SERMON SUR LA DÉVOTION A LA SAINTE VIERGE
breuse famille de vos enfants, qui vous honorent comme leur mère, qui vous regardent après Dieu comme leur unique refuge, qui tâchent de vous imiter comme le plus parfait des modèles. Par votre intercession toute-puissante, faites descendre sur eux les bénédictions du Ciel et des grâces de sainteté, pour la gloire de votre Fils, pour votre propre gloire, pour la consolation de tous vos serviteurs. Que toutes les pieuses associations formées pour vous honorer, soient à jamais l'édification de l'Église, et autant d'écoles fécondes en vertus et en bons exemples î Que tous ceux qui se réunissent ici-bas pour chanter vos louanges puissent être un jour réunis de même dans le sein de Dieu pour y jouir avec vous du bonheur éternel ! Ainsi soit-il.
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Educam vos cum pace ; Amjelus enim meus vobiscum est.
« Je vous conduirai en paix, parce que mon Ange » est avec vous. »
Ces paroles sont du prophète Baruch, chap. VI.
C'est, M. F., la promesse que Dieu faisait à son peuple par la bouche du prophète. Pour le punir de ses infidélités, il l'avait réduit dans une triste captivité où il lui faisait éprouver tous les maux de la servitude ; mais enfin touché de compassion il voulait l'en tirer et le reconduire dans la terre de ses pères. Il l'avait solennellement promis ; et, de peur que les Juifs ne doutassent de leur délivrance prochaine, il leur engage de nouveau sa parole que, malgré la multitude et la force de leurs ennemis, malgré les obstacles qui s'opposaient à leur liberté, il les reconduirait en paix dans leur ancienne patrie, et qu'un Ange serait spécialement chargé de veiller sur eux et de les protéger: Educam vus cum pace ; Angélus enim
(1) Le manuscrit porte la date de 1764.
meus vobiscum est. Cet Ange, à qui Dieu avait confié le soin de son peuple, est l'Archange même saint Michel, le plus puissant des esprits bienheureux, le chef des envoyés du Seigneur: c'est le prophète Daniel qui nous l'apprend et qui appelle ce saint Archange le prince et le protecteur du peuple de Dieu: Michaël princeps v ester (1).
On peut vous féliciter, M. F., d'avoir le même privilège que Dieu avait accordé à la nation choisie : en prenant saint Michel pour patron de cette paroisse, vos pères vous ont mis sous sa protection spéciale, et dès-lors le Seigneur vous a fait la même promesse qu'il avait daigné confirmer à son peuple : Je répandrai mes bienfaits sur vous ; au milieu des ennemis qui vous environnent, malgré les obstacles qui s'opposent à votre bonheur, je vous conduirai en paix dans le séjour des Saints, dans la félicité éternelle que je vous ai promise, parce que mon Ange est avec vous pour vous protéger et vous défendre : Educam vos cam pace ; Angélus enim meus vobiscum est.
Quelque magnifique que soit cette promesse, son accomplissement dépend de vous, M. F., car ici les engagements sont mutuels: saint Michel, en vous recevant sous sa protection, a promis au Seigneur de ne jamais vous abandonner et de vous aider à faire votre salut de tout son pouvoir; de votre part, en le prenant pour patron, vous vous êtes obligés à lui ren-
(1) Dan. x.
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dre un culte spécial, et surtout à répondre avec fidélité aux soins qu'il prend pour votre sanctification : deux vérités qu'il ne faut point séparer, qu'il est important de méditer aujourd'hui, et qui vont faire le sujet de ce discours. Quelle protection pouvez-vous espérer de saint Michel : sujet du premier point. Quelle reconnaissance devez-vous lui témoigner et quels devoirs devez-vous lui rendre : sujet du second point. Voilà, M. F., un des sujets d'instruction le plus convenable à la solennité qui nous rassemble. Pour en profiter, demandons les lumières du Saint- Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.
fr POINT.
C'est Dieu, M. F., qui est la première et l'unique source de tous les biens spirituels et temporels; tous les dons que nous recevons, dit l'apôtre saint Jacques, viennent du ciel, et nous sont accordés par le Père des lumières : Omne donum perfection desursum est, descendais a Pâtre luminum. Lui seul est l'auteur de notre sanctification : c'est en lui que nous devons espérer, à lui que nous devons recourir, lui que nous devons remercier de nos succès dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce. Mais quoiqu'il suffise à tout par lui-même, que sa providence et sa sagesse s'étendent à tout, il veut cependant associer les saints Anges au soin qu'il prend de ses créa-
tures et à tout le bien qu'il veut leur faire. Ainsi nous voyons dans l'Écriture que Dieu s'est servi du ministère des Anges toutes les fois qu'il a voulu faire quelque faveur particulière à ses serviteurs. Pour annoncer au saint patriarche Abraham la naissance miraculeuse d'un fds qu'il veut lui accorder, il envoie deux Anges sous la figure de deux voyageurs qui lui font cette promesse. Pour mettre à couvert Lot son neveu des flammes dont les villes infâmes de Sodome et de Gomorrhe allaient être embrasées, il le fait avertir par ces mêmes Anges de s'éloigner au plus tôt. Lorsqu'il charge Moïse de conduire son peuple dans la Terre promise, il destine un Ange pour lui servir de guide et de secours : Mon Ange vous précédera, lui dit-il, il marchera devant vous pour mettre •vos ennemis en fuite : Angélus meus prœcedet te. Quand il veut combler de biens toute la famille de Tobie, l'Ange Raphaël descend du ciel, accompagne le fils dans son voyage, délivre la vertueuse Sara des embûches du démon, rend miraculeusement au saint vieillard l'usage de la vue. Faut-il sauver Daniel de la rage des lions dont il devait être la proie? un Ange lui tient compagnie dans la caverne où on l'avait précipité, transporte Habacuc au milieu des airs pour lui apporter de la nourriture. Enfin, pour conserver la vie aux trois enfants hébreux dans la fournaise, un Ange se fait voir au milieu des flammes et en tempère les ardeurs.
S' agit-il au contraire d'exécuter les arrêts de la
justice divine et de punir ceux, qui ont irrité sa colère? Dieu se sert encore des Anges pour être les ministres de sa vengeance. Ainsi il envoie un Ange exterminateur qui frappe dans une seule nuit tous les premiers- nés des Egyptiens et remplit ce royaume de deuil et de désespoir. C'en est un autre qui ravage l'armée de Sennachérib et fait périr en un instant cent quatre-vingt mille hommes. David, en punition de son orgueil et du dénombrement téméraire qu'il avait fait faire de ses sujets, voit un Ange armé d'un glaive redoutable qui répand sur tout Israël la contagion et la mort. De là ce Roi-Prophète, exaltant la puissance de Dieu dont il avait fait l'épreuve, compare les opérations de ses Anges à la rapidité des vents et à l'activité du feu : Qui facis Angelos tuos spiritus et minislros tuos ignefn urentem.
Mais c'est surtout pour la sanctification des hommes que Dieu se plait à employer le ministère des esprits bienheureux. C'est un Ange qui annonce à Marie le mystère ineffable qui doit s'opérer en elle et l'incarnation du Verbe dont elle va devenir la mère ; lorsque le Sauveur est né, une troupe de ces divins esprits célèbre sa naissance, l'annonce aux bergers voisins de Bethléem ; c'est un Ange qui avertit Joseph de transporter en Egypte cet enfant précieux pour le dérober à la fureur d'Hérode ; ce sont des Anges qui rassurent les saintes femmes lorsqu'elles viennent au tombeau du Sauveur, et qui leur annoncent sa résurrection. Enfin c'est un Ange qui fait tomber les
chaînes de saint Pierre, le fait marcher en sûreté au milieu de ses gardes et le reconduit dans sa maison pendant les ténèbres de la nuit.
Ce que Dieu a fait autrefois d'une manière sensible, M. F., il continue encore de le faire d'une manière invisible , et la foi nous apprend que Dieu se sert de ses Anges pour nous préserver des dangers, pour nous défendre contre nos ennemis, pour nous détourner du mal et nous exciter à la vertu : Jésus- Christ nous enseigne en propres termes qu'il n'y a pas même un enfant à la garde duquel Dieu n'ait commis un ange : Angell eorum semper vident faciem Patris mei qui in cœlis est.
Mais si tous les esprits célestes en général s'intéressent à notre salut, combien ne devons-nous pas compter en particulier sur le secours du saint Archange que Dieu a placé à leur tète, du glorieux saint Michel, auquel vous vous faites gloire d'appartenir ! Concevez, M. F., toute l'efficacité de sa protection par la puissance des motifs qui l'animent : c'est d'un côté la gloire de Dieu qui y est intéressée, c'est d'autre part l'étendue de nos besoins ; ainsi l'amour parfait de saint Michel pour Dieu, sa tendre charité pour les hommes, l'engagent également à vous secourir.
Il n'y a, M. F., que les Anges et les esprits bienheureux qui comprennent combien Dieu désire la sanctification de ses créatures ; ce n'est que dans le ciel que l'on conçoit toute la valeur d'une àme
rachetée du sang de Jésus-Christ. Ceux-là seuls qui ont goûté les délices de la félicité éternelle, sentent à quel prix elle mérite d'être acquise. Si nous en étions bien convaincus sur la terre, nous travaillerions avec bien plus de zèle à devenir des saints. Notre divin maître nous assure que les Anges se réjouissent dans le ciel, lorsqu'un pécheur fait pénitence : Gaudiiim erit in cœlo coram Angelis Dei super uno peccatore pœnitentiam agente. Et le prophète ne craint pas de dire que les Anges de paix répandent des larmes sur la multitude des désordres et des maux qui désolent la terre : Angeli pacis amarè flebunt. Pécheurs qui craignez si peu de vous plonger dans le crime, qui avalez l'iniquité comme l'eau et sans en ressentir l'amertume, qui vous faites moins de peine de perdre votre âme que de hasarder votre vie ou votre fortune, l'auriez-vous jamais pensé, que toute la cour céleste a les yeux attachés sur vos démarches, que les Anges déplorent votre aveuglement et votre folie; que le saint Archange, qui préside à cette auguste assemblée, est touché de vous voir courir à votre perte ; que, si son bonheur pouvait être altéré, il serait pénétré de douleur? Angeli pacis amarè flebunt. Y pensez-vous, que si vous vouliez enfin renoncer à vos désordres, retourner à Dieu, faire pénitence, votre conversion serait célébrée dans le ciel par des chants d'allégresse, que la troupe sainte des élus en bénirait le Seigneur? Gaudium erit coram Angelis Dei. Quoi donc! le salut ou la perte d'une seule àrae
sont-ils donc un objet assez important pour occuper le Ciel tout entier? Oui, M. F.: si nous en sommes si peu occupés nous-mêmes, c'est que nous oublions ce que la foi nous enseigne ; mais votre saint patron est incapable de l'oublier. 11 sait, il voit dans le sein même de la divinité combien Dieu nous a aimés, combien il nous aime, combien il désire de nous rendre éternellement heureux. Il sait, il comprend ce qu'il en a coûté à Jésus-Christ pour nous racheter ; la multitude des travaux de ce divin Sauveur, la rigueur de ses souffrances, le prix du sang qu'il a répandu, l'ardeur des vœux qu'il a adressés et qu'il adresse encore pour notre salut à son Père. 11 sait, et il est témoin des efforts que fait continuellement la miséricorde divine pour nous gagner à elle, des grâces qu'elle nous accorde, des événements qu'elle ménage, des miracles même invisibles qu'elle opère pour nous conduire dans le chemin de la vertu ou pour nous y affermir. Il sait, ce glorieux Archange, et il l'éprouve, la grandeur de la félicité dont Dieu comble ceux qui lui ont été fidèles, la gloire qu'ils lui rendent dans le ciel, les actions de grâces et les louanges dont ils seront occupés pendant toute l'éternité.
Procurer à Dieu un plus grand nombre d'adorateurs, peupler le ciel de nouveaux citoyens, remplir les places que Dieu avait destinées aux anges rebelles qui s'en sont rendus indignes, assurer les fruits de la rédemption de Jésus-Christ, partager avec nous le bonheur immense dont votre saint
patron jouit lui-môme : voilà, M. F., le grand objet dont son zèle est occupé; voilà l'important ministère par lequel il témoigne à Dieu son amour et sa fidélité ; voilà l'auguste destinée qui augmente sa gloire et son bonheur : Gaudium erit coram Ângelis Dei.
Heureux donc, M. F., heureux mille fois ceux qui peuvent contribuer au salut des âmes, sanctifier les autres en se sanctifiant eux-mêmes, aider par leurs prières, leurs exhortations, leurs bons exemples, ceux qui se sont écartés des routes de la vertu ou qui cherchent à y rentrer! Ils partagent un ministère dont les Anges se font gloire, ils exercent la charité la plus agréable à Dieu et la plus méritoire : Dieu lui-même a daigné donner le nom d'Anges à ceux qui s'occupent d'un si saint travail : Angélus Domini exercituum est. Mais malheur, au contraire, et malheur pour jamais aux scandaleux qui contribuent à la perte des âmes : qui conseillent le mal ou qui l'enseignent à ceuv qui l'ignorent ; qui par de pernicieux avis aigrissent les passions, aident à l'injustice, enflamment les haines, suggèrent la vengeance ; qui par des discours sales ou équivoques souillent les oreilles et l'imagination de ceux qui les fréquentent, exhalent partout le vice infâme dont leur cœur est infecté ; qui par des gestes immodestes ou des b;idinages indécents cherchent à séduire l'innocence; qui par la hardiesse et la publicité de leurs dés-
ordres , tâchent d'ôter au vice l'infamie qui y est attachée à force de le rendre commun. Tous ces malheureux se rendent les complices et les émissaires du démon sur la terre, et font gémir dans le ciel les Anges de paix qui ne souhaitent rien tant que de nous sauver tous : Angeli paris amarè flebunt.
Si nous aimions le Sauveur, nous serions enflammés de zèle pour sa gloire, pour la sanctification des âmes et surtout de la nôtre : parce que saint Michel est animé pour Dieu d'un amour parfait, il ressent pour nous une charité tendre et compatissante : second motif qui l'engage à nous secourir.
C'est dans le ciel, M. F., que la charité est portée à sa perfection : Dieu qui est la charité même, la bonté infinie, en remplit le cœur de ses élus ; ils s'aiment saintement et divinement les uns les autres, et leur charité s'étend sur tous ceux qui sont appelés de Dieu à mériter le même bonheur. Plus ils sont unis à Dieu, plus ils pénètrent ses perfections , plus ce sentiment a de vivacité en eux; et, puisque saint Michel est de tous les esprits bienheureux le plus élevé en gloire , le plus intimement uni à la Divinité , il est aussi le plus charitable et le plus compatissant de tous les protecteurs ; il connaît nos besoins; il les connaît mieux que nous; il voit l'excès de notre faiblesse, la grandeur de nos misères, la multitude de nos ennemis, et c'en est assez pour l'engager à nous défendre.
