères. Y aurait-il encore de la charité sur la terre si Dieu ne suscitait de temps en temps de fervents chrétiens pour en donner, comme saint Laurent, des exemples héroïques ?
L'édifiant spectacle, mes Frères ! y en eut-il jamais de plus digne de l'admiration du Ciel et de la terre ? Un homme consacré tout entier au service des pauvres et devenu, pour ainsi dire, victime de la charité ; un homme dont les yeux ne sont frappés que d'objets tristes et lugubres, dont les oreilles ne retentissent que de cris et de plaintes, dont les mains ne sont occupées qu'à des ministères rebutants et désagréables; un homme qui fait à Dieu, presqu'à chaque moment, le sacrifice de ses dégoûts et de ses répugnances : la raison et la nature ont-
DE SAINT LAUHKNT. 367
elles jamais inspiré rien de semblable? Tout autre qu'un Dieu a-t-il pu former une vertu si héroïque ? Toute autre chose que Dieu peut-il lui servir de récompense ?
Saint Laurent, pressé de remettre à un prince impie les richesses que possédaient les chrétiens, lui conduit une troupe de pauvres et de malades. Etaitce une dérision? Les pauvres seraient-ils donc les vraies richesses de l'Eglise? Oui, mes Frères, c'est ainsi que saint Laurent les regardait, et peut-on penser autrement quand on les envisage avec les yeux de la foi? Regardez, dit-il au tyran, ces corps défigurés par la faim et la nudité, ces membres affaiblis par la douleur, ces visages abattus par la maladie. Voilà l'or que l'Eglise des chrétiens estime, voilà les ornements dont elle se pare ; elle foule aux pieds ce métal perfide qui a enfanté le crime sur la terre, elle déteste ces richesses pernicieuses qui ne servent qu'à exciter et à nourrir les passions ; mais elle honore, elle chérit les membres vivants de Jésus- Christ, destinés à jouir avec lui d'une gloire immortelle ; ce sont là les dons précieux qu'elle a reçus de son époux, ce sont là les plus grands sujets de sa gloire.
Que ce langage ait paru ridicule à un païen, je n'en suis pas surpris, mes Frères ; mais quelle honte s'il paraissait encore tel à des chrétiens! J'adore un Dieu qui a honoré la pauvreté jusqu'à l'embrasser lui-môme ; y a-t-il donc un état plus capable d'ex-
citer l'ambition d'une àme chrétienne, un état qui puisse me donner une ressemblance plus parfaite avec mon Dieu ? Je reconnais un Maître qui a maudit les richesses, qui a appelé les pauvres bienheureux ; puis-je mieux participer à ce bonheur qu'en partageant avec eux ce que je possède? J'honore un Sauveur qui regarde comme fait à lui-même tout ce que l'on fait aux pauvres ; quelle est donc la plus excellente manière de l'honorer et de lui plaire, si ce n'est les œuvres de charité?
Après cela nous étonnerons -nous davantage, mes Frères, ou des grandes choses que la charité a fait faire à saint Laurent, ou du peu qu'elle vous fait faire à vous-mêmes ? Il se consacre tout entier au service des pauvres ; apprenez du moins à leur témoigner de la compassion, à ne pas ajouter le mépris, l'humiliation, les rebuts à tous les maux qu'ils souffrent. 11 aime mieux perdre la vie que de remettre à un prince impie les aumônes destinées à leur entretien; apprenez à ne pas donner à un luxe criminel, à des superfluités ridicules, les biens que Dieu vous a confiés pour leur en faire part. La charité de saint Laurent reçoit le martyre pour récompense ; si vous n'avez pas assez de foi et de courage pour ambitionner la même couronne, tâchez du moins de mériter celle que Dieu promet à ceux qui l'auront assisté dans la personne des misérables. C'est ainsi, mes Frè. res, que saint Laurent a glorifié Dieu par la fidélité à son ministère : Magnificabitur Christ us in corpore
DE SAINT LAUBENT. 3()9
meo sire per vitam. Il l'a glorifié encore davantage par la constance de son martyre : sire per mortem. C'est le sujet du second point .
IIe POINT.
(ne des preuves les plus convaincantes de la vérité de notre sainte Religion, mes Frères, c'est sans doute les témoignages que lui ont rendu les saints Martyrs. Les Apôtres et les disciples du Sauveur auraient-ils voulu répandre leur sang pour attester ses miracles et sa résurrection, s'ils n'en eussent été certains, s'ils n'en eussent été les témoins oculaires ? Ceux qui les ont suivis auraient-ils imité leur constance, s'ils n'avaient pas été convaincus de la vérité de ce premier témoignage ? D'ailleurs, comment comprendre que des témoins de tout âge et de tout sexe eussent enduré avec une fermeté héroïque des supplices dont le seul récit fait frémir, s'ils n'eussent été soutenus par des secours surnaturels, si Dieu ne les eut fortifiés par des grâces extraordinaires ? La preuve qui résulte du témoignage des Martyrs tire donc sa force et de la conviction des témoins et du caractère surnaturel de leur courage.
Mais ce n'a pas été seulement pour autoriser notre religion qu'il a fallu des martyrs, M. F., ça été encore pour nous mettre sous les yeux de grands exemples. Notre religion ne nous prêche que la croix et les souffrances, c'est l'abrégé de la morale chré-
tienne. Jésus-Christ nous Ta assez enseignée par son exemple, mais pomme ce modèle pouvait nous paraître trop parfait, il nous en fallait de plus proportionnés à notre faiblesse. Nous les trouvons dans les saints Martyrs et surtout dans celui à qui vous rendez un culte particulier. Il n'est aucun saint à qui nous puissions mieux appliquer ce que saint Augustin disait de tous les martyrs en général. Les fêtes des martyrs, disait-il, sont une espèce de leçon pour nous apprendre à souffrir, parce que nous ne devons pas avoir de répugnance à imiter ce que nous nous faisons un devoir d'honorer : Soîcmnilates martijrum çxhortationes martyr iorum sunt, ut imitari non pigeât quod celebrare delcctat (1). Notre religion nous commande la patience dans les souffrances, c'est le premier degré de vertu ; elle nous exhorte même à l'amour, au désir des souffrances, en voilà la perfection. Saint Laurent nous a donné des exemples de l'une et de l'autre ; renouvelez ici votre attention.
Un trait que nous lisons dans les Actes de son martyre, conservés par saint Àmbroise, suffira pour nous faire comprendre avec quelle ardeur il a aimé les souffrances. Ayant appris que le pape saint Sixte avait été arrêté par ordre de l'empereur, il courut à la prison pour pouvoir lui tenir compagnie dans les chaînes, et partager son supplice, s'il était possible, comme il avait partagé avec lui les fonctions
(1) Serm. M, de Sancti*.
sacrées. EU quoi! saint Père, disait le courageux diacre, ne pourrai-je vous accompagner au supplice comme je vous accompagnais à l'autel? Après vous avoir assisté lorsque vous offriez le sacrifice de l'Agneau sans tache, ne pourrai-je vous suivre lorsque vous offrez celui de votre vie? un diacre abandonnera-t-il son pontife? un lîls sera-t-il séparé d'avec son père ? — Consolez-vous, généreux soldat de Jésus- Christ, votre triomphe n'est retardé que de quelques jours; vous me suivrez de près. Un combat plus rude vous attend, mais il ne servira qu'à augmenter l'éclat de votre couronne.
La prophétie s'accomplit, M. F.; trois jours après on saisit le saint diacre et on le conduit devant les juges. Mais quel éclat paraît répandu sur son visage! Un ange ne brillerait pas d'une lumière plus éblouissante ; les spectateurs sont frappés d'étonnement. Ainsi parut autrefois au milieu de ses bourreaux le premier des martyrs ; ainsi Dieu fit voir par avance la gloire qu'il lui préparait dans le ciel. On presse notre saint de renoncera Jésus-Christ ; mais il n'ouvre la bouche que pour confesser son nom. On emploie les promesses et les menaces pour l'ébranler 5 mais il les méprise. On lui met devant les yeux l'appareil du supplice ; il n'en est point touché. Que produiront tous vos efforts , ministres insensés des fureurs du tyran ? Vous ne ferez que rendre plus illustre son triomphe et votre défaite. Il a plus d'ardeur pour souffrir que vous n'en aurez jamais pour
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le tourmenter. Exercez à loisir votre cruauté; en accélérant son supplice , vous hâterez son bonheur.
