SERMON POUR LE JOUR DE LA PRÉSENTATION
Postquàm impleti sunt dies pur g adonis Mariœ... tulerunt Jesum in Jérusalem ut sis ter mit eum Domino.
« Lorsque le temps de la purification de Marie fut » accompli, les parents de Jésus le portèrent à Jéru- » salem pour le présenter au Seigneur. » Luc. u, 22.
Voilà, M. F., le grand mystère que l'Eglise célèbre en ce jour et le sujet de la solennité qui vous rassemble. Jésus, fils unique de Dieu, égal à son Père, éternel comme lui et Dieu comme lui, est présenté dans le temple du Seigneur selon le précepte de la loi ; il vient reconnaître par un hommage éclatant et public le souverain domaine de Dieu sur toutes choses, adorer ses desseins, s'obliger à les accomplir, se rendre dès ce moment victime de la Rédemption des hommes ; il y est offert par Marie, la plus sainte et la plus tendre de toutes les mères, qui par les sentiments d'une humilité profonde et d'une parfaite soumission s'efforce d'augmenter encore aux yeux de Dieu le prix infini du présent qu'elle est obligée de lui faire.
A ce moment remarquable, le temple de Jérusalem renferme ce qu'il y a de plus grand dans le ciel
et sur la terre. Dieu y reçoit l'hommage le plus parfait qu'il puisse recevoir de ses créatures, et il lui est présenté de la manière et avec toutes les circonstances les plus propres à le lui rendre agréable. Ainsi Jésus notre maître et notre modèle nous donne dans son enfance même la leçon la plus essentielle et la plus frappante. Il nous apprend que nous appartenons à Dieu, que nous ne devons vivre que pour Dieu, que nous devons être prêts dans tous les temps à suivre en toutes choses les desseins et la volonté de Dieu. Telle est, M. F., l'instruction que nous donne le mystère de ce jour et dont je dois tâcher de vous faire comprendre tout le sens et toute l'étendue.
En qualité d'hommes nous sommes à Dieu par notre nature, comme chrétiens nous lui sommes encore plus spécialement consacrés par le baptême : Dieu veut que par un choix libre et réfléchi nous confirmions cette consécration, et Jésus-Christ nous montre par son exemple comment nous devons la faire. L'oblation qu'il fait de lui-même à son Père doit être le modèle de la nôtre et dans les motifs qui l'inspirent et dans les circonstances qui l'accompagnent. C'est en deux mots tout le sujet et le partage de ce discours. Pour nous donner à Dieu d'une manière qui lui soit agréable et qui opère efficacement notre salut, il faut premièrement nous offrir à lui par les mêmes motifs que Jésus-Christ ; ce sera le premier point : secondement , nous offrir par les
mains de Marie comme Jésus-Christ s'est offert luimême ; ce sera le second. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de cette sainte Mère de Dieu qui dans ce jour est devenue spécialement notre mère. Ave, Maria.
1er POINT.
La loi qui obligeait le peuple juif à consacrer à Dieu tous les premiers-nés était conçue dans les termes les plus exprès, et le motif en était clairement expliqué. C'était pour leur faire comprendre toute l'étendue du domaine de Dieu sur les créatures. Tout m'appartient, disait Je Seigneur, c'est moi qui en suis le maître absolu : Mca sunt omnia: ego Dominus (1). La manière dont la loi devait être exécutée faisait encore mieux sentir cette importante vérité. Premièrement, Dieu voulait que l'oblation fût faite sans retardement, que la promptitude de l'obéissance en témoignât la sincérité : Non tardabis reddere (2). Deuxièmement, la loi comprenait toute espèce de biens sans exception : les prémices des fruits de la terre, les premiers-nés des animaux, les aînés des familles : Quidquid primùni nascitur in Israël (3). En troisième lieu, l'oblation devait être irrévocable. Si la victime n'était pas propre à être offerte en sacrifice, il fallait ou la racheter à prix d'argent ou la mettre à mort : Redîmes... sin antem
(1) Exod., xin, 2. Num., m, 13. — (2) Exod., xxn, 29. — (3) Num. m, 13.
occidetur (1). En un mot, Dieu voulait que, par une offrande prompte, entière, irrévocable, on reconnût l'éternité, l'universalité, la souveraineté de son domaine : Mea sant enim omnia : ego Dominus. Tels ont été, M. F., les caractères et les motifs de celle de Jésus -Christ, et telle doit être la nôtre.