Le plus terrible de ces adversaires que nous avons à combattre, c'est l'ennemi de Dieu même, le démon et ses émissaires.Revètez-vous,M.F.,disaitsaintPaul aux fidèles , revêtez-vous de l'armure de Dieu pour pouvoir résister aux embûches du démon ; car nous n'avons pas seulement à combattre contre la chair et le sang, contre les princes et les puissants de la terre, contre l'aveuglement et la contagion du monde, mais encore contre les esprits méchants qui ont été bannis du ciel : Contra spiritualia nequitiœ in cœlestibus. Ennemi redoutable et obstiné contre lequel il faut continuellement veiller, dit saint Pierre, parce que, semblable à un lion en fureur , il tourne continuellement autour de nous pour nous dévorer : Tanquam leo rugiens circuit qnœrens quem devoret. Mais cet esprit dangereux trouvera toujours dans saint Michel un adversaire plus puissant que lui. Ce divin Archange lui a résisté dès le commencement , et dès le moment que l'Ange de ténèbres s'est révolté contre Dieu avec ses partisans , saint Michel, à la tête des bons Anges, des esprits fidèles à Dieu, lui a juré une guerre éternelle. Le même zèle qui a fait soutenir à saint Michel la cause de Dieu lui fait soutenir la nôtre , et pour peu que nous voulions combattre avec lu: nous sommes sûrs de remporter une pleine victoire. Malgré toute la malice de l'esprit infernal, il serait bien faible contre nous, M. F. , si nous étions plus fidèles à profiter d'un tel secours et si nous ne lui fournissions pas des armes
contre nous ; mais au lieu de nous en délier, au lieu de fuir sagement le danger, nous nous y exposons de gaité de cœur, nous allons au-devant de la tentation , nous courons avec une aveugle témérité où nous savons que le tentateur nous attend et où il nous a souvent vaincus.
Un second ennemi que nous avons à craindre, et contre lequel saint Michel s'applique à nous défendre, c'est le monde et ses scandales. Tout est piège dans le monde, M. F., tout y est occasion de chute : les discours que l'on y tient , l'esprit qui y règne, les exemples que l'on y voit, sont également pernicieux et capables de pervertir l'âme la mieux affermie dans la vertu. Nous le craignons quand il nous persécute , il est bien plus à craindre quand il nous flatte : jamais nous ne sommes plus près de notre perte que quand le monde nous plaît et que nous cherchons à lui plaire. Aussi Jésus -Christ lui a donné sa malédiction à cause des scandales dont il est plein : Vœ mundo a scandalis. Vouloir penser comme le monde, imiter son langage, suivre sa conduite, vouloir faire comme les autres, vivre comme les autres vivent, suivre les coutumes établies et le train commun, c'est marcher, dit le Sauveur, dans la voie large qui conduit à la perdition. L'esprit de Jésus-Christ et de l'Évangile n'a jamais été l'esprit dominant dans le monde ; les saints ont tous été des hommes qui ne pensaient, qui n'agissaient, qui ne vivaient point comme la multitude; souvent même
le monde les a blâmés, les a calomniés, les a méprisés, les a haïs, comme il a persécuté Jésus-Christ lui-même.
Enfin, un troisième ennemi contre lequel nous avons besoin du secours de saint Michel et des Anges du Seigneur, c'est notre propre chair, ses passions, ses faiblesses. Voilà ce qu'il y a de déplorable, M. F.; c'est nous-mêmes qui sommes nos plus redoutables ennemis, nous-mêmes dont nous devons nous défier davantage, nous-mêmes contre qui nous devons continuellement combattre, nos passions, nos défauts, nos mauvais penchants, nos habitudes. Les plus grands saints en ont gémi ; saint Paul même déplorait cette triste condition de l'humanité : Je sens, disait-il, en moi-même, dans ma propre chair, une loi impérieuse qui se révolte contre la loi de l'esprit, qui me captive, qui m'enchaîne, qui me rend malgré moi l'esclave du péché. Je vois, je comprends, j'admire toute la beauté de la vertu , toute la consolation que l'on goûte en faisant le bien; mais quand il faut en venir à l'exécution et marcher constamment dans ce chemin pénible, je me trouve sans force et je succombe à ma propre faiblesse : je fais le mal en le détestant, je pèche en sentant que je pourrais ne pas pécher, et je me trouve forcé de me condamner et de me punir. Quel est donc notre aveuglement, M. F., lorsqu'au lieu de mortifier cette chair rebelle, nous ne pensons qu'à la flatter et à la rendre plus puissante
contre nous? lorsqu'au lieu de contredire et de maîtriser nos passions nous ne cherchons qu'à les satisfaire? lorsqu'au lieu de nous humilier et de nous punir de nos défauts, nous nous y obstinons et nous voulons qu'on les souffre et qu'on les approuve? Ainsi, loin de briser nos chaînes, nous les rendons plus fortes et plus pesantes.
En vain, M. F., nous demandons à Dieu le secours de la grâce, nous implorons l'assistance de ses Anges, nous réclamons saint Michel, notre protecteur : la grâce que Dieu nous donne est une grâce de résistance et de combat ; le secours des esprits célestes est pour nous animer et non pas pour nous laisser dans l'inaction : il faut que la victoire nous coûte, sans quoi elle ne serait pas méritoire. Pour nous assurer la protection spéciale de saint Michel, ce n'est pas assez de sentir que nous en avons besoin et de nous reposer sur sa charité et son zèle, il faut encore nous efforcer de nous en rendre dignes et nous acquitter envers lui de nos devoirs. C'est le sujet du second point; je le traiterai en peu de mots.
IIe POINT.
Saint Bernard, instruisant les fidèles sur l'importante matière qui nous occupe , M. F. , renfermait en trois mots trois devoirs que nous devons rendre aux Anges du Seigneur qui nous protègent. Faites
attention, disait-il , à ces paroles de l'Écriture : Le Seigneur vous a mis sous la garde de ses Anges , afin qu'ils vous conduisent dans toutes vos démarches : Angelis suis Dcus mandavit de te, Ut castodiunl te in omnibus viis tuis. Combien ces paroles consolantes ne doivent-elles pas vous inspirer de respect, de dévotion, de confiance? Yous devez à ces purs Esprits, du respect à cause de leur présence, de la dévotion à cause de leur charité bienfaisante, de la confiance pour les services qu'ils vous rendent : Reverentiam pro prœsentiâ, dcvotionem pro benevolentiâ, fiduciam pro custodiâ. Telles sont, M. F., vos obligations particulières à l'égard de saint Michel. Renouvelez un moment votre attention.
Premièrement : nous devons du respect aux Anges qui daignent nous accompagner partout, et sous les regards desquels nous sommes toujours : Reverentiam pro prœsentiâ. Eh quoi ! continue saintBernard, aurons-nous moins de respect pour un envoyé du Seigneur, pour un ministre du Roi des rois, pour un des princes de la Cour céleste, que nous n'en avons pour une personne même indifférente? Aurons-nous l'assurance de faire devant lui une action dont nous rougirions d'avoir un homme pour témoin? Ne perdez jamais de vue cette importante vérité que vous avez toujours à vos côtés l'Ange du Seigneur : Dieu lui-même vous en assure, que ce fidèle gardien ne vous abandonne jamais , qu'il veille sur vous dès le moment de votre naissance jusqu'à l'instant de votre
mort, qu'il n'ignore aucune de vos actions, aucune de vos paroles , qu'il pénètre même par la connaissance que Dieu lui en donne jusqu'aux plus secrètes pensées de votre àme : In omnibus viis luis. Quelle tentation sera jamais capable de vous vaincre, quelle attaque pourra jamais vous faire succomber, si vous êtes bien pénétré de cette créance . qu'un Ange vous voit et ne vous quitte jamais? qu'en offensant le Seigneur vous allez contrister cet ami fidèle, ce protecteur charitable à qui vous êtes si cher, qui veille sur votre âme comme sur un trésor qui lui est confié ? Reverentiam pro prcesentiâ.
Mais cest ici surtout, M. F., dans ce saint temple, spécialement consacré sous l'invocation de saint Michel , c'est ici que le glorieux Archange et toute la troupe des esprits bienheureux vous tient fidèle compagnie. Pensez-y au moment où vous mettez le pied sur cette porte et que vous entrez dans cette auguste maison, que vous êtes admis à l'assemblée des Anges du ciel : que toutes les fois que Jésus-Christ , le Roi de gloire, daigne descendre de son trône pour habiter au milieu de nous , la cour sainte des esprits bienheureux est à sa suite et lui fait cortège; que saint Michel est à leur tète pour lui rendre ses hommages et lui présenter les nôtres. 11 devrait donc régner dans les devoirs de religion que nous rendons ici au Seigneur, la même attention, le même silence, le même respect , la même dévotion dont les Anges sont pénétrés au pied du trône de Dieu. Que cette
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réflexion nous soit toujours présente, et, malgré toute la faiblesse humaine, malgré notre légèreté naturelle , jamais nous ne serons tentés de nous distraire ou de causer de la distraction aux autres : dès-lors, on verra la dévotion peinte sur tous les visages; le recueillement, la modestie, la piété ne seront jamais troublés dans les divins offices ; dèslors, nous rendrons à Dieu un culte digne de lui et des saints Anges qui le lui rendent avec nous : Reverehtiam pro prœsentiâ.
Vous devez, en second lieu, à votre glorieux patron de l'amour et de la reconnaissance pour sa bonté : Devolionem pro benevolcnlià. Que ne puis-je vous développer ici, M. F., tous les bienfaits publics et particuliers, toutes les grâces spirituelles et temporelles dont vous êtes redevables à son intercession et aux prières qu'il adresse à Dieu pour vous! Nous n'y faisons pas attention : l'habitude où nous sommes de jouir des bienfaits du Ciel fait que nous n'en sommes plus touchés; l'excès même de la bonté divine sert à nous rendre ingrats. Combien de fois n'avez-vous pas vu des fléaux, des calamités, tomber sur vos \oisins, tandis que Dieu vous épargnait! Combien de fois ne vous êtes-vous pas trouvés au moment de perdre le fruit de vos travaux, de voir les campagnes désolées par les orages et l'intempérie des saisons? et tout-à-coup Dieu a retiré son bras déjà prêt à vous frapper et a fait renaître vos espérances! Combien de fois, lorsque vous avez eu
recours au Seigneur et aux prières de son Ange, n'avez-vous pas été exaucés , comme par une espèce de miracle, et délivrés des maux qui vous menaçaient, lors même que vous reconnaissiez avoir mérité davantage d'être châtiés ! Le Seigneur , tout miséricordieux qu'il est, vous aurait-il traités avec tant d'indulgence, si saint Michel, par ses prières, n'avait demandé grâce pour vous?
S'il nous fallait rappeler tous les bienfaits qu'ij a obtenus à chacun de vous en particulier, M. F.? quel immense détail n'aurions -nous pas à faire? Pas un d'entre nous qui ne reconnaisse, s'il veut réfléchir sur toute sa vie, que souvent Dieu lui a fait des grâces que jamais il n'avait pensé à demander; que, dans le temps même qu'il s'était rendu plus indigne des faveurs du Ciel par ses infidélités, une Providence attentive veillait cependant sur lui et l'a préservé des malheurs où son imprudence et ses passions auraient dû le précipiter. Pas un qui ne doive avouer que lors même qu'il se croyait perdu, abandonné du monde entier, hors d'état de se relever jamais, Dieu lui a ménagé des ressources auxquelles on n'aurait jamais pensé, et des secours que la prudence humaine ne pouvait prévoir. Pas un qui ne confesse que si quelquefois Dieu nous a refusé ce que nous lui demandions avec plus d'ardeur, c'était pour nous en dédommager avantageusement d'une autre manière; que si quelquefois il nous a humiliés ou affligés, il a su faire tourner nos croix mêmes
à notre plus grand bien, et nous faire trouver des sujets de consolation dans les événements qui nous avaient paru d'abord les plus fâcheux. Dieu est la bonté même, la bonté infinie, la bonté inépuisable, nous en faisons tous les jours l'expérience; mais en recevrions-nous des preuves aussi continuelles, si nos saints patrons ne nous les procuraient malgré notre indignité?
Ce n'est rien encore que tous les biens temporels, M. F., en comparaison des grâces de salut que le Ciel répand sur nous à chaque instant. Si quelquefois nous sommes touchés intérieurement par la considération des vérités de la foi; si, malgré les chutes qui nous sont si fréquentes, nous nous relevons encore; si, au milieu des plus grands désordres où nous nous sommes peut-être plongés, la voix intérieure de la conscience s'est toujours fait entendre; si nous sommes retournés quelquefois sincèrement à Dieu, si nous persévérons, du moins pendant quelque temps, dans la crainte et dans l'amour de la vertu, n'en doutons pas, M. F., c'est l'intercession de nos patrons et des saints Anges qui fait descendre sur nous la rosée du ciel, et qui touche en notre faveur la bonté divine que nous irritons si souvent par nos crimes. Or, pourrons-nous jamais leur rendre assez d'actions de grâces, leur témoigner assez de gratitude pour une protection si évidente? Devotionem pro benevolentià.
Enfin, vous devez à votre saint patron la confiance,
et recourir à lui par préférence dans vos besoins : Fiduciam pro custodiâ. Nous sommes portés , il est vrai, à prier les saints : l'expérience que nous avons si souvent faite de leur pouvoir nous engage souvent à y recourir; mais il se glisse quelquefois dans cette piété de la bizarrerie, et une espèce d'indécence dont il faudrait se garantir. On honore et on prie des saints à peine connus et sur des récits souvent fort suspects ; on fait des neuvaines et des pèlerinages, et on se persuade que les plus éloignés sont les meilleurs; on publie, d'après la renommée, des merveilles et des miracles opérés dans certains lieux de dévotion; souvent le saint patron de la paroisse est le dernier que l'on pense à invoquer dans les besoins les plus pressants. M. F., le culte de tous les saints, reconnus tels par l'Église , est, en général, bon et louable; mais celui auquel nous devons recourir par préférence, celui sur qui nous devons le plus compter, auquel nous devons témoigner le plus de confiance, c'est certainement le saint patron que Dieu nous a donné. Négliger son culte pour se livrer à d'autres dévotions de caprice , ou qui sont plus à la mode , ce n'est ni suivre l'esprit de l'Église, ni connaître la véritable et solide piété.
Ne donnez donc point dans cet abus , M. F. ; dans tous vos besoins spirituels et temporels , dans les calamités publiques et particulières, ou plutôt dans tous les temps, que saint Michel soit toujours, après Dieu et sa sainte Mère , le premier objet de
DE SAUST MICHEL. 1 Ut
votre dévotion, le principal protecteur en qui vous mettiez votre confiance : Fiduciam pro custodiâ Que ce saint jour où vous faites profession de l'honorer soit à jamais un jour de ferveur, de piété , de prières, d'actions de grâces ; que les jeux et les divertissements profanes , que les assemblées tumultueuses et les parties de débauches, les courses de jeunes gens et les scandales, en soient bannis pour jamais. Ne faisons pas, M. F., d'une solennité chrétienne, une fête païenne et insensée; ne déshonorons pas , par des indécences et des crimes, un jour qui est destiné à honorer Dieu et ses Anges. Que votre modestie, votre retenue, votre piété sincère, fassent l'édification de tout le voisinage, la consolation de ceux qui travaillent à vous sanctifier. Qu'ils puissent ainsi vous assurer la protection de saint Michel, et les bénédictions de Dieu pour ce monde et pour l'autre : Dieu vous en fasse la grâce ! Amen.
MÊME SUJET
Mirabilis Deus in sanctis suis.
« Dieu est admirable dans ses saints. » Ps. lxvii.
Dieu est admirable dans tous ses ouvrages , M. F. : toutes les créatures portent des traits de la puissance et de la sagesse de celui qui les a formées: toutes, comme dit le Prophète, publient à l'envi sa gloire et ses grandeurs. Mais quel ouvrage plus digne de lui que la sanctification des âmes? C'est dans la manière dont il fait les saints qu'il paraît véritablement Dieu. Tous les événements de leur vie sont ménagés par une providence incompréhensible, et ce qui paraissait devoir les conduire à leur perte est presque toujours ce qui a le plus contribué à leur prédestination. Plus admirable encore dans la libéralité avec laquelle il les récompense , la félicité dont il les comble surpasse leurs espérances et leurs désirs : pour les rendre aussi riches, aussi heureux qu'il lest lui-même, il se donne à eux tout entier. Admirable enfin, dit saint Léon, dans la manière dont il les fait contribuer à
notre salut, en nous donnant en eux des intercesseurs et des modèles. Par là leurs mérites se reproduisent et se perpétuent : leurs vertus, qui nous ont édifiés pendant leur vie, nous servent encore d'exemple et de leçon après leur mort : Mirabilis Deus in sanctis suis , in quibus nobis prœsidium constituit et exemplum.