Quels sont vos sentiments là-dessus, M. F.? Àvezvous jamais senti, comme saint Laurent, ce vif empressement pour les souffrances ? que dis-je ? oserait-on seulement vous proposer cette vertu? est-elle encore connue dans le christianisme? Combien de soins, de précautions, d'efforts pour éviter les souffrances ! combien de maximes insensées entend-on tous les jours î Qu'heureux ceux qui n'ont rien à souffrir, qui ont tout en abondance, à qui tout prospère ! qu'il vaudrait mieux cent fois n'être pas sur la terre, que d'y éprouver les rigueurs de la fortune ! Quel Evangile, M. F. ! Parlerait-on autrement si Jésus-Christ avait promis le ciel aux heureux du siècle, si les croix étaient une marque de réprobation?
Le paganisme même était plus raisonnable. Les philosophes prêchaient la constance dans les afflictions, ils en faisaient de grands éloges. Le sage, disaient-ils, ne succombe jamais à la douleur; il ne dépend point des jeux du hasard ni des caprices de la fortune ; supérieur à tous les événements, il verrait l'univers périr sans être ébranlé au milieu de ses ruines. Toutes ces maximes pompeuses, il est vrai, manquaient de solidité dans leur bouche; ils n'avaient point de récompense à promettre à leurs héros; tout au plus l'estime des hommes et la stérile satisfaction de l'amour-propre.
Nous n'avons pas d'aussi faibles motifs pour vous l'aire aimer les souffrances, M. F. : une récompense éternelle, les exemples d'un Dieu et de ses Saints, des grâces et des consolations surnaturelles dès cette vie; tout cela ne pourra-t-il pas vous les rendre aimables "/D'ailleurs, en vain vous vous opiniàtrerez à les éviter. Vous souffrirez par nécessité, si vous ne souffrez pas par religion ; plus vous fuirez les souffrances, plus elles s'obstineront à vous poursuivre ; vos résistances ne serviront qu'à empoisonner davantage le calice d'amertume, qu'à rendre plus pesante la croix dont Dieu vous chargera malgré \ous. Pour en adoucir le poids, il faut la prendre, l'embrasser, la charger nous-mêmes; pour mériter les consolations célestes dont Dieu fortifie ses élus, il faut , comme saint Laurent, courir au-devant des souffrances. La constance qu'il ht paraître dans son martyre fut l'effet d'une grâce puissante et extraordinaire , et cette grâce fut la récompense de son amour pour les souffrances. C'est dans ce(te dernière circonstance que nous allons le contempler; et j'ose le dire, M. F., jamais Dieu ne parut plus grand. ni sa grâce plus victorieuse, que dans cette rencontre : Magnificabitur Christus in corpore meo per mortem.
Quelle horrible scène se prépare, M. F. ! Le tyran, anime par la vengeance encore plus que par sa haine contre le Christianisme , va donner une libre carrière à sa fureur. Des supplices communs ne suffi-
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routpas, sa barbarie cherchera à se surpasser ellemême. Mon Dieu, soutenez le héros qui va combattre pour vous; faites voir qu'en vain l'enfer se déchaîne contre ceux que votre main protège.
Déjà les bourreaux déploient leur rage sur son corps , il est couvert de sang et de plaies: sa tranquillité est toujours la même. Les païens, frappés de ce prodige, commencent à croire en Jésus-Christ, à adorer le Dieu des chrétiens qui fortifie ainsi ses serviteurs. Le saint confesseur, affaibli par la douleur, croit toucher à la fin -de ses peines et au moment de sa félicité; il prie Dieu de recevoir son âme. Il n'en est pas temps encore, ô héros invincible ! Dieu vous réserve à une plus rude épreuve et à un triomphe plus glorieux. On vous prépare un supplice cruel, un supplice inouï qui rendra fameuse à jamais la barbarie de vos persécuteurs et la constance de votre martyre.
Que vois-je, M. F. ? quel spectacle ! pourrez-vous en soutenir l'idée? Un corps encore tout déchiré, encore tout sanglant, étendu sur des charbons ardents et consumé à petit feu. Les spectateurs en frémissent d'horreur. Et dans ce tourment affreux, un martyr tranquille, un visage serein, un air satisfait qui insulte à la cruauté du tyran : « Retourne, barbare, lui dit-il, ce corps que le feu consume ; dans quelques moments il sera un mets digne de la fureur. » Quel est donc ce prodige de vôtre gràcé, Seigneur? est-ce que vous rendez les martyrs inseu-
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sibles à la douleur, ou si vous les rendez supérieurs à ses atteintes? Oui, M. F., le feu n'a rien perdu de son activité pour tourmenter saint Laurent; son àme conserve toute sa sensibilité pour en ressentir les ardeurs. « Mais le feu de la charité, qui embrase son cœur, dit saint Léon, est plus fort que celui qui consume sa chair. »
Que vous demanderons-nous, après un tel exemple, M. F.? que vous souffriez les plus cruels supplices en confessant Jésus-Christ? que vous donniez votre vie pour l'Evangile ? Nous sommes en droit de le faire, et nous le ferions en effet si nous étions dans un temps où il fallût des martyrs. En trouverionsnous beaucoup, M. F.? Si la foi avait encore besoin d'un témoignage sanglant, y aurait-il bien des chrétiens prêts à le lui rendre? Irions-nous confesser Jésus-Christ devant les tyrans,' nous qui le voyons outrager tous les jours sans en être touchés? Souffririons-nous les supplices pour Dieu, nous qui ne voulons pas seulement endurer pour lui le moindre mépris, le plus léger affront? Monterions-nous avec joie sur un échafaud, nous qui tremblons au nom seul de croix et de souffrances? Donnerions-nous notre vie pour Dieu, nous qui ne savons pas seulement lui sacrifier nos inclinations vicieuses, nos passions criminelles?
MaisDieune rioilS nie! |>lus à cette épreuve, M. F.; il connàli tfbp noire faiblesse, cl combien pru la religion devrail coinpler sur nous. Il ne s'agit plus
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de rendre témoignage à Jésus-Christ, comme saint Laurent, par le sacrifice de notre vie, mais par la sainteté de nos mœurs. Ce n'est plus contre les tyrans que la religion a besoin d'être soutenue, c'est contre les efforts du libertinage, contre la séduction du mauvais exemple. Ce ne sont plus les persécuteurs que nous avons à combattre, ce sont les vices et les scandales, ennemis plus à craindre que ne furent jamais les premiers. Si cette espèce de combat vous effraie encore, jetez les yeux sur votre saint patron, M. F., voyez la gloire dont il jouit, et par la recoin, pense qu'a méritée son courage, jugez par proportion de celle qui vous est promise. N'est-elle pas digne d'exciter votre ambition, cette récompense éternelle ? INe mérite-t-elle pas que vous fassiez tous vos efforts pour l'obtenir?
C'est à votre exemple et sous vos auspices que nous y travaillerons désormais, ô saint Martyr dont nous honorons le triomphe. C'est pour y réussir que nous implorons votre intercession puissante. Dans les plus cuisantes ardeurs de votre supplice, vous avez prié pour vos bourreaux et pour vos persécuteurs. Vous avez demandé la conversion de Rome païenne, la destruction de ses temples, la chute de ses idoles, la propagation de la foi ; et vous avez été exaucé. Dieu pouvait-il refuser quelque chose à une si ardente charité? Demandez donc pour nous des grâces de salut, et elles nous seront accordées. Protegez-nous auprès de Dieu, et nous serons sûrs de
DE SAIP.T LAURENT. 377
ses miséricordes. Protégez Tordre sacré des diacres, les lévites de la nouvelle alliance, tout le clergé respectable de cette église, dont vous serez à jamais le père et le modèle; qu'il conserve, qu'il augmente encore, s'il est possible, son zèle pour la pompe el la décence du culte divin, et cette gravité sacerdotale qui inspire la piété et le respect. Protégez ceux que la Providence a chargés du gouvernement de cette ville, ceux qui, parleur dignité ou leurs richesses, y tiennent un rang distingué; qu'ils continuent à imiter votre charité pour le prochain, qu'ils mettent, comme vous, leur félicité à assister les indigents, à essuyer les larmes de ceux qui souffrent. Protégez enfin tout ce peuple (idèle qui vous honore comme son patron et son intercesseur; qu'il apprenne de vous la fidélité à ses devoirs, l'amour des souffrances, l'attachement à notre sainte religion, le désir des récompenses éternelles, en attendant le moment de les partager avec vous dans le ciel. Ainsi soit-il.
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Sit Dominus Deus tuus benedictus, oui complacaisti, et postât te super thronum Israël, eô quod dilexerit Dominas Israël in sempiternîim.