Jésus-Christ pouvait différer sans doute de se présenter dans le temple du Seigneur, et il ne manquait pas de raisons pour autoriser ce retardement. Ses parents ne demeuraient point à Jérusalem ; il pouvait y avoir du danger à transporter un enfant encore faible et à l'exposer aux accidents d'un voyage; le sang auguste dont il était descendu, la tendresse d'une mère dont il était l'unique espérance, les merveilles mêmes que Dieu avait opérées à sa naissance, pouvaient rassurer ses parents sur la rigueur de la loi. Parvenu à un âge plus avancé, il aurait été plus en état de comprendre la sainteté de son engagement, de rendre à Dieu un hommage plus réfléchi et plus solennel. Voilà, M. F., les raisons ou plutôt les prétextes frivoles que l'on allègue tous les jours dans le monde pour excuser la liberté excessive que l'on accorde à la jeunesse, par lesquels les jeunes gens eux-mêmes s'aveuglent sur le plus essentiel de leurs devoirs, et refusent de se donner promptement au Seigneur.
Mais Jésus, éclairé dès sa naissance des lumières
(1) Exod. xxxiv, 20.
du Saint-Esprit, connaissait déjà et les motifs de la loi et l'importance de l'exemple qu'il allait donner. Ses parents agissaient par l'impression de la sagesse divine qu'il leur avait communiquée. C'était moins Joseph et Marie qui portaient au temple cet enfant si cher, que Jésus lui-même qui les y conduisait, qui brûlait du désir de s'offrir à son Père, et de reconnaître par la promptitude de son obéissance le domaine éternel de Dieu sur tous les âges et sur toutes les circonstances de la vie : Primitias tuas non tardabis reddere (1).
Que celte démarche est éloquente, M. F.! Elle nous dit hautement qu'il n'est aucun temps où il nous soit permis de refuser à Dieu notre amour et nos services ; que le premier usage de notre raison, le premier exercice de notre liberté doivent lui être consacrés: ce sont les prémices de notre cœur dont il est jaloux : Separabilis primitias Domino (2). Elle nous apprend que la manière dont nous passons les années de notre jeunesse est décisive pour le reste de la vie ; que si la vertu ne germe d'abord en nous et ne s'accroît avec l'âge, il est dangereux que nous ne la connaissions jamais.
Ainsi Jésus vous invite, M. F., à ne pas attendre un âge plus avancé pour vous donner au Seigneur. Ce retardement lui serait injurieux, et funeste pour vous-mêmes. Est-il jamais trop tôt pour servir le
(t) Exod. xxii, 29. — (2) Num.xv, 19.
meilleur de tous les maîtres, pour aimer le plus tendre de tous les pères, pour reconnaître le plus libéral de tous les bienfaiteurs? Àttcndrez-vous, pour lui consacrer votre cœur, qu'il ait été souillé par le péché , flétri par les passions, usé par un fol amour des choses de ce monde? Ne consentirez-vous à lui accorder que les restes languissants d'une vie qui lui appartient tout entière et qu'il a droit d'exiger de vous? Déjà il vous demande ce cœur qu'il a formé pour l'aimer et qui ne peut trouver de vraie félicité qu'en lui : Prœbe, filimi, cor tuum mihi (^.L'inclination au bien, le goût pour la vertu qu'il vous a inspiré en naissant, l'heureuse facilité que l'on éprouve à votre âge de contracter de bonnes habitudes, les talents dont il vous a doués, les instructions et les secours qu'il vous procure pour vous former l'esprit et les mœurs , ce sont là, M. F., autant de nouveaux titres et autant d'engagements pour vous donner à lui. Quel malheur, si vous aviez un jour à vous reprocher d'avoir abusé de tous ces dons, d'avoir frustré les espérances qu'ils font concevoir pour votre salut ! Le moment est précieux, il doit décider du reste de votre vie. Tout dépend des premières habitudes, des premiers pas que nous faisons lorsque la raison est développée. Si ce sont autant de chutes, peut-on espérer de se redresser jamais? Les vices contractés dans un âge encore tendre font à notre àme une plaie
(1) Prov. uni, 20.
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profonde et qui saignera jusqu'au dernier moment. Quiconque veut faire de bonne heure la fatale expérience de la tyrannie des passions est en grand danger de demeurer leur esclave pour toujours. Il nourrit dans son cœur un serpent toujours prêt à s'élever contre lui, et qui lui fera sentir souvent ses cruelles morsures. Le venin insinué jusqu'à la moelle de ses os n'en sortira peut-être jamais, et descendra avec lui dans la poussière du tombeau : Ossa ejus impiebuntur vitiis adolescentiœ ejus, et cum eo in pulvere dormient (1).
