SERMO
fre point de partage ; s'il exige l'amour sincère d'une ànie chrétienne, il est plus jaloux encore de régner seul sur une âme religieuse. Vainement une vierge de Jésus-Christ voudrait être en partie à Dieu et en partie au monde : semblable à ces épouses imprudentes qui prétendent allier la fidélité à leur époux avec un goût décidé pour tous les amusements et les folies du monde, et qui parviennent bientôt à se faire haïr de l'un et mépriser de lautre ; en donnant dans cette erreur, vous ne réussiriez ni à contenter Dieu ni à vous satisfaire vousmême. Le monde, tout corrompu qu'il est, ne pardonne point à celles qui ont renoncé au siècle, les restes de faiblesse qu'elles conservent encore pour lui; il se venge par la malignité de ses censures du mépris quelles ont témoigné d'abord pour ses attraits et qu'elles n'ont pas le courage de soutenir. Le bandeau sacré que vous portez sur votre front, vous avertit continuellement que vos yeux doivent être fermés sur tout ce qui se passe ici-bas; que, morte au monde, vous ne vivez plus que pour Dieu; que, déjà citoyenne du ciel, vous regardez la terre comme une région étrangère. Si, du fond de votre solitude, comme d'un port assuré, vous jetez encore un coup d'œil sur le tumulte et les révolutions de la vie humaine, ce ne doit être que pour plaindre les malheureux qui y sont exposés et bénir le Seigneur de vous en avoir sauvée.
Je sais qu'au premier aspect d'un vœu qui nous
consacre entièrement à Dieu, l'humanité S'étonne; quand on pense que la vigilance sur soi-même, la mortification des sens, les austérités de la pénitence sont les gardiennes nécessaires de la sainte virginité, la nature frémit; quand on réfléchit sur les faiblesses de la chair, sur l'empire des passions, sur l'inconstance de notre volonté, la piété même s'alarme et craint le danger. Rassurons nous, M. C. S.: un lien qui nous unit à Dieu , notre Sauveur et notre maître , notre bienfaiteur et notre père , à qui nous appartenons déjà par tant de titres, peutil être plus à charge que celui qui nous mettrait pour toute la vie sous la dépendance d'une fragile créature ? Dieu exige-t-il de nous des sacrifices plus pénibles que ceux qu'il faut faire tous les jours dans les conditions même les plus heureuses? Ce n'est pas seulement à ceux qui cherchent la perfection que Jésus-Christ a commandé la vigilance, c'est à tous: Omnibus dico, Vigilale(i). Si le monde s'en dispense, c'est qu'il ignore ses devoirs. La pénitence nécessaire aux justes est encore plus indispensable à ceux qui sont plus sujets à pécher. Partout il y a des périls, mais c'est dans le monde qu'ils sont plus grands et plus fréquents. Dans la solitude nous ne portons que nos propres faiblesses, ailleurs nous sommes encore exposés à celles des autres. Dans la vie religieuse, nous n'avons à craindre que
(1) Marc, xni, 37.
les tentations qui viennent de notre propre fonds: dans la vie séculière, les pièges les plus dangereux sont attachés aux objets extérieurs. Dans le cloître nous n'avons à répondre que de notre propre conduite ; une personne du monde est encore chargée souvent du soin de toute une famille.
Nouveau motif de préférence pour l'état que vous embrassez, M. C. S. Je ne m'arrêterai pas à vous peindre les douleurs et les dangers inséparables de la fécondité la plus heureuse, la rigueur avec laquelle la justice divine continue à exercer sur la postérité d'une mère coupable la sentence prononcée contre elle après son péché : In dolore paries filios (1). Arrêt terrible, sous la sévérité duquel succombent tous les jours de nouvelles victimes. Je n'exagérerai point la sujétion, les inquiétudes, les veilles, les alarmes auxquelles une mère chrétienne est condamnée, pour remplir à l'égard de ses enfants, dans leurs plus tendres années, les devoirs que lui prescrivent la religion et la raison. Je dis une mère chrétienne, car on ne peut plus donner ce nom à celles qui, à peine délivrées du fardeau de leur fruit, se croient quittes envers la nature, se hâtent de se débarrasser de cette charge importune, confient à des mains mercenaires un dépôt d'autant plus précieux, qu'il est encore plus faible et plus fragile. Je ne détaillerai point les peines attachées à l'éducation que l'on doit aux enfants, et
(1) Gen. m, 16.
POl B INF PROFESSION RELIGIEUSE. 30f»
selon Dieu et selon le monde. S'ils son! d'un bon caractère, s'ils répondent à la tendresse que l'on a pour eux, l'on s'afflige de ne pouvoir pas assez cultiver leurs talents ni pourvoir assez avantageusement à leur fortune. Souvent on gémit de les voir mal conformés et d'une santé languissante ; quelquefois on a la douleur de les perdre au moment où l'on commençait à en espérer de la consolation. Si, au contraire, ils sont d'un naturel ingrat et indocile, portés à la révolte et au libertinage, quel crève-cœur pour des parents de voir leurs soins si mal payés et leurs travaux si infructueux ! Combien de personnes auraient vécu seules, heureuses et tranquilles, qui sont réduites à pleurer jusqu'à la mort les écarts, les mauvais procédés, la débauche, le déshonneur de leurs enfants!
Voilà, M. C. S., les malheurs dont vous serez exempte dans la paix de votre sainte retraite. Voilà les croix dont vous serez tous les jours témoin et souvent confidente secrète. Lorsque des épouses infortunées, lorsque des mères réduites au désespoir ne trouvent point de consolation dans le monde, c'est dans le sein des vierges de Jésus-Christ qu'elles vont décharger leur cœur, déposer leurs soupirs, répandre leurs larmes. Combien vous en verrez qui ambitionneront votre sort et vous exhorteront à le bénir ! Combien de fois, pénétrée de reconnaissance envers Dieu pour ce bienfait, lui direz-vous avec le Prophète : Un seul jour, ô mon Dieu, passé au pied de
vos autels et dans le silence de votre maison, procure plus de contentement à une âme que de longues années écoulées dans la condition la plus brillante : Melior est dies una in atriis tnis super millia (1).
C'est la crainte des peines dont je parle qui éloigne du lien conjugal une multitude de voluptueux dont le monde est plein. Ce n'est pas par vertu qu'ils le fuient ; la manière dont ils vivent ne nous laisse aucun doute sur leurs véritables motifs. Encore osent-ils déclamer contre le célibat des ecclésiastiques et des religieux, décrier la profession monastique comme contraire au bien public et onéreuse à la société. Tel est le sujet des conversations mondaines, c'est le ton à la mode. Mais ce ton ridicule ne sert qu'à montrer le faux et le travers de ces esprits profanes et à les condamner par leur propre censure. Un état blâmable, selon eux, quand on l'embrasse par vertu, peut-il devenir louable quand on y demeure par libertinage, et le vice aurait-il seul le privilège d'en couvrir les défauts? Disons mieux: autant la chasteté chrétienne et religieuse est digne de respect, autant le célibat licencieux mérite l'indignation et le mépris ; l'un fait la gloire de la religion, l'autre en est l'opprobre ; le premier est la voie la plus sûre pour le salut, le second est l'exemple le plus dangereux pour les mœurs. Malgré les folles maximes et les vaines déclamations du monde, il
(1) Ps. Lxxxm, H.
POUR DUE PROFESSION REIJGIEt SE. 307
sera toujours vrai de dire, avec saint Paul, que l'état de continence, lorsqu'on y est appelé de Dieu, est 1 état le plus heureux : Beatior erit si sic permanserit (1).
Mais à Dieu ne plaise, M. C. S., que nous arrêtions uniquement nos regards sur les récompenses attachées en ce monde à la sainte virginité. Séparés par la profession de cette vertu d'avec les enfants du siècle présent, nous sommes les héritiers du siècle à venir ; c'est là que doivent tendre nos vues et nos espérances. Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu: Beau mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt (2) ; voilà nos prétentions et notre héritage. Quand il faudrait l'acheter par une vie triste et lugubre, par un siècle de travaux, aux dépens de notre repos, craindrions-nous de le payer trop cher? Une éternité de bonheur, une couronne dont l'éclat doit effacer toutes les autres couronnes, qu'est-ce que le monde pourrait nous offrir en échange? C'est donc, de la part de Dieu, une miséricorde surabondante d'avoir fait de la continence une source de félicité anticipée, et de la pauvreté religieuse un principe de repos. C'est le sujet du second point.
IIe POINT.
Tl n'est que trop vrai, M. C. S., que l'intérêt est
(1) I Cor. vu, 40. — [ty Matth. v, 8.
le ressort le plus ordinaire de tous les mouvements qui agitent la vie des hommes, de leurs travaux, de leurs projets, de leurs chagrins, et surtout des alliances qui se forment dans le monde. Sans faire attention au goût, aux inclinations, aux qualités personnelles de ceux que l'on veut unir, on se borne de part et d'autre à calculer Jes biens et les prétentions ; dès que l'on aperçoit des avantages pour le présent et des espérances pour l'avenir, tous les obstacles sont levés, toutes les réflexions sont faites, on conclut sans hésiter. Ainsi un contrat saint, élevé par Jésus-Christ à la dignité de sacrement, d'où dépend le salut de deux personnes, le repos et la prospérité des familles, est devenu un traité purement mercenaire. La démarche la plus essentielle de la vie, dans laquelle il serait le plus nécessaire de con sulter Dieu et de s'examiner soi-même, est ordinairement celle où la religion a le moins de part, où l'on sacrifie tout à l'ambition.