« Béni soit le Seigneur votre Dieu, à qui vous avez » plu et qui vous a établi sur le trône d'Israël, parce » qu'il aime ce peuple pour jamais. » III Reg. x, 9.
C'est donc un bienfait signalé de la Providence , Messieurs, qu'un roi selon le cœur de Dieu, et jamais le Seigneur ne fait éclater davantage ses miséricordes sur une nation, que lorsqu'il lui donne pour maître un prince qu'il a pris plaisir à former lui-même. En effet, si on a pu dire avec vérité que les peuples seraient heureux s'ils étaient gouvernés par des sages et des philosophes, peut-il y avoir pour eux un bonheur plus accompli que d'être gouvernés par des saints? La religion seule n'est-elle pas la vraie sagesse, la vraie philosophie ?
Tel est cependant l'injuste préjugé qui a régné et qui règne peut-être encore chez la plupart des hommes, que la religion, destinée à subjuguer les âmes vulgaires, ne doit exercer sur les rois qu'un empire borné. Dès les premiers siècles de l'Eglise, un grand génie (1) avait douté si les Césars pouvaient être chrétiens, et si des chrétiens pouvaient aspirer à la pourpre des Césars. Ce doute, pardonnable dans un temps où la première maxime d'état était de persécuter notre religion, n'a trouvé que trop de partisans dans la suite. Des écrivains audacieux (2) n'ont pas rougi d'avancer que la droiture et la modération commandées dans l'Evangile, n'étaient pas toujours d'accord avec la saine politique, ni avantageuses à la prospérité des empires ; que l'abnégation et l'humilité chrétiennes étaient incompatibles avec l'élévation du génie et les qualités brillantes qui font la gloire des souverains ; que la religion pouvait bien faire des saints, mais qu'elle était peu propre à former des héros.
Pour montrer la fausseté de ces odieuses maximes, il fallait un grand exemple, MM., et Dieu nous l'a donné dans saint Louis. Il fut, je puis ainsi m'exprimer, l'apologie vivante de notre religion ; il sut allier la sainteté la plus éminente avec les qualités les plus héroïques, l'humilité de la croix avec la
(1) Tertullien. — (i) Julien l'Apostat, Machiavel, Bayle. Réponses aux questions clun prov., t. iv, p. 376, el t. v. p. 48.
gloire de la couronne ; il joignit aux vertus pacifiques l'éclat de la valeur et des conquêtes, également grand dans la paix et dans la guerre, dans sa vie privée et à la tète des armées, dans la prospérité et dans les malheurs.
Approchez donc, ô vous qui prétendez juger du mérite des rois et fixer la place qu'ils doivent occuper dans l'histoire : venez contempler la Religion assise avec saint Louis sur le trône, et voyez si elle est digne de commander aux nations. Convenez, enfin, qu'elle seule peut former de grands hommes selon Dieu et selon le monde, faire la gloire des souverains et le bonheur des peuples.
Je m'arrête à cette dernière idée que l'Ecriture me fournit : Un saint roi,jun roi tel que saint Louis, est l'objet des complaisances du Seigneur, qui le comble de gloire et de bienfaits : SU Deus benedictus oui complacuisti ; il est les délices de son peuple qu'il rend heureux : Posuit te super thronum, eà quôd dilexerit Dominus Israël. Voici donc, MM., le partage de ce discours : saint Louis fut un grand saint, et sa sainteté fit le bonheur de ses peuples ; ce sera le premier point : saint Louis fut un grand saint, et sa sainteté fit la gloire de son règne ; ce sera le second. En deux mots, la religion fil de saint Louis le meilleur et le plus grand des rois.
Ce sujet est intéressant, MM., il mériterait d'occuper des talents aussi éminents que les vôtres; il n'appartient qu'aux grands hommes de louer clignement les
héros. Ne soyez, pas étonnés si celte entreprise m'effraie; accoutumé à annoncer l'Evangile aux ignorants et aux pauvres, je connais peu l'usage de cette éloquence majestueuse et sublime dont vous seuls pouvez donner des leçons : mais votre piété me rassure contre la délicatesse de votre goût ; occupés à admirer les vertus d'un roi qui fut le protecteur des lettres et des savants, vous oublierez les défauts de l'orateur, et peut-être que la simplicité du discours pourra servir à relever davantage la grandeur du sujet. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
Ier POINT.
On l'a souvent remarqué, MM., la vertu doit trouver de grands obstacles dans le cœur des rois ; ils ont plus de mérite à la pratiquer que les autres hommes, parce qu'elle leur est plus difficile. Mais ce qu'on ne considère peut-être pas assez, c'est que si leur rang les expose à bien des dangers, la religion aussi leur fournit bien des secours ; et si la royauté les met en état de faire de grands maux par leurs vices, elle leur donne la facilité de faire encore de plus grands biens par leurs vertus.
Si nous voulions en croire certains esprits prétendus supérieurs, la religion du souverain est ce qui intéresse le moins le sort des peuples. Que m'importe, disent-ils, que mon roi ait les qualités d'un
bon chrétien, pourvu qu'il ait celles d'un grand politique ? Que m'importe que ses mœurs soient pures, pourvu que son gouvernement soit modéré? Suivant ce système, Dieu trompait son peuple, lorsqu'il lui promettait de le protéger à cause des vertus de David (1); ce peuple pouvait être aussi heureux sous Achab et Manassès que sous David et sous Josias, et l'Ecriture nous en impose en nous assurant que les grandes calamités qui ont affligé les nations, ont été souvent la punition des crimes de leurs princes (2).
Mais sans examiner la fausseté de ce principe, jugeons-en par le règne de saint Louis. Que peuvent souhaiter les peuples pour leur félicité ? La décence des mœurs publiques, la sagesse et la vigueur des lois, la tranquillité des fortunes. Et tel fut le fruit des vertus de saint Louis. Il fit fleurir les mœurs par sa piété, maintint l'ordre par sa clémence et sa justice, fit régner l'abondance par sa modération. Que Ton nous montre un règne aussi heureux sous des princes que la philosophie seule avait formés ; on pourra prétendre alors que la religion ne l'emporte point sur la politique dans le grand art de gouverner les hommes.
Vous ne serez point surpris, MM., que je mette la
(1) Protegam urbem hanc... propter David servum meum. IVReg.xix, U.
(2) Traclet Dominus Israël propter peccaia Jéroboam. III Reg. xiv, 16.
DE SAINT LOUIS. ;<8.'î
régularité des mœurs pour le premier principe de la régularité des peuples. Quand nous pourrions oublier ce que notre religion nous enseigne, que Dieu a promis à la vertu les récompenses de la vie présente et de la vie future (1), et qu'il punit souvent par des (léaux universels les dérèglements publics; pourrions-nous ignorer les maux qu'entraîne la corruption des mœurs? C'est elle qui enfante ces crimes odieux qui portent l'infamie, les regrets, le deuil dans le sein des familles ; c'est elle qui nourrit les attentats contre l'autorité légitime; c'est dans le sein du libertinage que se sont formés les noirs projets, qui ont préparé la chute des trônes et le renversement des empires. La religion seule peut serrer les nœuds qui unissent les sujets et le souverain, et les attacher à leurs devoirs réciproques. Quelle paix, quelle union, quelle sécurité régneraient entre les hommes, si l'Évangile était la mieux observée de toutes les lois ! Les politiques même en sont convenus, sans y penser (2). Dans les différentes espèces de gouvernement, ils préfèrent celui dans lequel ils supposent que la vertu a le plus d'influence. Sans adopter leur système, je me sers de leur aveu, et j'en conclus qu'un roi ne peut faire régner la vertu chez une nation , sans la rendre plus florissante et plus heureuse.
(1) Pietas ad omnia ulilis est, promissionem habens vitœ quœ nunc est, et futurœ. I Tim. iv, 8.
(2) L'Esprit des Lois.
Saint Louis, appelé à gouverner les peuples dans un âge où Ton est à peine en état de se conduire soi-même, parut sur le trône avec tous les avantages les plus capables de faire trembler pour sa vertu. Les grâces de sa personne , la vivacité de son esprit , la douceur de son caractère, semblaient annoncer le règne de la mollesse et des plaisirs. Déjà le courtisan libertin se flatte de voir bientôt ses désordres autorisés par l'exemple d'un maître jeune et voluptueux; déjà le flatteur avide bâtit des projets de fortune et d'élévation sur ses assiduités et ses complaisances; déjà mille beautés vaines et ambitieuses pensent à se disputer le cœur du nouveau monarque. Peuples infortunés, quel serait votre sort sous un roi maîtrisé par la volupté et qui ne connaîtrait d'autres lois que ses passions ! Mon Dieu, protégez par des grâces puissantes un prince que vous destinez à (aire le bonheur de ses sujets (1 ) ; préservez de la séduction ce cœur où vous avez mis le germe de toutes les vertus. Une éducation sainte, un naturel heureux qui ont fait concevoir à la nation de si flatteuses espérances, pourraient- ils être de vains présages?