Une jeunesse au contraire passée dans l'innocence et dans la pratique constante des devoirs de la religion est le plus heureux présage pour l'avenir. La vertu dont on s'est fait une douce habitude ne coûte presque rien à conserver, elle s'accroît avec les années et se fortifie ; profondément enracinée dans le cœur, elle produit chaque jour de nouveaux fruits. Ainsi Jésus, consacré au Seigneur dès ses plus tendres années, croissait, dit l'Évangile, en grace et en sagesse devant Dieu et devant les hommes. C'est à vous, M. F., de renouveler cet exemple, et il n'est point de plus beau, de plus touchant spectacle aux yeux du monde. La vie régulière d'un homme avancé en âge est toujours respectable, toujours capable de faire impression; mais souvent le monde y fait peu d'attention. Il suppose que c'est le fruit des réflexions, de l'expérience, ou du dégoût, l'effet
(1) Job. xx, 11.
naturel de la défaillance des forces, de la langueur des passions. La conduite édifiante d'un jeune homme étonne, fixe les regards, touche et attendrit les cœurs, fait rendre hommage à la vertu. Et qu'il est consolant, M. F., de procurer à la religion un triomphe si glorieux pour elle, de donner au monde un exemple dont il a plus besoin que jamais, d'assurer à notre cœur la paix et la joie intérieures que l'innocence seule peut donner! Qu'il est doux d'être à Dieu promptement et sans retard, de lui appartenir entièrement et sans réserve comme Jésus- Christ!
Le Sauveur, en s' offrant à Dieu dans le temple, connaissait parfaitement les desseins et les volontés de son Père, le ministère auquel il était destiné, les ordres rigoureux de la justice divine qui devaient être un jour exécutés sur sa personne. Il savait à quoi il s'engageait en se présentant comme une victime dévouée à expier les péchés du genre humain ; ce que les prophètes avaient prédit : les travaux , les humiliations, les souffrances qui devaient former le tissu de sa vie mortelle , le supplice de la croix qui devait en être le terme. Avec cette connaissance il se présente à son Père, non pas pour le prier de révoquer les arrêts de sa justice ou d'en modérer la rigueur , mais pour les accepter et les subir. 11 s'offre avec les sentiments de résignation que le Prophète lui attribuait plusieurs siècles avant l'événement : Vous ne voulez plus, ô mon Dieu, des sacrifices imparfaits qui vous ont été offerts jusqu'à
présent, vous demandez une victime plus digne de vous et plus capable de porter le poids de votre juslice ; me voici, Seigneur, prêta accomplir votre volonté souveraine : Eccc venio ut faciam, Deus, voluntalem tuam{\).
C'est ainsi, M. F., qu'il nous apprend à rendre hommage au domaine universel de Dieu, duquel nous dépendons en tout, de qui nous attendons tout, qui a fixé de toute éternité le sort de toutes les créatures : Mea sunt omnia. Vouloir disposer de nousmêmes, nous conduire nous-mêmes, être les arbitres de notre destinée, c'est attenter aux droits inaliénables de celte Providence universelle entre les mains de laquelle nous devons nous abandonner sans inquiétude et sans réserve : Ego Dominus.
Jamais, M. F., cette instruction de Jésus-Christ ne vous sera plus nécessaire que clans les circonstances où vous êtes. Bientôt il s'agira pour vous de faire le choix le plus important , la délibération la plus sérieuse de votre vie, d'embrasser un état, Déjà vous comprenez quelle est la règle que vous devez suivre, quels motifs vous devez vous proposer; les mêmes dont le Sauveur a toujours suivi l'impression : le désir d'accomplir les desseins de Dieu et d'obéir à sa volonté : Ut faciam, Dais, voluntatem iuam. Si les préjugés du monde, les projets ambitieux d'une famille, l'intérêt, l'amour-propre, gui—
(1) Ps. xxxix, 7.
dent vos démarches , déterminent votre choix, que pouvez vous attendre d'une conduite qui offense le Seigneur dans le plus essentiel de ses attributs, dans le droit de régler notre sort? L'usage et la coutume, les conseils et les exemples, le respect humain et les lois du monde ne prescriront jamais contre ce droit suprême. Quiconque aura la témérité d'y donner atteinte en sera puni. Le mécontentement et le dégoût pour son état, le repentir et le regret continuel de s'y être engagé , l'aversion et la répugnance d'en remplir les devoirs, le mépris des bienséances, les chutes éclatantes et scandaleuses, l'avilissement des professions les plus saintes , le déshonneur de la religion : voilà , M. F., les suites funestes et terribles des fausses vocations. Ainsi Dieu se venge de ceux qui ont voulu disposer d'eux-mêmes , suivre leur volonté propre et non la sienne, lui disputer, pour ainsi dire, l'empire absolu qui lui appartient sur toutes choses : Mea sunt omnia : ego Dominus.