Ce ne sont pas seulement les saints qui ont vécu comme nous sur la terre que Dieu nous propose à honorer et à imiter, M. F.; ce sont encore ces sublimes intelligences, ces purs esprits qu'il a créés pour être ses courtisans et ses ministres. Malgré l'excellence de leur nature et la supériorité de leur rang, il veut que nous ayons encore en eux des patrons à invoquer et des modèles à suivre : In quibus nobis prœsidium constituit et exemplum. C'est ainsi, Providence adorable, que vous nous faites connaître et votre bonté pour nous, en faisant concourir à notre salut toutes les créatures du ciel et de la terre, et l'excellence de notre âme pour la sanctification de laquelle vous employez des moyens si surprenants et si admirables : Mirabilis Deus in sanctis suis.
Concevons donc quel est l'objet de cette solennité, M. F. : puisque nous reconnaissons pour patron le prince même de la cour céleste, l'archange saint Michel , apprenons quel est le culte que nous lui devons en cette qualité; c'est le même objet que je me propose dans ce discours. Nous devons
honorer nos patrons comme de puissants intercesseurs à qui nous sommes redevables des grâces que Dieu nous fait : ce sera le premier point. Nous devons les imiter comme de parfaits modèles que Dieu nous propose : ce sera le second. Voilà donc en quoi consiste la vraie dévotion aux saints patrons, M. F,, à les honorer et à les imiter : In quitus nobis praesidium constituit et exemplum. Puissions-nous, dès aujourd'hui, commencer à la pratiquer envers saint Michel ; c'est la grâce que nous allons demander au Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Yierge. Ave, Maria.
f POINT.
Ce n'est pas une pieuse, crédulité, M. F., qui nous persuade que les saints prient pour nous dans le ciel et nous obtiennent les bienfaits de Dieu, c'est une confiance appuyée sur les raisons les plus solides. Si la charité et le zèle de la gloire de Dieu les a faits s'intéresser sur la terre pour le salut de leurs frères, le feront-ils moins dans le ciel où leur zèle est encore plus vif et leur charité plus ardente? S'ils ont adressé à Dieu leurs vœux pour nous dans un temps où ils avaient besoin de prier pour eux-mêmes, dans un temps où l'humilité cachait à leurs yeux le mérite de leurs prières, combien plus volontiers nous rendront-ils ce bon office, lorsque la gloire dont ils jouissent auprès de
Dieu les rend plus assurés du succès de leurs demandes? Les Anges, suivant le témoignage de l'apôtre saint Paul, sont tous occupés à des ministères de salut en faveur de ceux que Dieu destine à l'héritage éternel ; et quel ministère plus important et plus glorieux pour eux que de représenter sans cesse nos besoins au Père céleste, et de solliciter ses grâces pour nous?
L'Église, M. F., n'a point puisé ailleurs que dans les saintes Écritures cet article de notre foi. Dieu, pour inspirer à Judas Machahée un courage surnaturel à la tête de son armée , lui fit voir le saint prophète Jérémie, mort depuis longtemps, et ajouta ces paroles remarquables : Yoilà celui qui ne cesse de prier pour le peuple et pour la ville sainte : Hic est qui multùm orat pro populo et universâ sanciâ civitate. L'apôtre saint Jean, dans une vision où Dieu lui révéla les mystères les plus sublimes, vit les Anges occupés à présenter devant le trône de Dieu les prières des justes. Ainsi, M. F., Dieu nous montre l'Église du ciel tout occupée des besoins de l'Église de la terre, et toujours unie avec nous par les liens d'une ardente charité.
Mais si nous avons lieu de compter sur l'intercession de tous les bienheureux en général, ne devons-nous pas plus spécialement encore nous adresser à ceux avec lesquels nous avons des liaisons plus étroites, une relation particulière ? Tels sont ceux qui ont vécu dans les mêmes lieux que nous
habitons, ceux qui ont travaillé à la conversion de nos pères , ceux dont nous conservons les reliques précieuses, ceux enfin que nous honorons comme nos patrons. Ce sont eux sans doute qui nous obtiennent les grâces de Dieu , qui détournent les fléaux de la justice de Dieu, qui présentent nos vœux et nos prières à Dieu.
C'est à Dieu que nous devons tout, M. F.: il est la bonté infinie et la source de tous les biens; tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, tout ce que nous pouvons espérer, vient de sa libéralité. Nous devons espérer en lui seul, ne rien attendre que de lui. Il est porté par sa bonté à nous faire du bien, lors même que nous le méritons le moins ; il nous en fait à tout moment et dans l'ordre de la nature et dans Tordre de la grâce; pour faire le détail de ses bienfaits, il faudrait compter tous les instants de notre vie. Bonté attentive, bonté continuelle, bonté inépuisable : pouvait-elle mieux éclater que dans la charité qu'elle inspire pour nous aux saints et surtout à nos saints patrons? Dieu connaissait notre peu d'attention sur nos besoins, notre peu de goût pour la prière, notre insensibilité, notre ingratitude : défauts capables de lasser sa miséricorde , tout infinie qu'elle est , et de tarir la source de ses grâces. II y a remédié en voulant que les saints prient continuellement pour nous : il s'est mis ainsi dans la nécessité de nous faire du bien, sans que nous le méritions, et d'accorder aux de-
mandes de ses amis ce qu'il serait en droit de refuser à l'indignité des pécheurs.
Ne demandons plus, M. F. , comment Dieu ne se lasse point d'obliger des ingrats, comment il ne prive pas de ses faveurs ceux qui en abusent, comment il ne punit pas, par un abandon éclatant, les outrages continuels que lui font de viles créatures. C'est que la voix des saints, plus puissante que celle de nos crimes, plaide continuellement notre cause. Yoilà pourquoi, malgré nos infidélités et nos désordres, malgré notre tiédeur et notre indévotion, Dieu n'a point encore retiré ses regards de dessus nous : une Providence bienfaisante y fait pleuvoir la rosée du ciel et y envoie la graisse de la terre, nous accorde souvent des bienfaits que nous ne pensions pas à lui demander, nous donne plus de biens temporels que nous n'osions en espérer. C'est que tandis que nous ne prions point, nos saints patrons prient ; tandis que nous nous oublions, saint Michel ne nous oublie point : sa charité ne nous rebute point , et Dieu écoute les vœux qu'il lui adresse pour nous.
Avec combien plus de ferveur encore deraande-til pour nous des grâces de salut? Jugez-en, M. F., par un trait que nous lisons dans le prophète Daniel. Le lemps de la délivrance du peuple Juif, captif à Babylone, approchait ; mais divers événements semblaient devoir retarder l'accomplissement des promesses du Seigneur. Le prophète priait avec ferveur pour ce sujet, lorsque Dieu, par le ministère d'un
156 PANÉCYRIQLli
Ange, lui dévoila l'avenir; il lui fit connaître comment les esprits bienheureux s'intéressaient à ce grand événement, surtout l'archange saint Michel protecteur du peuple de Dieu. Consolez-vous, Daniel, lui dit l'envoyé du Seigneur, votre prière est exaucée : Dieu tiendra sa parole, Israël reverra la terre de ses pères, malgré toutes les puissances qui s'y opposent ; vous pouvez compter sur le secours de Michel, votre protecteur, et sur le mien : Nemo est àdjutor meus in omnibus his nisi Michaël princeps vester.
Or, si votre glorieux patron travaillait avec tant de zèle pour le peuple Juif qu'il protégeait, croyezvous, M. F., qu'il en fasse moins pour notre salut, événement bien plus important que la délivrance des Juifs ? Si saint Michel était touché de voir gémir des milliers d'hommes loin de leur patrie, dans une dure captivité, combien ne l'est-il pas davantage de voir des âmes dans l'esclavage du péché et sous la tyrannie du démon ! S'il demandait à Dieu le rétablissement de Jérusalem et du royaume de Juda, la félicité temporelle de son peuple, combien plus encore demande-t-il l'établissement du royaume de Dieu dans nos cœurs, la perfection de cette cité éternelle dans la construction de laquelle nous devons tous entrer, le bonheur immortel de tous ceux qui l'invoquent !
C'est donc à vous, glorieux Archange, que nous sommes redevables des grâces de salut que Dieu ré-
panel sur nous. Si, malgré nos vices, il reste encore parmi nous de la foi et de la piété ; s'il y a quelques âmes fidèles à la grâce, et qui résistent à la séduction du mauvais exemple; si, de temps en temps, quelques pécheurs quittent leurs désordres et rentrent dans les voies du salut, c'est à vous, après Dieu , que nous devons ce bonheur. C'est vous qui aidez, qui encouragez les ministres que Dieu a chargés de la conduite de cette portion de son peuple, et sans votre secours que pourraient tous leurs soins et leurs peines? C'est vous encore qui détournez les fléaux de la justice divine, lorsqu'ils sont prêts à éclater sur nos têtes.
N'en doutons pas, M. F., Dieu punirait avec bien plus de sévérité les crimes qui régnent sur la terre, il enverrait bien plus souvent ces calamités publiques qui répandent la désolation et la frayeur, s'il ne se laissait fléchir par les prières des saints et surtout des saints patrons qui nous protègent. Les Juifs dans le désert avaient lassé la patience du Seigneur par leurs infidélités et leurs murmures; il allait les exterminer, si Moïse prosterné devant lui n'avait arrêté la foudre par ses prières. Laissezmoi, lui disait le Seigneur, ne me priez plus pour un peuple indigne de vos soins et de mes bienfaits ; je vais donner un libre cours à ma colère, ne vous opposez plus à ses coups : Dimilte me, ut irascatur fur or meus.
Quoi ! un homme peut-il avoir assez de pouvoir
158 PATIÉGIRIQLE
auprès de Dieu pour suspendre ainsi les arrêts de la justice? Oui , M. F. , Dieu lui-même assurait qu'il épargnerait Sodome et Gomorrhe, s'il se trouvait un seul juste pour arrêter son bras. C'est que Dieu aime à pardonner, Chrétiens ; il est charmé de trouver quelqu'un qui le désarme. C'est ce que font les saints patrons, c'est ce que fait le vôtre en particulier ; comme Moïse, il se met entre Dieu et nous, lorsqu'il est prêt à nous punir, il retient son bras, il demande grâce pour nous, et Dieu se laisse fléchir par ses vœux.
Vous venez d'en faire, ou plutôt vous en faites actuellement une expérience bien consolante, M. F. Quand les maladies ont commencé à se répandre dans cette paroisse, il semblait que la contagion allait la dévaster, que la mort allait ensevelir dans le même tombeau les pères et les enfants, les jeunes et les vieux, les grands et les petits. Grâce au Seigneur, les ravages n'ont pas été aussi grands que nous avions lieu de le craindre, Dieu a voulu nous éprouver et nous instruire, mais il ne voulait pas nous faire périr. Et combien d'autres preuves n'avez vous pas reçues de la bonté de Dieu à votre égard et de la charité attentive de votre saint patron ? Combien de fléaux sont tombés tout autour de vous sans approcher de ce qui vous appartenait? combien de fois, tandis que la désolation régnait chez nos voisins, la foudre a-t-elle semblé respecter deslieux qui étaient sous la protection du prince des armées célestes ?
Ce sont là de ces événements journaliers qui doivent vous inspirer pour lui une confiance entière, et vous tenir dans une dépendance continuelle de la Providence. Car enfin on peut vous tenir le même discours que Moïse adressait aux Juifs prêts à entrer dans la Terre promise : « Le pays que Dieu va vous donner, leur disait-il, ne ressemble point à celui d'Egypte d'où vous sortez, où la terre, arrosée par des canaux qui la fertilisent, n'a pas besoin des influences du ciel pour produire des fruits en abondance. La terre que vous allez posséder est entrecoupée de plames et de montagnes ; elle attend du ciel les pluies et les rosées qui la rendent féconde. Dieu la visite continuellement, ses yeux sont ouverts sur elle depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin, pour y répandre ou l'abondance ou la stérilité, comme il lui plaît : Oculi illins in eâ sunt a principio anni nsque ad finem ejus (1). » Vous êtes précisément dans le même cas, M. F. : vous n'habitez point ces heureuses contrées où la terre semble ne devoir qu'à elle-même les richesses qui sortent de son sein, où un ciel toujours pur et serein ne paraît contribuer en rien à sa fécondité. Vous cultivez une région exposée à l'intempérie des saisons, à la fureur des éléments; c'est du ciel que vous attendez les influences qui font fructifier vos travaux. Dieu a toujours les yeux ouverts sur vous,
(1) Deut. xi, 12.
pour vous envoyer, comme il lui plaît, ou des temps favorables qui vous enrichissent, ou des orages qui vous désolent : Oculi illius in eâ sunl a prindpio anni usque ad finem cjas. Voilà ce qui doit vous inspirer et la soumission à la Providence et l'horreur pour les crimes qui irritent le Seigneur. Car ce sont nos péchés, M. F., ce sont les scandales publics qui forment les orages sur nos têtes : quand le désordre est parvenu à un certain point, Dieu se venge, et tous les efforts du zèle de nos saints patrons ne peuvent plus arrêter sa colère.
Le troisième service qu'ils nous rendent est de présenter nos prières au Seigneur et de les rendre efficaces. Dieu a tout promis à la prière, il n'a mis aucune exception aux grâces qu'il y a attachées; et après des paroles si expresses, nous devons la regarder comme le plus puissant moyen de salut. Mais quelque consolantes que soient ces promesses , n'avons-nous pas encore grand sujet de nous défier de nos prières? Dieu écoutera-t-il de viles créatures, des pécheurs qui sont dans sa disgrâce, des chrétiens tièdes et indévots dont le cœur semble désavouer les paroles? Rassurons-nous, M. F., nos saints patrons prient avec nous et pour nous, et présentent nos prières au Seigneur ; c'est l'occupation continuelle des esprits bienheureux qui environnent son trône. Saint Jean, dans sa révélation, vit un Ange qui tenait à la main un encensoir d'or ; on lu donna de l'encens, dit-il, et cet encens ce sont les
nn sarit Michel. 161
prières des saints et des fidèles qu'il devait offrir à Dieu : Ut daret de orationibus sanctorum omnium anle thronum Dei (1). L'ange Raphaël assura la même chose au saint homme Tobie : Lorsque vous étiez occupé à prier et à gémir, dit-il, j'ai présenté vos vœux et vos larmes au Seigneur : Quando orabas cum lacrymis ego obtuli orationem tuam Domino (2). Et voilà, M. F., ce que fait continuellement saint Michel dans ce saint temple où nous sommes rassemblés.
C'est aussi, Seigneur, ce qui nous inspire la confiance dans nos pratiques de religion et dans les hommages que nous vous rendons ici au pied de vos autels. Nous savons assez que nous ne méritons pas votre attention ; que des pécheurs prosternés devant vous ne peuvent vous rendre qu'un culte imparfait; que si vous faisiez attention à notre indignité, nous ne pourrions attendre de vous que des regards de colère. Mais le prince même des Anges, que nous honorons dans ce saint lieu, joint à nos faibles prières des respects plus dignes de vous. Si vous n'agréez pas nos vœux parce que nous sommes pécheurs, vous les accepterez du moins parce qu'un de vos Anges est chargé par vous-même de vous les présenter.
Comprenez donc, M. F., les obligations que vous avez à votre patron, et combien vous êtes redevables
(I) Apoc. vin, 3. — (2) Toh. mi, 12.
