‹ Sermons inédits de Bergier. --Chapitre 2 sur 17 · AVIS DES EDITEURS. IX · texte numérisé non relu

AVIS DES EDITEURS. IX

Or. ces choses, c'est ce qui constitue le moi d'un écrivain.

» On serait peut-être tenté de croire que Bergier ne savait parler que le langage de l'apologie et de la controverse. Ce serait une erreur. Bergier avait trop de sens et de génie pour confondre des genres essentiellement distincts, et ne pas conserver à chacun d'eux sa nature propre. Il était surtout trop pénétré de l'esprit de Dieu et de son ministère , pour ne pas parler à ses ouailles comme un père à ses enfants, et aux lidèles comme l'Eglise elle-même. Aussi la piété s'allie-t-elle à la science dans ses sermons ; ce sont, non de sèches dissertations sur quelques points de foi ou de morale , mais de véritables instructions pastorales et religieuses. On est ému, en les lisant , de cette émotion douce que produit toujours la parole de Dieu annoncée par une âme qui la goûte et qui l'aime.

» Ainsi , n'hésitez pas à mettre au jour ces discours inédits de Bergier j vous rendrez, en les publiant, un service inappréciable aux pasteurs, aux jeunes prêtres, aux prédicateurs, quels qu'ils soient. En genre d'éloquence pastorale, tous y trouveront des modèles plus parfaits que ceux que la chaire présente depuis longtemps. Puisse leur influence ramener le clergé à cette manière d'annoncer la parole de Dieu , ancienne dans le pays où prêchait Bergier, et qui , de son temps, opérait de si heureux effets ! Les fidèles alors étaient profondément instruits des principes de la foi , des lois chrétiennes et des conseils de l'Evangile. Ce qu'ils savaient le mieux c'était la religion ; c'est ce qu'ils savent le moins aujourd'hui.

» Sous le rapport littéraire, tout, dans les sermons de Bergier, n'est point également achevé. On voit qu'il n'a pas mis la dernière main à quelques-unes de ses compositions; mais toutes, à des degrés différents , ont un mérite réel, supérieur même, et seront lues avec plaisir par les hommes de goût. »

Après L'appréciation d'un aussi bon juge, nous n'avons

I AVIS DES EDITELKS.

rien à ajouter pour donner une idée juste du mérite de notre publication.

Les lecteurs trouveront peut-être que l'on aurait .pu classer dans un autre ordre les discours que nous livrons au public. Nous le pensons également ; mais nous avons mieux aimé, pour cette fois, ne pas toucher à la distribution du Recueil qui se présentera ainsi à tous les yeux dans sa véritable forme. Bien moins encore nous serions-nous permis de faire des retranchements et de réduire à un seul deux sermons, lorsque l'auteur se répète lui-même et prend des parties notables d'un de ses discours pour les faire entrer dans la composition d'un autre. Outre que ces répétitions offrent de l'intérêt sous plus d'un rapport, nous n'aurions pu les faire disparaître sans modifier le travail de Bergier. Or nous avons tenu à le montrer tel qu'il est, même avec ses imperfections, et sans qu'aucune main étrangère y ait touché. Seulement nous avons laissé à l'écart quelques fragments informes qui ne présentent que des commencements de phrases inachevées. Ces pièces, du reste peu nombreuses, étaient exclusivement destinées à l'usage de l'auteur : en les examinant on découvre qu'il a pu s'en servir, soit comme de sommaire pour se diriger dans le travail de la composition, soit comme de résumé pour aider sa mémoire quand il avait à prononcer le discours.

Quœ est ista quœ asceridit de deserto, deliciis affluens, innixa super dilectum suum? Cant. vin, 5.

Qu'il doit être beau ce triomphe, mes Frères, qui donne de l'admiration aux esprits bienheureux! Quelle doit être la gloire de Marie au jour de son Assomption, puisque le Ciel même en est étonné ? Depuis le jour heureux où Jésus-Christ alla prendre possession du trône de son Père, la céleste Jérusalem n'avait point vu de si brillant spectacle ; la gloire seule du Fils peut obscurcir le triomphe de la Mère. Anges du Seigneur ! ne soyez point surpris de voir une pure créature placée si près de la Divinité, et au-dessus de ce que le ciel renferme de plus grand ; le Seigneur pouvait-il moins l'aire pour celle de qui il a reçu le jour? Ne crai-

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gnez pas de blesser par les hommages que \ous lui rendrez la majesté du Dieu jaloux ; c'est lui qui l'a faite ce qu'elle est. La gloire dont il la comble n'est point au-dessus des grâces dont il l'avait enrichie ; il couronne ses propres dons en couronnant les mérites de Marie. Il veut qu'elle soit aujourd'hui la plus élevée en gloire de toutes les créatures ; c'est qu'il l'a rendue déjà la plus élevée en vertus. Non, mes Frères, ce n'est point précisément à cause de la qualité de Mère de Dieu que Marie est placée à un rang si sublime dans le ciel ; mais c'est pour avoir fait servir sa qualité de Mère de Dieu à pratiquer les plus héroïques vertus. Dieu, en l'élevant à cette dignité, fit paraître sa miséricorde ; mais , en la couronnant dans le ciel, il fait éclater sa justice. Et voilà ce qui fait la solide gloire de Marie , c'est que la grandeur est le fruit et la récompense de ses mérites.

En l'élevant à un si haut degré de gloire , il fait éclater tout à la fois sa justice et sa bonté : sa justice , parce qu'il récompense en Marie des vertus héroïques, et qu'il proportionne son élévation à ses mérites; sa bonté, en ce qu'il fait servir l'élévation de Marie à notre salut, et nous procure en elle une médiation toute-puissante auprès de lui. Deux grandes différences, M. F., entre la gloire de Marie et les grandeurs du monde. Celles-ci ne sont que trop souvent l'ouvrage du hasard, de l'injustice, du crime; eelle de Marie est le prix de ses vertus. Ce sera le su-

jet du premier point. Grandeur des hommes trop souvent funeste à ceux à qui elle devrait être utile ; celle de Marie doit procurer notre propre bonheur. Ce sera le sujet du second point. En deux mots : élévation de Marie, la plus juste en elle-même et la plus avantageuse pour nous, c'est toute la matière de ce discours. Vierge sainte , ce sont vos grandeurs que je dois célébrer, c'est à vous-même que je m'adresse pour obtenir la grâce de le faire dignement. Ave, Maria.

Ier POINT.

Les grandeurs humaines ne sont rien moins que la preuve du mérite, M. F. ; pour qu'elles le fussent, il faudrait supposer ceux qui les accordent exempts d'ignorance et de prévention (1). La faiblesse humaine ne peut aller jusque là : il y aurait de l'injustice à l'exiger; tout ce qu'on peut demander, c'est que ceux qui ont en main les grâces apportent toute l'attention dont ils sont capables pour n'être pas trompés. Il n'en est point de même à l'égard de Dieu. Comme il n'est capable ni d'erreur ni d'intérêt, il pèse les mérites dans une juste balance et ne les estime précisément que ce qu'ils valent. Les hommes ne font souvent cas des actions qu'autant qu'elles leur paraissent brillantes : l'humiliation, la bassesse,

(I) Les hommes jugent mal du mérite; ils ne l'estiment ordinairement que par rapport à leur intérêt et autant qu'il leur est utile.

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les souffrances sont en possession de leur déplaire toujours (1). Mais Dieu ne pense pas de même, chrétiens ; il a établi l'humiliation et les souffrances comme la seule voie pour parvenir à la félicité et à la gloire. Qui est-ce qui se trompe dans cette occasion, Dieu ou le monde? Sur cette règle on peut juger que les vertus que Dieu éprouve le plus dans ce monde sont celles à qui il destine une plus abondante récompense, et que les âmes qu'il se plaît à retenir le plus dans l'obscurité et la bassesse , sont justement celles à qui il réserve une gloire plus éclatante. Qui donc eut jamais droit de prétendre à une plus riche que Marie dont la vie ne fut qu'un tissu d'humiliations et d'épreuves? Il nous suffira d'en parcourir les principales circonstances pour nous en convaincre.

Commençons par

/. Ses humiliations. Être né dans l'obscurité, et consentir à y demeurer; fuir l'éclat et la vénération que doit s'attirer la vertu; c'est, M. F., le sort d'une infinité de saints qui se sont cachés aux yeux des hommes pour s'élever à la perfection dans le silence de la retraite. Mais être élevé au faîte des grandeurs, et conserver toujours les apparences et les dehors de la plus extrême bassesse, c'a été le mérite parti-

(1) Inutilement on a travaillé jusqu'ici à détromper le monde sur la nature et le prix des humiliations et des souffrances, en les lui faisant envisager comme la voie par où Dieu conduit à la gloire et à la félicité.

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culier de Marie; et comme aucune autre créature n'a jamais été élevée à un aussi grand degré de grâce et de dignité, aucune n'a jamais pratiqué l'humilité dans un degré si parfait. Je ne placerai point, M. F., au rang des humiliations de Marie l'éclat de sa naissance terni par la bassesse et la pauvreté de son état. Elle était Irop instruite du néant des grandeurs du monde pour regretter la gloire dont avait joui si longtemps l'auguste sang de David. Qu'était-ce que le trône de Juda en comparaison de la qualité de mère de Dieu? Celle que la grâce avait rendue mère du Roi du ciel, pouvait-elle compter pour quelque chose d'être fille d'un roi de la terre? Mais ce qui mérite bien plus notre attention et ce qui aurait dû être bien plus sensible à Marie , c'est que les trésors de grâce qu'elle avait reçus du Ciel ne demeurèrent pas moins cachés en elle que les avantages de la nature.

Choisie de Dieu pour être élevée à la plus haute dignité à laquelle une créature puisse jamais être appelée, elle garde tous les dehors d'une simple fille de Juda. Tout se passe entre elle et l'Ange qui lui avait annoncé ce mystère. Plus grande en quelque sorte que ce qu'on lui offrait, par la préférence qu'elle donnait à la virginité , elle n'en est pas plus connue : le monde ignore et ce qu'elle a reçu et le sacrifice qu'elle en a voulu faire. Elle sent que la vertu perd toujours quelque chose à se montrer; que, semblable à ces vives couleurs dont le grand jour

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ternit peu à peu l'éclat, ou à ces odeurs exquises que le grand air fait évaporer, elle a besoin, pour se maintenir, du repos et du silence d'une vie obscure. Elle ne connaît point ce raffinement de vanité qui fait quelquefois refuser les grandeurs pour en paraître plus digne, ou qui a grand soin de rappeler à tout propos le souvenir de ce que l'on a quitté pour se faire honneur de ce qu'on est et de ce qu'on n'a pas voulu être : Marie laisse dans un éternel silence et les dons de Dieu et la manière dont elle les a reçus. Les grâces dont elle a été prévenue, sa conception immaculée, la plénitude de grâce que l'Ange a reconnue en elle , les opérations de l'Esprit-Saint dans son âme, sont des mystères que Dieu couvre d'un voile épais , et que Marie ne communique à personne. Quelle gloire cependant n'eussiez-vous pas retirée, Seigneur, de tous ces prodiges qui eussent fait l'admiration des Anges et des hommes? Quel moyen plus capable de faire adorer la puissance de votre bras, la sagesse de vos décrets, la grandeur de votre miséricorde, que d'apprendre au monde les bénédictions dont vous aviez prévenu votre servante? M. F., Dieu est moins jaloux de sa gloire que de la vertu de Marie ; disons mieux : Dieu est plus glorifié par l'humilité de Marie que par toutes les louanges des hommes. Un jour il se plaira à la relever, cette gloire, en relevant celle de Marie. Plus il avait tenu secrètes les merveilles qu'il avait opérées en elle, plus il s'appliquera à les découvrir : toutes les nations

l'appelleront bienheureuse à cause que le Tout-Puissant a opéré en elle de grandes choses.