Non, MM., les leçons d'une mère vertueuse sont toujours présentes à saint Louis; la piété, cultivée en lui dès l'enfance, s'accroît de jour en jour. Les plus doux moments de sa vie sont ceux qu'il passe au
(1) Fiat maitus tua svper virvm dexterœ tuœ, Ps. i.wix,
pied des autels à répandre son àme en présence du Seigneur. Dans les exercices publics de religion, on ne distingue le pieux monarque de ses sujets que par un extérieur plus modeste, un air plus humble et plus recueilli. La cérémonie de son sacre, si propre à réveiller en lui des idées d'orgueil, ne lui rappelle que le souvenir de ses devoirs. Comme Salomon, il demande à Dieu la sagesse, comme lui il en reçoit la plénitude : plus fidèle que lui, il saura la conserver. Anges de paix qui veillez autour des sacrés tabernacles, portàtes-vous jamais devant le trône de la Majesté divine des vœux plus purs et plus ardents ? Vous en serez touché, Seigneur, et vous récompenserez le monarque par les prospérités de son peuple.
Rien d'outré, rien d'affecté, rien de bizarre dans la piété de saint Louis. Jamais ses pratiques de dévotion ne prennent rien sur les affaires, et jamais les affaires ne dérangent ses pratiques de dévotion. La malignité de quelques courtisans cherche à les tourner en ridicule : le saint roi garde le silence, e( ajoute au mérite de la piété celui de la patience.
Chez une nation de tout temps attachée fidèlement à ses maîtres, on sait mieux qu'ailleurs combien leur exemple influe sur les mœurs publiques, et combien les vertus de saint Louis durent former d'imitateurs. Un roi livré à de folles passions fait autant de sujets vicieux qu'il y a d'hommes qui cherchent à lui plaire ou qui prétendent à ses bienfaits; on regarde les
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vices par lesquels on lui ressemble comme autant de titres d'honneur et autant de voies qui conduisent à la fortune ; la vanité ou l'ambition précipitent dans le désordre ceux même que leur inclination en aurait préservés. Mais lorsque la vertu est assise sur le trône, elle jouit pleinement des droits qu'elle a sur nos cœurs. On consent à être vertueux dès qu'on peut l'être avec dignité; on ne craint plus le ridicule que le monde jette sur la piété et qui est l'écueil de tant d'àmes faibles. La conduite d'un saint roi répand une odeur de vie qui se communique jusqu'aux extrémités de ses Etats, son exemple est celle de toutes les lois à laquelle on se soumet le plus volontiers.
On le vit bien sensiblement sous saint Louis, MM. La licence, toujours poussée à l'excès sous les rois faibles ou déréglés, n'eut plus de ressource sous un roi qui ne protégeait que l'innocence, qui n'honorait que la vertu. Le vice ne fut plus un des usages du grand monde, ni l'irréligion un privilège de la noblesse ; le libertinage n'osa plus se montrer en public et fut réduit à se cacher loin des regards du souverain; si l'exemple du saint roi n'extermina pas tous les désordres, il rétablit du moins toutes les bienséances ; sa bonté et sa justice achevèrent ce que sa piété avait commencé.
Mais comment allier ces deux vertus, MM., dont les fonctions paraissent si différentes, à moins que la religion ne les dirige et ne les forme sur le modèle
de cetle bonté et de cette justice éternelles, dont les rois sont les images et les lieutenants sur la terre? C'est ce modèle que saint Louis se propose : il fut bon, jusqu'à se rendre populaire et familier; juste, jusques à la sévérité, lorsque le bien public le demandait.
Que des rois, indignes de la couronne, qui laissaient avilir le sceptre entre leurs mains, se soient cachés autrefois dans le fond d'un palais, ayant voulu être retirés et inaccessibles, je n'en suis pas surpris : ils risquaient trop à être vus de près. Mais un roi comme saint Louis, qui n'avait à montrer que des vertus, qui répandait autour de lui la sérénité et la joie, pouvait-il se rendre trop populaire? Pouvait-il donner à ses peuples un spectacle plus touchant et plus flatteur que lui-même ?En se familiarisant avec eux, il s'instruisait de leurs besoins et des moyens d'y pourvoir. Il est bien difficile d'être juste quand on ne voit que par les yeux d'autrui : l'innocence timide ne peut porter ses cris au pied du trône lorsque l'accès en est fermé ; le crime est tranquille et hardi , il trouve même des protecteurs, quand il ne craint point l'œil perçant du maître.
Qu'il était grand, MM., lorsqu'assis familière*ment au pied d'un arbre il écoulait sur ce tribunal champêtre les plaintes des malheureux, terminait les différends des particuliers, rétablissait entre eux l'union et la paix ! Là on ne voyait point cette garde redoutable qui veille à la sûreté des rois ; l'a-
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mour de ses sujets lui formait une garde bien plus sûre et plus flatteuse. Une cour nombreuse et brillante n'annonçait point la présence du souverain ; mais pouvait-on le méconnaître à ses bienfaits? Il n'avait pas besoin de la pourpre ni des marques de sa dignité pour se concilier le respect ; il pouvait dire comme Job, que la justice et la clémence lui servaient d'ornements et de diadème : Vestivi me sicut indumento et diadematejudiew meo (l).Là, personne ne tremblait que les coupables; encore en corrigeaitil plus par sa clémence, que les autres n'en corrigent par la crainte des supplices. Sa douceur faisait plus que punir les crimes, elle les prévenait; on respectait les lois par amour pour le législateur; les méchants, ramenés au bien par l'envie de lui plaire, ne laissaient plus rien à faire à sa vengeance.
Des émissaires du prince des Assassins viennent du fond de la Phénicie attenter aux jours de saint Louis: il leur pardonne malgré les clameurs de tout son royaume; il les renvoie comblés de présents, humiliés par sa clémence, punis par la honte et les remords de leur forfait. Que cette manière de se venger est noble et chrétienne ! Ces barbares le sentirent, et de retour chez eux firent comprendre à leur odieux maître qu'ira roi, qui savait pardonner avec tant de grandeur d*àme, n'était point un homme ordinaire, et méritait la vénération de tous les peuples.
I) Job. xxiv, 14.
Avait-il donc oublié la maxime de saint Paul : que ce n'est point en vain qu'un souverain est armé du glaive, et que Dieu l'a établi vengeur des crimes (1)? Non, MM., non, jamais roi ne sut mieux s'en souvenir ; lorsque la douceur est inspirée par la religion, l'excès n'en est point à craindre. Le blasphème, l'hérésie, le duel, les spectacles profanes, les jeux de hasard, ressentent tour à tour la sévérité de ses lois. Politiques mondains, vous eussiez épargné ces désordres ; une fausse sagesse vous eût persuadé que des crimes qui ne troublent point directement l'ordre public ni le repos de la société, ne doivent point armer le bras du souverain. Mais la religion sut inspirer à saint Louis des sentiments plus sages. 11 comprit que des impies qui ne respectent point la majesté de Dieu, respectent encore moins la majesté des rois, que les abus qui intéressent la religion sont toujours dangereux à la tranquillité de l'Etat, que tout ce qui corrompt les mœurs avilit une nation, et que ce qui gâte les cœurs énerve les courages. Il eut horreur de cette politique meurtrière qui, sous prétexte d'entretenir la valeur militaire, laissait répandre par la folie du point d'honneur un sang qui ne devait être versé que pour le salut de l'Etat. Il sentit qu'il n'y avait d'autre remède aux grands désordres que de grands châtiments ; et le
(1) Non enim stuc causa gladium portât, vindex in irum a gui malum agit. Kom. xm, i.
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succès doit nous apprendre s'il eu jugeait bien, ou s'il était conduit par un zèle aveugle.
Les juges qui se laissaient corrompre par l'intérêt ou par la faveur, les officiers du prince qui abusaient de leur pouvoir pour commettre des vexations, les usuriers qui s'engraissaient de la substance des malheureux, furent châtiés d'une manière exemplaire. Saint Louis, qui ne voulait s'en fier qu'à lui sur un point si important, parcourt les provinces en personne, dépossède les magistrats infidèles et en met à leur place de plus intègres, fait restituer ou restitue lui-même les exactions de ses officiers, fait rendre aux débiteurs ce que des créanciers inhumains leur avaient arraché. Partout ses pas furent marqués par des traits de justice et de générosité.