à sa protection. Comprenez combien vous devez l'honorer, le remercier, l'invoquer, avoir pour lui une tendre dévotion. Dévotion trop souvent négligée: on est encore assez porté à prier les Saints ; mais, par une piété mal entendue, l'on invoque par préférence ceux qui sont honorés chez les étrangers, et dans nos divers besoins le saint patron de la paroisse est ordinairement le dernier auquel on pense et à qui l'on a recours. On fait volontiers des pèlerinages, et il semble que les plus longs soient toujours les meilleurs. On donne sa confiance à des saints à peine connus, sur des récits souvent fort suspects, et on oublie celui que Dieu lui-même nous a donné pour patron, c'est-à-dire pour avocat et pour protecteur. Retenez-le une fois pour toutes, M. F., saint Michel est celui de tous les saints pour lequel vous devez avoir le plus de dévotion, en qui vous devez avoir le plus de confiance, auquel vous devez rendre le plus d'honneur : c'est l'intention de Dieu et de l'Église. Que ce jour, spécialement consacré à l'honorer, soit pour vous, non pas un jour de licence et de joie profane, mais un jour de sainte allégresse, de ferveur et d'actions de grâces. Que les étrangers qui assistent à la solennité s'en retournent édifiés de votre piété et de votre modération, et non pas scandalisés par des excès d'intempérance et des marques d'irréligion. Car voilà, M. F., un des plus criants abus que le libertinage ait introduits dans les paroisses. Les fêtes des patrons que l'Eglise a insti-
tuées pour nourrir la piété des fidèles et honorer Dieu dans ses saints sont souvent profanées par la crapule, par des assemblées licencieuses, par des danses et des jeux, par le tumulte et les courses nocturnes. L'on ne rougit pas de faire un mélange monstrueux des pratiques de piété avec celles de l'irréligion, d'une dévotion apparente avec un dérèglement trop réel, et, si j'ose ainsi m'exprimer, du culte de Dieu avec celui du démon. J'espère, M. F., qu'au moins cette année je n'aurai pas ce scandale à vous reprocher; l'affliction qui règne encore dans un grand nombre de familles arrêtera sans doute la licence ; la fête sera moins bruyante, et par conséquent plus chrétienne : Dieu sera mieux servi et moins offensé. Ainsi, l'affliction nous persuadera peut-être enfin ce que la religion n'a encore pu nous faire comprendre, que la vraie dévotion envers les saints patrons, la vraie manière de célébrer leur fête, est non-seulement de les honorer comme nos protecteurs, mais encore de les imiter comme nos modèles. C'est le sujet du second point.
IIe POINT.
Il n'est point d'attrait qui ait plus de pouvoir sur nous que celui de l'exemple, M. F. En bien comme en mal, nous nous y laissons entraîner sans nous en apercevoir. La vertu ou le vice ne nous coûtent presque plus rien, dès que nous les voyons pratiquer habituellement sous nos yeux, surtout si c'est par des personnes pour qui nous avons naturellement
164 PANKGYRIQLF.
de l'estime. Voilà ce qui rend le scandale si dangereux dans le Christianisme ; voilà ce qui y rend les bons exemples si utiles et si nécessaires. Il n'était donc point de moyen plus sur pour nous engager efficacement à la vertu que de nous mettre sous les yeux de grands modèles pour nous conduire, dont la vue seule suffit pour nous apprendre ce que nous devons être. C'est ce que Dieu a fait en nous proposant les saints à imiter, et en particulier nos saints patrons; leur vie, toujours exposée à nos regards, nous enseigne nos devoirs mieux que tous les discours; leur exemple est une leçon à laquelle nous n'avons rien à opposer.
Car, enfin, quelle raison pourrions-nous alléguer contre la nécessité d'être saints, que cet exemple ne détruise? Serait-ce notre impuissance et la difficulté de réussir? Mais la perfection chrétienne n'est pas plus impraticable pour nous, qu'elle l'a été pour les saints : les obstacles qui nous effraient étaient égaux pour eux. Ils étaient hommes comme nous, pécheurs par nature comme nous ; comme nous ils avaient des tentations à combattre, de mauvaises inclinations à vaincre, des occasions à éviter, des dangers à fuir. Ils l'ont fait avec le secours de la grâce : cette grâce nous est offerte comme à eux, pourquoi n'en viendrions-nous pas à bout comme eux?
Nous nous faisons un monstre de la sainteté ; nous nous imaginons qu'une vie sainte est une vie triste
et lugubre, qui nous interdit toute satisfaction, tout agrément en ce monde, qui nous réduit à un esclavage, à une contrainte insupportables. Mais pouvonsnous le penser en considérant la manière dont les saints ont vécu? Se sont-ils crus malheureux de pratiquer l'Évangile? Ils ont été plus contents et plus heureux que les pécheurs, plus heureux que nous ne le serons jamais , plus heureux que tous ceux dont nous ambitionnons le sort. Nous cherchons la félicité dans les plaisirs de la terre, nous croyons la trouver en contentant nos passions. Erreur, M. F., nous n'y trouverons jamais que de l'inquiétude, du dégoût, des remords. Les saints ont fait consister la leur à combattre et à vaincre les passions, et ils ont réussi: ils ont joui de la paix intérieure, de la joie du Saint-Esprit, des consolations du ciel ; ils n'auraient pas voulu changer leur vie triste et dure en apparence contre le sort des rois.
Nous nous imaginons enfin qu'être saints , c'est faire des actions extraordinaires, c'est vivre séparés du reste des hommes ; nous prétendons que l'état où nous sommes engagés ne s'accorde pas avec la sainteté. Autre erreur plus pitoyable encore. Les saints ont vécu dans toutes sortes d'états; il en est qui ont été dans la même condition que nous, qui ont eu les mêmes soins , les mêmes embarras , les mêmes devoirs : et ils ont su les accorder avec la sainteté. Que dis-je ? ce sont ces devoirs mêmes, ces soins, ces embarras qui les ont sanctifiés. Ils n'auraient pas été
saints, s'ils n'avaient pas été bons pères, bons époux, bons maîtres, bons citoyens, bons paroissiens, bons chrétiens en un mot. Ils ont été saints parce qu'ils ont rempli parfaitement tous leurs devoirs, surtout ceux de leur état. Remplissons les nôtres comme eux, et nous serons saints comme eux. L'exemple des saints est donc la règle qui doit diriger notre conduite, et sur laquelle nous serons jugés un jour. Si cet exemple ne sert pas à nous sauver, il servira à nous condamner : ou nos patrons seront nos avocats, ou ils seront nos accusateurs.
Cela peut être vrai, direz-vous, à l'égard des saints qui ont vécu comme nous sur la terre ; mais nous avons pour patron un Ange, quel exemple peut-il nous donner? avec tant de disproportion entre l'excellence de sa nature et la faiblesse de la nôtre, en quoi peut-il nous servir de modèle ? En deux choses essentielles, M. F., et que je vous prie de bien méditer.
Les deux principales vertus que l'Ecriture nous fait remarquer dans les saints Anges , c'est une promptitude et une fidélité parfaites à exécuter les ordres de Dieu, et un grand zèle pour le salut des âmes. Ne serions-nous pas de grands saints, si nous pratiquions comme eux ces deux importantes vertus? Etre soumis à Dieu en toutes choses, ne penser qu'à son salut , c'est certainement l'abrégé de la perfection.
Non, M. F., ce qui* fait la gloire des Anges dans
le ciel, n'est pas d'être de pures intelligences, d'une nature bien supérieure à la nôtre ; les Anges réprouvés, avec les mêmes perfections, n'ont pas laissé de se perdre pour toujours. Leur gloire et leur félicité consistent à être fidèles à Dieu, à être les ministres de ses volontés, les exécuteurs de ses ordres; c'est ainsi qu'en parle le Roi-Prophète : Bénissez le Seigneur, dit-il, Anges de Dieu qu'il a revêtus de force pour obéir à sa parole et accomplir sa volonté : Bénédicité Domino omnes Angeli ejus, potentes virtute, facientes verbum illius (1); et ailleurs, il compare la promptitude des Anges à obéir au Seigneur, à la rapidité des vents et à l'activité du feu : Qui facis Angelos tuos spiritus, et ministros tuos ignem arentem(±).
Quelle instruction pour de faibles hommes! Ce qu'il y a de plus parfait dans le ciel se fait gloire d'être soumis à Dieu, met tout son bonheur à lui plaire : et nous, vers de terre, nous osons lui résister et lui refuser nos services. Les puissances célestes tremblent devant lui : et nous ne craignons pas de l'irriter et de braver la foudre toujours prête à nous écraser. C'est assez qu'il commande, pour que nous soyons tentés de secouer le joug : nous portons une concupiscence rebelle , avide de l'indépendance , toujours prête à se révolter; ce qu'il défend est précisément ce que nous recherchons; le plus grand
(1) Ps. en, 20. — (2) Ps. cm, 4,
168 PAHÉGYMQO'E
attrait qui nous porte aux plaisirs est souvent la loi même qui les condamne. S'ils nous étaient permis, c'en serait assez pour qu'ils nous devinssent insipides. Quand nous obéissons, c'est avec tant de lenteur, avec tant de répugnance, de si mauvaise grâce, que notre obéissance semble moins un hommage que rious rendons à Dieu qu'un nouvel outrage à sa majesté suprême.
C'est que nous ne sentons pas combien Dieu est grand. Nous nous croirions honorés d'exécuter les ordres d'un roi de la terre, et qu'est-il avec toute sa puissance ? Un homme aussi faible que nous. Qu'est-il devant Dieu ? Un atome , un néant. Si nous avions un peu de foi, Dieu nous paraîtrait seul grand, seul puissant, seul digne de nos respects et de nos services. Nous le servons avec répugnance , parce que nous ne l'aimons pas ; les Anges et les saints trouvent leur félicité à le servir, parce qu'ils l'aiment. Ce que l'on fait pour un ami ne coûte rien : les services les plus pénibles deviennent agréables, dès que l'amitié les anime. L'obéissance à Dieu nous est à charge, parce que notre cœur est ingrat et insensible. Mon Dieu, donnez-nous votre amour, et nous vous servirons avec le même empressement que les Anges et les Saints; donneznous votre amour, avec lui vous nous donnerez toutes les vertus.
La seconde que nous devons imiter dans les saints Anges, c'est le zèle ardent qu'ils ont pour
DE 8AIJNT MICHEL. 169
notre salut. Je vous dis en vérité , disait Jésus- Christ à ses disciples, que les Anges se réjouissent dans le ciel lorsqu'un pécheur fait pénitence : Dico vobis, gaudiam erit coram Angclis Dei super imo peccatore pœnitentiam agenle (1). La conversion d'un pécheur est-elle donc un ohjet assez important pour intéresser le ciel tout entier? Hélas! on s'en occupe si peu sur la terre. A peine le salut ou la perte d'une àrae attirent-ils la moindre attention. Les Anges du ciel en jugent autrement , et sans doute, M. F., ils en jugent mieux que nous. Ils connaissent tout le prix des âmes rachetées par le sang d'un Dieu, toute la valeur de la gloire qui leur est destinée, toute l'estime que Dieu en fait. Nous ne le connaissons pas, chrétiens, voilà pourquoi nous travaillons si peu à sauver la nôtre. Le salut est l'affaire à laquelle nous pensons le moins, pour laquelle nous faisons le moins, sur laquelle nous sommes le plus tranquilles. Tout le monde travaille sur la terre, partout règne une agitation, un mouvement continuels. L'un travaille pour sa fortune, l'autre pour sa réputation ; celui-ci pour l'établissement de sa famille, celui-là pour se procurer une vie douce et tranquille. Mais pour le salut, qui est-ce qui y travaille? Qui est-ce qui oublie tout le reste pour ne s'occuper que de son salut? Le salut est le grand objet que Dieu désire, pour
(1) Luc. xv, 10.
lequel Dieu lui-même travaille. Il y emploie toutes les ressources de sa puissance, il y fait concourir toutes les créatures, il y intéresse les saints, il y occupe les Anges, il y a sacrifié son Fils. L'homme seul oublie que c'est pour lui que se font tant de préparatifs, lui seul néglige son propre bonheur.
Pensons donc à devenir saints, M. F. : c'est pour cela que Dieu nous a mis sur la terre, c'est pour nous en faciliter les moyens qu'il nous a donné des patrons et des intercesseurs, c'est pour nous en tracer la route qu'il nous propose pour exemple saint Michel le plus parfait des Anges, le plus saint et le plus fidèle des esprits bienheureux. Que notre sort est glorieux ! Que notre vocation est sublime ! Dieu nous destine à être dans le ciel les compagnons et presque les égaux des Anges. — Malgré la faiblesse de notre nature, malgré la pesanteur et la corruption d'un corps pétri de boue , malgré les plaies funestes que le péché nous a faites, nous pouvons aspirer au même bonheur ; Jésus-Christ nous l'a mérité, les Anges nous y invitent, les saints nous y attendent, saint Michel nous y tend1 les bras : marchons avec courage pour y arriver tous ensemble : Dieu nous en fasse la grâce ! Ainsi soit-il.
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MÊME SUJET (1)
Mirabilis Deus in sanctis suis .
« Dieu est admirable dans ses saints. » Ps. lxvii.
Dieu est admirable dans tous ses ouvrages, M. F. : toutes les créatures portent des traits de la puissance et de la sagesse de celui qui les a formées, toutes publient à leur manière sa gloire et sa grandeur. Mais quel ouvrage plus digne de lui que la sanctification des âmes? N'est-ce pas dans la manière dont il fait les saints qu'il paraît vraiment Dieu? Tous les événements de leur vie sont ménagés par une Providence incompréhensible, et ce qui paraissait quelquefois les conduire à leur perte est presque toujours ce qui a le plus contribué à leur prédestination. Plus admirable encore dans la libéralité avec laquelle il les récompense , la félicité dont il les comble surpasse leurs espérances et leurs désirs: pour les rendre aussi riches qu'il est lui-même, il se donne à eux tout entier. Admirable enfin , dit saint Léon, dans la manière dont il les fait contribuer à notre salut en nous donnant en eux des in-
(1) Le manuscrit porte la date de 1"H9.
172 PANÉGllllQUL
tercesseurs et des modèles. Par là leurs mérites se reproduisent et se perpétuent : leurs vertus, qui nous ont édifiés pendant leur vie nous servent encore d'exemple après leur mort : Mirabilis Deus m sanctis suis, in quibus nobis praesidium constituit et exemplum. Et ce ne sont pas seulement les saints qui ont vécu comme nous sur la terre que Dieu nous propose à honorer et à imiter , M. F., ce sont encore ces sublimes intelligences, ces purs esprits qu'il a créés pour être ses courtisans et ses ministres. Malgré l'excellence de leur nature et la sublimité de leur rang, il veut que nous trouvions encore en eux des patrons à invoquer et des exemples à suivre : In quibus nobis praesidium constituit et exemplum. C'est ainsi, Providence adorable, que vous nous faites connaître et votre bonté pour nous en faisant concourir à notre salut toutes les créatures du ciel et de la terre, et l'excellence de notre àme pour la sanctification de laquelle vous employez des moyens si surprenants et si admirables : Mirabilis Deus in sanctis suis. Entrons donc dans l'esprit de cette solennité, M. F., et puisque nous honorons comme notre patron le prince même de la cour céleste, l'archange saint Michel, apprenons à lui rendre en cette qualité le culte qui lui est du. Nous devons honorer nos patrons comme de puissants intercesseurs à qui nous sommes redevables des grâces que Dieu nous fait : vous le verrez dans le premier point de ce discours. Nous devons
les imiter comme de parfaits modèles que Dieu nous propose : vous le verrez dans le second. Puisse ce discours servir à la gloire du saint Archange et à votre édification, M. F.; c'est la grâce que nous allons demander au Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.
i roiNT.