Sans parler ici des erreurs dans lesquelles cette imprudence peut précipiter et des regrets inutiles qui en sont la suite, est-ce donc assez d'être riches pour être heureux? Hélas ! c'en est souvent assez pour être plus misérables. La cupidité en devient plus ardente et les passions plus vives : voilà la source de tous les maux. Les travaux nécessaires pour amas- ser, les soins sans lesquels on ne peut rien conserver, les déplaisirs que causent tous les jours des pertes inévitables ; il n'en faut pas davantage pour empoi-
POLR DHË ritOIESMON RELIGIEUSE. 309
sonner toute la vie. Le luxe, ee tyran de nos mœurs, qui ne connaît point de lois, ajoute sans cesse aux dépenses de nécessité des profusions insensées, et parvient enfin à nous faire trouver la disette au sein même de l'abondance. Chez les riches comme chez les pauvres, parmi les grands et parmi le simple peuple, dans les villes et dans les campagnes, partout on crie à l'indigence, on déplore le malheur des temps; et ces plaintes dureront jusqu'à ce que nous soyons corrigés, et que la modération nous ait enfin ramenés à l'antique simplicité et frugalité de nos pères, ou plutôt jusqu'à ce que l'on ait appris à pratiquer dans le monde cette pauvreté d'esprit et de cœur que l'Évangile nous enseigne et qui fait le bonheur de la vie religieuse.
Non, M. C. S., notre divin Maître ne nous trompe point lorsqu'il appelle heureux les pauvres d'esprit : Beau pauperes spiritu (l) ; non-seulement parce que le royaume des cieux leur est assuré, mais parce que dès cette vie ils sont exempts des plus grands maux. Dans l'heureux état de dépouillement volontaire, une àme qui ne possède rien se possède enfin elle-même. Affranchie de mille besoins imaginaires auxquels la mollesse mondaine est assujettie, elle n'est plus l'esclave d'un corps dont rien ne peut assouvir la sensualité ; déchargée du fardeau des affaires temporelles, elle marche avec li-
I) Matth.v. 3.
310 ShllMO.x
berté dans le chemin de la perfection ; n'espérant plus rien ici-bas, elle ne pense qu'à se faire un trésor pour le ciel. Elle est à couvert des tentations de l'avarice et des pièges de la prodigalité, des travaux de l'économie et des fautes de la négligence, des inquiétudes sur son propre sort et des craintes sur celui d'autrui, des revers de la fortune et des attentats de l'injustice. Contente de tout, parce qu'elle ne désire rien, elle trouve en Dieu seul son repos et sa félicité; ainsi elle jouit du centuple que Jésus-Christ a promis à ceux qui renoncent à tout pour le suivre : Omnis qui reliquerit patrem, aut matrem, aut agros, pr opter nomen meiim, centuplum accipiet et vitam œternam possidebit (1).
On ne manquera pas de m'objecter que, malgré tous ces avantages, il se trouve cependant des cœurs mécontents dans la religion. Je le crois, il serait fort surprenant qu'il n'y en eût pas. Mais je demande à mon tour s'il n'y a point de mécontents dans le monde : si on mettait en parallèle ceux qui se plaignent dans l'un et l'autre de ces deux états, de quel côté se trouverait le plus grand nombre ? J'ajoute que ceux qui ne savent pas goûter le bonheur de la vie religieuse seraient encore moins satisfaits de la vie séculière; que, non contents de trouver leur propre malheur dans l'inquiétude de leur caractère, ils feraient encore le malheur d'autrui. Je conclus que
(i) Matth. xix, 27.
s'il y a des gens chagrins dans le cloître, c'est qu'ils n'ont pas l'esprit de leur état ; ou ils ont méconnu leur vocation, ou ils n'y sont pas iidèles: ils sont par conséquent moins dignes d'être plaints que d'être blâmés. Toujours est-il constant que plus on a l'esprit religieux, plus on est propre à trouver partout la félicité que Jésus-Christ nous promet ; qu'au contraire, plus on a l'esprit du monde, plus on est exposé à être malheureux dans toutes les conditions.
Une preuve sans réplique de cette vérité , c'est que ce sont ordinairement les religieux les plus pauvres et les plus austères qui sont les plus tranquilles et les plus satisfaits de leur état. Les peines d'esprit sont la suite infaillible du relâchement et de l'oubli de la règle ; le seul moyen de prévenir les inquiétudes inséparables de la cupidité est d'en retrancher jusqu'à la racine. Le royaume des cieux, dit le Sauveur, ressemble à un trésor caché dans un champ ; celui qui veut l'acquérir vend tout ce qu'il possède et achète ce champ. C'est une perle précieuse; pour l'avoir il faut sacrifier tout autre bien. Ainsi, M. C. S., quelque liberté que vous puissiez avoir désormais sur cet article , vous voyez à quel prix Jésus-Christ vous offre son trésor ; soyez dans un détachement parfait de toutes choses, et il vous est acquis (1).
À ces conditions, vous aurez un double titre aux
(1) Matth. mu, 44.
3 1 2 SERMOK
promesses du Sauveur; puisque non-seulement vous embrassez la pauvreté pour vous-même , mais que vous vous engagez encore à l'honorer et à la servir dans la personne des pauvres et des malades. Il n'est point nécessaire de montrer combien cette charité est conforme à l'esprit de notre divin Maître, agréable à Dieu , glorieuse à notre sainte religion : le monde même ne peut lui refuser son admiration et ses éloges ; il suffit d'examiner combien elle est avantageuse et consolante pour vous. Convaincue par les paroles de Jésus-Christ, qu'il regarde comme fait à lui-même tout ce que l'on fait aux pauvres en son nom, vous verrez, par la foi, au travers de l'extérieur rebutant de l'indigence et des infirmités humaines , Jésus-Christ souffrant dans ses membres, qui attend vos services et qui les reçoit avec complaisance ; et quelle satisfaction pour vous de donner continuellement à votre divin Epoux de nouvelles marques de votre amour ! Comme le Samaritain de l'Évangile, compatissante et attendrie sur les maux des misérables, vous verserez de l'huile sur leurs plaies , vous adoucirez leurs souffrances , vous essuierez leurs larmes. Attentive à profiter des moments où la nature succombe sous le poids de la douleur, et qui sont si précieux pour faire agir la grâce, vous les exhorterez à sanctifier leurs peines, à bénir la Providence qui les éprouve, à s'humilier sous la main qui les châtie, à s'unir à Jésus souffrant, et vous aurez ainsi le double mérite de contri-
buer au soulagement de leur corps et à la santé de leur àme. Plaisir délicieux pour un cœur chrétien, d'imiter la charité de Jésus-Christ ! Joie innocente et pure, qui ne laisse ni scrupules dans l'esprit ni remords dans le cœur. Volupté divine, la seule à laquelle une épouse de Jésus-Christ puisse se livrer sur la terre ; vous la ressentirez à tous les moments. Ainsi partagée entre les soins de la charité et les pratiques de religion, entre le zèle agissant de Marthe et la contemplation de Marie, vous passerez une vie sans oisiveté et par conséquent sans ennui ; tous vos jours seront pleins, et vous verrez croître sans cesse Je trésor de vos bonnes œuvres.
Gardons-nous de décider sur les divers degrés de mérite auquel peuvent prétendre les différents états religieux; Dieu partage ses dons, et il en a pour tout le monde. Il y a, dit saint Paul, une différence entre les grâces, mais c'est le même Esprit qui les distribue ; il y a de la variété dans les emplois et les ministères, mais c'est le même Dieu que nous servons tous, et qui place chacun comme il lui plaît (1). Des âmes qui se consacrent à méditer les grandeurs de Dieu et à chanter ses louanges, se sanctifient sans doute par des occupations si saintes. Mais s'il est permis de juger de l'excellence d'une vocation par les lumières que la foi nous donne , la perfection d'une épouse de Jésus-Christ consiste à imiter fidè-
(!) I Cor. xn, i.
lement les actions et les vertus de son époux. Or, vous le savez, ce divin Sauveur a partagé tous les moments de sa vie entre la prière et les œuvres de charité ; toujours il a fait succéder la vie active au recueillement et à la méditation; il a passé ses jours, dit saint Pierre, en faisant du bien et en soulageant ceux qui avaient besoin de son secours : Pertransiit benefaciendo et sanando (1). Telle sera désormais , M. C. S., votre heureuse destinée.
Que des moments si saintement employés sont différents de ceux que l'on perd misérablement dans le monde, à des visites souvent ennuyeuses et toujours inutiles, à des conversations frivoles et quelquefois criminelles, à des parties de plaisir ou insipides ou dangereuses, à mille soins infructueux pour la terre et encore plus stériles pour le ciel ! Vous regarderez d'un œil de pitié tant de mondaines qui traînent partout avec ignominie les langueurs de leur indolence et le poids importun de leur inutilité, qui sont interdites et déconcertées dès que leurs puérils amusements leur manquent, qui ne savent soutenir avec décence ni l'application au travail, ni l'ennui de l'oisiveté. Toutes vos actions, fixées par la règle et sanctifiées par l'obéissance, deviendront pour vous une nouvelle matière de satisfaction et de sécurité. C'est le troisième point que je traiterai en peu de mots.