Qu'il en fut bien payé par les transports de joie que sa présence inspirait, par les acclamations qui retentissaient sur son passage, par les bénédictions dont il fut comblé! Peuples heureux, vous rappeliez votre père. Il aimait ce nom. Et qui le mérita jamais mieux qu'un prince dont la justice vous procurait la sécurité, dont la modération vous donnait l'abondance?
Malgré les spéculations de certains politiques, il sera toujours vrai de dire que le luxe est la maladie funeste qui appauvrit les Etats, qu'une cour trop voluptueuse répand dans tout un royaume le goût effréné de la somptuosité et des plaisirs. Les souverains dont on a le plus vanté la magnificence ne sont
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pas ceux dont les peuples ont le plus lieu de se louer; souvent les plaisirs du prince coûtent bien des larmes aux malheureux. Saint Louis, qui ne sépara jamais la qualité de roi de celle de père du peuple, regarda les revenus de l'Etat comme le patrimoine de sa famille, dont il n'était que l'économe. Il se souvint toujours que Dieu l'avait placé sur le trône, non pas pour y goûter le repos, mais pour assurer celui de ses sujets ; non pour y jouir de l'abondance, mais pour la faire régner dans ses Etats ; non pour dissiper follement le fruit des sueurs de l'artisan et du laboureur, mais pour l'employer aux nécessités publiques. Il donna le premier l'exemple de frugalité dans sa table , de modestie dans ses habits, de simplicité dans ses équipages et ses ameublements ; et personne ne put refuser des applaudissements à celte modération.
Ce que le saint roi retranchait à la vanité il le donna à la charité et à la religion, et il fit voir qu'une sage économie est le plus riche de tous les trésors. La stérilité se lit sentir dans quelques provinces, mais elles eurent dans les largesses du souverain une ressource puissante ; sa bonté pourvut à tous les besoins, et il trouva du superflu pour des aumônes où les autres n'avaient pas su trouver le nécessaire.
Peu content de ces bienfaits passagers, il voulut en perpétuer le fruit par des établissements pieux et utiles : écoles publiques, missions, églises, mo-
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nastères, hôpitaux; nous les voyons encore , ou plutôt nous en ressentons tous les jours les effets. Toutes les pieuses libéralités que le zèle de la religion et du bien public a suggérées dans la suite à nos rois, c'est la générosité de saint Louis qui en a fourni le premier modèle.
Mais qu'ai-je dit, MM., modération, frugalité, simplicité de saint Louis? j'aurais dû dire austérité, mortification, pénitence. Telle fut sa vie. Jésus-Christ nous avertit de chercher dans le palais des rois plutôt que dans le désert le luxe et la mollesse (1 ); mais, sous un roi saint, tout change, et l'on retrouve à la cour les austérités du désert. Que cet exemple dut paraître nouveau ! un roi pénitent sur le trône, mortifié dans le centre des plaisirs, un roi qui cachait le cilice sous la pourpre. David l'avait pratiqué autrefois dans les jours de sa douleur , saint Louis le pratiqua dans les jours de sa joie et de ses triomphes. David en usait ainsi pour se punir de ses faiblesses; saint Louis n'en eut jamais : mais Dieu lui inspirait ces macérations pour confondre la mollesse de son siècle; disons mieux, la mollesse du nôtre et tous ces raffinements de sensualité qui auraient fait honte à nos pères.
L'exemple de saint Louis corrigea les voluptueux de son temps : corrigera-t-il ceux d'aujourd'hui ,
(1) Qui mollibiis vestiuntur in domibus reyum mut, Mattb. xi. 8.
MM.? Ils en mur mureront plutôt : une vie admirée des hommes et des Anges sera sans doute le sujet de leurs folles censures. Convient-il à un roi de mener la vie d'un anachorète ? Saint Louis n'était-il monté sur le trône que pour prêcher la pénitence et pour condamner toute sa cour à la tristesse et à l'ennui?
Oui, censeurs téméraires , la vie pénitente convient à un roi , parce qu'il convient à un roi de se sanctifier, et que la pénitence est plus nécessaire à ceux qui sont le plus exposés aux attraits du plaisir. Oui, saint Louis était monté sur le trône pour prêcher la pénitence , parce qu'il est plus besoin de la prêcher à la cour qu'ailleurs , et qu'un prédicateur moins autorisé que saint Louis, n'y aurait pas été écouté. La cour de saint Louis fut le séjour de l'ennui! Eh! MM., les plaisirs eurent-ils jamais le pouvoir de bannir l'ennui des cours? On s'en lasse à la fin, la continuité les rend insipides. Or, de toutes les espèces d'ennui, le plus mortel est celui qui vient de la satiété des plaisirs, parce que c'est le plus incurable. Les passions sont presque l'unique source de nos peines. Les cours voluptueuses doivent donc être, par cette raison, les plus en proie à la tristesse, parce que c'est là que les passions dominent avec le plus d'empire ; le chagrin y ronge les cœurs, tandis que la joie règne sur les visages. Non , MM. , les joies pures ne sont que pour les âmes innocentes ; l'austère sagesse a seule le privi-
lége de répandre la sérénité dans les cœurs et de les faire jouir d'un calme que rien ne peut altérer : avec elle, pour me servir de l'expression d'un grand roi, avec elle on ne connaît point les amertumes inséparables du crime, ni l'ennui qui marche toujours à la suite des passions assouvies : Non habet amâritudinem conversatio ejus nec tœdium convictus illius (1).
Saint Louis sut se procurer, et à tous ceux qui partageaient son autorité, le seul plaisir qui puisse toucher constamment les cœurs bien faits, le plaisir de faire des heureux. Les grands qui ne connaissent pas ce plaisir, ne méritent pas d'en goûter jamais aucun. Par cette conduite, la cour de saint Louis devint le modèle de toutes les cours. Les étrangers vinrent y apprendre non pas une politesse frivole , des modes bizarres ou des amusements ruineux, mais l'art trop ignoré de vivre tout à la fois en bon chrétien et en honnête homme, et d'allier les devoirs de la religion avec les bienséances du monde. Ils y vinrent admirer ce que l'univers n'avait pas encore vu : un roi qui régnait sur ses passions avec encore plus d'empire que sur ses sujets, et à qui la religion avait donné non-seulement toutes les vertus qui font le bonheur des peuples, mais encore les qualités brillantes qui font la gloire des héros. C'est le sujet du second point.
(I) Sap. vin, 16.
nt saint Loris. 39.S
II' POINT
Si les sages et les politiques du siècle avaient à nous peindre un grand roi selon leurs idées, ils nous le représenteraient sans doute sous des traits magnifiques. C'est un prince, nous diraient-ils, qui possède le rare talent de retenir les peuples sous le joug et de l'aire respecter son autorité, dont la haute sagesse pénètre les intérêts divers des nations, prévoit leurs desseins et sait les ramener à ses vues; dont la noble ambition forme de grands projets, dont la valeur les exécute, dont la constance supérieure à tous les événements maîtrise également la bonne et la mauvaise fortune, et qui paraît toujours plus grand ou que le péril ou que la défaite.
Ce portrait est beau, MM., un prince formé sur ce modèle fut longtemps le héros de la fable : grâce au règne de saint Louis, nous le trouvons dans l'histoire. Oui, sages mondains, ce que vous chercheriez vainement dans les annales des autres nations, la religion vous l'offre dans saint Louis. Autorité, sagesse, amour pour la gloire, courage intrépide, constance héroïque. Suivez-moi un moment, et voyez si en peignant l'idole que vous voudriez adorer, vous n'avez pas tracé par avance le portrait que j'ai à vous offrir.
Mais j'aperçois d'abord un objet qui vous scanda-
lise ; un roi souvent confondu dans la foule des pauvres, qui les assiste et les console, qui les fait manger à sa table, qui leur rend les services les plus bas. Pensez-en ce qu'il vous plaira ; ce roi si humble est celui de tous les rois qui soutient le mieux sa dignité. Dans ces fêtes d'appareil où il s'agit de faire voir toute la gloire du trône et l'éclat de l'autorité souveraine, la majesté de son front, la noblesse de son mainlien, la dignité de ses discours inspirent le respect et font tomber à ses pieds tous ceux qui l'approchent. Dès que la cérémonie est finie, le saint roi quitte avec empressement ce faste qu'il abhorre et s'égale au dernier de ses sujets. Non, MM., non, l'humilité chrétienne n'avilit point le caractère, ne déroge point à la vraie grandeur, n'affaiblit point l'autorité. Nous pouvons nous reposer sur saint Louis du soin de la conserver.