C'est dans les mêmes vues que Dieu laisse inconnue la virginité perpétuelle de Marie ; Marie, le temple de l'Esprit saint, la Mère d'un Dieu, n'est aux yeux des hommes que l'épouse de Joseph et la mère de Jésus de Nazareth ; assujettie comme les autres femmes à la loi de la purification , après avoir mis au monde la Sainteté même, elle demeure confondue parmi celles qui ont enfanté des pécheurs. Mais, Seigneur, s'il nous était permis de vous demander raison de vos desseins, ne pourrions-nous pas vous demander pourquoi vous permettez que l'innocence même de Marie soit soupçonnée , et que Joseph se voie dans la nécessité de la quitter secrètement, ou d'agir contre elle dans la rigueur de la loi ? Que sa virginité soit inconnue, à la bonne heure ! mais que son innocence soit soupçonnée , quelle épreuve pour cette Vierge immaculée ! M. F., le Seigneur a ses vues : lui qui fait cesser le soupçon par un Ange, saura bien, quand il le faudra, découvrir à toute la terre la pureté virginale de Marie , et la consoler d'une telle épreuve. Il l'établira, s'il le faut, par les plus surprenants prodiges. Dieu le fait en effet, M. F., par un privilège semblable à celui de son Fils : la chair de Marie n'est point sujette à la corruption ; elle sort du tombeau glorieuse et triomphante comme Jésus-Christ. Ce divin Sauveur reçoit dans

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le ciel en corps et en àme celle qui l'avait porté dans son sein, et l'Eglise se fait gloire de célébrer la résurrection glorieuse et l'Assomption triomphante de la Mère avec presque autant de pompe et de solennité que la résurrection et l'ascension du Fils.

Cessons donc de nous étonner maintenant de l'obscurité de la vie que mène la sainte Vierge dans le temps môme que Jésus-Christ, son fils, remplit toute la Judée du bruit de ses prodiges et de l'admiration de sa doctrine. Jamais associée à sa gloire, jamais favorisée de ses complaisances, il semble que Jésus-Christ ne la reconnaisse qu'avec peine pour sa Mère ; il semble qu'il craigne qu'une partie de sa gloire ne rejaillisse sur elle ; il mêle dans les réponses qu'il fait à ses demandes , je ne sais quoi d'austère et de dur ; il semble réserver toute sa tendresse pour ses disciples, et avoir à peine quelque attention pour sa Mère. Faibles mortels que nous sommes ! cette conduite nous surprend et nous révolte; mais quelle obscurité peut-il encore y rester, après ce que Dieu a fait pour réparer les abaissements de Marie, après la manière éclatante dont Dieu a fait établir son culte? Autrefois à peine eut-elle quelque part à la gloire de son Fils : maintenant elle la partage presqu'également avec lui; et, excepté les honneurs suprêmes que nous ne rendons qu'à Dieu seul, nous ne croyons pas pouvoir pousser trop loin le culte que nous rendons à Marie.

l'OUR LA. l'ÈTK DE L' ASSOMPTION. 9

Les mêmes temples que nous élevons à la gloire du Fils, sont le plus souvent consacrés sous l'invocation de la Mère. Autrefois Jésus-Christ sembla n'accorder qu'à regret un miracle à sa prière : aujourd'hui, il accorde à son intercession les grâces les plus extraordinaires ; à peine y a-t-il un chrétien qui ne reconnaisse être redevable à Marie, de tous les bienfaits qu'il a reçus de Jésus-Christ. Autrefois elle n'eut presque point de part au ministère de son Fils, ni à celui des Apôtres : aujourd'hui l'Eglise tout entière implore sa protection, ne demande presque rien à Dieu que par les suffrages de Marie. C'est ainsi , Yierge sainte , que Dieu récompense votre humilité ; c'est ainsi qu'il accomplit ce qu'il a promis si expressément, que celui qui s'humiliera sera élevé.

Mais pour nous, M. F., qui goûtons si peu cette morale, quel effet ne doit pas produire sur nous l'exemple de Marie ! quelle confusion ne doit-il pas nous donner! Combien de reproches, d'impatiences, de murmures, si la Providence nous condamnait à la moindre partie des humiliations qu'a souffertes cette Vierge sainte! Avons-nous jamais su nous cacher comme elle aux yeux des hommes? Autant elle employait de soins et de pieuses industries pour demeurer oubliée et inconnue , autant notre amour-propre emploie d'artifices et de ruses pour faire connaître ce que nous sommes et souvent pour paraître ce que nous ne sommes pas.

La simplicité, la modestie, le silence ne sont plus des vertus qui nous dérobent aux regards des autres; ce ne sont plus que des détours dont un orgueil raffiné se sert, pour mieux parvenir à se faire estimer. La société n'est plus qu'un vil commerce d'adulations fades et de louanges étudiées, dont on cherche à tromper la vanité des autres , et dont chacun nourrit la sienne. Au moindre signe que l'on nous donne de mépris ou d'indifférence, notre amour-propre éclate en plaintes et en reproches; ce ne sont qu'exclamations sur l'injustice des hommes, sur la malignité du siècle, sur la prévention du monde. Une injure, un mauvais service qu'on nous rend, sont quelquefois pardonnes ; mais oublie-t-on une marque de mépris et ce que le monde appelle une tache à notre honneur? La piété la plus déclarée , la dévotion la plus décidée ne met point à couvert de ce faible honteux ; elle n'en est que plus sensible aux outrages. Rien ne paraît sacré pour réparer de pareilles blessures : on va jusqu'à intéresser Dieu dans notre propre querelle ; il y va de sa gloire, dit-on, que mon innocence éclate, que ma droiture soit reconnue. Quel aveuglement de se croire assez important pour contribuer en quelque chose à l'honneur du Seigneur et aux intérêts de la religion! De quel mérite peuvent être toutes ces vertus fastueuses, toutes ces bonnes œuvres d'appareil que l'on étale aux yeux du monde? quel en est le but ? Est-ce de faire honorer Dieu, ou

de se faire honorer soi-même ? Vous recherchez l'estime des hommes ? Dieu vous l'accordera peut-être ; mais, malheur à vous ! l'estime des hommes sera toute votre récompense. Si votre vertu eût été cachée comme celle de Marie, sa justice eût été intéressée à vous glorifier; si elle eût été éprouvée, comme la sienne, par des soupçons injustes ou des humiliations réitérées, il se serait plu à lui rendre tout son éclat; mais vous avez demandé aux hommes votre récompense, n'en attendez plus de Dieu. Non, M. F., la vertu n'est pas faite pour être honorée sur la terre. Elle mériterait de l'être, sans doute ; mais elle en serait moins pure, si elle pouvait toujours espérer de plaire à quelqu'autre qu'à Dieu ; il est bien moins dangereux pour elle d'être blâmée à tort que d'être louée avec raison : des censures même injustes sont moins à craindre pour elle que des louanges véritables. Que le monde en pense donc ce qu'il voudra ; âmes justes que la calomnie noircit et que le mépris poursuit, vous êtes dans la voie où Dieu vous veut ; c'est la voie où il a conduit Marie : il l'a conduite au sommet de la gloire par l'humiliation, au comble de la félicité par les souffrances. Jamais de vertu plus humiliée que celle de Marie, jamais de vertu plus souffrante. II. Pour bien comprendre la rigueur des souffrances de Marie, il faudrait, M. F., concevoir quelle était la sensibilité de son cœur, quelle était sa tendresse pour Jésus-Christ, puisque ce fut ce Fils bien-

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aimé qui fut presque toujours l'occasion ou le sujet de ses douleurs. Qui l'aurait cru, Seigneur, que la maternité divine devait être pour Marie une source intarissable d'amertumes? et qu'en l'élevant à cette haute dignité vous lui prépariez le plus triste sort ? Une âme moins héroïque que celle de Marie en eûtelle voulu à ce prix? La pauvreté de son état aurait pu lui paraître supportable si elle eût été seule à en souffrir les incommodités; mais ces désagréments rejaillissaient en quelque manière sur Jésus-Christ, et par là combien ne lui devenaient-ils pas sensibles? Quelle devait être sa douleur lorsqu'elle comparait ce qu'elle était, non pas avec ce que furent ses ancêtres, mais ce qu'elle était avec ce que Jésus-Christ aurait dû être, et que le Fils de Dieu n'était condamné à mener une vie pauvre, que parce que sa mère était réduite à la pauvreté ! Le Fils de Dieu naissant dans une étable, quel spectacle pour Marie ! Mais ce n'était là que le commencement des amertumes que devait lui causer la tendresse maternelle. A peine est-il né, qu'elle voit couler son sang sous le couteau de la circoncision ; le nom qu'on lui impose annonce déjà par avance à Marie les douloureuses destinées de son Fils , et , pour mieux les lui faire connaître, lorsqu'elle le présente au temple, on lui prédit que son âme sera percée de douleur. Bientôt livrée à de nouvelles alarmes pour les jours de cet enfant chéri , elle est obligée de fuir dans une terre étrangère pour le soustraire à la cruauté d'Hé-