(1) Act. x, 38.
Uf POINT.
Si on pouvait lire au fond du cœur de la plupart des jeunes personnes qui se décident pour le inonde, on verrait que la liberté est un des principaux avantages qu'elles se flattent d'y trouver. La sujétion où elles vivent dans leur famille, l'obéissance qui est le partage de leur état, l'éloignement du monde où des parents sages ont soin de les retenir, l'extérieur même de pudeur et d'innocence qui fait le plus bel ornement d'une fille chrétienne, paraissent une gène insupportable à un cœur qui commence à s'ouvrir aux passions. On regarde le joug conjugal comme plus aisé à secouer que celui de l'autorité paternelle; on se figure que les lois de bienséance sont moins sévères pour une femme du monde que pour celles qui ne sont pas encore fixées à un état ; qu'en disposant de soi-même on acquiert le droit d'être plus maîtresse de ses actions ; au lieu d'envisager de nouvelles obligations à remplir, on ne pense qu'à jouir d'une plus grande indépendance.
De toutes les erreurs où l'on peut tomber en choisissant un état, celle-ci est la plus grossière et la plus dangereuse. Erreur la plus grossière; car qu'est-ce que la société humaine, sinon un esclavage continuel? Des devoirs à remplir, des bienséances à garder, des liaisons à entretenir, des intérêts à ménager, des usages, la plupart ridicules et tyranniques, dont
316 SEBMON
on n'oserait se dispenser : y a-t-il servitude plus onéreuse ? Partout on en gémit, partout on soupire après cette liberté dont personne ne jouit. Erreur la plus dangereuse : dans toutes les situations de la vie on est obligé de se plier à la volonté des autres, de s'accommoder à leur humeur, de respecter même leurs caprices, si l'on ne veut pas blesser leur amourpropre, et s'attirer tous les jours de nouvelles contradictions et de nouveaux chagrins. Ainsi, à ne consulter que notre propre intérêt, nous sentons déjà la vérité de ce que nous apprend notre divin Maître, que, pour jouir de la tranquillité de l'àme, il faut être doux et humble de cœur : Discile a me quia mitis sum et humilis corde, et invenietis requiem animabus vestris (1).
Dans le monde, l'obéissance n'est donc que déguisée : on l'appelle politesse, complaisance, bienséance, égard pour les lois de la société ; mais dans le fond elle n'est pas moins à charge. Le joug en est d'autant plus pesant, qu'on le porte souvent pour des gens pour lesquels on n'a, dans le fond, ni respect ni estime. Dans la religion, l'obligation en est plus étroite, mais la pratique en est plus aisée, parce que la grâce l'adoucit et en sanctifie le motif. Oui, M. C. S., cette obéissance que le Fils de Dieu nous a enseignée encore plus par ses exemples que par ses paroles, est non-seulement l'àme, mais encore
(I) Matth. m, 29.
POUB l NE PROFESSION RELIGIEUSE. .'517
le bonheur de la vie religieuse ; plus elle coûte à la nature, plus Dieu y attache de consolation et de mérite.
De là dépend d'abord le repos de la conscience, cette tranquillité intérieure que l'Apôtre appelle la paix de Dieu , dont la douceur est au-dessus de tout ce qu'on peut sentir et comprendre : Pax Dci quœ exsuperal omnem sensum (1). Qu'y a-t-il , en effet, de plus capable de prévenir les inquiétudes et les scrupules, que de pouvoir nous assurer que dans toutes nos actions nous sommes conduits par l'esprit de Dieu ? qu'en suivant la règle nous accomplissons sa volonté? que lui-même nous la fait connaître par l'organe des supérieurs qu'il a revêtus de son autorité? Par le vœu saint de l'obéissance, l'amour de Dieu prend en nous la place de l'amour-propre, et l'envie de nous satisfaire nousmêmes, qui est le poison de toutes les bonnes œuvres, le cède au désir de plaire à Dieu, qui fait tout le mérite de la vertu.
De là naissent, en second lieu, la ferveur et le goût de nos devoirs. Ils ne peuvent nous paraître rebutants et pénibles qu'autant que nous conservons des inclinations qui y sont contraires, et que nous prétendons encore jouir de notre liberté. Mais pour une àme qui en a fait à Dieu le sacrifice, qui s'est volontairement dépouillée du droit de vouloir quelque chose,
(1) Philipp. îv, 7.
qu'est-ce qui pourrait encore lui faire de la peine ? Peu importe si ce qu'on lui commande est aisé ou difficile, la satisfaction de se gêner pour Dieu lui tient lieu de tout autre plaisir. Elle n'examine point si le commandement est juste, convenable ou utile ; elle s'en réfère au jugement de ceux que Dieu a établis pour la conduire ; elle ne pense point à préférer son avis au leur, encore moins à censurer leurs actions ou leurs motifs. Jamais elle n'exige qu'on lui adoucisse le joug de l'obéissance par la douceur, les ménagements, les égards ; ce joug est celui de Jésus- Christ, elle se croit trop heureuse de le porter avec lui et pour lui. Pleine de foi et de soumission à Dieu, elle lui dit continullement comme le Sauveur : Que votre volonté, Seigneur, se fasse et non la mienne , que votre esprit me conduise et non le mien : Non mea voluntas, sed tua fiât (1).
De là provient encore l'union et la paix d'une communauté régulière. Une âme vraiment obéissante, c'est-à-dire , dépouillée de toute volonté propre , n'est plus susceptible d'amitié humaine ni d'aversion, de goût ni d'antipathie, de mécontentement ni de jalousie ; elle est incapable de manège, de brigues, de partialités; et quand elle se trouverait dans une société aussi désunie que l'Eglise naissante de Corinthe, où l'un était du parti de Paul, l'autre de celui d'Apollo, un troisième de celui de Cephas, elle
(1) Luc. xxii, 42.
dirait comme l'apôtre : Pour moi, je suis à Jésus- Christ (1). Pourvu que le bien se fasse et que Dieu soit servi, tout lui est égal : l'obéissance comme la charité se fait tout à tous ; elle se prête à tous les caractères, à toutes les humeurs, elle trouve le moyen de concilier tous les devoirs, de plaire à Dieu et de ne mécontenter personne.
De là, enfin, dépend principalement la perfection religieuse ; renoncer au monde et à toutes les créatures, c'en est le commencement; mais renoncer à nous-mêmes, à nos inclinations, à nos penchants les plus chers, c'en est le comble et l'héroïsme. Or, c'est la première chose que Jésus-Christ demande à ceux qui aspirent à une vie plus parfaite : Si quis vult venirepost me, abneget semetipsiim (2). Renoncer aux passions, tout chrétien y est obligé; mais renoncer aux penchants même innocents, à tout désir même permis, n'être plus à soi-même pour être à Dieu tout entière , c'est l'heureux état auquel une âme religieuse doit tendre sans cesse.
Les saints y sont parvenus, M. C. S., et la ferveur avec laquelle vous avez déjà passé le temps de votre épreuve nous répond d'avance que vous y parviendrez comme eux. Vous trouverez un secours puissant dans les exemples des respectables compagnes avec lesquelles vous aurez le bonheur de vivre ; attentive à vous former sur de si saints modèles ,
(1) I Cor. i, 12. — (2) Matth. xiv,24.
320 SERMON POt R UNE PROFESSION RELIGIEUSE.
vous réussirez bientôt à tes égaler. Déjà leurs vertus ont gagné votre cœur, et leur tendre charité vous rendra, de jour en jour, cette société plus aimable. Il n'en fallait pas moins pour vous dédommager des agréments que vous pouviez espérer dans le sein d'une famille à laquelle vous avez su vous rendre chère, où régnent une union constante, une candeur et une cordialité d'autant plus estimables que ces qualités deviennent tous les jours plus rares dans le monde.
Dieu, qui voit du haut du ciel la générosité de votre sacrifice, le reçoit comme celui de l'innocent Abel en odeur de suavité ; et sa main bienfaisante se prépare à répandre sur vous les bénédictions destinées aux âmes fidèles à leur vocation. S'il a promis dans l'Evangile la béatitude aux cœurs purs, aux cœurs détachés de toutes choses, aux cœurs humbles et soumis, peut-il la refuser à ceux qui réunissent la pratique de ces différentes vertus? S'il s'est engagé à payer au centuple le moindre acte de charité envers le prochain, laissera-t-il sans récompense des âmes qui l'exercent d'une manière héroïque et jusqu'à s'en rendre les victimes? Non, M. C. S., c'est lui qui vous a menée par la main dans la voie sainte où vous entrez; il continuera de guider vos pas et vous conduira enfin au terme heureux de vos espérances, qui est la gloire éternelle. Amen.
Desiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum.
a J'ai désiré ardemment de manger cette pâque » avec vous. » Luc, xxn, 15.