Ce n'est pas une pieuse crédulité, M. F., qui nous persuade que les saints prient pour nous dans le ciel et nous obtiennent les bienfaits de Dieu ; c'est une confiance appuyée sur les raisons les plus solides. Si la charité et le zèle de la gloire de Dieu les ont fait s'intéresser sur la terre pour le salut de leurs frères, le feront-ils moins dans le ciel, où leur zèle est encore plus vif et leur charité plus ardente ? S'ils ont adressé à Dieu leurs vœux pour nous dans un temps où ils avaient besoin de prier pour eux-mêmes, dans un temps où l'humilité cachait à leurs yeux le mérite de leurs prières , combien plus volontiers nous rendront-ils ce bon office lorsque la gloire dont ils jouissent auprès de Dieu les rend sûrs en quelque manière du succès de leurs demandes?
Si les Anges, suivant le témoignage de l'apôtre saint Paul, sont tous occupés à des ministères de salut, en faveur de ceux qu'il destine à la gloire , quel ministère plus important et plus glorieux pour
eux que de représenter sans cesse nos besoins au Père céleste, et de solliciter ses grâces pour nous?
C'est d'ailleurs sur le témoignage des saintes Écritures qu'est appuyé cet article de notre foi. Dieu pour inspirer à Judas Machabée un courage surnaturel à la tète de son armée, lui fit voir le saint prophète Jérémie, mort depuis longtemps, et ajouta ces paroles remarquables : Voilà celui qui conserve pour ses frères une charité ardente ; qui ne cesse de prier pour le peuple et pour la ville sainte : Hic est qui midtùm orat populo et universel sancta civitate. L'apôtre saint Jean, dans une vision où Dieu lui révéla les mystères les plus sublimes, vit les Anges occupés à présenter devant le trône de Dieu les prières des justes. C'est ainsi, M. F., que Dieu nous représente l'Église du ciel tout occupée des besoins de l'Église de la terre, et toujours unie avec nous par les liens d'une ardente charité.
Mais si nous avons lieu de compter sur l'intercession de tous les bienheureux en général, ne devonsnous pas plus spécialement encore nous adresser à ceux avec qui nous avons des liaisons plus étroites, une relation particulière? Tels sont ceux qui ont vécu dans les mêmes lieux que nous habitons, ou qui ont travaillé à la conversion de nos pères, ou dont nous conservons les cendres précieuses, ou enfin que nous honorons comme nos patrons? Ne sontce pas ceux-là surtout qui nous obtiennent les grâces
de Dieu? qui détournent les fléaux de la justice de Dieu ? qui présentent nos vœux et nos prières à Dieu? Oui, M. F., ce sont les saints patrons qui nous obtiennent les grâces de Dieu; nous en recevons tous les jours, à tous les moments, et dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce; pour les connaître en détail, il faudrait compter tous les instants de notre vie. Des bienfaits si grands et si continuels nous seraient-ils accordés si nous n'avions dans le ciel des médiateurs qui se chargent de nos intérêts auprès de Dieu, et qui ne se lassent point de solliciter en notre faveur? C'est à Dieu sans doute que nous devons tout; il est porté par sa nature à nous faire du bien, lors même que nous le méritons le moins. Mais depuis combien de temps sa miséricorde serait-elle rebutée d'obliger des ingrats? depuis combien de temps l'abus que nous faisons de ses grâces n'en aurait-il pas tari la source, si la voix de nos saints patrons, plus puissante que celle de nos crimes, ne plaidait continuellement notre cause ? Malgré nos infidélités et nos désordres, malgré notre indévotion et notre peu d'assiduité à la prière, Dieu ne retire pas encore ses regards de dessus nous ; une Providence bienfaisante fait pleuvoir la rosée du ciel, envoie la graisse de la terre, nous comble de temps en temps de ses bénédictions, et nous accorde souvent plus de biens que nous n'osions en espérer. C'est que nous avons de puissants intercesseurs. Saint Michel est le nôtre, sa charité pour nous est inépuisable, ses prières
176 PANEGYRIOtE
sont ardentes, et Dieu écoute les vœux qu'il lui adresse pour nous (1).
Mais si votre patron emploie son crédit auprès de Dieu pour vous obtenir des faveurs temporelles, avec combien plus de ferveur encore demande-t-il pour vous des grâces de salut! Jugez-en, M. F., par un trait que nous lisons dans le prophète Daniel. Le temps de la délivrance du peuple juif, captif à Babylone, approchait; mais divers événements semblaient devoir retarder l'accomplissement des promesses du Seigneur. Le prophète priait avec ferveur pour ce sujet, lorsque Dieu, par le ministère d'un Ange, lui dévoila l'avenir; il lui fit connaître la part que prenaient les esprits bienheureux à ce grand événement, et surtout l'archange saint Michel, protecteur du peuple de Dieu. « Consolez-vous, Daniel, lui dit l'Ange du Seigneur, malgré toutes les puissances qui s'opposent à vos vœux ; je suis envoyé pour vous apprendre que votre prière est exaucée : Israël reverra la terre de ses pères, Dieu tiendra sa parole, vous pouvez compter sur le secours de Michel, votre protecteur, et sur le mien : Nemo est adjiitor meus in omnibus
(1) C'est à Dieu que nous devons tout. M. F.; tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes est un don de sa libéralité. Il est porté par sa bonté à nous faire du bien, lors même que nous le méritons le moins : il nous en fait à tous moment, et dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce; pour faire le détail de ses bienfaits, il faudrait compter tous les instants de notre vie. (Variante du manuscrit.)
his nisi, Michaël princeps rester (1). » Or, si votre glorieux patron s'intéressait si vivement pour le peuple juif qu'il avait pris sous sa protection, croyezvous, M. F., qu'il s'intéresse moins pour le salut de cette paroisse, événement bien plus imposant que la délivrance des Juifs ? S'il était touché de voir gémir des milliers d'hommes loin de leur patrie, dans une dure captivité, combien ne le sera-t-il pas davantage de voir des âmes dans l'esclavage du péché et sous la tyrannie du démon ! S'il demandait à Dieu le rétablissement du temple et du royaume de Juda, la félicité temporelle de son peuple, combien plus encore demandera-t-il l'établissement du règne de Dieu dans nos cœurs, la perfection de ce temple éternel dans la construction duquel nous devons tous entrer, le bonheur immortel de tous ceux qui se mettent sous sa protection !
C'est donc à vous, glorieux Archange, que nous sommes redevables des grâces de salut que Dieu répand sans cesse sur nous. Si, malgré nos imperfections et nos péchés, il reste encore parmi nous de la foi et de la piété; s'il y a quelques âmes qui sont fidèles à la grâce, qui résistent à la séduction du mauvais exemple ; s'il y a de temps en temps des pécheurs qui quittent leurs désordres et qui rentrent dans les voies du salut: c'est à vous après Dieu que nous devons ce bonheur, ('"est vous, par des prières
(1) Dan. \,2t.
continuelles, qui faites ouvrir en notre faveur les trésors de la miséricorde divine, et qui en faites couler sur nous des grâces de sanctification. C'est vous qui présentez à Dieu les vœux et les faibles travaux des ministres que Dieu a chargés de la conduite de cette portion de son peuple, et sans votre secours que pourraient tous leurs soins et leurs peines? C'est vous encore qui détournez les fléaux de la justice divine lorsqu'ils sont prêts à éclater sur nos têtes.
N'en doutons pas, M. F., Dieu punirait avec bien plus de sévérité les crimes qui régnent sur la terre, il enverrait bien plus souvent ces calamités qui répandent partout la désolation et la frayeur, s'il ne se laissait fléchir par les prières des saints et surtout des patrons que l'on invoque. Les Juifs, dans le désert, avaient lassé la patience du Seigneur par leurs infidélités et leurs murmures; il allait les exterminer, si Moïse, prosterné devant lui, n'avait arrêté la foudre par ses prières. « Laissez-moi, lui disait le Seigneur, ne me priez plus pour un peuple indigne de vos soins et de mes bienfaits ; je vais donner un libre cours à ma colère, ne vous opposez plus à ses coups : Dimitte me ut irascatur furor meus. »
Mais quoi! un homme peut-il donc avoir assez de pouvoir auprès de Dieu pour suspendre ainsi les arrêts de sa justice? Oui, M. F., Dieu lui-même assurait qu'il épargnerait Sodome et Gomorrhe, s'il se trouvait un seul juste pour arrêter son bras. C'est que Dieu aime à pardonner, chrétiens ; et il est charmé
de trouver quelqu'un qui le désarme : et c'est ce que font les saints patrons, c'est ce que fait le vôtre en particulier; comme Moïse, il se met, pour ainsi dire, entre Dieu et nous, lorsqu'il est prêt à nous punir ; il arrête son bras, il demande grâce pour nous, et Dieu se laisse fléchir par ses vœux.
Vous venez d'en faire une expérience bien consolante, M. F., et vous devez vous en souvenir à jamais et en bénir la miséricorde du Seigneur. Si cet orage affreux qui a porté la désolation dans toute la contrée, était venu quelques jours plus tôt, c'en était fait de vos espérances; vous auriez vu périr en un moment le fruit des travaux et des sueurs de toute une année. Nous ne l'avions que trop mérité, M. F., et jamais peut-être nous n'avons eu plus de sujet de craindre que Dieu ne vengeât les désordres qui ont régné parmi nous. Mais vous aviez dans le ciel un protecteur qui veillait sur vous ; il a prié le Seigneur de vous épargner, il a obtenu grâce. Pourriez-vous ne pas reconnaître les effets d'une intercession si évidente (1) ?
(1) Vous venez d'en faire, vous en faites encore à ce moment une expérience bien consolante, M. F. Quand les maladies ont commencé à se répandre dans la paroisse, il semblait que la contagion allait la dévaster, que la mort allait ensevelir dans le même tombeau les pères et les enfants, les jeunes et les vieux, les grands et les petits. Grâce au Seigneur, les ravages n'en ont pas été aussi grands que nous avions sujet de craindre : Dieu a voulu nous éprouver et nous instruire, mais il ne voulait pas encore nous faire périr. {Variante du manuscrit.)
ISO PANÉGYRIQUE
11 y a de la perte, je le sais, et elle est tombée même sur ceux qui étaient le moins en état de la supporter; et croyez- vous que Dieu l'ait fait sans dessein, M. F. ? 11 envoie suffisamment de biens pour que chacun en ait pour sa subsistance; son intention est que ceux qu'il a épargnés fassent part de ce qu'ils ont à ceux qu'il a affligés, et que l'abondance des uns supplée à l'indigence des autres. S'ils ne sentent pas leur obligation, s'ils manquent à ce que la reconnaissance exige d'eux en cette rencontre, méritent-ils d'être traités aussi favorablement une autre fois ?
Quoi qu'il en soit, M. F., c'est en partie aux prières de notre saint patron que nous sommes redevables de la douceur avec laquelle Dieu nous a traités; nous ne pourrions en douter sans une ingratitude marquée. Et ce n'est pas la première fois que vous avez ressenti le pouvoir de son intercession , M. F. Combien de fléaux sont tombés tout autour de vous sans approcher de ce qui vous appartenait ? combien de fois, tandis que la désolation régnait chez nos voisins, la foudre a-t-elle semblé respecter des lieux qui étaient sous la protection du prince des armées célestes (1)?
Ce sont là de ces événements journaliers qui doivent vous inspirer pour lui une confiance entière,
(1) El combien d'autres épreuves n'avez, vous pas faites et de la bonté de Dieu à notre égard et de la charité attentive de votre saint patron. {Yurio.ntp du manuscrit.)
DE SAIST MICHEL. 181
et vous tenir dans une dépendance continuelle de la Providence. Car, enfin, on peut vous tenir le même discours que Moïse adressait aux Juifs prêts à entrer dans la Terre promise : Le pays que Dieu va vous donner, leur disait-il, ne ressemble point à celui d'Egypte d'où vous sortez, où la terre, arrosée par des canaux qui la fertilisent, n'a pas besoin des influences du ciel pour produire tout en abondance; la terre que vous allez posséder est entrecoupée de plaines et de montagnes, elle attend du ciel les pluies et les rosées qui la rendent féconde. Dieu la visite continuellement, ses yeux sont ouverts sur elle depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin pour y répandre ou l'abondance ou la stérilité , comme il lui plaît : Oculi illius in eâ surit a principio mini usque ad finem ejus (1). Vous êtes précisément dans le même cas, M. F. Vous n'habitez point ces heureuses contrées où la terre semble ne devoir qu'à elle-même les richesses qui sortent de son sein, où un ciel presque toujours le même ne parait contribuer en rien à sa fécondité. Vous habitez une région exposée à l'intempérie des saisons, à la fureur des éléments ; c'est du Ciel que vous attendez ces heureuses influences qui font fructifier vos travaux. Dieu a toujours les yeux ouverts sur vous, pour vous envoyer, comme il lui plaît, ou des temps favorables qui vous enrichissent, ou des orages qui vous défi) Deut. xi, 12.
soient : Oculi illius in eâ sunt a prinàpio anni usque ad finem ejus. Voilà ce qui doit vous faire sentir et la soumission que vous devez à la Providence, et l'horreur que vous devez avoir pour les crimes qui irritent le Seigneur. Ce sont nos crimes, M. F., ce sont surtout les désordres publics qui forment les orages sur nos tètes : quand ils sont parvenus à un certain point, Dieu se venge, et tous les efforts du zèle de nos saints patrons ne peuvent plus arrêter sa colère.
Enfin, le troisième service qu'ils nous rendent, c'est de présenter nos prières au Seigneur et de les rendre efficaces auprès de lui. Dieu a tout promis à la prière: il n'a mis aucune exception aux grâces qu'il y a attachées; et, après des paroles si expresses, nous devons la regarder comme le plus puissant moyen de notre salut. Mais, quelque consolantes que soient ces promesses, n'avons-nous pas encore grand sujet de nous défier de nos prières, lorsque nous considérons les imperfections qui les accompagnent? Dieu écoutera-t-il des demandes que lui font des pécheurs, de faibles créatures, qui sont le plus souvent dans sa disgrâce? des vœux formés dans un cœur tiède et indévot parviendront -ils jusqu'à lui? Rassurons-nous, M. F., nous avons auprès de lui nos saints patrons qui se chargent.de lui présenter nos vœux et d'appuyer nos demandes; c'est un des principaux ministères auxquels sont occupés les Anges qui environnent son trône. Saint
Jean, dans sa révélation, vit un Ange qui tenait à la main un encensoir d'or; on lui donna de l'encens, dit-il, et cet encens, ce sont les prières des saints qu'il devait présenter à Dieu : Ut daret de orationibus sanctorum omnium ante thronum Dei (1). L'ange Raphaël assura la même chose au saint homme Tobie : Lorsque vous étiez occupé à prier et à gémir, lui dit-il, j'ai présenté votre prière au
Seigneur : Quando orabas cum lacrymis ego
obtidi orationem tuam Domino (2). Et voilà, M. F., ce que fait continuellement saint Michel dans ce saint temple où nous sommes rassemblés.
C'est aussi, Seigneur, ce qui nous a inspiré la confiance dans les pratiques de religion et dans les hommages que nous vous rendons ici au pied de vos autels. Nous savons assez qu'ils ne méritent pas vos regards; que des pécheurs prosternés devant vous ne peuvent vous rendre qu'un culte imparfait; que si vous faisiez attention à notre indignité, nous ne pourrions attendre de vous que des regards de colère. Mais le prince même des Anges, que nous honorons dans ce saint lieu, joint à nos faibles hommages des respects plus dignes de vous. Si vous n'agréez pas nos vœux, parce que nous sommes pécheurs, vous les agréerez du moins, parce qu'un de vos favoris est chargé par vous-même de vous les présenter.
(i) Apoc. vin. — (2) Tob. xn, 12.