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rode. Déjà devenu grand elle le perd dans le temple et ne le trouve qu'après trois jours d'inquiétudes et de larmes. Sans doute ce cher Fils saura bien la dédommager de ses peines par ses caresses, et il s'attachera à les lui faire oublier par des complaisances extraordinaires? Point du tout, M. F., il reçoit ses tendres reproches avec une froideur et une austérité qui nous étonne. Préparez-vous à des coups plus terribles encore, ô Mère de douleur ! Vous le perdrez un jour ce Fils bien-aimé, et vous le perdrez par la mort la plus cruelle. Jésus-Christ sur la croix et Marie à ses pieds ; quel spectacle, M. F.! le monde en vit-il jamais un semblable? Pourquoi ne pas épargner à cette Mère affligée la vue des tourments de son Fils? Le Ciel prend-il donc plaisir à lui déchirer le cœur ? Pourquoi frapper en même temps deux si grandes victimes? N'était-ce pas assez que Jésus- Christ bût jusqu'à la lie le calice d'amertume, sans le faire encore partager à Marie? N'y aura-t-il pas du moins quelque consolation pour elle dans ce triste moment? Jésus-Christ n'adoucira-t-il pas par quelques paroles de bonté la douleur où elle est plongée? Non, M. F., les consolations sont faites pour les âmes faibles qui ont encore besoin d'être soutenues, qui n'ont pas assez de courage pour aller sans s'arrêter jusqu'au bout de la carrière. Mais, pouf Marie , elle n'a besoin ni d'adoucissement ni de soutien , elle portera la croix jusqu'à la fin comme son Fils, et ne cessera de souffrir

qu'elle n'ait cessé de vivre. Celles qu'il lui adresse sur la croix semblent être une nouvelle plaie faite à son cœur : il lui donne un autre lils avant que de mourir, comme s'il allait cesser d'être le sien en cessant de souffrir, comme si elle ne devait être sa mère que dans les douleurs. Aussi la joie de la résurrection de Jésus-Christ semble n'être pas faite pour elle. L'Écriture nous dit que Jésus-Christ l'annonça lui-même aux principaux disciples et aux saintes femmes : elle ne nous dit point qu'il se soit fait voir à Marie; nous lisons les entretiens qu'il eut avec ses Apôtres, les marques de tendresse qu'il continua de leur donner, mais nous ne lisons plus rien qui regarde Marie : c'était alors le temps de la gloire de son Fils ; ce n'était plus sa place. 11 n'est pas encore temps qu'elle la partage. Si elle demeure encore sur la terre, il semble que Dieu ne l'y laisse qu'afin d'achever de la consumer par le feu de son amour et de ses désirs, par l'impatience qu'elle doit avoir de se réunir à celui qui avait toujours été l'objet de sa tendresse. Il viendra enfin, Vierge sainte, ce jour heureux qui finira vos désirs et vos souffrances, qui vous rendra celui que vous avez perdu et qui vous en assurera la possession pour jamais. Ce Fils lui-même daignera essuyer les larmes qu'il a fait répandre : autant ses humiliations et ses souffrances ont causé de soupirs à votre cœur, autant sa gloire Vous causera de ravissements et de joie : il arrive en effet, M. F., ce jour si longtemps attendu ; Marie, déjà

plus au ciel qu'à la terre , rompt enfin par un dernier effort d'amour les liens qui rattachaient encore à ce monde; elle se réunit à son Fils et à son Dieu, et va puiser dans le sein de la Divinité des délices d'autant plus pures et plus abondantes qu'elle les avait plus méritées par l'excès de ses souffrances.

C'est ainsi, M. F., que Dieu en a agi envers la sainte Vierge, et c'est ainsi qu'il en agit encore envers les âmes qu'il veut élever à un degré sublime de perfection. Il appesantit sa main sur elles, il les abreuve de fiel et d'amertume : on dirait qu'il les traite en ennemi déclaré plutôt qu'en père; on voit avec étonnement les pécheurs épargnés, tandis que les fléaux de sa justice accablent quelquefois les justes. Un esprit faible s'en scandalise, et en prend occasion de révoquer en doute la Providence; tandis qu'il devrait se contenter d'adorer des secrets qu'il ne comprend pas. Craignez-vous donc, censeur téméraire, que celui qui afflige ne soit pas assez puissant pour guérir, qu'il n'ait pas des récompenses assez magnifiques pour dédommager les justes de ce qu'ils auront souffert pour lui; qu'il ne demeure en reste avec eux ?

Mais il n'y aurait pas beaucoup à s'étonner, M. F., si le monde seul se scandalisait des voies de Dieu, et n'en jugeait que sur ses faux préjugés : ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que cette conduite est souvent une tentation qui décourage les justes, et les porte presque à secouer un joug qu'ils trouvent trop

rude. Ames faibles et peu courageuses, vous demandez au moins quelque adoucissement à vos maux , quelque interruption dans vos souffrances. Vous voudriez trouver moins de dégoût dans l'accomplissement de vos devoirs, moins de peines dans les violences que vous vous faites à vous-mêmes , un peu plus de consolation dans la pratique du bien. Ah i vous êtes encore terrestres et attachées à vousmêmes ; vous n'aimez pas encore Dieu d'un amour bien pur et désintéressé , puisque vous cherchez en le servant une autre satisfaction que celle de lui plaire. Si vous ne l'aimiez que pour lui-même vous ne vous plaindriez pas de ses rigueurs , vous lui demanderiez d'augmenter vos croix au lieu de les diminuer. Pouvez-vous vous plaindre de ce qu'il vous traite comme il a traité Marie ? Voudriez-vous qu'il anticipât pour vous les privilèges de l'état bienheureux, qu'il vous fit goûter sur la terre les consolations du ciel? Quel mérite auriez-vous à le servir si vous n'y trouviez ni dégoût ni amertumes? Non, M. F., la couronne ne sera donnée qu'à celui qui aura combattu jusqu'à la fin : celui qui se décourage lorsqu'il n'est encore qu'au milieu de la carrière ne remportera pas le prix réservé pour le vainqueur. S'il pouvait y avoir là-dessus quelque exception , quelque privilège, qui est-ce qui a jamais eu plus de droit d'y prétendre que Marie ? Si la couronne de gloire pouvait être pour quelqu'un une pure libéralité du Seigneur, à qui pourrait-il l'accorder plu-

tôt qu'à la mère de son Fils unique? Ce n'est point ainsi cependant qu'il la lui accorde : il la lui fait acheter, pour ainsi dire, par les abaissements les plus profonds, par les souffrances les plus extrêmes. Il ne l'élève dans la gloire qu'autant qu'il l'avait humiliée sur la terre ; il ne répand sur elle les joies du ciel qu'à proportion des amertumes auxquelles elle fut livrée en cette vie. Les grandeurs de Marie au jour de son Assomption sont donc en elles-mêmes les plus justes; vous venez de le voir. Elles sont encore les plus avantageuses pour nous. C'est le sujet du second point.

11e POINT.

Lorsque Dieu élève certaines personnes au-dessus des autres, qu'il les rend dépositaires d'une partie de son autorité, qu'il leur met en main la puissance et les richesses, il est certain, M. F., qu'il les destine par là même à faire le bonheur des autres. Ce n'est point ici le lieu d'examiner si elles répondent toujours à leur destination , et si l'usage que les grands font de leur pouvoir est toujours conforme aux vues de la Providence. Ce qu'il y a de certain, c'est que le Ciel ne peut accorder aux hommes de bienfait plus précieux que lorsqu'il élève certaines âmes bien nées et sensibles au plaisir flatteur de faire des heureux ; des âmes qui, moins riches pour ellesmêmes que pour tes autres, n'ont d'ambition que de faire part aux autres de leur félicité; qui croientque

rien ne les rend plus semblables au souverain Maître qui les a élevées que la noble envie de rendre les hommes contents. — Cela supposé, M. F., pouvonsnous ne pas regarder l'élévation de Marie comme le plus signalé bienfait que Dieu pût accorder à la terre? Que ne pouvons-nous, que ne devons-nous pas espérer d'une protectrice qui réunit au souverain degré la puissance et la volonté de nous faire du bien? Oui, M. F., voilà un nouveau fondement à notre espérance également consolant et solide. Marie au comble de la félicité jouit d'un pouvoir sans bornes, et son inclination de nous faire du bien est égale à son pouvoir. Méditons attentivement, M. F., ces deux motifs de confiance.

I. Nulles bornes à son pouvoir. C'est de tout temps, M. F., que des esprits inquiets et ombrageux se sont scandalisés des privilèges que nous attribuons à Marie, et de la confiance que nous avons à son intercession. On a prétendu que la plupart des titres qu'on accordait à Marie, blessaient le respect et l'adoration que nous ne devons qu'à Dieu seul ; que c'était faire tort aux mérites et à la rédemption de Jésus-Christ, que de supposer d'autre médiation que la sienne auprès de Dieu ; qu'une confiance outrée et téméraire en la Mère de Dieu était souvent un obstacle au salut et plus propre à procurer la perte que le salut d'une infinité de personnes. Ce n'est pas seulement l'hérésie qui a tenu et qui tient encore un langage si peu mesuré; c'est

POUR LA FÊTÉ DE l/ ASSOMPTION. 19

une infinité d'hommes prévenus qui le répètent et qui prétendent se donner par là le relief de belesprit ; ce sont certains prétendus zélés qui veulent tout assujettir à leurs idées, qui ne paraissent occupés qu'à épurer la religion ; ce sont enlin tous ces hommes téméraires, qui, pour décrier la religion, commencent par en désapprouver toutes les pratiques. De tous côtés on entend ces plaintes si évidemment réfutées, si souvent confondues. L'hérésie les lit naître, l'ignorance les adopte, la malignité les fait valoir, et dans un siècle où il n'y eut jamais si peu de religion en effet, jamais il n'y eut en apparence tant de zèle pour sa pureté, et d'attachement à son véritable esprit.

A des génies plus dociles, il suffirait, M. F., d'alléguer l'autorité et la pratique constante de l'Église. Mais ceux à qui nous parlons ici ne savent respecter d'autre autorité que la leur ; ils demandent des preuves, ils veulent des raisons ; sans entrer ici dans une longue controverse, il sera facile de les satisfaire et de répondre à leurs plaintes.

La médiation de Marie fait tort aux mérites de Jésus-Christ. Mais quoi ! lorsque nous nous adressons à Marie, lui demandons-nous les grâces comme si elle les donnait elle-même, ou comme pouvant les obtenir de son Fils ? Reconnaissons-nous en elle un pouvoir indépendant de la Divinité, une autorité qui ne vienne de Dieu même, un crédit autre que celui que Dieu a bien voulu lui accorder? Mais

c'est peut-être ce qui vous fait peine, ces termes de pouvoir, d'autorité, de crédit auprès de Dieu. Mais est-ce nous qui les avons imaginés? parlons-nous en cela un autre langage que celui que l'Esprit saint lui-même nous a appris dans les Ecritures ? Nous y lisons que Dieu obéit autrefois à la voix d'un homme : Obediente Deo voci hominis ; que Dieu fera la volonté de ceux qui le craignent : Volunîatem timentiam se faciet. Avons-nous jamais rien dit de plus fort? avons-nous même jamais rien dit de semblable en parlant du pouvoir que Marie a auprès de Dieu? Nous supposons que le Seigneur peut se laisser fléchir aux prières d'une créature, qu'il lui accorde ce qu'il n'accorderait pas s'il n'était prié ; et faisons-nous autre chose que répéter le langage des Livres saints, et par conséquent celui de Dieu même? Allez, disait le Seigneur aux amis de Job, allez à mon serviteur Job, et il priera pour vous , afin que votre iniquité ne vous soit point imputée : Ite ad servum meam Job, et orabit pro volts. Ailleurs il se plaint de Moïse, comme si les prières de ce saint homme faisaient violence à sa justice et l'empêchaient d'éclater sur un peuple rebelle : Dimitte me ut irascatur furor meus. Dans un autre endroit, il parle de ce même Moïse et de Samuel comme de deux puissants intercesseurs auprès de lui. Judas Machabée voit le souverain pontife Onias, plusieurs années après sa mort, apaiser par ses prières le Ciel en faveur de la nation des Juifs.