Quelque parti que vous preniez , M. F. , dans quelque situation qu'il plaise à la Providence de vous placer, cette soumission aux ordres de Dieu doit être la même, toujours aussi entière, aussi absolue. Vouloir se partager entre Dieu et le monde, ne servir Dieu qu'à demi, accorder sa religion avec ses intérêts et ses plaisirs, c'est refuser à Dieu cet amour de préférence que nous lui devons sur toutes choses. Jésus-Christ nous avertit que ce partage odieux n'est pas possible, et il l'est aujourd'hui
moins que jamais. De la manière dont le monde est composé, il se trouve divisé en deux parts : l'une de chrétiens sincères et fervents qui croient leur religion et qui la pratiquent ; l'autre de prétendus sages ou plutôt d'insensés qui n'y croient plus, ou qui n'y croient que faiblement, qui daignent à peine en retenir un léger extérieur et en sauver les apparences. Aujourd'hui se vérifie dans toute sa rigueur la maxime du Sauveur : « Quiconque n'est » pas pour moi est contre moi : Qui non est mecum » contra me est. » Désormais il n'y a presque plus de milieu entre la profession ouverte de l'Évangile et l'impiété. C'est donc dès à présent qu'il faut se décider, M. F., ou se donner à Dieu sans réserve, comme Jésus-Christ , ou grossir le nombre de ses ennemis, être chrétien fervent ou incrédule consommé.
A Dieu ne plaise que vous preniez jamais ce dernier parti. Non, M. F., non; ce ne sera point là le triste fruit de votre éducation et des connaissances que vous avez acquises; vous en ferez un plus digne usage. Loin de vous en servir jamais contre Dieu, vous les emploierez pour réparer les outrages faits à sa gloire. Ce torrent d'erreurs et d'iniquités qui inondent la terre passera ; Dieu soutiendra son Église et lui rendra les beaux jours de sa jeunesse. C'est de vous, M. F., qu'il veut se servir pour opérer ce grand ouvrage. Au lieu de cette génération ingrate qui abuse des dons du Ciel, il veut se former
en vous une race choisie, un peuple nouveau, une société de parfaits adorateurs sur le modèle de son Fils unique. Il ne vous reste qu'à correspondre à ses desseins par une oblation sincère el universelle de vous-mêmes, par une oblation perpétuelle et irrévocable comme celle de Jésus-Christ.
3° Il y a , M. F. , celte différence essentielle entre 1" oblation de Jésus-Christ et celle des autres premiers-nés d'Israël, que ceux-ci étaient rendus pour toujours à leur famille, moyennant le rachat et le sacrifice que l'on offrait pour eux. Dieu se contentait de la protestation par laquelle les parents reconnaissaient son domaine souverain sur la vie de ces enfants, et les recevaient de lui comme un don de sa providence. Mais, comme remarque saint Bernard, F oblation de Jésus dans le temple ne se borne point à une simple cérémonie, il est offert à Dieu pour être le prix de notre rédemption, et dès ce moment il se regarde lui-même comme une victime dévouée à la mort. 11 est rendu à sa mère seulement pour un temps; viendra le jour où il s'offrira lui-même à son l'ère, non entre les bras de Marie , mais entre les bras de la croix : déjà il attend ce jour et il s'y prépare. Toutes les démarches de sa vie sont autant de pas qui le conduisent au terme qui lui est marqué, autant d'actes d'obéissance à la volonté souveraine de son Père : Sicut mandatum dédit mihi Pater, sic facio.
En lui point de changement, point d'inconstance,
point d'alternatives de ferveur et de relâchement. Dans l'âge viril comme dans la jeunesse, pendant sa vie publique aussi bien que pendant sa vie cachée, au milieu des opprobres et des tourments, comme parmi les acclamations et les louanges des peuples, il est toujours le môme, toujours également fidèle et soumis à Dieu. À chaque moment de sa vie il confirme , il accomplit les engagements de l'oblation qu'il a faite de lui-môme sans la révoquer jamais.
Ne perdez pas de vue ce divin modèle, M. F. Dans peu de temps il vous sera nécessaire ; votre fidélité ne tardera pas d'être mise à l'épreuve. Bientôt, affranchis de la contrainte et des bienséances que l'on impose à la jeunesse, vous voudrez jouir de la liberté que vous envisagez comme un privilège de l'âge raisonnable : peut-être déjà soupirez-vous après ce moment critique ; fasse le Ciel qu'il ne soit point fatal à la pureté de vos mœurs !