184 PAIŒGYBIQCB
Comprenez donc aujourd'hui, M. F., les obligations que vous avez à votre patron, et combien vous êtes redevables à la protection qu'il vous accorde auprès de Dieu. Comprenez combien vous devez l'honorer, le remercier, l'invoquer, avoir pour lui une dévotion tendre et reconnaissant, dévotion souvent trop négligée : on est encore assez porté à prier les saints; mais, par une piété mal entendue, on invoque par préférence ceux qui sont honorés chez les étrangers, et dans nos divers besoins le saint patron de la paroisse est ordinairement le dernier auquel on pense et à qui on s'adresse. On lait volontiers des pèlerinages, et il semble que les plus longs soient toujours les meilleurs. On donne sa confiance à des saints à peine connus, sur des récits souvent fort suspects, et on oublie celui que Dieu lui-même nous a donné pour patron, c'est-à-dire pour avocat et pour protecteur.
Retenez-le une fois pour toutes, M. F., saint Michel est celui de tous les saints pour lequel vous devez avoir le plus de dévotion, en qui vous devez avoir le plus de confiance, auquel vous devez rendre le plus d'honneur. Que ce jour spécialement consacré à son honneur soit pour vous, non pas un jour de licence et de joie profane, mais un jour de sainte allégresse, de ferveur et d'actions de grâces. Que les étrangers qui assistent à la solennité s'en retournent édifiés de votre piété et de votre modération, et non scandalisés par votre intempérance et vos désordres : car voilà,
M. F., un des plus criants abus que le libertinage ait introduits dans les paroisses. Les fêtes des saints patrons, que l'Eglise avait instituées pour nourrir la piété des iidèles et pour honorer Dieu dans ses saints, sont souvent profanées par la crapule, par des assemblées licencieuses, par des danses et des jeux, par le tumulte et les courses nocturnes: et l'on ne rougit pas ainsi de mêler ensemble le dérèglement et les pratiques de religion, et, si j'ose ainsi m'exprimer, le culte du démon avec celui de Dieu. J'espère, M. F., qu'au moins cette année je n'aurai pas ce scandale à vous reprocher, et que l'affliction qui règne encore clans un grand nombre de familles sera cause que Dieu sera moins offensé. Si la fête du saint patron est plus triste, elle sera aussi plus chrétienne; ainsi Dieu nous fait comprendre ce qu'on nous a déjà répété tant de fois, que la vraie dévotion aux saints patrons consiste non-seulement à les honorer comme de puissants intercesseurs, mais encore à les imiter comme de parfaits modèles. Que la fête que vous célébrez serve à vous assurer la protection de saint Michel et non pas à l'irriter contre vous. Ne craignez pas de lui rendre des honneurs excessifs ; quels que soient vos hommages, ils n'approcheront jamais de ceux que vous lui devez.
Nous osons le dire, Seigneur, vous n'en serez point jaloux, parce que c'est vous-même que nous honorons en honorant notre saint Patron ; c'est vous qui Favez élevé au rang qu'il occupe parmi les
esprits bienheureux , sa gloire est votre ouvrage. C'est vous qui nous l'avez donné pour avocat et pour protecteur ; et vous autorisez notre dévotion par les grâces dont vous la récompensez. C'est vous enfin qui nous proposez ses vertus comme le plus parfait modèle que nous puissions imiter : second devoir que la religion nous impose , et qui fera le sujet du second point.
II POINT
11 n'est point d'attrait qui ait plus de pouvoir sur nous que celui de l'exemple, M. F. En bien comme en mal, nous nous y laissons entraîner sans nous en apercevoir; la vertu et le vice ne nous coûtent presque plus rien, dès que nous les voyons pratiquer sous nos yeux, surtout si c'est par des personnes pour qui nous avons naturellement de l'estime. Voilà ce qui rend le scandale si dangereux dans le Christianisme. Voilà ce qui y rend les bons exemples si utiles et si nécessaires. Il n'était donc point de moyen plus sûr, pour nous engager efficacement à la vertu, que de nous mettre sous les yeux de grands modèles pour nous conduire, dont la vue seule suffit pour nous apprendre ce que nous devons être. Et c'est ce que Dieu a fait en nous proposant les Saints à imiter, et surtout nos saints patrons : leur vie, toujours exposée à nos regards, nous enseigne nos devoirs mieux que tous les discours ;
DE SAIKT MICHEL. 187
leur exemple est une leçon à laquelle nous n'avons rien à opposer.
Car, enfin, quelle raison pouvons-nous alléguer contre la nécessité d'être saints, que cet exemple ne détruise? Notre impuissance et la difficulté d'y réussir ? mais cela est-il plus impossible pour nous qu'il ne l'a été pour les saints? Quel obstacle y a-t-il pour nous qui n'ait été également pour eux? Ils étaient hommes comme nous, faibles comme nous, pécheurs même comme nous. Comme nous ils avaient des tentations à combattre, de mauvaises inclinations à vaincre, des occasions à fuir, des habitudes à déraciner. Us en sont venus à bout avec le secours de la grâce; nous l'avons comme eux: pourquoi n'en viendrions-nous pas à bout comme eux? Nous nous faisons pour ainsi dire un monstre de la sainteté. Nous imaginons qu'une vie sainte est une vie triste et lugubre qui nous interdit toute satisfaction, tout agrément en ce monde, qui nous réduit à un esclavage et à une contrainte insupportables. Mais pouvons-nous le penser après ce qu'ont fait les saints ? Se sont-ils crus malheureux de mener une vie chrétienne? Ils ont été plus heureux et plus contents que nous ; plus heureux même que tous ceux dont nous envions le bonheur. Nous cherchons la félicité dans les plaisirs de la terre ; nous croyons la trouver en contentant nos passions, et nous n'y trouvons que de l'inquiétude, du dégoût, des remords; ils ont cherché la leur à les vaincre,
î 88 I>Ai\ÉGYRIQLï.
ces passions, et ils l'y ont trouvée. Ils ont joui de la paix intérieure, de la joie du Saint-Esprit, des consolations du Ciel. Ils n'auraient pas changé leur vie, triste et dure en apparence, contre le sort des rois.
Nous nous imaginons enfin qu'être saints, c'est taire des actions extraordinaires, c'est vivre séparé du reste des hommes ; nous prétendons que l'état où nous sommes engagés ne s'accorde pas avec la perfection chrétienne : autre erreur plus pitoyable encore. Les Saints ont vécu dans toutes sortes d'états ; nous en connaissons qui ont été dans la même condition que nous, qui ont eu les mêmes soins, les mêmes affaires, les mêmes embarras, les mêmes devoiis; ils ont cependant su les accorder avec la sainteté. Que dis-je? ce sont ces devoirs mêmes, ces soins, ces embarras qui les ont sanctifiés. Ils n'auraient pas été saints, s'ils n'avaient été bons pères, bons époux, bons maîtres, bons citoyens, bons paroissiens, bons chrétiens en un mot. Ils ont été saints, parce qu'ils ont rempli parfaitement tous leurs devoirs , surtout ceux de leur état ; remplissons les nôtres, et nous serons saints comme eux.
L'exemple des saints et surtout de nos saints patrons, M. F., est donc la règle qui doit diriger noire conduite et sur laquelle nous serons jugés un jour. Si cet exemple ne sert pas à nous sauver, il servira à nous condamner : ou nos patrons seront nos avocats, ou ils seront nos accusateurs.
DE SAUT MICHEL. ItiS)
Cela peut être vrai , direz-vous , à l'égard des saints qui ont vécu comme nous sur la terre. Mais nous honorons comme notre patron un ange ; quel exemple peut-il nous donner ? avec tant de disproportion entre l'excellence de sa nature et la faiblesse de la nôtre, en quoi peut-il nous servir de modèle? En deux choses essentielles, M. F., et que je vous prie de bien méditer.
Les deux principales vertus que l'Écriture nous fait remarquer dans les saints Anges, c'est une promptitude et une fidélité parfaites à exécuter les ordres de Dieu , et un grand zèle pour le salut des hommes. Et ne serions-nous pas de grands saints, si nous pratiquions comme eux ces deux importantes vertus, la fidélité aux ordres de Dieu et le zèle pour notre salut !
Non, M. F., ce qui fait la gloire des Anges dans le ciel, n'est pas d'être de pures intelligences d'une nature bien supérieure à la nôtre : les Anges réprouvés, avec les mêmes perfections, n'ont pas laissé de se perdre; mais leur gloire et leur félicité consistent à être fidèles à Dieu, à èlre les ministres de ses volontés, les exécuteurs de ses ordres ; c'est ainsi que le Roi-Prophète nous les représente : Bénissez le Seigneur, dit-il, Anges de Dieu qu'il a revêtus de force pour obéir à sa parole et accomplir sa volonté : Benedicite Domino omnes Angeli cjus, patentes virtute,facientes verbum illius fi). Et ailleurs il compare
(4) Ps. en.
190 PANÉGMUQUE
la promptitude des Anges à obéir au Seigneur, à la rapidité des vents et à l'activité du feu : Qui facis Angelos tuos spiritas et minislros taos ignem urentem (1).
Quelle instruction pour de faibles hommes! M. F.: ce qu'il y a de plus parfait dans le ciel se fait gloire d'être soumis à Dieu, met tout son bonheur à lui plaire , et nous, vers de terre, nous osons lui résister et lui refuser nos services ! Les puissances célestes tremblent devant lui, et nous nous ne craignons pas de l'irriter et de braver la foudre prête à nous écraser! C'est assez qu'il commande pour que nous soyons tentés de secouer le joug ; nous portons une concupiscence rebelle, avide de l'indépendance, toujours prête à se révolter ; ce qu'il défend est précisément ce que nous recherchons. Le plus grand attrait qui nous porte aux plaisirs est souvent la loi même qui les condamne; s'ils nous étaient permis, c'en serait assez pour qu'ils nous devinssent insipides. Quand nous obéissons, c'est avec tant de lenteur, avec tant de répugnance, avec si peu de goût, que notre obéissance semble moins un hommage que nous rendons à Dieu, qu'un nouvel outrage à sa majesté.
M. F., c'est que nous ne sentons pas combien Dieu est grand. Nous nous croirions honorés d'exécuter les ordres d'un roi de la terre, et qu'est-il malgré toute sa puissance? Un homme aussi faible que nous.
(1) Ps. cm.
Qu'est-il devant Dieu ? Un atome., un néant. Si nous avions un peu de foi, Dieu nous paraîtrait seul grand, seul puissant, seul digne de nos respects et de nos services. Nous le servons avec répugnance, parce que nous ne l'aimons pas ; les Anges et les Saints trouvent leur félicité à le servir parce qu'ils l'aiment : ce que l'on fait pour un ami ne coûte rien ; les services les plus pénibles deviennent agréables, dès que l'amitié les anime : l'obéissance à Dieu nous est à charge parce que notre cœur n'a jamais senti un amour sincère pour lui. Mon Dieu, donnez-nous votre amour, et nous vous servirons avec le môme empressement que les Anges et les Saints; donnez-nous votre amour, avec lui vous nous donnerez toutes les vertus.
La seconde que nous devons imiter dans les saints Anges, c'est le zèle ardent qu'ils ont pour notre salut. Je vous dis en vérité, disait Jésus-Christ à ses disciples, que les Anges se réjouissent dans le ciel, lorsqu'un pécheur fait pénitence : Dico vobis, gaudium erit coram Ângelis Dei super uno peccatore pœnitentiam agente (1). La conversion d'un pécheur est-elle donc un objet assez important, pour intéresser le ciel tout entier? Hélas! on s'en occupe si peu sur la terre ! à peine le salut ou la perte d'une àme attirent-ils la moindre attention. Les Anges du ciel en jugent autrement, M. F., et sans doute ils en
(I) Lue. xv.
192 PÀHEGYJUQUE
jugent mieux que nous. C'est qu'ils connaissent tout le prix des âmes rachetées du sang d'un Dieu, tout le prix de la gloire qui leur est destinée, toute l'estime que Dieu en fait. Nous ne le connaissons pas, chrétiens, voilà pourquoi nous travaillons si peu pour sauver la nôtre. Le salut est celle de toutes les affaires à laquelle nous pensons le moins, pour laquelle nous nous inquiétons le moins, sur laquelle nous sommes le plus tranquilles. Tout le monde travaille sur la terre, partout règne une agitation, un mouvement continuels : l'un travaille pour sa fortune, l'autre pour sa réputation; celui-ci pour l'établissement de sa famille, celui-là pour se procurer une vie douce et tranquille. Mais pour le salut, M. F., qui est-ce qui y travaille? qui est-ce qui oublie tout le reste pour ne s'occuper que de son salut ?
Dieu le désire avec ardeur, il y emploie toutes les ressources de sa puissance, il y fait concourir toutes les créatures, il y intéresse les saints, il y occupe les Anges, il y a donné son Fils. L'homme seul oublie que c'est pour lui que se font tant de préparatifs, lui seul néglige son propre bonheur. Bonté attentive, bonté continuelle , bonté inépuisable, pouvait-elle mieux éclater que dans la charité qu'elle inspire pour nous à nos saints patrons? Dieu connaissait notre peu d'attention sur nos besoins, notre peu de goût pour la prière, notre insensibilité et notre ingratitude : défauts capables de lasser sa miséricorde.
tout infinie qu'elle est, et de tarir la source de ses grâces. Il y a remédié, en voulant que les saints prient continuellement pour nous : il s'est mis ainsi dans une espèce de nécessité de nous faire du bien malgré notre indignité , et d'accorder aux demandes de ses amis ce qu'il serait en droit de refuser à l'indignité des pécheurs. Ainsi, ne demandons plus, M. F., comment Dieu ne se lasse point d'obliger des ingrats, comment il ne prive pas de ses faveurs ceux qui en abusent, comment il ne punit pas par un abandon éclatant les outrages continuels que lui font de viles créatures : c'est que la voix des saints, plus puissante que celle de nos crimes, plaide continuellement notre cause. Voilà pourquoi, malgré nos infidélités et nos désordres, malgré notre indévotion et notre irréligion, Dieu n'a point encore retiré ses regards de dessus nous : une Providence bienfaisante y fait pleuvoir la rosée du ciel, y envoie la graisse de la terre, nous accorde des bienfaits que nous ne pensions pas seulement à lui demander, nous accorde plus de biens temporels que nous n'osions en espérer. C'est que, tandis que nous ne prions point, nos saints patrons prient ; tandis que nous nous oublions, saint Michel ne nous oublie point : sa charité ne se rebute point , et Dieu écoute les vœux qu'il lui adresse pour nous.
Et avec combien plus de ferveur encore demandet-il pour nous des grâces de salut !
Apprenons à devenir saints, M. F., c'est pour cela
que Dieu nous a mis sur la terre ' c'est pour nous en enseigner le chemin qu'il nous a donné pour patron le plus parfait des Anges, le plus saint et le plus fidèle des esprits bienheureux. Redoublons en ce jour notre dévotion et notre confiance pour le nôtre; remercions la Providence des bienfaits qu'elle nous a accordés et qu'elle nous accorde encore tous les jours par son intercession : conjuronsla d'oublier nos crimes, pour n'écouter que les prières qu'il lui adresse pour nous. Proposons-nous à imiter son obéissance aux ordres de Dieu, son zèle pour le salut de notre âme ; travaillons à la sanctifier, afin qu'au dernier jour saint Michel puisse la présenter avec confiance au tribunal du souverain Juge, et demander pour elle la récompense éternelle. Ainsi soit-il (4).
(1) Que notre sort est glorieux! que notre vocation est sainte ! Dieu nous destine à être dans le ciel les compagnons et presque les égaux des Anges ; malgré la pesanteur et la corruption d'un corps pétri de boue, malgré les plaies funestes que le péché nous a faites, nous pouvons aspirer au même bonheur dont jouissent dans le sein de Dieu les pures intelligences : il ne tient qu'à nous d'y parvenir. (Variante du manuscrit.)