Refuserons-nous donc à Marie un privilège que Dieu a accordé à tous les saints? Nous disons que Marie a un pouvoir sans bornes auprès de Dieu ; mais nous avons soin d'ajouter qu'elle ne l'a, ee pouvoir, que parce ce qu'elle ne peut demander à Dieu que ce qui est utile pour sa gloire , et que ce qu'il veut lui-même qu'on lui demande. Nous ajoutons que ses prières ne sont efficaces que parce qu'elles sont toujours conformes à la volonté du Seigneur. Est-ce un zèle aveugle qui nous séduit, ou si c'est l'ignorance qui abuse nos censeurs ?

Les titres que nous accordons à Marie, disent-ils encore, semblent blesser la majesté de Dieu et faire injure à sa grandeur suprême. Mais pouvons-nous lui accorder de titre plus grand et plus auguste que celui de Mère de Dieu, que l'Évangile lui donne, que l'hérésie a voulu lui ôter, et que l'Église lui a conservé? Lui en avons-nous jamais donné qui ne fussent fondés sur celui-là et qui ne s'accordassent pas avec celui de servante du Seigneur, que Marie prend elle-même? Nous l'appelons notre vie, notre salut, notre consolation ; parce que nous croyons devoir à son intercession les grâces que Jésus-Christ nous accorde, et qui donnent la vie à notre âme, qui opèrent notre salut, et qui nous soutiennent dans nos peines. Si un zèle mal entendu, ou une simplicité peu éclairée lui en a fait donner d'autres que l'Église n'a jamais avoués, que s'ensuit-il de là? Sont-ce les décisions de cette colonne de la vérité,

ou les erreurs de quelques âmes simples qui doivent faire juger de notre foi et de notre conduite?

Mais souvent une piété grossière a poussé à l'excès sa confiance dans la protection de Marie, et a réduit toute sa religion aux pratiques extérieures destinées à l'honorer. Qu'en veut-on conclure? qu'on a abusé du culte que l'on rend à la Mère de Dieu ? Et de quoi n'abuse-t-on pas, M. F.? et à quoi réduirions-nous la religion si nous voulions en retrancher tous les articles qui ont occasionné des erreurs ou des abus? L*Église a-t-elle jamais cessé de les condamner, de prescrire à ses enfants les règles d'une piété solide et utile envers Marie? C'est encore une fois sur ses décisions qu'il faut régler nos sentiments, et non pas sur l'abus qu'on en fait. C'est donc sur les abus qu'il faut se récrier, et non pas sur la dévotion elle-même; ou plutôt, il faut la pratiquer, cette dévotion, et laisser le soin d'en prévenir et d'en réformer les abus à ceux que Dieu en a chargés.

Non, Vierge sainte, malgré les injustes plaintes de l'erreur et les censures indiscrètes des faux sages, nous ne cesserons de publier vos grandeurs et de réclamer votre assistance. A qui pourrions-nous adresser nos vœux avec plus de confiance qu'à vous, qui approchez de si près du trône de la miséricorde divine? Quelle intercession plus puissante pourrionsnous employer auprès de Dieu, que la vôtre? A qui Jésus-Christ accordera-t-il plutôt ses faveurs, qu'à celle à qui il a voulu être soumis pendant sa vie? Si

POUR LA FÊTE DE i/ ASSOMPTION. 23

vous eûtes autrefois assez de crédit sur lui pour en obtenir un miracle, que n'en obtiendrez-vous pas maintenant qu'il est intéressé en quelque manière à ne vous rien refuser? Nous ne craindrons jamais de trop exalter vos privilèges, parce qu'en les honorant nous honorons les grâces et les miséricordes de Dieu sur vous. Nous ne croirons pas pouvoir pousser trop loin les respects que nous vous rendrons, parce que nous respectons en vous le Dieu même qui vous a sanctifiée. Ainsi a parlé l'Église dans tous les temps, M. F., ainsi ont pensé les saints de tous les siècles; ils ont relevé à l'envi la gloire de Marie; ils n'ont cessé d'exhorter les fidèles à l'honorer et à se mettre sous sa protection; ils n'ont pas craint de promettre de la part du Seigneur les grâces les plus signalées à ceux qui feraient profession de l'honorer. Abandonneronsnous ces guides respectables, qui sont nos maîtres et nos modèles, pour prêter l'oreille aux vaines critiques de quelques esprits présomptueux?

II. J'ai dit que le second motif de notre confiance au pouvoir de Marie était son inclination à nous faire du bien. Pour en douter, M. F., il faudrait avoir oublié quel fut son zèle pour la gloire de son Fils et pour le salut des hommes. Marie, autrefois si sensible aux besoins de ceux môme qui ne lui demandaient rien , n'écoulerait-elle plus maintenant les vœux qu'on lui adresse? Marie, autrefois si pleine de charité pour ses proches, n'aurait-elle plus que de l'indifférence pour ceux que Jésus-Christ lui-

2 \ SEIOIOS

même a daigné appeler ses frères? Marie, autrefois si empressée à concourir à l'œuvre de notre rédemption, qui sacrifia son repos pour accomplir les desseins de Dieu, ne s'intéresserait plus aujourd'hui à la sanctification des hommes ? L'état de gloire et de félicité aurait éteint en elle tout sentiment de charité pour nous? N'a-t-il pas dû, au contraire, en augmenter la vivacité par une connaissance plus parfaite du prix de nos âmes et par un amour plus héroïque pour Dieu, qui en tire la plus grande gloire? Non, M. F., ce n'est pas en vain que l'Église l'appelle notre Espérance, et qu'elle fonde sur son intercession la plupart des demandes qu'elle fait à Jésus-Christ ; ce n'est pas en vain qu'elle exhorte tous ses enfants, justes et pécheurs, à avoir recours à Marie, et qu'elle leur promet sa protection.

Elle suppose que Marie emploiera son crédit pour les justes : ils sont ses imitateurs et ses disciples; c'est sur le modèle de ses vertus qu'ils forment les leurs; c'est d'elle qu'ils apprennent à aimer Dieu et à le servir ; c'est sur ses exemples qu'ils règlent leur conduite et leurs sentiments ; ils sont la portion la plus précieuse du troupeau de Jésus-Christ ; ils sont destinés à régner un jour avec lui et avec elle dans la gloire; ils sont les enfants chéris du Père céleste : pourrait-elle ne pas les regarder comme les siens , ne pas honorer de son amour ceux que Dieu même appelle ses amis ?

Mais pour les pécheurs, oserons-nous leur pro-

mettre la protection de Marie, et les assurer qu'elle s'intéresse encore pour eux? Pourquoi non, M. F.? et craindrions-nous de leur inspirer une confiance salutaire, pourvu qu'ils ne la poussent pas à l'excès? Craindrons-nous d'attribuer à Marie des sentiments dont Dieu même se fait gloire? Les pécheurs sont les ennemis de Dieu, les objets de sa colère, la victime destinée à ses vengeances. Mais, tout ennemis de Dieu qu'ils sont, ce sont encore les objets de son amour ; ce sont des enfants rebelles, mais ce sont toujours ses enfants, et il n'a pas moins pour eux des entrailles de père. C'est pour eux, et pour eux principalement, que Jésus-Christ est descendu sur la terre; c'est pour eux qu'il a travaillé, pour eux qu'il s'est livré, pour eux qu'il a versé son sang et qu'il est mort. Ce sont eux qu'il ne cesse encore de poursuivre, de rechercher, d'attirer à lui. C'est pour eux que tout le Ciel s'intéresse, c'est pour eux que le Ciel retentit d'actions de grâces et de louanges lorsqu'ils se convertissent ; et après toutes ces assurances de la charité et de la miséricorde de Dieu envers eux, nous douterions encore s'ils sont l'objet de la tendresse de Marie? Jésus-Christ se représente luimême sous l'image d'un pasteur qui laisse dans le désert un troupeau nombreux pour courir après une seule brebis qui s'est égarée, qui semble réserver tous ses soins, toute sa tendresse pour elle ; il se représente comme un bon père qui comble d'amitié un fils désobéissant, mais qui revient à lui ; qui le

traite de manière à donner même de la jalousie à celui de qui il n'a jamais eu lieu de se plaindre. Et on nous reprendra lorsque nous représenterons Marie comme une mère tendre, qui semble oublier pour quelques moments un grand nombre d'enfants sains et vigoureux pour donner tous ses soins à un qui est malade, qui le couche sur son sein, qui ne le quitte point, qui semble avoir réuni sur lui toute sa tendresse ! C'est vous, pécheurs, qui êtes la brebis égarée, qui êtes le fils désobéissant, qui êtes l'enfant malade ; pourquoi n'espéreriez-vous pas en la mère de miséricorde, pourquoi ne la regarderiez-vous pas comme votre unique ressource?

Mais c'est par leur faute s'ils sont malades, c'est par leur malice qu'ils ont donné la mort à leur àme ! Eh ! M. F., une mère regarde-t-elle si c'est par accident que son fils est tombé, ou si c'est lui-même qui s'est blessé? si ses douleurs viennent d'une cause étrangère, ou s'il ne les doit qu'à son indocilité et à sa désobéissance? Elle ne voit que sa douleur, elle ne considère que sa perte; il souffre, c'est assez; elle garde la réprimande et les châtiments pour un autre temps, elle ne pense qu'à le guérir et à le sauver.

Mais les pécheurs abuseront de la protection de Marie. Peut-être en abuseront-ils en effet; mais ils abusent tous les jours de la bonté de Dieu, de sa patience à les attendre ; mais ils abusent des grâces qu'il leur accorde, des promesses qu'il leur fait : Dieu cesse-t-il pour cela d'avoir de la bonté pour

eux, de les attendre à pénitence, de leur faire des grâces, de leur promettre le pardon ? Où en serionsnous nous-mêmes si Dieu nous avait punis toutes les fois que nous avons abusé de sa miséricorde ?

Ils en abuseront. Malheur à eux s'ils en abusent ! ils trouveront leur perte où ils auraient dû trouver leur salut. S'il était quelque crime impardonnable, ce serait celui-là, d'abuser de la bonté de Dieu pour commettre le crime, d'abuser de la protection de la Mère de Dieu pour y persévérer! Il n'y a qu'un cœur obstiné dans le mal, un cœur digne de l'horreur de Dieu et des hommes qui puisse penser de la sorte et qui veuille être méchant parce que Dieu est bon. A Dieu ne plaise cependant que nous autorisions nous-mêmes cet abus, en vous donnant une fausse idée de la protection de Marie !