Il a apppris de saint Paul que l'autorité des souverains est une portion de celle de Dieu, et un dépôt qu'il leur a confié (1); qu'ils doivent en user, comme il en use lui-même, pour le bonheur du monde ; qu'ils ne peuvent en abuser ou le laisser affaiblir sans se rendre coupables. Avec ces principes de religion, on évite également les deux excès, d'outrer le pouvoir souverain ou de l'avilir ; et sans ces principes, jamais saint Louis n'eût conservé toute sa puissance.
(1) Mon eHcnim pof estas nisia Deo, Kom. xm, 1.
Ambitieux vassaux, dont les révoltes funestes ont si souvent «'branlé le trône, vous avez maintenant un maître; si sa jeunesse vous le fait méconnaître, vous le* reconnaîtrez bientôt à ses exploits. Les comtes de Champagne et de la Marche, séduits par de folles espérances, prétendent secouer le joug et renverser un pouvoir qui paraît encore mal affermi. Ils ont formé une ligue redoutable, l'étranger est venu à leur secours , de nombreuses armées couvrent la campagne ; quel orage est prêt à fondre sur l'Etat! Mais pourquoi tremblerions-nous, MM., quand saint Louis ne tremble point? Le Ciel approuve sa cause et autorise ses desseins. C'est assez. Ligue, armée, secours, rebelles, tout est dissipé en un moment par l'activité de saint Louis. ïl déconcerte leurs projets, défait leurs troupes, prend leurs villes, force les étrangers à repasser la mer, oblige les rebelles à demander la paix et à rentrer dans l'obéissance. Mais il est toujours leur roi, MM., ils retrouvent un père dans leur maître et leur vainqueur. Saint Louis, désarmé par la soumission, oublie tout, pardonne tout, et laisse désormais à sa sagesse toute seule le soin d'affermir l'autorité qu'il a acquise par sa valeur.
Quand je parle de la sagesse de saint Louis, je' n'entends pas cette politique funeste, l'unique ressource de certains potentats, qui consiste à semer des jalousies parmi les nations, à profiter de leurs différends pour s'agrandir, et qui n'établit sa force que sur la faiblesse d'autrui. La sagesse de saint
Louis formée sur le modèle de celle qui veille au bien de l'univers, n'a pour objet que de maintenir la paix parmi ses sujets et chez les étrangers, en conciliant, autant qu'il est possible, tous les intérêts, en réunissant les esprits et les cœurs. Sagesse puissante, mais dont la force consiste principalement dans le talent d'insinuation et dans les voies de douceur : Altingens ad fînem fortiter et disponens omnia suaviler (1).
Saint Louis fut plus d'une fois traversé dans ses desseins, inquiété sur ses droits, obligé de prévenir les attentats et les usurpations. Il se trouva souvent dans des circonstances délicates où il fallait réprimer les entreprises sans troubler l'ordre et la paix, résister aux personnes sans blesser le caractère, discuter les droits sans intéresser la justice ou la religion. Le pas était glissant; avec moins de prudence on aurait bouleversé l'Etat et l'Eglise ; souvent des difficultés moins importantes ont alarmé la foi et ébranlé la monarchie. Le saint roi, sage avec fermeté et vertueux sans faiblesse, sut accorder tous les de-* voirs. Il ne se relâcha jamais sur aucun des droits de sa couronne, et, par là, conserva ce qu'il devait à sa dignité ; mais il n'attaqua jamais les privilèges que la piété avait consacrés, et que l'usage avait établis, et par là il remplit ce qu'il devait à sa justice et à sa religion.
(1) Sap. vra, 1.
Nation fière et jalouse, qu'une ancienne rivalité arme si facilement contre nous, vous oubliâtes alors que vous étiez notre ennemie, ou plutôt vous vous repentîtes d'avoir osé l'être de saint Louis; et, en rendant à sa sagesse un hommage éclatant, vous voulûtes sans doute lui faire réparation de votre ancienne témérité. Il s'agissait, MM. , de réconcilier les Anglais avec leur roi, de fixer les bornes toujours contestées de leurs prétentions respectives, d'établir une solide paix entre deux partis également soupçonneux, jaloux, entreprenants. Tout autre que saint Louis se serait bien gardé de l'entreprendre ; il fit plus, il y réussit ; et tandis que les autres souverains mettent leur gloire à fomenter le trouble et les divisions chez leurs voisins , et à tâcher d'empiéter sur leurs Etats, saint Louis fit consister la sienne à affermir la couronne sur la tête d'un ancien ennemi. Qu'en croyez-vous, MM.? N'est-il pas plus beau de pacifier les peuples que de les assujettir ? Le tribut toujours libre de leur estime, n'estil pas plus glorieux que l'hommage souvent forcé de leur obéissance.
Saint Louis était trop éclairé pour hésiter sur ce choix ; bien convaincu que Dieu l'avait établi pour gouverner sagement ses Etats, et non pas pour envahir ceux des autres, il ne rechercha jamais les moyens de s'agrandir ; il négligea même plus d'une fois les occasions qui s'en présentaient , et rejeta les propositions qui lui en furent faites. Il fallait, pour
exciter son ambition des conquêtes plus glorieuses, et qui pussent satisfaire en même temps son courage et sa religion.
Vous comprenez, MM., que je veux parler de ces fameuses guerres d'outre-mer dont on a jugé si différemment, dont on a fait tout à la fois des éloges si magnifiques et des censures si outrées, et dont un écrivain , bien plus connu par ses égarements que par la beauté de son génie, vient de nous faire un portrait si odieux. Mais il est de la destinée des grands hommes et surtout des Saints d'être censurés; et le monde est pour l'ordinaire aussi injuste dans sa critique qu'il est vain et aveugle dans ses éloges.
Un jeune ambitieux, sans autre motif que le désir de rendre son nom célèbre, a pu mettre en cendres les plus belles provinces de l'Asie, tailler en pièces des armées pour le seul plaisir de vaincre , porter la frayeur et la désolation chez des peuples qui ne le connaissaient pas : l'humanité en gémit, la philosophie même le condamne, mais le monde l'admire. Ses exploits sont vantés dans l'histoire, les noms de héros, de conquérant, paraissent à peine assez pompeux pour honorer son courage. Deux citoyens de Rome, sans autre raison que la rivalité et leurs inimitiés personnelles, trouvent le secret d'allumer le feu de la guerre dans la moitié de l'univers, de mettre aux prises des nations qui n'avaient aucun intérêt à cette bizarre querelle. En vain la raison en
murmure, celui des deux qui l'emporte est le maitre du monde, le premier capitaine qui fut jamais, son nom seul est un éloge et n'est prononcé qu'avec respect. Le dépit et la jalousie ont pu arracher du sein de ses Etats le conquérant du Nord, il a pu quitter le sceptre pour ceindre l'épée, se faire un jeu de renverser les trônes et d'alarmer les nations : tandis que des peuples entiers détestent sa mémoire et bénissent le Ciel de l'avoir oté du monde, le critique même des Croisades devient son panégyriste. Et saint Louis, MM., saint Louis conduit au-delà des mers par le plus noble de tous les motifs, pour délivrer des milliers de Chrétiens qui gémissent dans l'esclavage, pour arracher les Saints Lieux des mains des infidèles qui les profanent, pour faire régner, dans des climats barbares, des lois plus sages et des mœurs plus douces avec la vraie religion ; saint Louis, qui fait pour exécuter ce grand projet tout ce qu'on peut attendre de la sagesse la plus consommée et du courage le plus intrépide; saint Louis sera regardé comme un esprit faible , aveuglé par un zèle mal entendu, et qui se connaissait mal en fait de gloire et d'héroïsme? Quoi donc, MM., la gloire n'est-elle réservée que pour l'ambition, et le vice aurait-il seul le privilège d'ennoblir le courage ?
Pardonnez, grand Roi, un parallèle injurieux à votre sagesse , mais dont la honte ne retombe que sur les insensés qui vous blâment. Eussiez-vous cru
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que votre conduite aurait un jour besoin d'apologie? Vos grands desseins furent l'admiration de votre siècle : ils la seraient encore du nôtre, si on daignait réfléchir avant que de censurer.