Les premiers pas que l'on fait dans la société civile, et ce que l'on appelle l'entrée d'un jeune homme dans le monde, ne sont que trop souvent marqués par une révolution dans son caractère et dans sa conduite. L'innocence, la modestie, la douceur, la piété, lui semblent bientôt des faiblesses de l'enfance dont il doit paraître corrigé ; il se persuade qu'il sied à un homme fait de n'être plus si timide ni si réservé. Par un point d'honneur faux et ridicule, on craint de paraître trop simple, c'est-
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à-dire trop vertueux ; on affecte quelquefois le langage et l'extérieur du libertinage , malgré la répugnance d'un cœur qui n'y est point encore accoutumé , et malgré les remords d'une conscience qui réclame. A ce malheureux préjugé se joignent les discours que l'on entend, l'exemple des sociétés que l'on fréquente, les occasions qui s'offrent de toutes parts , le feu des passions qui se fait sentir ; est-il étonnant que l'on fasse dans la carrière du vice des progrès si rapides? On oublie les instructions que l'on a reçues, les saintes pratiques auxquelles on était accoutumé , les résolutions que l'on avait formées. Au lieu d'un jeune homme sage et vertueux dont on avait conçu les plus grandes espérances, on ne voit plus qu'un jeune insensé dont les sentiments et la conduite font trembler pour l'avenir.
Les principes de religion que vous avez reçus , M. F., sont un engagement que vous avez contracté envers le Seigneur et que vous ne devez jamais rompre: vous ne pouvez désormais lui refuser votre cœur, sans vous rendre coupables d'ingratitude et de perfidie. Ce serait peu d'avoir consacré à son service vos premières années , si vous ne persévérez dans la fidélité que vous lui avez tant de fois promise.
C'est sur vous, M. F., que l'État et la religion fondent leurs espérances; de votre conduite dépendent le bien de la société , l'honneur du Christia-
nisme, le repos de vos familles, la décence des mœurs publiques. Comprenez l'importance du dépôt qui vous est confié et le compte rigoureux que vous en devez rendre au Seigneur. Bientôt, appelés à remplir les divers emplois de la vie civile, à remplacer ceux qui les occupent, vous aurez des devoirs importants à soutenir, des travaux pénibles à supporter, des tentations délicates à vaincre; une vertu chancelante et mal affermie n'y suffirait pas, il faut de la constance et du courage , une crainte de Dieu capable d'étouffer tout autre motif. Il faut être pénétrés de cette grande vérité, que Dieu est le premier maître que nous avons à servir, le seul qui mérite d'être souverainement aimé , le seul auquel nous devons craindre de déplaire : Ego Dominus ; que Jésus-Christ , en «'offrant à Dieu pour, être victime de notre rédemption, s'est acquis sur nous des droits sacrés que nous ne pourrons jamais assez reconnaître ; que, comme il s'est livré pour nous tout entier sans retardement , sans exception , sans retour, nous devons nous consacrer à Dieu de même. Il s'est offert par les mains de Marie, la plus tendre, la plus sainte, la plus courageuse de toutes les mères; ainsi il nous apprend à la choisir nousmêmes pour notre mère, et à nous consacrer à Dieu sous sa protection. C'est le sujet du second point.
IIe POINT.
On ne peut douter, M. F., que Marie, éclairée des
lumières du Saint-Esprit n'ait connu toutes les conséquences de l'offrande qu'elle faisait à Dieu de son Fils unique; Dieu les lui fit annoncer dans les termes les plus clairs au moment qu'elle accomplissait cette auguste cérémonie. Il envoya dans le temple le saint vieillard Siméon auquel il avait révélé les destinées de Jésus et de sa sainte mère. L'enfant que vous présentez à Dieu , dit-il à Marie, est donné au monde pour le salut de tous les hommes; mais il sera malheureusement une occasion de chute à plusieurs et un signe de contradiction au milieu de son peuple. Un jour viendra que vous aurez le cœur percé d'un glaive de douleur, lorsque vous le verrez expirer sur une croix : Tuam ipsius animam pertransibit gladius.