Ils en abuseront. Mais n'est-ce pas nous-mêmes qui abusons ici des termes, et qui nous faisons une fausse idée des sentiments du pécheur? Nous prétendons que la confiance en la bonté de Dieu est un motif capable de retenir le pécheur dans son crime : et moi je soutiens qu'il n'en est point de plus propre à l'en faire sortir. On veut que cet excès de patience dans le Seigneur nuise à sa gloire : et moi je prétends que rien n'y contribue davantage. Une courte réflexion va vous en convaincre. 11 est vrai que parmi les hommes l'impunité multiplierait les crimes, et que la crainte est presque le seul moyen de contenir les hommes dans le devoir; et voilà ce qui rend

parmi eux les châtiments nécessaires. Mais il n'en est pas ainsi à l'égard de Dieu, M. F. Ce n'est pas la crainte de Dieu, mais son amour qui est le motif le plus efficace pour retirer une âme du crime ou pour l'en préserver ; et rien n'est plus propre à nous l'inspirer, cet amour, que la considération des miséricordes du Seigneur. C'est l'espérance du pardon qui commence la conversion du pécheur, c'est le pardon même qui l'achève. La justice humaine en pardonnant les crimes ne pourrait faire que des scélérats : Dieu en les pardonnant fait des saints ; et voilà pourquoi Dieu dans les Écritures exalte sa miséricorde sur toutes les autres perfections; voilà pourquoi les prédicateurs de l'Evangile insistent ordinairement plutôt sur la bonté de Dieu que sur sa justice, sur ses bienfaits que sur ses vengeances, et ne s'attachent à inspirer la crainte aux pécheurs, que lorsqu'ils ne sont pas encore disposés à s'ouvrir à l'amour et à la confiance.

A Dieu ne plaise cependant que nous autorisions nous-mêmes l'abus de la confiance en Marie, en vous donnant une fausse idée de sa protection ! Lorsque nous disons qu'elle est le refuge des pécheurs, qu'entendons-nous par là ? que pourvu qu'ils soient fidèles à l'honorer, ils ne peuvent jamais périr, quelle que soit d'ailleurs leur conduite? qu'ils peuvent s'endormir tranquillement dans le crime et attendre de sa protection une grâce qui les convertira sans effort de leur part? que Marie est disposée à leur obtenir

POUR LA FÊTE DE l'àSSOMPTION. 29

grâce, quoiqu'ils demeurent toujours dans le péché ? Quel langage, M. F.? n'en seriez-vous pas indignés? A Dieu ne plaise, encore une fois, que nous fassions Marie la complice de nos iniquités, sous prétexte d'exalter son pouvoir et sa bonté envers les pécheurs ! Mais nous disons que les pécheurs, quelque criminels qu'ils soient, peuvent toujours réclamer son assistance; que, pourvu qu'ils soient sincèrement résolus de se convertir, elle les aidera; que s'ils sont trop faibles pour rompre leurs habitudes vicieuses, pour résister à leurs penchants déréglés, elle leur obtiendra des grâces pour les soutenir, pour achever en eux l'ouvrage de leur conversion ; que, s'ils ne sont pas encore pénitents, elle leur obtiendra des grâces pour le devenir. Yoilà ce que l'on vous a répété, M. F., toutes les fois qu'on vous a parlé de la dévotion à Marie et de la manière dont vous devez la prier. Yoilà ce que l'on vous répète encore. Pourriezvous craindre encore de vous tromper sur un article si évident? À qui pourrez-vous vous en prendre si vous donnez jamais là-dessus dans l'illusion, ou dans la défiance? Nous vous exhorterons toujours à avoir une tendre dévotion envers Marie, mais nous ajouterons toujours que le moyen le plus efficace de l'honorer c'est d'imiter ses vertus ; que sans cette imitation toutes les autres pratiques de piété ne peuvent avoir que très-peu d'utilité et de fruit. Nous vous présenterons toujours le haut degré de gloire dont elle jouit dans le ciel , comme l'objet de votre vénération et de

votre culte ; niais nous ne manquerons pas de vous le proposer aussi comme l'objet de votre travail et de vos efforts. C'est par l'humilité et les souffrances qu'elle y est parvenue; c'est ainsi, par conséquent, que vous devez y parvenir vous-mêmes. Nous vous rappellerons souvent l'étendue de son pouvoir et la bonté de son cœur pour vous exciter à la confiance , mais nous n'oublierons pas de vous avertir que le moyen le plus efficace de mériter ses faveurs, c'est une vie sainte comme la sienne.

C'est à vous , Vierge sainte, que nous nous adressons pour obtenir toutes ces grâces. Nous vous saluons avec l'Église dans ce haut rang de gloire où Dieu vous a élevée, et nous vous honorons comme la Reine des Anges et des hommes. Nous venons apporter à vos pieds nos respects sincères , nos hommages les plus tendres. Nous venons nous mettre sous votre puissante protection , et implorer votre assistance contre les dangers de cette vie et les ennemis de notre salut. Veillez du haut des cieux sur ce royaume que la piété de nos rois a mis sous votre protection; maintenez-y la pureté de la foi, faitesy revivre l'innocence des mœurs. Obtenez-nous de votre Fils des grâces puissantes qui nous fassent imiter vos vertus et parvenir à votre gloire. Ainsi soit-il !

MÊME SUJET

Eris corona gloriœ in manu Domini, et diadema regni in manu Dei tui... quia complacuit Domino in te.

« Vous serez couronnée de gloire par la main du » Seigneur votre Dieu , et vous recevrez de lui le » diadème de la royauté, parce qu'il a mis en vous » ses complaisances. » Isaïe, lxii, 3, 4.

Il semble, M. F., que le Prophète, en décrivant la gloire et la félicité dont Dieu voulait combler son peuple, après l'avoir affligé par de longs châtiments, ait eu en vue de nous peindre celle dont le Seigneur devait un jour couronner la plus sainte des créatures, après avoir éprouvé longtemps sa vertu sur la terre. Telle a été dans tous les temps la conduite de la Providence divine envers ses élus : par les humiliations et les opprobres elle les rend dignes d'une gloire immortelle; parles travaux et les souffrances elle leur fait mériter un bonheur immense, et qui ne doit jamais finir. Jésus-Christ, le chef et le modèle des prédestinés, n'a pas été exempt de

cetle loi rigoureuse; il a fallu qu'il souffrît pour entrer dans sa gloire, il nous le fait remarquer luimême : parce qu'il s'est humilié et rendu obéissant jusqu'à la mort, Dieu a élevé son humanité sainte au plus haut des cieux, et a fait prosterner devant lui toutes les puissances du ciel et de la terre. Marie, la plus riche en grâces et en mérites de toutes les créatures, a subi la même destinée : la gloire dont elle prend possession au jour de son Assomption est le prix de ses humiliations et de ses souffrances. Tous les saints qui ont vécu jusqu'à nous ou qui vivront dans la suite des siècles ont été appelés à marcher dans la même voie, pour parvenir au même bonheur; et c'est l'instruction la plus utile que nous puissions tirer de l'auguste solennité qui nous rassemble.

Quoique Jésus-Christ nous ait souvent répété cette leçon dans son Évangile, ce n'était pas encore assez pour corriger l'attachement excessif que nous avons aux biens et aux honneurs de ce monde. Nous nous persuadons qu'il peut y avoir des exceptions à la loi commune; que, par un privilège extraordinaire, Dieu daigne quelquefois couronner les justes sans leur avoir fait éprouver les amertumes de cette vie. Si telle pouvait être la prédestination des saints, qui est- ce qui avait plus de droit d'y prétendre que Marie? Marie, en faveur de laquelle Dieu avait, pour ainsi dire, épuisé le trésor de ses grâces, qu'il avait élevée à l'éminente dignité de Mère de Dieu,

dont il avait conservé la pureté par une suite de prodiges, devait- elle entrer dans le ciel par la même voie que les pécheurs, être marquée du même caractère, du sceau de la croix et des humiliations de Jésus-Christ? Oui, M. F.; et c'est la vérité que nous allons tâcher de développer dans les deux parties de ce discours. Marie, au jour de son Assomption, est placée au plus haut degré de gloire et de bonheur dans le ciel, parce que sa vie a été sur Ja terre une suite continuelle d'humiliations et de souffrances : Eris corona gloriœ in manu Domini, et diadema regni in manu Dei lai... quia complacuit Domino in te. Ainsi nous voyons dans l'Assomption de Marie l'humilité couronnée, sujet du 1er point; la patience récompensée, 2e point. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de cette Vierge glorieuse. Ave, Maria.

f' point.

A ne consulter que les lumières de la sagesse humaine, il semble d'abord que le grand ouvrage de la rédemption des hommes devait être exécuté avec toute la pompe, tout l'éclat le plus capables de fixer les regards de l'uni vers. Selon ces idées, le privilège de donner la naissance au Fils de Dieu devait être, même aux yeux des hommes, le comble de la gloire; la mère qu'il daignait se choisir devait être nonseulement la plus heureuse, mais la plus honorée de toutes les femmes.

La sagesse divine, M. F., avait formé un plan tout différent : elle se proposait, non d'autoriser la passion déréglée que les hommes ont pour la gloire, mais de la condamner et de la corriger. Le Sauveur qui leur était destiné devait leur prêcher l'humilité et leur en fournir le modèle; il devait être, selon l'expression d'un Prophète, un homme faible, un homme de douleurs, et le dernier des hommes (1); conséquemment la maternité divine ne devait répandre aucun éclat extérieur sur Marie. En effet, cette dignité, sublime aux yeux de la foi, a été éclipsée aux yeux du monde par les anéantissements du Verbe incarné : Dieu avait préparé depuis longtemps le voile impénétrable dont il voulait cacher les prodiges qu'il a opérés dans Marie, pour ne les révéler que dans la suite des temps. Par cette conduite divine, Marie, pendant sa vie, n'a eu aucune part aux honneurs de la terre; que dis-je? elle a été réduite à l'excès de l'humiliation : Dieu s'est réservé de l'en dédommager au jour de son entrée dans le ciel. Le rang auquel il l'élève, l'éclat qu'il donne à ses vertus, le pouvoir qu'il lui accorde sont la juste récompense des sacrifices de son humilité : Eris corona gloriœ in manu Domini. Apprenons par ce détail de quel prix est devant Dieu l'humilité dont Marie a été, après Jésus-Christ, le plus parfait modèle.

(1) Isaïe, un, 3.