Les Grecs , prêts à succomber sous le joug des barbares, tendaient les bras vers l'Occident et imploraient l'assistance de leurs frères; l'humanité pouvait-elle souffrir qu'on leur refusât du secours? Fallait-il attendre que les infidèles, après avoir asservi l'Afrique et l'Espagne , vinssent porter le fer et le feu jusqu'au cœur de la France ? Déjà ils l'avaient tenté ; sans le courage du grand Martel, tout le royaume eût été en proie à leur fureur. La prudence ne demandait-elle pas qu'en portant la guerre chez eux, on leur ôtàt pour jamais l'envie de repasser la mer ? Il fallait des combats pour occuper la valeur française: les grands vassaux de la couronne, acharnés à s'entre-détruire, remplissaient nos campagnes de meurtres et de carnage ; ne valait-il pas mieux que leur épée fût teinte du sang des Infidèles que de celui de leurs concitoyens? Décidez maintenant, MM. : sont-ce nos pères qui ont été ridiculement zélés, ou sont-ce nos beaux esprits qui sont follement impies?
Mais ce n'est pas l'approbation des hommes que saint Louis cherche dans son dessein ; il n'a pas besoin de leur avis quand il est guidé par ceux du Ciel. L'entreprise est formée, elle s'exécute. Accourez, peuples, accourez , rassemblez-vous sous l'étendard
de la croix et sous les drapeaux de saint Louis. Connaissez-vous le héros qui marche à votre tête? C'est celui qui à la bataille de Saintes et à celle de la Charente étonna les plus vieux guerriers par les essais de sa valeur naissante ; celui qui à quatorze ans fit tomber sous ses coups l'imprenable Belesme; celui qui à Taillebourg renouvela un prodige que l'univers n'avait encore vu qu'une fois et qu'il croyait ne jamais revoir : qui soutint presque seul à l'entrée d'un pont tout l'effort d'une armée. Quels exploits ne devez-vous pas attendre de son courage ? Il part ; sa flotte couvre les mers, elle aborde au rivage. Saint Louis, animé par la vue des ennemis qui l'attendent, s'élance de son bord l'épée à la main et fond sur eux ; déjà son bras terrible porte partout la frayeur et la mort; déjà les Infidèles prennent la fuite et sont défaits; déjà les villes se rendent et Damiette est au pouvoir du vainqueur; déjà de nombreux succès se préparent, et.... Terre précieuse, arrosée du sang de Jésus-Christ, sacrés vestiges de sa passion, restes si chers à nos pères, vous eussiez été conquis, si un bras mortel eût pu vous conquérir, et s'il n'eût pas été arrêté dans les décrets éternels que l'arche sainte demeurerait encore au pouvoir des Philistins.
Quoi ! Seigneur, une si sainte entreprise aurait un malheureux succès? Un héros armé pour vos intérêts ne remporterait d'autres fruits de sa piété et de son courage que la perte de son armée et de
sa liberté ! Oui, MM., Dieu qui fait tout pour le salut et pour la gloire de ses élus veut montrer à l'univers combien la religion inspire de constance, et comment la vertu soutient les revers. Cette leçon vaudra bien une victoire, et la religion en profitera plus qu'elle ne pourrait faire des plus brillantes conquêtes.
La constance de saint Louis a épuisé l'éloquence de nos plus grands orateurs ; trop faible pour imiter leurs efforts, souffrez, MM., que je me borne à un récit simple et fidèle. En vain le saint roi a fait des prodiges de valeur ; hélas ! c'est la valeur trop bouillante des siens qui devient funeste, et qui fait trouver la défaite dans le sein même de la victoire. Les Infidèles se rallient, la confusion se met parmi les Chrétiens , des troupes épuisées par la disette, affaiblies par la contagion , fatiguées de leurs propres succès, succombent enfin : saint Louis est entouré, il est fait prisonnier, il est dans les fers.
Saint Louis dans les fers! Oui, MM., aussi
tranquille et aussi grand que sur le trône. Son armée défaite, son frère et ses plus braves capitaines morts sous ses yeux , la reine et un fils qui vient de naître abandonnés à Damiette, lui-même au fond d'un cachot, et pas une plainte, pas un soupir. On lui offre la liberté sans celle de ses troupes, il la refuse; on lui demande une rançon : Un roi de France, dit-il, ne peut être mis à prix. On exige
pour sûreté des serments contraires à sa religion, le saint roi frémit d'horreur et n'offre que sa parole. Des barbares, qui ont massacré leur Soudan, viennent pour l'égorger lui-même; sa fermeté majestueuse les étonne, ils tombent à ses pieds de respect, et finissent par lui offrir la couronne : Louis la dédaigne et leur reproche leur forfait. Ainsi règne la vertu, MM., jusque dans les fers et trouve des sujets partout où il y a des hommes.
Héros de la Grèce et de Rome, vous avez affronté cent fois la mort, vous avez étonné l'univers par l'intrépidité de votre courage, la terre s'est tue devant vous autant par effroi que par admiration. Etiez-vous grands? J'en doute encore. Il vous manque d'avoir été malheureux; pour juger de votre mérite, je voudrais vous avoir vu où saint Louis paraît aujourd'hui.
Enfin le traité se conclut avec les barbares ; saint Louis sort de sa prison avec les compagnons de ses malheurs : que dis-je? avec les compagnons de sa gloire ; il est rendu aux regrets et à l'empressement de ses peuples. Sans doute il ne pensera qu'à finir tranquillement parmi eux des jours précieux à Dieu et aux hommes. Non, MM., le Ciel Tappellc à de nouvelles épreuves, il part sans différer, c'est près de Carthage qu'il va consommer son sacrifice. Toujours la môme valeur et toujours les mêmes disgrâces -, la contagion désole son armée, il en est attaqué lui-même, il meurt, et meurt
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comme il a vécu, eu pénitent et en saint, couclié sur la cendre, adorant les desseins du Ciel. Son armée victorieuse, mais presque anéantie, reporte en France, au lieu de lauriers, les tristes restes, ou plutôt les reliques précieuses de son roi.
Je n'essaierai pas, MM. , de vous peindre la consternation du royaume et les gémissements des peuples. Une expérience touchante vous a appris combien il est douloureux de pleurer un roi, l'amour de ses sujets. Les alarmes que peut causer la crainte seule de le perdre, doivent vous faire comprendre combien sont amers les regrets de l'avoir perdu.
Ainsi meurent les bons rois, les saints rois, les rois formés par la religion. Ceux qui se sont bornés au vain titre de guerrier et de conquérant, ont fait graver leurs exploits sur le marbre et sur l'airain. Leur nom vivra, si vous voulez, autant que les monuments; mais ces monuments, combien durerontils? On ne se souvient d'eux que comme de ces orages fameux qui ont tout désolé sur leur passage. Les rois qui ont régné avec bonté , avec sagesse , avec justice, qui ont mérité les titres glorieux de rois chrétiens et de pères des peuples, n'ont rien à redouter de l'injure des temps. Leurs bienfaits sont gravés dans le cœur des hommes ; leurs exploits sont le triomphe de la religion ; leur gloire durera autant que l'Eglise, et l'Eglise doit durer éternellement : Justus quasi fundamentum sempitemum (J).
(4) Prov. x,25.
DE SAINT LOLIS. 407
C'est à ce titre, MM., que nous célébrons la gloire de saint Louis; il fut le bienfaiteur du royaume, il en est maintenant le protecteur. C'est sur ce fondement que nous espérons de voir se perpétuer sur le trône sa postérité et ses vertus. Tant que nos princes seront les héritiers de son sang et de sa piété, nous n'aurons rien à désirer pour leur gloire ni pour notre bonheur.
Concluons, MM. Pouvons-nous assez respecter, assez chérir, assez observer une religion qui opère de tels prodiges, qui forme les héros et les saints, qui fait le bonheur des peuples et des rois, et qui nous assure à tous un royaume éternel? Amen.
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Ipse dédit quosdam qtiidemapostolos,... alios autan pastores et doctores, ad consummationerh sanctorum, in opus ministerii, in œdificationem corporis Christi.
« Dieu a donné les uns pour être apôtres, les » autres pour être pasteurs et docteurs, afin qu'ils » travaillent à la perfection des saints, aux ibnc- » lions de leur ministère, à l'édification du corps de » Jésus-Christ. » (Ephes. iv, H.)