Pourquoi donc ce grand empressement qu'avait Jésus-Christ de manger la pâque avec ses disciples, et quelle est cette pâque qu'il désirait si ardemment de faire avec eux? Etait-ce seulement de manger cet agneau que les Juifs immolaient en mémoire de leur sortie miraculeuse de l'Egypte? Non, sans doute : Jésus-Christ allait abolir cette cérémonie, pour lui en substituer une infiniment plus excellente. C'était donc principalement d'instituer le sacrement auguste de son corps et de son sang, et de se donner lui-même pour la nourriture spirituelle de nos âmes. Vous êtes appelés, mes chers Enfants, au même bonheur que ces heureux disciples: Jésus-Christ vous dit aujour-
(i) Prêché à Saint-Jean-Baptiste et k Saint-Pierre, à Besançon, l'année 4743.
d'hui, comme à eux, qu'il désire ardemment de faire la pâque avec vous : Desiderio desideravi, etc. Avezvous autant d'empressement de posséder Jésus-Christ qu'il en a de s'unir à vous? Sentez- vous dans votre âme les dispositions que demande cette sainte union?
Nous pouvons, en quelque façon, vous en répondre, Seigneur : vous trouverez en ces enfants des cœurs tels que vous les désirez, des cœurs où règne encore la simplicité et l'innocence, et qui ne mettront point d'obstacles aux grâces que vous voulez leur faire.
Ce n'est qu'à cette condition, mes chers Enfants, que vous pouvez espérer d'avoir part aux faveurs que Jésus-Christ répand dans la Communion , si vous y apportez toutes les dispositions qu'exige cette sainte action : grande vérité que vous ne devez jamais oublier; vérité à laquelle se réduisent presque toutes les instructions que l'on vous a faites jusqu'ici, et que je vais reprendre en abrégé, en vous rappelant, dans la première partie de ce discours, ce que l'on vous a dit de plus essentiel sur les grands effets du sacrement de l'Eucharistie, et, dans la seconde, les dispositions nécessaires pour le recevoir.
Ne perdez rien, mes chers Enfants, de cette dernière instruction, gravez profondément dans votre esprit des avis dont vous devez faire usage le reste de votre vie ; et vous, mes frères, n'oubliez pas, je vous prie, que je parle ici particulièrement pour des enfants, et que, pour mettre ce discours à leur por-
tée, je ne puis le rendre trop simple, trop familier. N'en soyez cependant pas moins attentifs à ce que j'ai à leur dire: les vérités de notre religion, de quelque manière qu'on les traite, ne perdent rien de leur grandeur et de leur importance. Demandez pour ces enfants et pour moi le secours du Ciel par l'intercession de celle qui en est la Reine. Ave, Maria.
Ier POINT.
On vous l'a souvent répété, mes chers Enfants, que l'institution de l'Eucharistie est la plus grande marque d'amour que Jésus-Christ pouvait nous donner. C'est ce que nous témoigne l'évangeliste saint Jean, lorsqu'avant de rapporter la dernière cène que Jésus-Christ fit avec ses Apôtres, il fait cette remarque, que Jésus-Christ ayant toujours aimé les siens, les aima surtout sur la fin de sa vie : Cùm dilexisset suos qui erant in mundo, in finem dilexit eos ; parce que ce fut dans cette dernière cène qu'il institua le sacrement adorable de son Corps et de son Sang.
Pour pouvoir donc expliquer parfaitement les fruits de la sainte Eucharistie, il faudrait pouvoir comprendre toute l'étendue de l'amour de Jésus-Christ pour nous, et concevoir jusqu'où peut aller sa libéralité lorsqu'il la déploie tout entière. Quelqu 'éloignés que nous soyons d'atteindre jusque là, nous pouvons cependant en concevoir assez pour exciter en nous un grand désir de recevoir Jésus-Christ et une vive re-
connaissance après l'avoir reçu. Tâchez donc, mes chers Enfants, de former en vous ces sentiments, en vous rappelant les effets de la sainte Communion à l'égard de nos corps et à l'égard de nos âmes.
Et pour commencer d'abord par les premiers, c'est une vérité de foi, vous le savez, que dans le saint Sacrement de l'autel, sous les apparences du pain et du vin, sont contenus le Corps, le Sang, l'Ame et la Divinité de notre Seigneur Jésus-Christ; que nous recevons dans la Communion le même corps qui est né de la vierge Marie, le même qui a été attaché à la croix et enseveli dans le tombeau, le même sang qui a été rénandu pour nous sur le Calvaire, en un mot le même Jésus-Christ qui fait maintenant dans le ciel le bonheur des Anges et des Saints.
Il est donc vrai que par la Communion nos corps deviennent le temple de Dieu, et que la Divinité même habite corporellement en nous.
Excès admirable de la bonté de Dieu pour nous, qui surpasse infiniment tout ce qu'il a jamais fait pour son peuple. Moïse représentait autrefois à ce peuple chéri la bonté de Dieu à son égard, et la préférence qu'il lui donnait sur toutes les autres nations, en établissant un tabernacle où il voulait bien recevoir ses adorations et ses sacrifices. Non, disait-il, il n'est point sur la terre de nation aussi favorisée du Ciel que la nôtre, et au milieu de qui le Seigneur daigne faire sa demeure comme il l'a fait parmi nous. Mais qu'était-ce, après tout, que ce tabernacle dont
les Juifs étaient si jaloux? Était-ce en effet le Dieu d'Israël? Non, mes chers Enfants, il n'y était qu'en figure ; il y rendait des oracles, il y écoutait les prières, il y faisait connaître ses volontés, il y répandait ses bienfaits, mais jamais il n'y demeura en personne. C'était à nous que cette faveur était réservée, c'est à nous qu'il appartient de dire avec bien plus de raison que Moïse : Non, il n'est point sur la terre de nation qui ait, comme nous, le bonheur de posséder, d'approcher, de toucher, de recevoir dans son cœur le Dieu qu'elle adore : Non est alla natio tam grandis quœ, habeat deos appropinquantes sibi, sicut Deus nos ter... (1). Salomon. après avoir bâti au Seigneur un temple magnifique, et voyant qu'il y donnait des marques sensibles de sa présence en le remplissant d'une nuée, était saisi d'étonnement : Est-il possible, Seigneur, s'écriait-il, que vous daigniez habiter dans un temple, vous dont le ciel et la terre ne peuvent contenir l'immensité ?
Voici quelque chose de bien plus admirable : ce n'est pas seulement parmi nous et dans nos églises que le Fils de Dieu , Dieu lui-même, veut bien habiter, sous la nuée des espèces eucharistiques ; c'est dans vous-mêmes, chers Enfants, c'est dans votre cœur qu'il établit sa demeure, voilà le temple qu'il vous demande. Sentez-vous l'honneur qu'il vous fait? Concevez-vous de quel œil vous devez désormais regarder votre corps? Vous devez le regarder
(4) Dont. i\, 7.
326 skHMois
comme le sanctuaire de la Divinité. 11 était déjà devenu le temple du Saint-Esprit dans le baptême et dans la confirmation ; mais il le devient aujourd'hui par l'Eucharistie d'une manière infiniment plus parfaite. Apprenez donc désormais à respecter votre corps; je dis à le respecter, c'est-à-dire à avoir une horreur infinie de tout ce qui pourrait en souiller la pureté.
En effet, nous respectons avec justice tout ce qui a été sanctifié par la présence de Jésus-Christ et par l'attouchement de sa chair divine : la crèche où il est né, la croix où il a été attaché, le tombeau où il a été enseveli, les vases sacrés qui renferment son corps et son sang : pourquoi nos corps, après la Communion, seraient-ils moins dignes de respect ? Saint Paul nous avertit que Dieu perdra celui qui aura profané son temple ; quel châtiment sera donc réservé pour celui qui aura souillé un corps où le Seigneur a daigné faire sa demeure? Quelle injure ne fait pas au Dieu de pureté celui qui profane par des paroles contraires à la modestie une langue sur laquelle a reposé l'Agneau sans tâche ? Une pureté inviolable a toujours dû être votre vertu favorite, mes chers Enfants, l'Eucharistie que vous allez recevoir doit la conserver à jamais en vous : Usquêquo parvuli diligitis infanliam (1)?
Elle doit l'augmenter même, et elle l'augmentera, en effet, en réprimant en vous l'ardeur de la concu-
(1) Prov. i,22.