I. Le sang dont Marie était née, et dont le Fils de Dieu a voulu descendre, était le plus noble et le plus auguste de l'univers. Elle comptait pour ses aïeux tous les rois qui pendant plusieurs siècles avaient occupé le trône de Juda; elle remontait, par la suite des Patriarches, jusqu'au premier homme formé des mains de Dieu : et Dieu en avait conservé les monuments incontestables, pour justifier par la naissance de son Fils les promesses qu'il avait faites depuis le commencement du monde. Mais, par des vues supérieures à nos faibles lumières, il avait voulu que celte race choisie fût déchue de son ancienne splendeur et fût tombée dans l'obscurité, que le sceptre fût ôté de Juda avant la venue du Messie. Si Marie était née dans le temps que ses pères étaient sur le trône, elle eût été exclue, par son rang même, du privilège, que Dieu lui destinait, d'être la mère du Sauveur du monde. Avant de l'honorer de son choix, il veut que la noblesse de sa naissance soit obscurcie, que la grandeur de sa famille ait disparu, que la pauvreté où elle est réduite ait fait oublier au monde ce qu'elle avait été autrefois. Il veut que la mère de son Fils unique soit non-seulement la plus sainte, mais la plus humble et la plus ignorée des filles d'Israël.

Après le mystère ineffable qui s'est opéré en elle et dont elle a été avertie par un Ange, elle ne voit rien dans elle qui ait pu attirer les regards du Seigneur que son humilité même : « Le Seigneur,

» dit-elle, a jeté les yeux sur la bassesse de sa » servante : Respexit humililatem ancillœ suœ. » Épouse d'un simple artisan, confondue parmi ses parents, occupée aux travaux les plus vils, elle ne pense ni à ce qu'ont été ses aïeux, ni à ce qu'elle sera peut-être un jour. Elle adore les desseins de Dieu sans vouloir les pénétrer , elle obéit à ses ordres sans en examiner les raisons, elle compte sur sa providence sans être découragée par aucune épreuve.

Est-ce donc là l'état où devait être réduite la mère d'un Dieu ? Est-ce par cette espèce d'abandon que le Seigneur devait signaler ses miséricordes envers la plus sainte des créatures? Oui, M. F., c'est par là qu'il voulait la conduire au plus haut degré de la gloire ; c'est pour cela même qu'il lui donne dans le ciel un rang supérieur à tous les esprits bienheureux. Au lieu d'une couronne fragile dont il a privé Marie sur la terre, il fait briller sur sa tête la couronne immortelle dont l'éclat ne doit jamais s'affaiblir. Au lieu des titres fastueux et vains dont les princes de la terre s'efforcent de rehausser leur petitesse, Marie portera jusqu'à la fin des temps l'auguste qualité de Reine des Anges et des hommes. Elle n'a point eu ici-bas la stérile satisfaction de commander à des peuples; mais elle verra pendant tous les siècles toutes les nations de la terre se prosterner devant son trône, les rois les plus puissants déposer à ses pieds leur sceptre et leur couronne,

préférer aux titres qu'ils tiennent de leur naissance l'humble qualité de serviteurs de Marie. Le Fils adorable dont elle a partagé les opprobres se fait gloire de l'associer à son empire éternel, de lui faire rendre, par tous les esprits bienheureux, les respects et les hommages dus à la dignité de Mère de Dieu : Eris corona gloriœ in manu Domini.

Ainsi Dieu récompense le mépris que Marie a fait des honneurs de ce monde, ainsi il condamne la passion excessive que nous avons pour eux. En vain nous faisons profession d'adorer un Dieu humilié, un Dieu anéanti : le germe funeste de l'ambition vit toujours dans notre cœur, le moindre objet suffit pour le développer et le mettre en mouvement. Si la Providence nous a placés dans un état obscur, nous faisons tous nos efforts pour en sortir, pour nous avancer, pour nous mettre au-dessus de nos égaux. Y sommes-nous parvenus? nous sommes jaloux de nos droits, de nos privilèges, des égards qui nous sont dus ; nous exigeons des respects , des attentions, de la complaisance, des services. Si pour nous punir Dieu nous humilie et nous fait déchoir, notre orgueil souffre, murmure, se plaint, accuse la Providence. Par une bizarrerie inconcevable, nous ne savons porter chrétiennement ni le fardeau des dignités, ni le poids de l'humiliation. Jamais contents de ce que nous sommes, nous voulons toujours parvenir où nous ne devons pas être, et où Dieu ne veut pas que nous soyons.

Marie a su oublier pour Dieu les titres et les honneurs auxquels elle aurait pu légitimement prétendre, et nous ne savons pas seulement renoncer à ceux auxquels nous n'avons aucun droit. Marie lui a sacrifié non-seulement toutes les faiblesses de la vanité humaine, mais encore l'estime et les respects que devaient lui attirer ses vertus et les prodiges de grâce que Dieu avait opérés en sa faveur; et nous, sans titres et sans mérites, cherchons souvent à nous parer de l'extérieur des vertus que nous n'avons pas.

IL On peut trouver, M. F., des âmes assez grandes pour mépriser le faste et le vain éclat des dignités mondaines, mais il est rare d'en voir d'assez généreuses pour renoncer à tout l'honneur que peut leur faire ce sacrifice. Les respects dus au rang sont un piège délicat pour l'amour-propre ; l'estime et la vénération dues à la vertu sont une tentation plus dangereuse encore : l'humilité de Marie a été également à l'épreuve de l'une et de l'autre.

Dieu lui avait annoncé par un Ange la rédemption du genre humain à laquelle elle devait avoir part, l'opération surnaturelle du Saint-Esprit dans son sein, la qualité de Fils de Dieu que son propre Fils devait porter, la conservation miraculeuse de sa virginité. Elisabeth, éclairée d'une lumière divine, l'en avait félicitée, l'avait nommée la plus heureuse des mères, avait prédit les bénédictions que son Fils venait répandre sur les hommes, l'avait saluée comme

la mère de son Dieu : Unde hoc mihi, ut veniat mater Domini mei ad me? Marie avait été témoin des acclamations des Anges à la naissance de Jésus, des respects que lui avaient rendus les pasteurs, de l'adoration des Mages ; elle avait entendu dans le temple les prophéties d'Anne et de Siméon sur les hautes destinées de l'enfant qu'elle présentait au Seigneur. Tant de prodiges devaient assez lui faire comprendre toute la dignité du rang auquel Dieu l'avait élevée.

Mais ces rayons de gloire étaient toujours tempérés, si je puis m'exprimer ainsi, par un mélange de ténèbres et d'obscurité. La virginité de Marie et sa maternité divine avaient été le sujet d'un soupçon douloureux pour elle de la part de son époux. La plupart des mystères dont nous venons de parler étaient connus d'un petit nombre de personnes. Marie, ellemême, selon la remarque de l'Évangile, les ensevelissait dans un profond silence et les cachait dans son cœur. A peine furent-ils accomplis, qu'un ordre du Ciel l'oblige de s'enfuir en Egypte, non-seulement pour dérober son Fils aux fureurs d'un roi soupçonneux et jaloux, mais pour se soustraire elle-même aux honneurs qu'auraient pu lui attirer dans sa patrie les merveilles que Dieu y avaient opérées.

Si, lorsque le danger est passé, Dieu veut qu'elle retourne en Judée, c'est à Joseph et non point à Marie que ces ordres sont adressés. En obéissant à Dieu, elle semble n'être soumise qu'à son époux. Elle ne reparaît parmi ses proches que comme la

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compagne d'un fugitif et toujours tremblante sur les jours de son Fils. Ce Fils bien -aimé, ce présent du Ciel, demeure confondu dans la foule des enfants de Nazareth ; on ne voit dans Marie que l'épouse de Joseph, et dans Jésus qu'un enfant ordinaire.

Supporter patiemment l'oubli des hommes, lorsqu'on n'a aucun moyen d'exciter leur attention, c'est déjà pour nous un effort difficile ; mais s'en contenter par choix, lorsque Dieu même semblerait approuver que l'on publiât ses œuvres et ses bienfaits, en avait-on vu des exemples, avant celui de Marie? Ne point faire trophée d'une vertu chancelante et souvent ternie par de grands défauts, telle qu'est ordinairement la nôtre, c'est déjà un sacrifice auquel nous avons de la peine à nous résoudre ; mais cacher des vertus sublimes, que le Ciel a consacrées par des prodiges; souffrir que. ces vertus soient soupçonnées et méconnues, sans se croire autorisée à proférer seulement une parole pour découvrir la vérité! aurions-nous cru, M. F., que l'humilité pût aller jusque là, si Marie ne l'avait prouvé par sa conduite?

Enfin, le jour arrive où Dieu, aussi magnifique dans ses récompenses qu'il est impénétrable dans ses desseins, se plaît à lever le voile qui avait dérobé aux yeux du monde les vertus et les privilèges de Marie, et les fait briller à la face du ciel et de la terre. Pour attester d'une manière authentique sa virginité et la pureté inviolable de son àme, il préserve son corps de la corruption, il le ressuscite comme il a ressus-

cité celui de son Fils ; la mort, qui est une peine prononcée contre les pécheurs, n'est pour elle qu'un doux sommeil. Transportée au ciel par les esprits bienheureux, elle va prendre possession du trône destiné à la Mère de Dieu , se placer à côté de Jésus-Christ au milieu des acclamations de la cour céleste. Ce titre de Mère de Dieu, source des grandeurs et des prérogatives de Marie, n'est plus un mystère, Dieu le révèle dans l'Évangile ; bientôt l'Église assemblée le reconnaît comme une doctrine enseignée par les Apôtres, comme un article de notre foi. Les mystères de notre rédemption auxquels elle a eu tant de part, les grâces particulières dont Dieu l'a comblée, sont attestés par autant de fêtes, sont l'objet des louanges et des félicitations que l'Église lui adresse. Ses vertus, auxquelles les hommes ont si peu fait attention pendant sa vie, sa pureté, son humilité, sa soumission, sa patience, sont proposées aux fidèles comme le plus parfait modèle qu'ils puissent imiter après Jésus-Christ.

Par les honneurs, les respects, les hommages que nous rendons à Marie, loin de déroger au culte suprême qui est dû à Dieu seul, et à Jésus-Christ comme Dieu, nous ne croyons pouvoir mieux honorer le Fils que par une vénération profonde pour sa sainte Mère. Nous ne cesserons donc de nous écrier avec les peuples de la Judée : Heureux, Seigneur, le chaste sein où vous avez pris naissance, heureuse la mère qui vous a nourri et allaité : Beatus venter

qui le portavit et ubera quœ suxisti. Heureuse, Marie, d'avoir su allier l'humilité la plus profonde avec les grâces et les vertus les plus éminentes, d'être entrée dans la gloire de votre Fils par les humiliations que vous avez partagées avec lui ! Eris corona gloriœ in manu Domini.