Quelle prédiction, M. F., quel avenir pour une mère tendre qui connaissait tout le prix du fils que Dieu lui avait donné ! mais Marie était exercée à faire à Dieu de grands sacrifices. Déjà elle avait consenti à perdre aux yeux des hommes la gloire de sa virginité, quoiqu'elle en conservât toute la réalité et tout le mérite devant Dieu. Elle s'était soumise à la loi humiliante de la purification qui ne la regardait point ; puisque, par un privilège unique sous le ciel, elle était devenue mère sans cesser d'être vierge. Elle cachait dans un profond silence, sous un extérieur humble et commun, toutes les merveilles que Dieu avait opérées en elle, et la dignité de Mère de Dieu dont clic était revêtue. 11 faut en-
coi'C qu'elle conseille à voir immoler son Fils unique pour le salut des hommes et qu'elle le présente à Dieu pour en accepter l'arrêt. Elle y consent, elle le présente, elle accepte tout, quoi qu'il en puisse coûter à son cœur.
C'est donc pour nous, M. F., que Marie se prive de ce qu'elle a de plus cher au monde ; c'est à nous, à proprement parler, qu'elle en l'ait le sacrifice. Dieu, en lui remettant entre les mains ce Fils adorable, lui confie le prix de notre rédemption, la rend dépositaire de notre salut. Dès ce moment, selon les sentiments des Pères de l'Église, Marie est devenue la mère de tous les hommes rachetés par le sang de son Fils ; elle nous a, pour ainsi dire, adoptés à sa place, en consentant qu'il fût livré pour nous. Dieu, en lui donnant à notre égard le titre de mère, lui en a confirmé tous les droits, et nous ne sommes enfants de Dieu qu'autant que nous sommes enfants de Marie.
Vous comprenez, M. F., jusqu'où s'étendent ces droits sacrés de mère, et ce que nous devons à Marie en cette qualité : tendre reconnaissance pour les sacrifices qu'elle nous a faits, confiance entière au pouvoir que Dieu lui a donné, docilité parfaite à suivre les exemples qu'elle nous a laissés. Renouvelez, je vous prie, toute votre attention.
I. Je croirais vous faire injure, M. F., si je doutais de vos sentiments à l'égard de la mère dont vous avez reçu le jour, à qui votre naissance a coûté
des douleurs si aiguës, qui a pris soin de votre enfance, à qui vous êtes redevable de votre première éducation, de qui vous recevez tous les jours de nouvelles marques de tendresse. Le respect, l'amour, la docilité, l'obéissance , la crainte de déplaire à une mère tendre, sont des devoirs que la nature inspire, que la religion fortifie, et auxquels un cœur bien né ne manqua jamais.
Quelques obligations que vous ayez à la mère que Dieu vous a donnée selon la nature, vous en avez de plus grandes encore et de plus essentielles à celle qu'il vous a donnée selon la grâce , à la sainte Mère de Dieu dont nous sommes les enfants adoptifs. Elle a rempli pour nous tous les devoirs de la mère la plus tendre, et jamais nous ne pourrons assez les reconnaître. Tout ce qu'elle a fait pour le Fils de Dieu qui était son propre fils, on peut dire qu'elle l'a fait pour nous, puisque c'est pour nous que Dieu le lui avait donné. C'est pour nous qu'elle l'a porté dans son sein, qu'elle l'a nourri de sa propre substance, qu'elle l'a présenté dans le temple, qu'elle a partagé ses travaux et ses souffrances, pour nous enfin qu'elle Ta vu expirer sur la croix. Le glaive qui lui a percé le cœur, selon la triste prédiction de Siméon, a été pour elle comme un enfantement douloursux qui nous a donné la vie de la grâce.
Pouvons-nous, M. F., porter trop loin à son égard le respect, l'amour, la reconnaissance, la dévotion? On s'est efforcé de vous les inspirer dès
l'enfance, de vous accoutumer à invoquer Marie comme votre mère, et à lui rendre le culte le plus grand qu'il soit possible de rendre à une pure créature. On a voulu que vous missiez vos études sous sa protection ; que vous fussiez tous membres d'une pieuse association destinée à l'honorer ; on a cru ne pouvoir trop multiplier les saintes pratiques qui tendent à cet objet.
Vous les connaissez, M. F. ; votre piété vous les a rendues familières; la sainte habitude de saluer Marie plusieurs fois pendant le jour, de respecter ses images, de porter sur nous des marques de dévotion pour elle, de réciter des prières à son honneur, de chanter ensemble ses louanges, de célébrer ses fêtes par un redoublement de ferveur et par la fréquentation des sacrements : voilà ce qu'un tidèle serviteur de Marie ne doit jamais cesser d'observer pendant toute sa vie.