Ipsum elegil Dominus ab omni vivente offerre saerifïcium Deo... placare pro populo suo. Eccu. xlv, 20.
« Le Seigneur l'a choisi parmi tous les hommes » pour offrir des sacrifices à Dieu et l'apaiser en » faveur de son peuple. »
C'est ainsi, M. F., que le Saint-Esprit nous fait connaître les vues de la Providence dans le choix qu'elle fait de ses ministres, et les augustes fonctions auxquelles elle les destine. Elle veut que, séparés du reste des hommes et détachés des affaires de ce monde, ils soient entièrement consacrés à son service; qu'ils lui offrent des sacrifices; qu'ils lui présentent l'encens, les vœux, les hommages des fidèles; que, par des prières et des larmes continuelles, ils apaisent la justice divine trop souvent irritée par
(1) Le manuscrit est daté de Passonfontaine, 1765.
les péchés des peuples; qu'ils fassent descendre du ciel, non-seulement les bienfaits temporels, mais encore les grâces de salut que Dieu est toujours prêt à nous accorder, mais qu'il veut que nous lui demandions sans cesse. Ministère saint, mais difficile à soutenir; état glorieux, mais redoutable. De faibles hommes ne peuvent en remplir les devoirs qu'avec des secours particuliers, et Dieu ne les a promis qu'à ceux qu'il a choisis lui-même.
Telle est, M. F., l'importante vérité que nous répètent à tout moment les Livres saints, et dont nous voyons un exemple frappant dans la personne de saint Martin. Dieu voulait faire de lui non-seulement un grand saint, mais un grand évoque; non-seulement un pasteur vertueux, mais un homme de prodiges : et il le conduisit à cette glorieuse destinée par les voies mêmes qui semblaient l'en éloigner, par des moyens impénétrables à la prudence humaine. Tl l'a choisi dès le berceau, et l'a formé pour ainsi dire de ses propres mains : Ipsum elecjit ab omni vivente. Il Ta rempli de son esprit et des vertus sacerdotales dès l'enfance; les différentes épreuves par lesquelles il l'a fait passer ont servi à l'affermir, à lui donner la force et le courage dont il devait avoir besoin un jour pour remplir ses fonctions, pour sanctifier son peuple, pour combattre contre les ennemis de l'Eglise : Offcrre sacrificium Deo, placare pro populo suo.
Mais, en considérant les merveilles que la grâce a
opérées dans saint Martin, nous bornerons-nous à une admiration stérile? Non, M. F., répond saint Bernard, en faisant l'éloge de votre glorieux patron. Nous trouvons dans la vie de ce grand évêque beaucoup de choses admirables, mais il en est encore davantage que nous devons imiter : il est riche en miracles et en prodiges , mais il ne l'est pas moins en vertus et en bons exemples : les premiers peuvent nous étonner, les seconds doivent nous instruire. La fidélité de notre saint à correspondre à la grâce dans toutes les situations où la Providence l'a placé, est une leçon pour tous les états, pour toutes les conditions, pour tous les hommes ; et c'est l'objet principal auquel nous devons nous attacher. Saint Martin l'a fait paraître, cette fidélité, dans sa vie privée, par de grandes épreuves, et dans son épiscopat, par de grands travaux : voilà, M. F., tout le fond de son éloge et tout le sujet de cette instruction. Les tentations auxquelles Dieu l'a exposé et auxquelles notre saint a résisté, ce sera le premier point. Les travaux qu'il lui a fait entreprendre et que notre saint a constamment soutenus , ce sera le second. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.
i" POINT.
Mon fils, disait le Sage à son élève, en vous consacrant au service du Seigneur, affermissez-vous dans la justice, vivez dans la crainte et préparez-vous à la
tentation (1). Parce que vous étiez agréable à Dieu, disait l'Ange du Seigneur à Tobie , il a fallu que la tentation vous éprouvât (2). Telle est la conduite constante de la sagesse divine à l'égard de tous ceux qu'elle veut élever à une sainteté éminente : pour les affermir solidement dans la vertu, elle les fait passer par les plus rudes épreuves. Elle les expose aux tentations les plus délicates; mais elle a soin de proportionner les secours de sa grâce au danger qui les menace et à la violence des assauts qu'ils doivent soutenir. Par l'expérience des périls que court la vertu sur la terre, Dieu la rend plus attentive à les prévoir, et plus courageuse à les surmonter. Et c'est ainsi que cette Providence adorable en agit envers saint Martin. Il trouva des tentations, et dans la condition où il était né, et dans la profession qu'il fut obligé d'embrasser, et dans les persécutions qui lui furent suscitées : tentations terribles, auxquelles un courage médiocre aurait sûrement succombé , mais dont notre saint a su constamment triompher.
Quelle tentation plus violente que d'être né dans une fausse religion, d'avoir sucé l'erreur avec le lait, d'avoir reçu pour toute instruction des préjugés, des préventions contre la vérité? Combien peu de personnes ont assez de fermeté pour les vaincre, ces préjugés de l'enfance, pour sacrifier
i) Eccli. ii, 2. — (2) Tob. xn. 13.
les liaisons du sang et les intérêts temporels à la sûreté de leur àme et à leur salut î
Et voilà, M. F., la première épreuve à laquelle Dieu mit la fidélité de saint Martin : il était né d'une famille païenne, il avait été élevé dans l'erreur et dans l'idolâtrie ; mais il eut assez de courage pour s'arracher d'entre les bras de ses proches, pour se réfugier dans une église, et se mettre au nombre des catéchumènes , c'est-à-dire de ceux que l'on instruisait pour les disposer au baptême. Ainsi il évita le double danger de la séduction et du mauvais exemple de sa famille, et de la trop grande liberté dont jouissent ordinairement les jeunes gens dans le monde. Nous ne sentons pas assez notre bonheur, M. F., et les obligations que nous avons à la Providence de nous avoir fait naître dans le sein de l'Église, de nous avoir élevés dans la vraie religion, de nous avoir placés dans la voie du salut, avant que nous fussions en état de la discerner et de la connaître. Combien d'àmes périssent tous les jours dans les fausses religions, qui auraient été des modèles de sainteté dans la nôtre, qui auraient servi Dieu avec plus de fidélité que nous ne faisons, s'il leur avait fait la même grâce qu'à nous ! Combien qui ont assez de lumière pour comprendre qu'ils sont hors de la véritable Église de Jésus- Christ, mais qui n'ont pas le même courage que saint Martin, qui sont retenus par la raison de leur fortune, de leur état, de leur patrie, de leur
repos, qui vivent dans le trouble et dans les remords, et qui meurent dans le désespoir, uniquement par le malheur de leur naissance. Si Dieu nous eut mis à la même épreuve, aurions-nous fait, comme saint Martin, le généreux sacrifice de tous les avantages temporels pour nous consacrer à Dieu et suivre les lumières de sa grâce? Puisque nous succombons si aisément aux moindres tentations, pouvons-nous croire que nous aurions résisté à la plus forte de toutes?
Saint Martin ne balance pas un moment, et la promptitude de sa fuite nous montre sa docilité à suivre les premières impressions de la grâce. Le vertueux jeune homme aurait pu vivre à sa liberté, jouir de l'indépendance après laquelle on soupire ordinairement à son âge, et il vient de lui-même se ranger sous la discipline des maîtres sages et pieux qui étaient chargés d'enseigner la doctrine chrétienne : il manquait de secours dans sa famille pour apprendre à connaître Dieu et ses devoirs, et il cherche ailleurs cette connaissance salutaire. Belle leçon pour nos jeunes gens que les instructions fatiguent, que les remontrances ennuient, que les réprimandes révoltent, qui regardent les surveillants et les censeurs comme leurs ennemis. A peine est-on sorti des premières années de l'enfance, que l'on veut être son maître et se conduire soi-même : on ne veut plus écouter ni pères, ni mères, ni maîtres, ni pasteurs : on rougirait d'assister à une in-
DE SAIJST MARTIN. 201
struction chrétienne, à une assemblée de religion où l'on parle de Dieu et du salut. Souvent on s'éloigne de la maison paternelle pour secouer le joug de la dépendance et pour avoir ailleurs plus de liberté ; on veut se former des sociétés et des fréquentations à son goût : les compagnons vicieux et libertins sont ceux que l'on choisit par préférence. Bientôt on regarde l'innocence, la timidité, la modestie, la piété comme une faiblesse d'enfant, le vice comme une bienséance de l'âge, comme un caractère d'homme raisonnable.
Jeunes imprudents , vous courez à votre perte. Vous oubliez la leçon que le Saint-Esprit lui-même vous fait par la bouche du Sage, et que saint Martin confirme par son exemple : que le plus grand bonheur de l'homme est de porter le joug du Seigneur dès sa jeunesse; que la route dans laquelle il commence à marcher dès ses premières années, est celle qu'il suivra constamment jusqu'à la dernière vieillesse ; que s'il entre de bonne heure dans la carrière du crime, il n'en sortira plus ; que des vices, contractés dès l'âge le plus tendre, pénétreront bien avant dans son âme et jusqu'à la moelle de ses os, et descendront avec lui dans la poussière du tombeau : Ossa ejus implebuntur vitiis adolescentiœ ejus, et cum eo in pulvere dormient.
Saint Martin persévéra constamment dans la vertu et la crainte de Dieu, parce qu'il s'en était fait une habitude de bonne heure : les principes du christia-
nisme qu'il reçut d'abord, firent en lui une impression profonde, et le soutinrent dans les diverses tentations auxquelles sa vertu fut exposée dans la suite. En résistant à celles qu'il avait trouvées dans le malheur de sa naissance et dans la vivacité de l'âge, il apprit à surmonter de même toutes les autres.
Il ne tarda pas d'en essuyer une nouvelle dans la profession qu'il fut obligé d'embrasser. A peine eutil reçu les premières teintures du christianisme, qu'un ordre sévère de l'empereur l'arracha du saint asile où il s'était réfugié, et l'obligea de s'enrôler dans les armées. Né d'un père engagé dans cette profession, il fut obligé de la suivre. Il n'est que trop vrai, M. F., que c'est ici un des pièges les plus dangereux que le démon tend à la jeunesse. On regarde la profession des armes comme un état de liberté et de licence où tout est permis : on se figure qu'en suivant les ordres du prince, on est dispensé d'être soumis aux lois de Dieu. Au lieu que saint Martin n'y entra que par obéissance, la plupart y courent par esprit de révolte, de fainéantise, de libertinage. Est-il étonnant que, conduits par de pareils principes, ils fassent des progrès si rapides dans la carrière du vice, et qu'ils soient sitôt exercés à tous les crimes ? Est-il étonnant qu'ils en reviennent jureurs, emportés, blasphémateurs, livrés à la crapule, dissolus, impudiques? Hélas! si un de ces malheureux vient à reparaître dans une paroisse, c'en est assez pour y apporter le trouble, le dérèglement, la désolation !
Convenons-en cependant , M. F. , il est encore parmi les militaires des hommes solidement vertueux, et s'ils sont rares, ils n'en sont que plus estimables. En eux la régularité des mœurs est plus édifiante, plus respectable, plus méritoire que dans les autres hommes : car il faut bien du courage, bien de la fermeté pour résister tout à la fois au pouvoir de l'exemple, à la multitude des occasions, à l'espérance de l'impunité. Telle fut la vertu de saint Martin, plus admirable dans la licence des armées qu'elle ne l'aurait été dans les murs d'un cloître. Il sut allier la vie de soldat avec la régularité d'un chrétien ; il fut exact aux devoirs de son état, sans violer jamais ceux de sa religion ; soumis à ses chefs et encore plus fidèle à son Dieu, en combattant contre les ennemis de l'Empire, il ne cessa de faire la guerre à ceux de son salut : il fut serviteur de son prince, sans cesser d'être disciple de Jésus-Christ.
Il n'est que trop ordinaire à ceux de cette profession de contracter un caractère de dureté, de hauteur, de férocité envers tout le monde : la plupart s'imaginent qu'il leur est permis de traiter leurs concitoyens comme on traite les ennemis dans une guerre déclarée; que, pour avoir l'àme guerrière, il faut se dépouiller des sentiments de justice et d'humanité, n'avoir plus de pitié ni de commisération pour personne. Notre vertueux soldat pensait bien différemment. Nous lisons dans sa Vie un trait de charité qui peint au naturel la bonté de son âme, et qui peut ser-
vir de leçon aux chrétiens même les plus charitables. A la porte de la ville d'Amiens, un pauvre se présente et lui demande l'aumône. Que peut donner un soldat qui ne possède rien, à qui son métier ne fournit que la subsistance ? Il coupe en deux son manteau, et en donne la moitié pour couvrir la nudité de ce misérable.
Ce trait de la vie de saint Martin, M. F., n'est ignoré de personne, mais on ne saurait assez le répéter. Jésus-Christ même en fut touché, et la nuit suivante, il apparut à notre saint, couvert de ce vêtement dont le soldat charitable avait si généreusement fait le sacrifice. Et nous croyons faire beaucoup, lorsque nous donnons aux pauvres une partie de notre superflu, quelques restes de nos aliments quand nous sommes rassasiés, quelques meubles ou quelques habits dont nous ne faisons plus aucun usage. Que dirons-nous au Seigneur, qu'aurons-nous à répondre, lorsque, pour confondre notre avarice, notre caractère dur et tenace, il mettra sous nos yeux, à son jugement, ce trait de la charité de saint Martin? Car, vous le savez, c'est sur le devoir indispensable de l'aumône qu'il nous menace, dans l'Évangile, de nous faire rendre un compte plus rigoureux. Il se met lui-même à la place des pauvres, ou plutôt il veut que les pauvres le représentent lui-même, et il nous déclare que c'est à lui que nous donnons quand nous faisons l'aumône; que c'est à lui que nous refusons quand nous ne voulons pas la faire : il con-
damne les réprouvés au feu éternel, parce que j'ai eu faim, dit-il, et que vous ne m'avez pas donné à manger; parce que j'ai eu soif et que vous ne m'avez pas donné à boire ; j'ai été nu, et vous n'avez point couvert ma nudité. Ces paroles doivent faire trembler tous ceux qui ferment l'oreille aux cris des pauvres, ou qui ne les assistent que malgré eux. Saint Martin, encore catéchumène, encore imparfaitement instruit des devoirs de notre religion, exerce la charité d'une manière héroïque ; et nous, à qui l'on a si souvent prêché la nécessité, le mérite, les avantages de cette vertu, nous qui avons admiré tant de fois cette action de notre saint, nous la pratiquons peutêtre moins que les païens et les infidèles !
Jamais la charité n'a demeuré sans récompense, M. F. Dieu ne tarda pas de témoigner à saint Martin qu'il lui savait gré de la sienne et du courage avec lequel il avait vaincu les tentations nouvelles auxquelles sa profession l'avait exposé. Il lui procura enfin la liberté de renoncer à cet état dangereux, de se mettre sous la direction de saint Hilaire de Poitiers, l'avantage de recevoir le baptême, et, bientôt après, l'ordre d'exorciste, la consolation de retourner dans sa famille, et de convertir à la foi de Jésus-Christ sa propre mère qui vivait encore.
Mais Dieu lui réservait de nouveaux combats, et préparait à sa vertu une épreuve plus dangereuse peut-être que les précédentes. Les hérétiques, dont il était l'ennemi déclaré, ne le laissèrent pas long-
temps jouir de sa tranquillité et de la consolation de gagner des âmes à Jésus-Christ. Ils excitèrent contre lui une persécution violente : il fut calomnié, outragé, battu de verges, traité comme un malfaiteur, chassé de sa retraite, obligé de s'enfuir à Milan. En vain il crut trouver le repos dans un monastère où il s'était renfermé, la haine de ses persécuteurs le força encore de sortir de ce nouvel asile , de repasser dans les Gaules, de venir se remettre sous la conduite de saint Hilaire, son ancien maître. Était-ce done là le prix qu'il devait recevoir de son zèle pour Dieu et pour la vraie foi ? Dieu pouvait-il permettre qu'il fût ainsi la victime des ennemis de son saint nom et des partisans de l'erreur?