Mais cette louange, M. F. , si justement due à Marie, ne tourne-t-elle pas à notre confusion? Que penser de notre délicatesse sur ce que nous appelons notre réputation, notre honneur; de la sensibilité que nous faisons paraître lorsqu'on nous attaque par des soupçons, par des médisances, par des calomnies ; de nos inquiétudes continuelles sur l'opinion des hommes; des plaintes qui nous échappent , lorsque nous croyons qu'ils ne rendent pas justice à l'innocence de notre conduite, à la pureté de nos vues, à la droiture de nos intentions? Est-ce pour eux, est-ce pour Dieu que nous voulons être vertueux? La vertu honorée sur la terre a perdu la meilleure partie de son mérite; et c'est le plus grand danger auquel elle puisse être exposée : la vertu oubliée et méconnue des hommes est seule digne de Dieu qui la connaît et qui aura soin de la couronner. Lorsque le monde nous accuse, nous prétendons qu'il est de notre devoir de nous justifier, que la gloire de Dieu y est intéressée, que l'édification publique en dépend. Faux prétexte, M. F.; Dieu n'est jamais mieux glorifié que quand on le sert pour lui seul, en s'oubliant, en s'abandonnant, en se sacrifiant soi-même ; le monde ne

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peut être mieux édifié que par la patience, l'humilité, le silence des serviteurs de Dieu. 11 s'est réservé le soin de faire connaître leur innocence, quand il le jugera nécessaire : il l'a prouvé par mille exemples, et celui de Marie doit nous suffire.

III. Mais sans doute Marie a pu se consoler de Findifférence et des jugements des hommes par la gloire dont son Fils était couvert et dont l'éclat devait rejaillir sur elle. La doctrine et les miracles de Jésus avaient étonné toute la Judée ; ceux qui le reconnaissaient pour le Sauveur du monde ne pouvaient manquer d'avoir une vénération infinie pour celle qui lui avait donné le jour : elle partageait donc en quelque manière l'honneur de ses succès.

Point du tout, M. F., et c'est ici le dernier trait de son humilité, le plus inconcevable, mais le plus héroïque. Dans toute l'histoire évangélique rarement il est fait mention de Marie, et jamais elle n'y paraît avec aucune distinction capable de flatter l'amourpropre. Il semble que Jésus-Christ se soit appliqué à écarter tout ce qui aurait pu exciter ce sentiment dans sa sainte Mère. Lorsque Marie le retrouve dans le temple et lui témoigne l'inquiétude qu'elle a ressentie de son absence, il semble désapprouver son empressement môme. Si aux noces de Cana elle lui représente l'embarras des deux époux, comme pour l'engager à y pourvoir par un miracle, Jésus lui répond d'une manière qui parait peu propre à exciter sa confiance. Lorsqu'elle se présente pour lui parler

avec quelques-uns de ses parents, Jésus semble oublier les liaisons du sang, pour ne s'occuper que du succès de son ministère. Prêt à expirer sur le Calvaire, il ne lui adresse d'autres paroles de consolation, que de la recommander à son disciple. Après la résurrection du Sauveur, Marie est réunie aux Apôtres et aux disciples de son Fils, mais sans aucune marque de distinction ni de prééminence. Pourquoi une conduite si extraordinaire de la part de Jésus- Christ, le plus tendre, le plus soumis, le plus respectueux de tous les fils? C'est sans doute un mystère, et peut-être un scandale pour les faibles.

Pourquoi? M. F.; pour retenir Marie dans cet état d'humiliation et d'anéantissement qui avait commencé avec sa vie et qui ne devait finir qu'à sa mort; pour donner aux âmes les plus saintes et les plus ferventes une instruction dont elles ont souvent besoin; pour leur apprendre que l'amour de Dieu et le zèle pour sa gloire ne sont pas assez purs, s'ils ne sont accompagnés d'une humilité profonde, d'un désintéressement parfait, d'une abnégation entière de soimême. A Dieu ne plaise, M. F., que je cherche à trouver des défauts dans la piété et à les faire remarquer; le monde n'est déjà que trop sujet à cet excès de malignité. C'est un des moyens dont Dieu se sert pour éprouver ses serviteurs, au lieu des autres dont il a usé envers Marie.

Ames pieuses, souvent vous en gémissez ; mais jetez les yeux sur la Vierge sainte qui vous est proposée

pour modèle. S'il vous paraît trop sublime, envisagez du moins la gloire dont Dieu la couronne. Marie, sur la terre, n'a paru participer en rien au pouvoir de son Fils; mais au jour de son Assomption, ce Fils adorable la rend dépositaire de ses grâces, et l'Église, toujours conduite par l'esprit de Jésus-Christ, s'est appliquée dans tous les temps à inspirer aux fidèles une confiance entière au pouvoir de la Mère de Dieu. Pendant sa vie elle n'a semblé entrer pour rien dans les fonctions du Rédempteur des hommes, et dans le ciel elle porte le titre glorieux de Protectrice et d'Avocate auprès de Jésus-Christ. Dans le cours de ses travaux, nous ne voyons pas que le divin Sauveur ait souvent accordé des grâces aux prières de sa Mère; mais depuis qu'il l'a placée auprès de son trône, il a remis, pour ainsi dire, tous les bienfaits entre ses mains, et tous les saints ont reconnu en être redevables à l'intercession de Marie. Par humilité ici-bas, elle a fait rarement usage de la déférence que Jésus- Christ devait avoir pour elle ; mais lorsqu'elle est entrée dans la gloire, ce tendre Fils, par reconnaissance, lui a dit comme Salomon à la reine sa mère : Demandez, et ne craignez point d'être refusée : Pete, mater mea. Sur le point de mourir, Jésus-Christ a donné Marie pour mère à tous les fidèles dans la personne de son disciple bien-aimé; et en exécution de ce testament divin, Marie revêtue de l'immortalité est devenue la Mère de miséricorde, le Refuge des pécheurs, la Consolatrice des affligés, le

Secours et le soutien des adorateurs de son Fils. Tels sont les titres augustes que l'Église nous apprend à lui donner.

Il était juste, M. F., que l'humilité de Marie, la plus profonde qui ait jamais paru sur la terre, fût couronnée par une gloire la plus éclatante que Dieu ait jamais accordée dans le ciel : Eris corona gloriœ in manu Domini. 11 ne l'était pas moins que les souffrances de Marie, plus rigoureuses que celles de tous les saints, fussent récompensées par un bonheur plus parfait : Et diadema regni in manu Dei lui. C'est le sujet du deuxième point.

IIe POINT.

Si Marie n'avait pas été éclairée des lumières de l'Esprit saint, elle aurait présumé sans doute que la maternité divine devait être pour elle le gage d'un bonheur constant. L'Ange qui lui révèle ce mystère lui apprend qu'elle a trouvé grâce devant Dieu : Invenisti gratiam apud Deum. Ce privilège unique sous le ciel pouvait-il lui promettre autre chose qu'une suite continuelle de bienfaits de la part du Seigneur et l'avenir le plus heureux? Avoir trouvé grâce devant Dieu, est-ce un titre pour être traité plus rigoureusement par sa providence, pour n'éprouver que des croix et des afflictions continuelles? Quoi que nous en puissions penser, M. F., telles sont les voies de Dieu, telle est sa conduite envers

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ses saints. Pour les rendre dignes du bonheur qu'il leur prépare, il commence par les purifier sur la terre : avant que d'être glorifiés avec Jésus-Christ, ils sont appelés à souffrir avec lui : Si compatimur ut et conglorificemur. Selon cette règle, qui ne souffre point d'exception, Marie prédestinée à une félicité supérieure à celle de tous les saints devait être aussi plus exercée qu'aucun d'eux dans les souffrances. En qualité de Mère de Dieu, et d'un Dieu victime de nos péchés, elle devait être la mère de douleur ; et Dieu ne le lui avait point laissé ignorer. Siméon lui avait prédit que son âme serait percée d'un glaive douloureux : Tuam ipsius animant pertransibit gladius; jamais prédiction mieux accomplie. Ce glaive, toujours levé sur Jésus-Christ victime de notre rédemption, n'a pas cessé un moment de pénétrer sa sainte Mère : elle en a ressenti les coups avec d'autant plus de violence que toutes ses afflictions avaient Jésus-Christ même pour objet.

Cœur maternel de Marie, dont les hommes ne concevront jamais toute la sensibilité, dans quelles amertumes n'avez-vous pas été plongé par les souffrances d'un Fils l'unique objet de votre tendresse ! Dieu en le frappant immolait deux victimes. Sacrifice d'autant plus héroïque qu'il a été plus long; il a commencé à la naissance du Sauveur, pour ne finir que quand il est entré dans sa gloire : ou plutôt il n'a cessé qu'au moment où Marie s'y est vue réunie avec lui. La pauvreté et les dangers de son en-

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fance, les contradictions et les travaux de sa vie, les ignominies et les souffrances de sa mort; telles sont les plaies profondes que le glaive de la justice divine a faites au cœur de Marie, et tels sont ses droits à un bonheur supérieur à celui de tous les saints : Diadema regni in manu Dei tui, quia complacuit Domino in te. En vain, M. F., nous y prétendrions autrement nous-mêmes.

I. A Dieu ne plaise que nous regardions comme une des afflictions de la sainte Mère de Dieu, la pauvreté où elle était réduite, si elle ne l'eût envisagée que par rapport à elle-même. Jésus-Christ son Fils a commencé son Évangile par déclarer les pauvres heureux : Beau pauperes; il a enseigné aux riches à trembler sur leur état : Va? vobis divilibus ; Marie sans doute avait compris depuis longtemps cette divine leçon. Par une juste dispensation de la Providence, il n'est pas rare de trouver des pauvres vertueux plus contents de leur sort, plus tranquilles, plus heureux que les riches comblés des dons de la fortune. Et quel est l'homme sur la terre qui puisse attester qu'en accumulant des richesses il a augmenté son bonheur ?

Mais enfin la pauvreté de Marie retombait sur le Fils de Dieu, il en ressentait toutes les incommodités, il en éprouvait toutes les rigueurs ; voilà pour une mère tendre une réflexion accablante. Enfanter le Fils de Dieu dans une étable ! ce souvenir, M. F., nous attriste encore. Quelques jours après, elle voit cou-

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1er le sang de cet enfant chéri sous le couteau de la circoncision; quel pressentiment pour la suite! Il lui est ordonné de l'offrir à Dieu dans le temple comme une victime dévouée à la justice divine poyr expier les péchés des hommes. Bientôt, pour éviter le péril dont ses jours sont menacés, il faut l'emporter dans une terre étrangère, et quel secours une mère pauvre pourra-t-elle donner à son enfance? A peine le danger est passé, qu'il se renouvelle sous le successeur d'Hérode : la famille sainte n'oserait paraître dans les environs de la capitale, de peur que Jésus ne soit connu ; elle est forcée de se retirer aux extrémités de la Judée. Jésus, l'objet de tant de soins empressés, disparait à l'âge de douze ans ; Marie ne le retrouve dans le temple qu'après trois jours d'inquiétudes. Dès qu'il commence à prêcher, il est méprisé à cause de la pauvreté de sa mère ; les Juifs, scandalisés de sa doctrine et de ses œuvres, se demandent avec dédain : N'est-ce donc pas là le fils de Marie ? Nonne lue est filins Mariœ ?