Voilà, M. F., un des plus sensibles témoignagestde la protection de Dieu sur son Eglise. Non-seulement il lui a donné des apôtres qu'il avait remplis de son esprit pour commencer le grand ouvrage de la prédication de l'Evangile, mais il lui a donné encore, dans toute la suite des siècles, des hommes d'une
sainteté éminente pour continuer cet important ministère, pour lui servir de pasteurs et de docteurs, pour conduire à la perfection l'œuvre salutaire de la sanctification des âmes. Non content même de nous procurer les lumières, le zèle, les travaux de ces grands hommes, il a voulu qu'ils continuassent à nous proléger après leur mort, que leurs prières fussent un secours et leurs vertus un modèle pour les peuples qu'ils ont gouvernés pendant leur vie. De tous les saints que Dieu a donnés à son Eglise, aucun qui ait été pour elle un présent plus précieux que celui dont nous célébrons aujourd'hui la fête, aucun qui ait mieux mérité le nom de Donat, c'està-dire donné de Dieu , puisque sa naissance et sa vie nous font voir également qu'il fut véritablement un don du Ciel. Oui, M. F., c'est Dieu qui l'a donné à sa famille dans un temps où elle avait perdu toute espérance d'avoir jamais aucune postérité. C'est Dieu qui l'a donné à ce diocèse pour en être le pasteur et le conduire dans les voies du salut. C'est Dieu enfin qui l'adonné spécialement à cette paroisse pour en être le patron et le protecteur. Arrêtons-nous à cette dernière réflexion, M. F., puisqu'elle vous intéresse d'une façon particulière, et que c'est le sujet de la fête que vous célébrez aujourd'hui. Pourquoi Dieu nous a-t-il donné des patrons? C'a été, dit saint Léon, pour nous servir d'intercesseurs et de modèles : In quibus nobis praesidium constitua et exemplum. C'est donc sous ces deux qualités que nous
allons envisager saint Donat dans les deux parties de ce discours. Vous devez l'honorer spécialement comme un puissant intercesseur que vous avez auprès de Dieu : vous le verrez dans le premier point. Vous devez tâcher de l'imiter comme un modèle que Dieu vous propose : vous le verrez dans le second point. Donnez-moi votre attention, M. F., et tachez d'apprendre en quoi consiste la vraie dévotion envers les saints patrons ; demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
i" POINT.
Ce n'est pas une pieuse crédulité, M. F., qui nous persuade que les saints nous servent de protecteurs et prient pour nous dans le ciel; c'est une confiance appuyée sur les raisons les plus solides. Si la charité et le zèle de la gloire de Dieu les a intéressés sur la terre au salut de leurs frères, le feront-ils moins dans le ciel, où leur zèle est encore plus vif et leur charité plus ardente? S'ils ont fait des vœux pour nous dans un temps où ils avaient besoin de prier pour eux-mêmes, combien plus volontiers nous rendront-ils ce bon office , lorsque la gloire dont ils jouissent auprès de Dieu les rend sûrs en quelque manière du succès de leurs demandes ?
C'est d'ailleurs sur le témoignage des saintes Ecriture qu'est fondé cet article de notre foi. Dieu, pour inspirer à Judas Machabée un courage surna-^
DE SAliNT DORAT. 41 I
turel à la tête de son aimée, lui lit voir le saint prophète Jérémie, mort depuis longtemps, et ajouta ces paroles remarquables : Voilà celui qui conserve pour ses frères une charité ardente et qui ne cesse de prier pour le peuple et la ville sainte : Hic est qui multùm orat pro populo et universa sancta civitale (1). L'apôtre saint Jean, dans cette vision admirable où Dieu lui révéla les mystères les plus sublimes, vit les Anges occupés à présenter devant le trône de Dieu les prières des justes. C'est ainsi, M. F., que Dieu nous représente toute la cour céleste occupée de nos besoins et de notre bonheur.
Mais si nous sommes assurés de l'intercession de tous les bienheureux en général, ne devons-nous pas plus spécialement encore compter sur ceux avec qui nous avons, pour ainsi dire, des liaisons plus étroites et une relation particulière , tels que sont les Saints, par exemple, qui ont vécu dans les mêmes lieux que nous habitons, dont nous conservons les cendres précieuses , qui ont travaillé à la sanctification de nos pères , qui ont été nos apôtres ou nos pasteurs, et qui sont encore nos patrons? Oui, sans doute, M. F., ce sont eux surtout qui nous obtiennent les bienfaits de Dieu, qui détournent les fléaux de la colère de Dieu , qui présentent nos vœux et nos prières à Dieu. Et c'est par toutes ces raisons différentes, dont nous venons de parler, que saint
(1) IIMach.xv,14.
Donat est particulièrement votre intercesseur auprès de Dieu.
I. Je dis donc que le premier avantage qu'il vous procure en cette qualité, c'est de vous obtenir les bienfaits de Dieu. Combien n'en recevez-vous pas tous les jours, et dans l'ordre de la nature et dans Tordre de la grâce ? Pour les compter il faudrait compter tous les instants de votre vie. Le nombre en serait-il aussi grand si vous n'aviez pas un puissant médiateur qui se charge de vos intérêts auprès de Dieu , et qui ne se lasse point de solliciter en votre faveur? c'est à Dieu sans doute que nous devons tout, il est porté par sa bonté infinie à nous faire du bien lors même que nous le méritons le moins» Mais depuis combien de temps l'abus que nous faisons de ses bienfaits n'en aurait -il pas tari la source, si une voix plus puissante que celle de nos crimes ne plaidait continuellement notre cause? Malgré les désordres qui régnent parmi votre peuple, Soigneur, vous n'avez pas encore retiré vos regards de dessus lui, votre providence paternelle lui envoie encore la rosée du ciel et la graisse de la terre. N'en soyons pas étonnés, M. F., c'est qu'il écoute les vœux que votre saint patron lui adresse continuellement pour vous.
Mais si saint Donat emploie tout son crédit auprès de Dieu pour vous obtenir des laveurs temporelles, avec combien plus de ferveur encore demande-t-il des grâces de salut ! Nous persuaderons-nous en ef-
fet qu'ayant autrefois consacré sa vie à la sanctification de nos pères , il cesse d'avoir maintenant pour nous la même tendresse et la même charité ? Nous persuaderons-nous qu'ayant prié sur la terre avec tant d'ardeur pour le salut de son troupeau, il oublie dans le ciel une des portions de ce troupeau qui lui doit être la plus chère ? A Dieu ne plaise, ô saint pontife, que nous ayons jamais cette criminelle pensée ; c'est à vous, c'est à votre intercession que nous sommes redevables des grâces de salut que Dieu répand sans cesse sur nous. Si, malgré nos vices, il nous reste encore de la foi et de la piété, s'il y a encore des âmes fidèles à la grâce, qui résistent à la séduction du mauvais exemple , s'il y a quelques pécheurs qui quittent leurs désordres pour rentrer dans les voies de la justice , c'est à vous après Dieu que nous devons ce bonheur. C'est vous qui présentez à Dieu les vœux et les faibles travaux de ses ministres et qui coopérez avec eux au salut d'un peuple que vous chérissez. Sans votre secours que pourraient faire tous leurs soins et leurs peines? C'est vous encore qui détournez les fléaux de la colère de Dieu lorsqu'ils sont prêts à éclater sur nos têtes.
II. N'en doutons pas, M. F., Dieu punirait avec bien plus de sévérité les crimes qui régnent sur la terre, il enverrait bien plus souvent ces calamités qui répandent partout la désolation et la frayeur, s'il ne se laissait fléchir par les prières des saints et
surtout des patrons qui nous protègent. Les Juifs dans le désert avaient lassé la patience du Seigneur par leurs infidélités et leurs murmures ; il allait les exterminer, si Moïse, prosterné devant lui, n'avait arrêté la foudre par ses prières. Laissez- moi, lui disait le Seigneur, ne me priez plus pour un peuple indigne de vos soins et de mes bienfaits. Je vais enfin donner un libre cours à ma colère, ne vous opposez plus à ses coups : Dimitte me, ut irascatur furor meus (1).
Mais quoi ! un homme peut-il avoir assez de pouvoir auprès de Dieu pour suspendre ainsi les fléaux de sa justice? Oui, M. F., Dieu lui-même assurait qu'il épargnerait Sodome et Gomorrhe s'il se trouvait un seul juste pour arrêter son bras. C'est que Dieu aime à pardonner, Chrétiens ; il est charmé de trouver quelqu'un qui le désarme. C'est ce que font les saints patrons, c'est ce que fait le vôtre en particulier. 11 se met, comme Moïse, entre Dieu et nous, lorsqu'il est prêt à nous punir ; il demande grâce pour nous, et Dieu se laisse fléchir par ses prières.
Vous en avez fait, il n'y a pas longtemps, une expérience bien consolante, M. F.; vous devez vous en souvenir à jamais et en bénir la miséricorde du Seigneur. Si cet orage affreux qui porta la désolation dans toute la contrée, l'année dernière, était venu quelques jours plus tôt et fût tombé sur vous, c'en
(1) Exod. xxxu, 10.