POLR LA PKJÏMIKHE COMMUNION-. 327
piscenee, c'est-à-dire, de celte malheureuse inclination au mal, qui naît avec nous et nous accompagne jusqu'au tombeau. Vous en avez peut-être déjà l'ait la funeste expérience, vous ne la ferez, du moins, que trop dans la suite; vous remarquerez qu'une chose qui nous serait d'ailleurs fort indifférente , excite notre désir dès qu'elle ne nous est pas permise : la défense que Dieu en fait semble lui donner de l'attrait et en rehausser le prix ; vous sentirez en vous un empressement violent pour les richesses, pour les honneurs, pour les commodités de la vie, pour tout ce qui peut flatter votre corps ou amuser votre esprit, un désir impatient de le posséder, une peine infinie de vous en détacher. Voilà ce que c'est que la concupiscence , funeste héritage de notre premier père, qui, en désobéissant à Dieu, contracta pour lui et ses descendants cette malheureuse inclination qui nous porte au péché, et qui, en perdant son innocence, perdit en même temps l'empire que Dieu lui avait donné sur ses sens et ses passions. Vous parcouriez autrefois, Seigneur, les villes et les bourgades de la Judée en rendant la santé aux malades ; vous les guérissiez par votre seule parole , par la simple imposition de vos mains, par l'attouchement seul de vos habits ; une vertu secrète sortie de votre chair divine était un remède assuré contre les maladies les plus invétérées. Pourquoi ne renouvelleriez-vous pas encore toutes ces merveilles dans la Communion? Votre corps adorable que nous y
328 SERMOK
recevons n'a-t-il pas toujours la même vertu de guérir toutes nos infirmités? Oui, mes Enfants, les prodiges que cette nourriture divine opère en nous, et que nous découvrons avec les yeux delà foi, méritent autant notre admiration que ces guérisons surnaturelles que Jésus-Christ opérait sur les malades de la Judée.
Prenez garde cependant, mes Enfants ; je ne prétends point que la vertu de l'Eucharistie nous affranchisse entièrement de ce joug qui accable les enfants d'Adam, qu'elle nous rende absolument maîtres de nos passions : cet heureux avantage est réservé aux saints dans le Ciel ; mais nous recevons dans la Communion des grâces pour en modérer l'ardeur, des secours pour résister à leurs attaques, des forces pour les vaincre.
Enfin, l'Eucharistie nous est un gage assuré de la résurrection future , et c'est son troisième etfet à l'égard de nos corps. Cette vérité est établie sur la promesse de Jésus-Christ même. «Celui, dit-il, qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour : Qui manducat meam ccirncm et bibit meum sanguinem habet vitam œternam, et ego resuscitabo eum in novissimo die (1 ).»
Mais comment, direz-vous, peut ressusciter un corps que nous voyons se réduire en cendre dans le tombeau? Que cela ne vous étonne pas, mes chers
(t) Joati. ti, BS.
Enfants (1), celui qui a fait sortir ce corps du néant est assez puissant pour le tirer un jour de la poussière. La chair de Jésus-Christ, qui lui a été unie dans la Communion, y a mis pour ainsi dire une semence d'immortalité. Comme le corps de Jésus-Christ sortit glorieux du tombeau le troisième jour après sa mort, de même les nôtres, au jour de la résurrection, sortiront glorieux du sein de la terre, glorieux comme celui de Jésus-Christ, immortels et impassibles comme celui de Jésus-Christ : telle doit être la gloire de ce corps mortel où Jésus-Christ a daigné faire sa demeure; il veut réunir pour jamais avec lui, dans le ciel, ce corps avec lequel il s'était uni si étroitement par la Communion.
Je dis, si étroitement; peut-on concevoir en effet une union plus parfaite? Il s'unit à nous, non pas seulement d'une union spirituelle et affective, comme deux amis, par exemple, qui ont les mêmes affections et les mêmes sentiments, sont unis entre eux ; mais d'une union substantielle, et de la même manière, pour ainsi dire, que les aliments dont nous vivons s'unissent à notre substance. Union admirable que les Pères de l'Église se sont efforcés à l'envi de nous expliquer, mais qu'ils ont avoué être audessus de leurs expressions. Tantôt ils la comparent
(1) Ne vous troublez pas, mes chers Enfants, lorsque vous voyez un corps se réduire en poudre dans le tombeau. Que votre foi n'en soit pas ébranlée, etc. (Variante du manuscrit.)
3 )0 SERMOîl
à deux masses de cire fondue qui se réunissent en une seule ; tantôt au feu dont est pénétré un fer brûlant, et qui paraît ne faire avec lui qu'un seul corps; enfin ils vont jusqu'à dire que nous devenons en quelque façon Jésus-Christ dans la Communion.
Pourrions-nous jamais le croire, Seigneur, si vous ne nous l'aviez dit vous-même : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui? Qui manducat meam carnem et bïbit meum sanguinem in me manet, et ego in Mo (1).» Quel est donc votre amour pour moi, ô mon Dieu, de vouloir ainsi vous unir à moi, vous changer en moi! «Mais je me trompe, reprend saint Augustin; ce n'est pas vous, Seigneur, qui êtes changé en moi, parce que vous ne pouvez pas devenir pécheur, faible, terrestre comme moi ; mais c'est moi qui suis changé en vous, c'est-à-dire que vous me rendez saint, juste, pur comme vous. Vous ne pouvez pas vous changer en moi, parce que vous ne pouvez pas vous revêtir de mes infirmités; mais vous pouvez me changer en vous, en me communiquant, autant que j'en suis capable, vos divines perfections. Vous ne pouvez pas vivre de ma vie, elle est trop imparfaite ; mais vous pouvez me faire vivre de la vôtre. »
Et voilà, mes chers Enfants, ce que signifient ces admirables paroles de Jésus-Christ : « Celui qui me reçoit vivra pour moi, comme je vis pour mon Père
(1) Joan. vi, 57.
qui m'a envoyé. » Voilà le sens de ce que vous avez ouï dire tant de fois, et que vous n'avez peut-être jamais bien compris : que ceux qui communient dignement vivent de la vie de Jésus-Christ, que Jésus - Christ demeure en eux et eux en Jésus-Christ. Comprenez donc bien aujourd'hui cette importante vérité, et faites-vous-en l'application dans la suite. Oui , si vous faites une sainte Communion , vous vivrez de la vie de Jésus -Christ, c'est-à-dire que vous mènerez une vie sainte comme la sienne, vous serez saints comme lui, autant cependant qu'il est possible de ressembler à ce divin modèle. Vous croîtrez en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes, comme il y croissait; vous serez obéissants et soumis à ceux de qui vous dépendez, comme Jésus-Christ l'était à Joseph et à Marie; vous aimerez la prière, comme il l'aimait; vous serez modestes, doux et humbles de cœur, comme il l'était; vous éviterez tout ce qui pourrait déplaire à Jésus- Christ, comme il évitait lui-même tout ce qui aurait pu déplaire à Dieu son Père.
Telle est donc la vertu de l'Eucharistie, de communiquer à notre àme, en la nourrissant, les perfections de Jésus-Christ, comme les aliments dont notre corps se nourrit lui communiquent bientôt leurs bonnes ou mauvaises qualités. Et voilà pourquoi Jésus-Christ a voulu nous donner son corps et son sang sous les apparences du pain et du vin ; c'est pour nous apprendre que, comme le pain et le vin
332 SEBMON
sont les aliments les plus nécessaires à la vie, de même l'Eucharistie est la nourriture la plus nécessaire à notre âme. C'est pour nous faire sentir que, comme le pain et le vin sont la nourriture dont nous nous dégoûtons le moins et dont nous usons le plus communément, de même nous ne devons jamais nous dégoûter de la sainte Eucharistie; au contraire, nous devons nous en approcher le plus souvent qu'il est possible.
Commencez donc, dès à présent, mes chers Enfants, à avoir en horreur la conduite de ces mauvais chrétiens, qui s'excommunient, pour ainsi dire, euxmêmes, qui n'approchent de la Communion que le plus rarement qu'ils peuvent, qui s'en éloignent pendant des années entières. Aussi, vous le remarquerez, ce ne sont pas des gens d'une vie régulière qui en agissent ainsi ; et cela n'est pas étonnant. En quel état, en effet, peut être leur àme? Dans l'état où serait un corps à qui on refuserait la nourriture : il perdrait d'abord ses forces, languirait pendant quelques jours, mourrait enfin. Voilà ce que deviendrait votre àme, si vous la priviez pendant longtemps de la Communion; elle perdrait ses forces, tomberait dans une langueur spirituelle, et mourrait bientôt de la mort du péché. Point de vie spirituelle sans la Communion; c'est Jésus -Christ même qui l'a dit : « Si vous ne mangez ma chair et si vous ne buvez mon sang, vous n'aurez point la vie en vous : Nisi manducaverilis carnemFilii hominis,el biheritis ejus mntjuincm, non ha-
bebitis vitam in vobis (1).» C'est dans cette nourriture divine que ruine puise des forces pour résister aux tentations et aux obstacles du salut. Et dans quelles circonstances de votre vie en aurez-vous plus besoin de ces forces, mes chers Enfants, que dans celles où vous êtes maintenant ? Vous voilà près d'entrer dans cet âge d'erreur et de séduction où, par un funeste privilège, le libertinage semble être pardonnable, et où il fait d'autant moins d'horreur qu'il y est plus commun ; dans cet âge de légèreté et de dissipation où lout porte au désordre, le feu du tempérament, la vivacité de l'humeur, la violence des passions. Vous allez commencer à voir un monde où vous trouverez à chaque pas des dangers et des occasions de chute. Vous y verrez les jeunes gens de votre âge se porter au libertinage avec une espèce de fureur, et qui, loin d'en rougir, se font gloire de le pousser jusqu'à l'impiété. Vous y verrez des hommes qui conservent dans un âge avancé les égarements et les folies de la jeunesse, qui ne sont occupés que de leurs passions et de leurs plaisirs. Vous y entendrez de tous cotés des discours licencieux, souvent même des discours impies. Vous y trouverez des gens qui se railleront de votre simplicité, qui vous feront rougir de votre innocence, vertu qu'ils n'ont jamais connue. Vous en trouverez, hélas! peut-être en avezvous déjà trouvé, qui se feront un plaisir malin de
(1) Joan. vi, 54.
vous corrompre le cœur et de vous apprendre ce que vous devriez ignorer toute votre vie. Compagnies dangereuses, discours séducteurs, exemples pernicieux, hélas! mes chers Enfants, y résislerez-vous ? Que va devenir cette pureté de mœurs qui fait le bonheur de votre âge? pourrez-vous jamais la conserver au milieu de tant de dangers ?