Pauvres qui gémissez sur la rigueur de votre sort, qui souffrez autant des calamités que vous craignez dans l'avenir que de celles que vous éprouvez déjà, qui êtes encore plus touchés de la destinée future de vos enfants que de la votre ; chrétiens de tous états, qui déplorez sans cesse les maux que vous donnent l'éducation des enfants, la difficulté de les pourvoir, l'incertitude de leur sort, les alarmes toujours renaissantes de la tendresse que vous avez

pour eux, faites-vous réflexion que la Mère de Dieu a passé par toutes ces épreuves, et par de plus rigoureuses encore? que jamais il ne lui est échappé un soupir d'impatience, ni un mot de murmure? Pensez-vous du moins que, par sa soumission et son courage dans cette charge pénible, elle a mérité le bonheur immense dont elle jouit aujourd'hui ? que c'est son Fils même, autrefois l'objet de toutes ses inquiétudes, qui est à présent le sujet de sa consolation et qui met le comble à sa félicité? Diadema regni in manu Dei lui. Elle a gardé fidèlement ce dépôt précieux, elle lui a consacré tous ses soins, elle en a fait à Dieu le sacrifice ; et Dieu le lui a rendu pour faire éternellement son bonheur. Ainsi Dieu veut vous rendre un jour les vôtres, si vous les lui conservez avec autant de fidélité. Ces âmes sur lesquelles vous devez veiller sans cesse, que vous devez instruire et former pour lui par vos leçons et par vos exemples, sont destinées à faire un jour devant Dieu votre gloire et votre couronne. C'est de la sainte Mère de Dieu que vous apprendrez à en faire des saints : elle doit être votre modèle, elle doit être le leur, et c'est à vous de le leur proposer : s'ils sont les enfants de Marie, ils seront les enfants de Dieu. II. Mais, M. F., les événements de l'enfance du Sauveur n'ont été que le commencement des afflictions de sa sainte Mère et les plus légères de ses souffrances ; Dieu lui en réservait de plus rigoureuses. Déjà ce divin Maître annonçait aux peu-

pies de la Judée l'avènement du royaume de Dieu, il multipliait les prodiges, il prodiguait les grâces, tous ses pas étaient marqués par des bienfaits, et partout il trouvait des ingrats et des incrédules. A mesure qu'il répandait une plus vive lumière, l'aveuglement et la haine des Juifs augmentaient, la jalousie des chefs devenait plus inquiète et plus implacable ; il était aisé de prévoir que le divin Sauveur ne tarderait pas d'en être la victime. Marie partageait avec son Fils les désirs de l'avancement de l'Évangile, les regrets sur l'endurcissement des Juifs, l'horreur du crime que ces malheureux se préparaient à commettre ; elle en pressentait le moment, et chaque instant devait redoubler ses alarmes.

Peuples ingrats, vous n'avez pas connu votre bonheur : si vous aviez été plus dociles, la Mère de Dieu eût été votre mère , elle en avait pour vous les sentiments; en devenant les disciples de son Fils , vous eussiez comblé ses désirs, elle eût voulu acheter votre salut au prix de son sang, de même que son Fils était prêt à répandre le sien. Mais Dieu ne voulait donner à Marie aucune des consolations que la vertu peut goûter sur la terre. Il lui destinait dans la suite des siècles une famille plus nombreuse et plus fidèle : il voulait que tous les enfants de l'Eglise fussent les enfants de Marie ; et Marie ne devait jouir de cette satisfaction que dans le ciel : Dia* dema regni in manu Dei tui.

C'est nous, M. F., qui par l'adoption divine sommes devenus cette famille sainte , les enfants de Dieu, l'héritage de Jésus-Christ : c'est à nous de dédommager par nos vertus, par la pureté de nos mœurs, la sainte Mère de Dieu, des afflictions que lui a causées son zèle pour la gloire de Dieu et pour le salut de son peuple. Elle a vu ce peuple malheureux courir à sa perte éternelle, consommer sa réprobation : le contentement le plus délicieux que nous puissions lui procurer dans le ciel, c'est de nous rendre dignes de notre adoption et du choix que Dieu a fait de nous pour accomplir ses promesses. C'est la seule manière dont le bonheur des Saints, infini et inaltérable en lui-même, puisse augmenter. Le cœur de Marie, plus ardent de l'amour de Dieu que tous les Saints, ne peut désirer autre chose que l'accroissement de son royaume, les progrès de la vertu parmi ses enfants, la gloire de Jésus-Christ, son Fils, leur Rédempteur et leur Sauveur : c'est l'objet de tous les vœux qu'elle lui adresse ; et il dépend de nous de correspondre aux grâces qu'elle ne cesse d'implorer pour nous.

III. Personne, M. F., n'est plus porté à répandre des bienfaits, à secourir et à consoler les malheureux, que ceux qui ont beaucoup souffert euxmêmes. Selon la pensée de saint Paul, « Jésus- » Christ a du éprouver toutes nos misères, afin » d'être plus enclin à nous faire miséricorde : De- » huit per omnia fratribm similavi, ut misericors

» fier et. » Par cette raison, personne ne mérite mieux que Marie d'être appelé Mère de miséricorde, parce qu'elle a éprouvé, comme Jésus-Christ, toute espèce de souffrances. Le calice préparé pour son Fils était aussi destiné pour elle : elle en a goûté toute l'amertume, et, selon l'expression du prophète, elle en a bu jusqu'à la lie. Après trois ans de zèle, de travaux, de patience, Jésus permet enfin que son heure arrive, et que la puissance des ténèbres prévale contre lui : il est trahi par un disciple, abandonné par les autres, accusé par ses ennemis, condamné par les juges, livré à la discrétion des soldats, souffleté, flagellé, couronné d'épines, chargé de sa croix, conduit au lieu du supplice, attaché et percé de clous, élevé sur ce cruel poteau, exposé pendant trois heures à la vue de tout Jérusalem, abreuvé de fiel et de vinaigre, prêt à rendre le dernier soupir. Ce spectacle terrible n'aurait-il pas dû être épargné à la plus tendre des mères? Le Ciel veut qu'elle en dévore toute l'amertume, qu'elle , en voie toutes les circonstances, qu'elle ressente toutes les plaies, qu'elle partage toutes les ignominies de son Fils. « Elle se tient, dit l'Évangile, au » pied de la croix : Stabat juxla cracem Jesn ma- » ter ejus. » Autant de regards que Jésus mourant jette sur Marie, autant de traits qui percent son cœur maternel; pas une goutte du sang qu'elle voit couler qu'elle ne voulût racheter par l'effusion de tout le sien : c'est le sang de Marie qui coule des veines de

Jésus. Jésus est attaché à la croix par amour pour les hommes, Marie y est attachée par amour pour Jésus : Stabat juxta crucem Jesu.

Et nous refusons d'en approcher nous-mêmes, M. F. ! nous la fuyons, nous nous plaignons lorsque Dieu nous y conduit malgré nous. Pécheurs dès notre origine, pécheurs de tous les jours, nous prétendons encore ne l'avoir pas méritée ! Marie étaitelle donc criminelle? était-ce pour la punir que Dieu la tenait au pied de la croix? C'était pour la récompenser, pour lui faire mériter, par son courage et par sa patience, les transports de joie qu'elle doit goûter à jamais dans la compagnie de son Fils ressuscité, triomphant, glorieux, placé à la droite de son Père : Diadema regni in manu Dei lui.

Ce moment devait être encore différé : Dieu voulait prolonger son exil; Jésus, montant au ciel, laisse encore sa sainte Mère sur la terre. Et que ces années durent lui paraître longues! Qu'il dut lui couler de se séparer de ce Fils adorable, dont les travaux étaient finis , les souffrances consommées , la vie ♦ impassible et digne d'un Dieu ressuscité, dont le nom et la gloire allaient être porlés dans toutes les contrées de l'univers. Marie, toujours patiente et toujours soumise, en subit l'arrêt sans murmure.

Enfin arrive le jour si longtemps attendu ; l'excès de son amour, l'ardeur de ses désirs achèvent de consumer ce qu'il y a de mortel dans un corps déjà exténué par les souffrances; son âme s'en sépare

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pour s'y réunir dans quelques moments : portée par la main des Anges, Marie entre en triomphe dans la cité sainte, où elle doit régner avec son Fils; réunie à ce seul objet de sa tendresse, elle goûte dans son sein, pour toute l'éternité, les torrents de délices dont il récompense les âmes purifiées par son sang : Diadema regni in manu Dei tuu

Nous applaudissons à son triomphe, nous l'en félicitons avec les bienheureux et avec l'Église d'icibas, nous en reconnaissons la justice. Dieu devait le plus haut degré de gloire à celle de toutes les créatures qu'il avait le plus profondément humiliée; il ne pouvait refuser un bonheur aussi parfait à celle qui avait le plus souffert après Jésus-Christ. Le Dieu-Homme l'a mérité par ses travaux et par son sang; Marie y est parvenue en participant par imitation, autant qu'une créature en est capable, aux mérites de son Fils.

Voilà, M. F., si je puis ainsi m'exprimer, l'héritage que nous a laissé notre Mère, la disposition universelle de son testament, parfaitement conforme à celui de Jésus-Christ : des humiliations à subir, des souffrances à supporter ; mais, pour récompense, une gloire immortelle à mériter, un bonheur éternel à obtenir. Importante leçon que l'exemple de Marie donne à tous les fidèles, et en particulier à ses enfants les plus chers, à ceux qui font profession de l'honorer d'un culte plus solennel. Une humilité profonde, une patience à toute épreuve,

telles sont les vertus des enfants de Marie, le plus beau caractère des sociétés formées à son honneur. Nous le reconnaissons en vous, M. F., et c'est un témoignage qu'il est important de rendre au monde pour son édification. L'humilité chrétienne fait disparaître parmi vous toutes les distinctions que peuvent donner ailleurs les talents, les emplois, la fortune, y fait régner une égalité et une union parfaite, un même zèle à faire le bien. Le prix que Dieu attache aux souffrances vous apprend non-seulement à vous y exercer vous-mêmes, chacun dans son état, mais encore à les soulager dans les autres, à prolonger les secours de votre charité pour vos frères jusqu'au-delà du tombeau. Le seul trait que vous puissiez y ajouter pour ressembler à votre divine Mère, c'est de consentir que vos vertus et vos bonnes œuvres soient comme les siennes ignorées et méconnues des hommes, de n'en rechercher, de n'en espérer aucune récompense en ce monde, pour la recevoir tout entière dans l'autre. Dieu nous en fasse la grâce. Amen.

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