Mais le monde méprise ces pratiques, il les regarde comme des dévotions puériles, comme des occupations de l'enfance. Oui, M. F., mais tous ceux qui commencent par les mépriser, tombent peu à peu dans l'irréligion, et jamais ils ne redeviendront chrétiens, à moins qu'ils ne reviennent à cette enfance spirituelle que Jésus-Christ nous commande, et qui est le caractère de ses disciples. Quiconque ne croit point au pouvoir et à l'intercession de Marie , cessera bientôt de croire en Dieu. Mais, M. F., vous n'êtes point à l'école du
monde, et fasse le Ciel que vous n'y soyez jamais ! Vous êtes à l'école de Jésus-Christ, vous êtes les enfants de Marie; ne rougissez jamais de votre mère. Jésus-Christ n'en a pas rougi lui-même. Il l'a aimée, honorée, respectée pendant toute sa vie. Faites plutôt rougir le monde par vos exemples. En mettant votre confiance à la protection de Marie, vous vous assurez pour toujours les grâces et les faveurs du Ciel.
II. Avons-nous besoin d'autres preuves du pouvoir de Marie auprès de Dieu et de sa tendresse pour ses enfants adoptifs, que le mystère même de ce jour? Dieu, en lui confiant son Fils unique après sa présentation, lui remet entre les mains la victime de notre rédemption ; il la rend dépositaire du prix de notre salut ; il lui donne une autorité réelle sur celui qui commande au ciel et à la terre. L'Evangile nous fait remarquer que Jésus était soumis à Joseph et à Marie : Erat subditus Mis. Pour montrer d'une manière encore plus éclatante le pouvoir qu'a Marie d'obtenir des grâces de la toute-puissance divine, c'est à sa prière que Jésus-Christ accorde le premier miracle qu'il opère. Si on demande combien est grand le pouvoir de Marie auprès de Dieu, je répondrai sans hésiter : Aussi grand que le présent qu'elle lui a fait.
D'autre côté, Marie pouvait-elle donner aux hommes une preuve plus sensible de sa tendresse maternelle qu'en offrant à Dieu pour leur rédemption son
Fils unique, l'objet de ses complaisances, la source de foute sa consolation sur la terre? En un mot, Marie est la mère de Dieu et elle est notre mère ; dans le mystère de ce jour elle a exercé ces deux qualités de la manière la plus authentique : craindrons-nous de donner trop -de confiance à son pouvoir et à l'amour qu'elle a pour nous?
Non, M. F., nous avons pour garants de ce sentiment la foi de l'Eglise qui appelle Marie mère de la grâce divine : Mater divinœ gratiœ, et l'exemple de tous les saints ; plus ils ont été éclairés et fervents, plus ils ont fait profession d'honorer Marie , de compter sur son intercession, plus ils ont travaillé à inspirer la même dévotion à tous les fidèles. Cette dévotion les a sanctifiés, et c'est la plus propre à nous sanctifier nous-mêmes. Ainsi, M. F., dans tous vos besoins spirituels et temporels, ayez recours à Marie , jetez-vous entre les bras de cette tendre Mère : qu'elle préside à vos études et à vos travaux ; qu'elle soit la gardienne de votre vertu et de la pureté de vos mœurs; en elle vous trouverez un refuge toujours assuré , une protection toujours efficace, et un modèle parfait que Dieu vous propose à imiter.
III. Heureux, M. F., ceux qui ont eu sous les yeux dès leur jeunesse des exemples de vertu, et qui se sont accoutumés à les suivre ! C'est l'avantage inestimable d'une naissance et d'une éducation chrétiennes ; et Dieu vous l'a doublement procuré.
Indépendamment des principes de sagesse que vous avez reçus dans vos familles, Dieu vous a donné, selon l'ordre de la grâce, dans une mère infiniment respectable, une leçon vivante et un modèle toujours présent des plus sublimes vertus ; c'est en le suivant que vous vous rendrez dignes de votre adoption.
Nous ne pouvons faire que parcourir rapidement les vertus principales de Marie ; ce sujet demanderait un discours entier.
Premièrement, humilité profonde : c'a été la source de ses grandeurs ; c'est cette rare qualité qui a fixé sur elle les regards du Tout-Puissant, qui l'a rendue digne, autant qu'une créature peut l'être, du choix dont il l'a honorée, et de la dignité de Mère de Dieu. Elle le reconnaît elle-même en disant que le Seigneur a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante : Respexit hiimilitatem ancillœ suœ. Secondement , docilité parfaite : quoique remplie des lumières du Saint-Esprit, elle n'a oublié aucune des instructions de son Fils, n'a laissé perdre aucune de ses paroles : Conservabat omnia verba hœc. Soumission entière à la loi du Seigneur; sa purification en est un témoignage authentique : pourrons-nous encore trouver trop pesant le joug de la docilité et de l'obéissance, après que Jésus et sa sainte Mère nous en ont donné l'exemple?