Oui, si vous approchez souvent de la sainte Communion, si vous vous nourrissez du pain des forts, il vous soutiendra contre cette foule d'ennemis dont vous allez être environnés. C'est dans la Communion que les martyrs puisaient autrefois celte force admirable qui les faisait triompher des tyrans et des bourreaux. Ils sortaient de la sainte Table , dit un Père de l'Eglise , semblables à des lions ; terribles au démon même qui tremblait devant eux, lorsqu'ils avaient reçu le corps et le sang de Jésus- Christ. On a vu souvent de jeunes vierges de votre âge aller, après la Communion, affronter les persécuteurs, étonner par leur constance les hommes les plus intrépides, sortir victorieuses des pièges que l'on tendait à leur innocence.
Regardez donc dorénavant la sainte Communion comme un préservatif assuré contre le péché, comme un ferme appui pour vous soutenir contre vos mauvaises inclinations , contre les attraits dangereux du libertinage , contre la contagion du mauvais exemple. Regardez la sainte Table comme l'école où vous devez apprendre les règles de la sagesse chrétienne.
et les maximes selon lesquelles vous devez vous conduire. Oui, mes chers Enfants, c'est Jésus-Christ même qui doit désormais être votre maître ; c'est dans la Communion qu'il vous instruira. C'est là qu'il vous apprendra que la simplicité et l'innocence que les hommes méprisent peut-être en vous, est infiniment plus précieuse, infiniment plus agréable à Dieu, que cette supériorité de connaissances et de raison dont ils se piquent. C'est là qu'il vous fera connaître que le sort des mondains, que vous enviez peut-être déjà , est infiniment plus malheureux que le vôtre, et que les objets qui les occupent sont en eux-mêmes aussi frivoles que ces jouets dont vous avez fait jusqu'ici votre amusement. C'est là que Jésus-Christ vous détrompera d'une infinité de fausses maximes que vous entendrez sans cesse répéter, et dont on vous a peut-être déjà infatués, que la jeunesse est l'âge des amusements et des plaisirs, que ce n'est pas le temps d'être dévot et de faire des réflexions sérieuses. Jésus-Christ, dans la Communion , opérera en vous la même merveille qu'il opéra envers les deux disciples d'Emmaùs, dont il est parlé dans l'évangile de ce jour. Jésus-Christ apparut à eux sur le chemin, marcha longtemps avec eux, leur expliqua les saintes Ecritures; rien de tout cela ne le leur fit reconnaître. Mais lorsqu'après avoir mangé avec eux, il consacra l'Eucharistie et la leur donna , leurs yeux s'ouvrirent , remarque l'Evangile , et ils le reconnurent dans la
fraction du pain : Aperti sunt oculi eorum, et cognoverunt eum (1). C'est ainsi, mes chers Enfants, que Jésus-Christ se fera connaître à vous dans la Communion, et qu'il vous apprendra combien il est aimable. C'est là qu'il vous dégoûtera des choses de la terre, et vous donnera le goût des choses spirituelles. Mais quelles sont ces choses spirituelles? C'est tout ce qui peut contribuer à votre sanctification; les instructions, la prière, les lectures pieuses, les visites à Jésus-Christ, la fréquentation des sacrements. Oui, mes Enfants, si vous communiez dignement, Jésus- Christ vous donnera le goût de toutes ces choses. Peutêtre avez-vous regardé jusqu'ici ces instructions où l'on vous enseigne les vérités chrétiennes comme une espèce de servitude , dont il fallait désormais vous affranchir, sous prétexte que vous êtes trop grands et que vous savez assez votre religion. Nous espérons qu'après votre Communion vous penserez mieux ; vous sentirez alors , si vous voulez réfléchir, qu'un chrétien n'est jamais trop grand pour s'acquitter de ses devoirs; que d'apprendre sa religion, c'en est un des principaux, qu'on ne saurait jamais la savoir assez; que si vous perdez de vue ce qu'on vous a appris, il sera bientôt oublié. Vous y viendrez avec plaisir à ces instructions , parce que l'on y parle de Jésus- Christ et que vous aimerez sans doute à en entendre parler. Vous aimerez à lire les livres qui vous in-
(4j Luc. xxiv, 31.
truisent, surtout ceux qui traitent do la Communion, de ses effets, de la manière dont on doit s'en approcher. Vous aimerez à venir souvent converser avec Jésus-Christ au pied des autels, à venir le remercier de la grâce qu'il vous aura faite, à le prier de vous conserver dans l'innocence et vous préserver du péché. Vous aimerez à vous approcher de la sainte Eucharistie , à y renouveler souvent avec Jésus- Christ l'union sainte que vous allez aujourd'hui contracter avec lui. Voilà, en effet, un des fruits principaux que produit la bonne Communion, c'est d'augmenter en nous le goût de l'Eucharistie et le désir de nous unir à Jésus-Christ.
Concevez -vous maintenant, mes chers Entants, l'excellence du don que vous allez recevoir, et les faveurs dont vous allez être comblés en ce jour ? Concevez-vous quelle est la bonté de Jésus-Christ à votre égard, et combien grande doit être votre reconnaissance? Ah ! ne l'oubliez jamais ! Que tous les ans, le saint temps de Pâques, en vous rappelant la mémoire de votre première Communion, ranime toute votre ferveur; que ce souvenir excite surtoul en vous un désir ardent de vous approcher de la sainte Table , et de vous en approcher avec les dispositions nécessaires ; c'est de ces dispositions que je dois maintenant vous entretenir.
IIe POINT.
Il est bien vrai, mes chers Enfants, que tous ceux
338 SERMOIH
qui communient reçoivent le Corps et le Sang de Jésus-Christ, et que ce divin Sauveur se donne indifféremment dans l'Eucharistie, aux justes et aux pécheurs; mais il n*est pas moins vrai qu'il produit en eux des effets bien différents, et que s'il est dans les premiers une source de sanctification et de vie, il est dans les autres la cause de leur condamnation et de leur mort éternelle. Que l'homme s'éprouve donc lui-même avant que de se présenter à la table de son Dieu, et qu'il ne soit pas assez téméraire pour oser manger sa chair sans avoir examiné s'il en est digne ou non : Probet autan seipsum homo,et sic de pane Mo edat et de calice bibat (1 ); c'est la conclusion que tire saint Paul de cette grande vérité, et que vous devez tirer avec lui, mes chers Enfants : examinez et examinez sérieusement si vous êtes dans les dispositions nécessaires pour recevoir votre Dieu ; voyez si vous avez la pureté d'àme et la dévotion de cœur qu'exige cette grande action. C'est à ces deux dispositions principales que se peuvent réduire toutes les autres, à la pureté d'àme et à la dévotion du cœur. Je tâcherai d'exciter en vous cette dernière par les actes qui doivent précéder immédiatement la Communion ; parlons donc de la première.
Vous savez que la pureté d'àme, absolument nécessaire pour recevoir Jésus-Christ, consiste à n'avoir aucun péché mortel. Disposition si essentielle et si
(1) I Cor. xi, 28.
indispensable, qu'un chrétien qui serait assez malheureux pour communier avec un cœur souillé d'un seul péché mortel, commettrait le sacrilège le plus énorme, ferait à Jésus-Christ le plus sanglant des outrages, et s'attirerait à lui-même les plus affreux châtiments.
Quelle profanation , quel sacrilège , de placer le Saint des saints, l'Agneau sans tache, le Dieu de pureté, dans une àme criminelle, de loger dans un même cœur Jésus-Christ et le démon ! Quelle plus grande injure l'homme peut-il faire à son Dieu ? Nous frémissons d'horreur quand nous lisons que des hérétiques et des impies ont poussé la fureur jusqu'à fouler aux pieds la sainte Eucharistie! Estil possible, disons-nous, que la malice des hommes ait pu se porter à de tels excès ? Mais est-ce un moindre crime, dans un chrétien, de recevoir le Corps elle Sang de Jésus-Christ dans une àme infectée du péché mortel? Jésus-Christ a-t-il moins d'horreur de ce traitement que du premier? Cet outrage lui est-il moins sensible? Je ne crains pas de le dire, mes chers Enfants, il lui est infiniment plus amer. Ces impies, dont nous venons de parler, étaient les ennemis déclarés de Jésus-Christ, et dont il ne pouvait attendre que des outrages. Mais qu'un chrétien, enfant de Dieu, ose fouler aux pieds le Fils de Dieu, suivant l'expression de saint Paul (1 ), et traiter comme
(1) Hebr. x, W.