Douceur modeste et prévenante : Marie, élevée à l'auguste dignité de Mère de Dieu, prévient sa cou-
sine Elisabeth, va la féliciter sur sa fécondité miraculeuse, lui rend tous les services que l'on peut attendre de la plus humble charité. Un caractère superbe, hautain, dédaigneux, qui croit que tout lui est dû, et qu'il ne doit rien à personne, se fait détester de tout le monde.
Piété éminente, mais sans faste et sans ostentation : Marie, enrichie des dons du Ciel , appelée par un Ange pleine de grâce , demeure confondue dans la foule des femmes de Nazareth, ne va au temple que dans la compagnie de ses parents et de ses voisins : Inlcr cognalos et notos.
Chasteté inviolable , virginité sans tache. Enfants de Marie, c'est ici le plus beau privilège de votre mère, et le plus précieux don que le Ciel puisse vous faire. Dieu pouvait-il mieux témoigner l'estime qu'il fait de cette excellente vertu , qu'en choisissant la plus pure des vierges pour être la mère de son Fils? Il renverse l'ordre constant de la nature, il multiplie les prodiges , il déploie toute sa puissance pour conserver la pureté de cette mère divine dans toute sa perfection. « Non, s'écrie là-dessus saint Bernard , si un Dieu devait se revêtir de notre nature, il ne pouvait naître que d'une vierge, et si une vierge devait devenir mère, elle ne pouvait enfanter qu'un Dieu. »
Mais inutilement on prétend conserver cette fleur délicate de la pudeur au milieu de l'air contagieux du monde ; le goût décidé pour les compagnies
bruyantes et pour les plaisirs, les airs évaporés et volages, les discours libres et peu modestes sont dans un jeune homme les signes trop certains d'une chasteté équivoque. Ce n'est point ainsi que Marie a conservé sa virginité, et que les saints ont mis leur chasteté à couvert. La mortification et la prière , la vigilance sur ses sens et la fuite du monde, le recueillement et le travail : voilà les armes dont ils se sont servis avec succès pour combattre les ennemis de la sainte virginité. Tous ceux qui affrontent le péril sont déjà plus qu'à demi vaincus, ils ne tarderont pas de porter par des chutes honteuses la peine de leur témérité.
Vainement encore on se rassure sur une conduite régulière dans le fond , et sur une conscience qui craint encore le vice. Le soupçon seul de libertinage dans un serviteur de Marie est une tache ; y donner lieu par imprudence, c'est déjà un crime. Ne l'oubliez jamais , M. F. ; l'honneur de votre divine mère est ici compromis aussi bien que le votre. Marie est jalouse non-seulement de l'innocence de ses enfants, mais encore de la décence de leur conduite, et de leur réputation. Ce serait peu qu'une société formée pour sa gloire fût exempte de crime , si elle n'est en même temps à couvert de reproche. Tous ceux qui ont l'honneur d'en être membres doivent être nonseulement vertueux aux yeux de Dieu, mais irrépréhensibles aux yeux des hommes.
Le seul moyen d'y réussir, M. F., est de suivre
les exemples de la sainte Mère de Dieu avec la même exactitude qu'elle a suivi elle-même ceux de son Fils. Comme lui, elle s'est donnée à Dieu dès ses plus tendres années ; dès le moment qu'elle eût été présentée dans le temple par ses parents, elle se consacra au service de Dieu et à une vie cachée. Comme Jésus-Christ, elle s'est donnée à Dieu sans réserve pour accomplir tous ses desseins , pour se soumettre à toutes ses volontés, pour subir humblement toutes les rigueurs de sa justice. Comme Jésus- Christ, elle s'est donnée à Dieu pour toujours et sans retour ; constamment pendant toute sa vie elle a partagé la pauvreté, les humiliations , les travaux, les souffrances de son Fils : comme lui elle a donné au monde le spectacle d'une soumission à Dieu qui ne s'est jamais démentie.
Voilà sur quoi est fondé le culte singulier que l'Église a rendu à Marie dans tous les siècles, et que nous devons lui rendre nous-mêmes. Il lui est dû, non-seulement à raison du titre auguste de Mère de Dieu , mais encore par reconnaissance de ce qu'elle a fait pour nous et de la part qu'elle a eue au grand mystère de notre rédemption ; il lui est dû comme un témoignage du pouvoir que Dieu lui a donné et des grâces que nous recevons par son intercession ; elle l'a mérité par la vie la plus sainte, par les vertus les plus héroïques dont une pure créature ait pu donner l'exemple.
Tels sont, M. F., les deux grands modèles que