:î »0 SEUMON
u ne chose immonde le sang de la nouvelle alliance par laquelle il a été sanctifié, voilà ce qui doit porter au cœur de Jésus-Christ le coup le plus mortel; voilà ce qui doit, pour ainsi dire, rouvrir toutes ses plaies.
Oui, mes chers Enfants, tous les mauvais traitements, toutes les insultes, tous les outrages que Jésus- Christ a reçus dans sa passion et pendant sa vie mortelle, sont renouvelés dans une Communion indigne.
Nous détestons le malheureux Judas qui trahit son maître, dont il n'avait reçu que des bienfaits, qui le vendit pour trente deniers, qui le livra aux Juifs par un baiser. Et n'est-ce pas la figure du chrétien ingrat qui vient à la table de la Communion trahir le Fils de Dieu, dans le temps même que cet aimable Sauveur veut s'unir à lui et le combler de biens ? Le perfide, faisant semblant d'adorer Jésus-Christ au pied des autels^ le livre en même temps dans son cœur au démon ,son plus cruel ennemi? N'estce pas là ce que fait un enfant hypocrite qui , après une vie libertine, a fait volontairement une confession sacrilège, et qui aime mieux recevoir indignement Jésus-Christ que de paraître moins instruit ou moins réglé que les autres? il vend son Sauveur pour un moindre prix encore que Judas ne le vendit. A Dieu ne plaise, mes chers Enfants , que j'en croie aucun de vous capable d'un si noir dessein ; ce serait un monstre dont tout le monde aurait horreur.
Nous ne pouvons retenir notre indignation lorsque nous lisons que, chez Caïphe, un valet eut l'inso-
POUR LA PREMIÈRE COMMUMON. 3 il
lence de donner un soufflet à Jésus-Christ; lorsque nous nous représentons une troupe de soldats et de bourreaux acharnés à déchirer à coups de fouet son corps innocent: notre indignation doit-elle être moindre contre un chrétien qui vient outrager Jésus-Christ dans la sainte Communion? Son crime n'est-il pas infiniment plus énorme? A Dieu ne plaise que je veuille excuser la malice des premiers et diminuer la juste horreur que nous en avons : mais enfin ces malheureux connaissaient-ils Jésus-Christ aussi clairement que nous le connaissons ? Etaient-ils persuadés de sa divinité comme nous le sommes? Faisaientils profession comme nous de l'adorer comme le Fils de Dieu ? Non, sans doute ; c'est donc avec plus de connaissance, plus de malice, plus de noirceur que les Juifs, qu'un chrétien manque de respect envers Jésus-Christ.
Nous sommes pénétres de douleur, lorsque nous pensons que ce divin Sauveur fut ignominieusement attaché à la croix, et qu'il y expira entre deux voleurs; ah ! mes Enfants, déplorons encore davantage le supplice que Jésus-Christ endure dans une Communion sacrilège. Oui, le pécheur qui le reçoit est une croix pour Jésus-Christ, et une croix infiniment plus douloureuse que celle à laquelle il fut attaché sur le Calvaire. Si Jésus-Christ revenait sur la terre et qu'il fût encore capable d'y souffrir et d'y mourir, il choisirait plutôt d'être crucifié une seconde fois, que d'être reçu par une Communion indigne dans un
Hi "2 skk.mov
cœur souillé du pèche. Car enfin, quelque douloureuse que tût la Croix pour Jésus-Christ, il s'y était offert volontairement, il l'avait acceptée, il lavait désirée même, parce qu'il savait qu'en répandant son sang, il allait satisfaire à la justice de son Père, réparer l'injure que le péché lui avait faite, racheter les hommes, opérer leur salut.
Mais dans une Communion «acrilége, rien ne peut consoler Jésus-Christ, tout y contribue à augmenter son indignation : son Père y est outragé, son sang y est profané, le prix de sa mort y est rendu inutile ; le pécheur, au lieu d'y être sauvé, y est condamné, et y reçoit le sceau de sa réprobation. Voulez-vous en voir un exemple?
Jetez encore une fois les yeux sur le malheureux disciple qui a profané le premier, par une Communion indigne, le Corps et le Sang de Jésus-Christ, et tremblez sur les suites affreuses de son crime. A peine ce misérable a-t-il reçu avec les autres Apôtres la sainte Eucharistie que le démon s'empare de son àme : Etpost buccellam inlroivit ineum Satanas(i). Les reproches de Jésus-Christ, pleins de douceur, ne servent qu'à l'endurcir. Il va consommer son crime ; il part des pieds de Jésus-Christ pour aller chercher les soldats qui doivent s'en saisir ; enfin, voyant sa trahison consommée, et réfléchissant sur la grandeur de son péché, il va se pendre de désespoir : Et abicns,
(I) Joan. mit v27.
POUR LA PKKMlÈllK COMMUNION. -Vf 3
laqueo se suspendu (1). Sacrilèges profanateurs, voilà votre modèle, voilà le sort que vous devez craindre.
Oui, toutes ces marques de réprobation qui suivirent le sacrilège de Judas se vérifieront, peut-être à la lettre, dans un enfant qui profanera, comme lui, le Corps et le Sang de son Dieu. Le démon s'emparera de son âme pour y exercer un empire absolu. La Communion, au lieu de le rendre plus sage, le rendra encore plus méchant. A peine sera-t-il sorti de la sainte Table qu'il se replongera dans le libertinage avec moins de retenue. Avant son sacrilège, il ne péchait qu'avec une certaine répugnance, et en se reprochant son péché; mais ce dernier crime étouffera presque tous ses remords ; il péchera désormais sans crainte et sans horreur. 11 renouvellera plusieurs fois les Communions indignes, il les multipliera à l'infini. La honte de confesser tant de sacrilèges se fortifiera à mesure qu'il les augmentera. Ni les remontrances, ni les exhortations ne feront presque plus d'impression sur lui. Aussi les hommes expérimentés dans la conduite des âmes nous assurentils qu'il faut, pour ainsi dire, un miracle de la grâce pour convertir un pécheur sacrilège, surtout quand il a commencé dès sa jeunesse. Enfin, réfléchissant à L'heure de la mort sur la multitude et l'énormité de ses crimes, il tombera peut-être dans le désespoir et
(lj Matth. xxvii, 5.
344 SERMOK
l'impénitence ; et il ne lui restera, selon l'expression de l'apôtre saint Paul, qu'une attente terrible du jugement de Dieu : Terriblis qnœdam exspectalio judicii (1).
Mais je me trompe, il n'y a plus de jugement à faire pour lui, il est déjà jugé, il est déjà condamné : en mangeant et buvant indignement le Corps et le Sang de Jésus-Christ, il a mangé et bu, comme le dit le même Apôtre, son jugement et sa condamnation : Judicium aibi manducat et bibit (2). Il a reçu au-dedans de lui-même son juge, et son juge irrité, son juge outragé, son juge qui est en même temps son accusateur et son témoin, son juge qui a déjà prononcé contre lui le terrible anathème qu'il prononça dans une pareille conjoncture contre le disciple qui le trahissait : Malheur à cet homme! Vœ homini Mi (3) ! Oui, malheur à cet enfant, et le plus grand de tous les malheurs : malheur pour l'autre vie, où il souffrira éternellement les peines de l'enfer s'il ne fait en ce monde une pénitence proportionnée à son crime; malheur même pour cette vie, où le Seigneur commencera peut-être déjà à lui faire sentir le poids de sa justice!
Il n'attend pas toujours après la mort pour venger la profanation de l'Eucharistie; il la punit souvent dès cette vie des [tins rigoureux châtiments.
(I) Hcbr. x,27. — (-2) ICor. xi, 29. — (3) Mattli. .uvi,
I \ est saint Paul lui-même qui nous en assure et qui attribue à eette profanation les maladies et lu mort de plusieurs d'entre les fidèles de Corinthe. C'est saint Cyprien et saint Augustin qui ont été les témoins oeulaires des châtiments dont Dieu a souvent puni les Communions indignes.
Et si tous ces malheurs sont à craindre toutes les ibis qu'on s'approche de la sainte Table, combien ne ne sont-ils pas plus à craindre, mes chers Enfants, dans une première Communion? Si, la première fois que vous vous présentez au festin du Seigneur, vous êtes sans la robe nuptiale, quel funeste préjugé pour tout le reste de votre vie! Si après tant d'instructions, tant de soins, tant d'exhortations, tant de réflexions sur la sainteté de l'action que vous allez faire, sur les dispositions qu'elle demande, sur l'énormité du sacrilège, sur les châtiments dont il est suivi; après tant de confessions et tant d'épreuves, après tant de résolutions et de promesses de votre part, après avoir paru touchés de ce que l'on vous a dit; si, dis-je, après tout cela, vous receviez Jésus- Christ sans être suffisamment disposés, que pourraiton attendre de vous pour les Communions suivantes, où vous aurez moins de secours, où vous apporterez sans doute bien moins de précautions?
Quel serait donc votre étonnement si Jésus-Christ vous faisait maintenant la même déclaration qu'il lit à ses disciples pendant la dernière Cène : « Je vous dis en vérité qu'un d'entre vous me trahira au jour-
d'hui . Unus vestrùm me traditurus est (1). » Ce discours du Sauveur jeta les Apôtres dans une tristesse profonde. Ils commencèrent à se regarder l'un l'autre, ditl'Évangéliste. Quelqu'assurés qu'ils fussentde leur innocence et de leur amour pour Jésus-Christ, ils n'osaient en croire leur propre cœur; ils lui demandèrent tout tremblants , l'un après l'autre : « Seigneur, sera-ce moi? Numquid ego sum, Domine (2)?» Que chacun de vous fasse maintenant dans son cœur la même demande : Seigneur, serace moi qui aurai le malheur de vous trahir en vous recevant indignement ? Numquid ego sum, Domine ?
A Dieu ne plaise, je le répète, qu'aucun de vous soit capable de commettre un tel crime ! Ah ! il vaudrait mieux, suivant l'expression de notre divin Maître, qu'il ne fût jamais né. Mais un crime si noir ne tombe pas même dans la pensée d'un enfant qui a des sentiments de religion. Vous ne vous présentez à la sainte Table que parce qu'on vous a jugés dignes d'y être admis, et parce que vous croyez vous-mêmes être suffisamment purifiés pour cela. Mais votre confesseur, qui ne pouvait juger que de l'extérieur, ne s'est-il pas trompé? Ne vous aveuglez-vous pas vousmêmes sur vos dispositions?
J'ai fait tout mon possible, direz-vous, je me suis examiné avec soin, j'ai fait ma confession la plus
M) Matth.xxvi, -21. — (2) Ibid. 22.
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exacte que j'ai pu, je n'ai ni caché, ni diminué, ni déguisé mes fautes, j'en ai demandé pardon à Dieu, j'en ai reçu l'absolution. C'est beaucoup, mes chers Enfants, c'est beaucoup ; mais ce n'est pas tout. Êtesvous bien assurés de la sincérité de votre contrition, de la fermeté de votre bon propos, de la constance de vos bonnes résolutions? Ëtes-vous bien certains que votre cœur est changé? Sans ce changement du cœur, cependant, le reste n'est rien. Avez-vous fait une rigoureuse pénitence pour effacer tant de péchés dont vous êtes peut-être coupables depuis que vous faites usage de votre raison? Avez-vous réparé le scandale qu'a peut-être causé votre vie peu régulière? Avez-vous donné h vos pères et à vos mères des marques sensibles de repentir de toutes les désobéissances dont vous êtes coupables envers eux, et des assurances certaines d'une parfaite soumission pour l'avenir? Tout cela cependant était nécessaire.
Employez donc le peu de temps qui vous reste jusqu'à la Communion pour y satisfaire. Renouvelez ici toute votre contrition, et tâchez de suppléer, par la véhémence de votre douleur, à la pénitence que vous auriez dû faire. Que tout le monde soit témoin de ladétestation que vous faites de vos fautes, et de la sincérité de votre conversion. Que vos pères et mères surtout soient convaincus que vous voulez à la suite leur donner autant de satisfaction que vous leur avez peut-être jusqu'ici fait de peine.
Mettez-vous à genoux.
Et gardez-vous bien, mes chers Enfants, de regarder ceci comme une vaine cérémonie. Ce que nous vous faisons faire aujourd'hui publiquement pour votre instruction et pour l'édification de tout le monde, vous devez le faire intérieurement et au fond de votre cœur toutes les fois que vous approcherez de la sainte Communion. C'est aux pieds de Jésus-Christ que vous devez renouveler votre contrition, faire amende honorable pour vos péchés, protester sincèrement que vous pardonnez à votre prochain, et vous mettre dans la disposition de le satisfaire luimême sur tous les sujets de mécontentement qu'il pourrait avoir reçus de vous.
Jetez maintenant les yeux sur le crucifix, voyez ce divin Sauveur que nos péchés ont attaché à la croix. Youdriez-vous renouveler aujourd'hui les douleurs de sa passion et le crucifier de nouveau en faisant une indigne Communion ? Plutôt mourir mille fois, Seigneur, que de commetre un si grand crime.
Nous vous demandons pardon, ô mon divin Sauveur, de tous nos péchés, nous les détestons de tout notre cœur, parce qu'ils ont été la cause de voire passion et de votre mort. Nous aimerions mieux souffrir la mort nous-mêmes que de vous offenser de nouveau. Faites-nous la grâce, o Dieu infiniment bon, de ne jamais retomber dans le péché.
Réfléchissez maintenant un moment, mes chers
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Enfants, sur la conduite que vous avez tenue envers vos pères et mères. Peut-être avez-vous été leur croix depuis que vous êtes au monde ; peut-être n'avezvous payé leur tendresse que d'ingratitude et de manières peu respectueuses ; peut-être vous ètes-vous attiré cent fois leur malédiction par votre indocilité et votre libertinage. Que l'effet de ces malédictions serait affreux, si elles étaient cause que vous fissiez aujourd'hui une Communion indigne. Demandezleur pardon, promettez-leur d'être à l'avenir plus sages.
Nos chers pères et mères, nous vous demandons pardon de nos désobéissances, nous vous promettons de vous être plus obéissants et plus soumis à l'avenir.
Demandez-leur maintenant, mes chers Enfants, leur bénédiction ; et s'ils vous la refusent, demandezla comme Esaù la demanda à son père Isaac qui la lui refusait : il la demanda, dit l'Écriture, avec de grands cris mêlés de larmes, flens ejulatu ma g no ; et força pour ainsi dire son père à la lui donner. Nos chers pères et mères nous vous demandons votre bénédiction.
Laissez-vous toucher, Pères et Mères, aux prières de vos enfants ; vous voyez leurs regrets et la sincérité de leur repentir ; pardonnez-leur des fautes dont la légèreté de leur âge a été cause plutôt qu'un mauvais naturel; demandez au Seigneur qu'il détourne de dessus eux l'effet de vos malédictions ; gardez-vous bien de leur en donner jamais, de peur
que le Seigneur n'en fasse retomber sur vous l'accomplissement en même temps que sur eux.
Je ne doute point, mes chers Enfants, que vos pères et mères ne vous donnent leur bénédiction du fond de leur cœur ; recevez-la avec respect et gardez-vous bien de leur donner jamais sujet de la rétracter.
Pensez maintenant aux fautes que vous pouvez avoir commises les uns envers lès autres. Il n'arrive que trop souvent entre les enfants de votre âge des disputes et des querelles. N'y en aurait-il point quelques-uns parmi vous qui conservassent l'un contre l'autre de la haine et du ressentiment, qui fussent dans la résolution de se faire de la peine dans la suite? Si quelqu'un était dans ces dispositions, qu'il n'approche point de la sainte Table : Jésus-Christ n'y veut que des cœurs semblables au sien, pleins de douceur et de charité envers leurs frères. Répondezmoi donc tous : vous pardonnez-vous sincèrement lout le mal que vous avez pu vous faire?... Etes- vous bien résolus de vous aimer mutuellement toute votre vie, et de vous traiter l'un l'autre comme des frères, qui ont participé tous ensemble à la Table du Seigneur ? Ce doit être là, mes Enfants, un des effets de l'Eucharistie de conserver l'union et la charilé entre les fidèles. Répondez-donc tous, ètes-vous dans cette résolution ?
Jetez à présent les yeux, mes chers Enfants, sur votre pasteur, reconnaissez aujourd'hui sa tendresse
et ses soins à votre égard : promettez-lui d'avoir pour lui toute votre vie, le respect, l'affection, la docilité et la soumission qu'il mérite ; vous lui devez ces sentiments, non-seulement parce qu'il tient à votre égard la place de Jésus-Christ, mais encore par reconnaissance pour son zèle et sa tendre charité pour vous.
Je réponds, Monsieur, pour ces enfants que ce seront toujours là leurs sentiments, et je vous demande pour eux votre bénédiction.
Vous êtes sans doute édifiés, M. F., de la docilité de ces enfants, de la vive douleur qu'ils témoignent pour des fautes infiniment plus légères que celles que nous commettons tous les jours; de la sincérité avec laquelle ils se pardonnent mutuellement, de la crainte qu'ils ont de s'approcher indignement de la Communion. Voilà quelles devraient être nos dispositions quand nous en approchons. Jésus- Christ nous propose ces enfants pour modèles, et nous dit que si nous ne leur ressemblons nous n'entrerons jamais dans le royaume des cieux : Nisi conversi fueritis et efficiamini sicut parpuli, non intrabitis in regnum cœlorum (1). Hélas! que nous en sommes éloignés ! Nous avons été autrefois dans les mêmes sentiments ou'eux en faisant notre première Communion ; les avons-nous conservés? Nous avons fait les mêmes promesses qu'eux;
(4) Matth. XYiii, 3.
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les avons-nous gardées? Quel sujet de réflexions! Je reviens à vous, mes chers Enfants, que je suppose suffisamment purifiés ; je neveux pas retarder davantage votre bonheur. Voici l'époux de vos âmes qui vient ; allez au-devant de lui : Eccesponsus venu, exite obviant ei (1). Allez consommer l'union sainte qu'il désire de contracter avec vous. Approchez-vous de sa Table divine dans les dispositions que l'Eglise demandait autrefois publiquement aux fidèles; avec une vive foi, une crainte respectueuse, un ardent amour : Accedite cum fide, cum timoré et dilectione. Tâchez de former en vous ces sentiments, tandis que je vous en ferai les actes.