Voilà, M. F., les plaintes ordinaires des âmes faibles, et le scandale qui a fait succomber tant de personnes qui avaient montré d'abord de la bonne volonté et un vif attachement à la vertu. On voudrait réussir dans le bien que l'on entreprend, on voudrait venir à bout de détruire les désordres ou de faire punir les coupables, on voudrait que les avis que l'on donne fussent suivis, que les réprimandes que l'on fait fussent écoutées. Quand nous voyons qu'on nous méprise ou qu'on nous résiste en face, que l'on se roidit contre nous et que l'on s'obstine dans le mal, nous sommes découragés et rebutés, nous murmurons contre ceux qui ont en main l'autorité et quelquefois contre la Providence qui ne nous seconde point. De peur de nous attirer de nouveaux
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désagréments, nous prenons le parti de fermer les yeux sur le mal même que nous pourrions empêcher, et de négliger le bien que nous pourrions faire. Qu'est-ce que prouve cette conduite, M. F. ? Qu'il y a en nous un grand fonds d'amour-propre ; que, lors même que nous croyons ne chercher que la gloire de Dieu, nous cherchons notre propre satisfaction et à flatter notre orgueil ; qu'il s'en faut beaucoup qu'en servant Dieu, nous ayons des vues aussi pures, des intentions aussi saintes, un courage aussi constant que saint Martin. Les plus grandes tentations ne purent l'abattre, et les moindres obstacles nous font succomber. Il fut toujours également fidèle à Dieu, également attaché à son service, également empressé de faire des bonnes œuvres, également docile aux impressions de la grâce; et c'est ainsi qu'il se rendit capable des travaux que Dieu voulait exiger de lui dans son épiscopat. Telle est la nouvelle carrière où nous allons le suivre. C'est le sujet du second point.
ne POINT.
Pour comprendre, M. F., de quel fardeau Dieu chargea saint Martin en le faisant monter sur le siège épiscopal de Tours, il faut se rappeler en quel état étaient les églises des Gaules au ive siècle. Des guerres continuelles, occasionnées par les incursions journalières des Barbares, avaient amené de toutes parts les désordres que ce fléau a coutume de traîner à sa
suite. Les peuples étaient plongés dans l'ignorance, il fallait les instruire ; la plupart des troupeaux manquaient de pasteurs, il fallait leur en donner ; les lieux saints étaient dépouillés ou abandonnés, il fallait rendre au culte divin l'éclat et la décence qu'il exige. L'hérésie, répandue presque partout, semblait prête à faire succomber la vraie foi, il fallait en arrêter les progrès : un reste des superstitions du paganisme subsistait encore, il fallait le déraciner. Quel autre que saint Martin aurait pu suffire à tant de travaux ? Il vit la grandeur du mal, il ne désespéra pas du remède : convaincu que Dieu l'appelait à ce grand ouvrage, il compta non pas sur ses forces, mais sur celles de la grâce; il consentit, quoiqu'à regret, à quitter la solitude où il s'était renfermé pour se livrer tout entier au salut de son troupeau. La prière, la mortification, le travail . la patience, furent ses armes ; avec elles il vint à bout de ce que d'autres auraient à peine osé tenter: par le travail il dissipa l'ignorance; par ses exemples il fit cesser les désordres ; par sa patience et sa fermeté il dompta l'hérésie. Reprenons chacun de ces articles en peu de mots.
Ce n'était pas un ouvrage facile d'instruire des peuples qui vivaient depuis longtemps dans l'oubli des vérités chrétiennes. Il en coûte pour remplir ce ministère, même parmi un troupeau docile et qui aime sa religion, à plus forte raison parmi des brebis égarées, qui ne connaissaient presque plus la voix du pasteur, et qui, par une longue habitude d'indépen-
dance, étaient déjà endurcies contre les vérités qu'il fallait leur annoncer. Si l'on voulait faire une énumération exacte des soins, des veilles, des courses, des fatigues, des rebuts, des contradictions que saint Martin eut à essuyer dans cette pénible carrière, le détail serait long, un discours entier n'y suffirait pas. Mais plus l'entreprise était difficile, plus le zèle du saint évèque s'alluma, et l'on vit bientôt de quoi est capable un seul homme aidé de la grâce divine, et déterminé à être, s'il le faut, victime du salut des âmes confiées à ses soins. Il comprit que, lorsque Dieu demande quelque chose de nous, la difficulté de réussir n'est jamais une raison de refuser, et, selon l'expression de notre divin Maître, celui qui met à la main à la charrue et qui regarde derrière n'est pas propre au royaume de Dieu.
Que ne pouvons-nous le faire comprendre de même à ceux qui sont chargés par leur état d'instruire, et qui trouvent le fardeau trop pesant; à tant de pères et mères indolents qui s'aveuglent sur leurs obligations, et qui, sous prétexte qu'ils ne sauraient tout faire, ne font rien du tout ! On a beau leur répéter que l'éducation sainte de leur famille est le plus sacré, le plus indispensable de leurs devoirs ; qu'ils ne peuvent mieux témoigner leur tendresse à leurs enfonts qu'en les instruisant et en les corrigeant de leurs défauts ; que l'héritage le plus riche, le bien le plus précieux qu'ils puissent leur laisser, est un grand fonds de vertu et de crainte de Dieu ; que leur négli-
gence sur cet article est un crime dont Dieu leur demandera le compte le plus sévère; qu'en fermant les yeux sur l'ignorance, sur les mauvaises inclinations, sur les vices naissants de la jeunesse, ils se préparent des croix et des chagrins pour le reste de leurs jours : on nous écoute tranquillement, et l'on n'en fait ni plus ni moins; on convient peut-être dans la spéculation que nous avons raison, et l'on ne se corrige point dans la pratique. On trouve qu'enseigner, reprendre, châtier, veiller, répéter sans cesse les mêmes leçons et les mêmes remontrances, souvent sans fruit, est une triste occupation, un travail bien rebutant; j'en conviens, M. F., mais telle est la destinée de ceux qui ont une famille, telle est leur vocation, et s'ils ne la remplissent, ils s'exposent à être malheureux en ce monde et réprouvés dans l'autre.
La jeunesse, dit-on, est volage, imprudente, indocile, souvent opiniâtre et révoltée. C'est le défaut de l'âge, j'en conviens encore; mais souvent aussi c'est la faute de ceux qui doivent veiller sur elle. On ne commence pas assez tôt à l'instruire, on n'y travaille pas assez constamment, on se rebute trop aisément. Il n'est pas rare de voir des enfants qui ne connaissent pas encore Dieu et qui savent déjà l'offenser, dont la langue n'est pas encore formée à prier et à invoquer le Seigneur, et déjà accoutumée à des termes qui ne devraient jamais sortir de la bouche d'un chrétien. Dès qu'ils grandissent, on les occupe à divers travaux, et alors, dit-on, l'on n'a plus le temps
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de leur parler de Dieu ni de religion. Mais dans la saison morte qui est si longue, pourquoi leur en laisse-t-on perdre la meilleure partie? Pourquoi des pères et mères, qui manquent de talents et de connaissances pour enseigner par eux-mêmes, ont-ils si peu de zèle pour que les enfants soient instruits par d'autres? Pourquoi regarde-t-on cette dépense comme le bien le plus mal employé, et les maîtres et maîtresses d'école comme les personnes les plus inutiles d'une paroisse? Si les enfants n'ont pas l'esprit ouvert, s'ils ont la conception difficile, si leurs progrès sont lents, on se rebute; c'est, dit-on, peine perdue. Quoi! M. F., ce que l'on fait pour Dieu et pour acquitter un devoir de conscience peut-il être perdu ! Le succès dépend de Dieu sans doute, c'est lui qui donne l'intelligence et la pénétration d'esprit à qui il lui plaît ; mais il ne vous dispensera jamais de faire, de votre côté, tout ce qui dépend de vous. Un enfant qui a l'esprit borné, a plus besoin de soins qu'un autre ; s'il apprend difficilement, il faut qu'il soit enseigné plus longtemps.
Si saint Martin s'était rebuté à la première fois qu'il vit que l'on ne profitait pas assez de ses instructions, serait-il venu à bout de changer la face de son diocèse, d'y faire cesser l'ignorance et les désordres? Dieu bénit ses travaux parce qu'ils furent constants : en toutes choses c'est la persévérance qui nous assure le succès.
Il y employa un moyen encore plus efficace, M. F.,
c'est l'exemple ; et c'est ici une manière d'enseigner dont personne n'est dispensé. Une tendre piété, une mortification continuelle, une humilité profonde, voilà les attraits dont il se servit pour gagner les pécheurs les plus obstinés, pour toucher les cœurs les plus endurcis, pour convaincre les esprits les plus rebelles. Il ne se contenta pas d'enseigner à son peuple le respect que l'on doit à Dieu, la dévotion et le recueillement avec lesquels on doit paraître en sa présence, la nécessité de la prière, l'estime que l'on doit faire de toutes les pratiques de religion ; mais il fut lui-même un modèle de piété. Quand on le voyait au pied des autels avec la modestie d'un ange, dans un profond silence, avec un extérieur humilié et anéanti, ce spectacle faisait plus d'impression que toutes les exhortations et tous les discours; les moins dévols en étaient touchés, et cette leçon vivante n'était jamais sans fruit. S'il s'était contenté de prêcher qu'un chrétien doit être pénitent et sévère à lui-même; qu'il doit porter sur son corps la mortification de Jésus- Christ, comme saint Paul nous l'apprend; qu'il est dangereux de flatter notre chair; qu'un disciple du Sauveur doit la crucifier à son exemple avec tous ses vices et ses concupiscences, on aurait peut-être écouté ce discours avec indifférence, et personne n'en aurait profité : mais quand on le voyait pratiquer lui-même cette morale, vivre avec toute l'austérité d'un religieux et d'un anachorète, achever de dompter par la pénitence un corps déjà
beaucoup affaibli par le travail, comment aurait-on pu refuser de se rendre à ses exhortations? Non-seulement il enseignait qu'il faut fuir le monde, craindre l'esprit qui y règne et les dangers que l'on y court; que jamais la vertu n'y est en sûreté ni la conscience en repos, mais il le montrait par sa conduite. Dès que ses fonctions lui laissaient quelques moments de liberté, il se renfermait dans un cloître pour converser avec Dieu seul, pour puiser dans la prière de nouvelles forces et de nouvelles lumières, pour penser au salut et à l'éternité. Ce n'aurait pas été assez de dire, avec notre divin Maître, qu'il faut être doux et humble de cœur; que celui qui s'humilie sera élevé; que celui, au contraire, qui s'élève par orgueil sera humilié ; qu'un chrétien ne doit point rougir de la pauvreté ni des humiliations du Sauveur. Cette doctrine, quoique sainte et puisée dans l'Évangile, aurait été goûtée de peu de personnes, mais on voyait notre saint évêque l'accomplir lui-même à la lettre. Quoiqu'assis sur l'une des principales chaires de l'Église, à la tête d'un troupeau et d'un clergé nombreux, souvent visité par les grands du monde, quelquefois obligé de paraître devant les rois, il ne changea rien dans son extérieur ni dans sa manière de vivre; il fut toujours également humble et simple, également affable et accessible à tout le monde. Quoiqu'il fût regardé comme l'oracle de son siècle, comme un homme extraordinaire, également puissant en paroles et en œuvres, il se
crut toujours le dernier et le serviteur de tous. Voilà, M. F., ce qui lui donnait tant de pouvoir sur les esprits et sur les cœurs; voilà l'attrait auquel on ne pouvait résister. Or, je l'ai déjà dit, telle est la manière d'instruire et de reprendre, à laquelle tout chrétien est obligé. Tous ne sont pas appelés à prêcher l'Evangile, mais tous sont appelés à le pratiquer , et à édifier le 'prochain par une vie sainte et exemplaire. « Que: votre lumière brille aux yeux des hommes, disait le Sauveur à ses disciples, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans le ciel.» Tous ne sont pas chargés par état de reprendre et de corriger ceux qui s'égarent, mais tous doivent montrer, par une conduite irrépréhensible, le chemin par lequel il faut marcher. Soyons véritablement pieux, mortifiés, détachés du monde, humbles et patients : cette leçon muette vaudra mieux que tous les discours. On croit quelquefois témoigner bien du zèle en médisant de ceux qui offensent Dieu, en déclamant contre les désordres et les scandales, en maudissant l'injustice des uns et le libertinage des autres. M. F. , il vaudrait mieux imiter saint Martin, prier pour eux, gémir intérieurement devant Dieu, le conjurer de pardonner aux pécheurs et de les convertir.
Mais notre saint évèque ne bornait point son zèle à instruire par paroles et par exemples, il savait user à propos d'autorité, de fermeté, de sévérité
même pour déraciner les abus. Souvent il exposa sa propre vie pour détruire les superstitions et les restes de paganisme qui subsistaient encore, pour arrêter les progrès de l'hérésie et confondre les partisans de l'erreur. Il n'épargna pour cela ni fatigues, ni voyages ; il employa les sollicitations auprès des grands, et son crédit à la cour des princes ; autant il fut patient à souffrir les injures qu'on lui faisait à lui-même, autant il fut ardent à venger les outrages qui attaquaient l'honneur de Dieu et de la religion. Ce fut par ce zèle, également ferme et patient, constant et infatigable, qu'il rendit de si grands services à l'Église.
A la vérité , Dieu fit éclater sa sainteté, de son vivant même, par un grand nombre de miracles; ceux, que l'on a vus si souvent opérés à son tombeau, n'ont été que la continuation des prodiges qu'il avait faits lui-même; mais enfin, malgré ses vertus, ses succès, ses miracles, il fut encore exposé aux calomnies des méchants, à la jalousie et au ressentiment des hérétiques, à la fureur et à la vengeance des païens , et c'est par cette dernière épreuve que Dieu voulait couronner ses mérites.
Inutilement donc, M. F., nous voudrions avoir un autre sort sur la terre : nous ne serons jamais saints, si nous ne savons pas souffrir. Tous ceux, dit saint Paul, qui veulent vivre saintement en Jésus-Christ, souffriront persécution; la règle est générale, Dieu ne fera pas une exception pour nous
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seuls. Et si nous n'avons rien à souffrir de la part des hommes, sa providence n'oubliera pas de nous exercer autrement. En vain nous murmurons, nous nous plaignons . nous nous dégoûtons de la vie , nous invoquons la mort pour abréger nos peines. Conduite insensée : notre félicité n'est point en ce monde , et nous serions bien à plaindre si nous n'en avions point d'autre à espérer. Tous les saints ont souffert : Jésus-Christ , le modèle de tous les saints, a souffert plus qu'eux tous ; nous ne pouvons espérer d'avoir part à sa gloire dans le ciel, qu'autant que nous aurons partagé sa croix sur la terre. C'est donc la multitude, la rigueur, la durée de nos souffrances qui doit être la mesure de nos mérites et de notre bonheur éternel.
C'est, M. F., l'importante vérité que l'exemple de votre patron doit graver profondément dans vos esprits et dans vos cœurs. L'Église l'honore comme un de ses plus grands saints, et après les martyrs, il n'en est aucun dont le culte ait été plus éclatant et plus célèbre. Dieu lui a fait de grandes grâces, parce qu'il voulait le mettre à de grandes épreuves, lui imposer de grands travaux , exiger de lui de grands sacrifices ; dans toutes les situations où il a plu à la Providence de le mettre, notre saint a été toujours également fidèle à Dieu , également charitable pour le prochain, également sévère à luimême. Les grâces miraculeuses que Dieu a si souvent accordées par son intercession, sont un gage
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de celles que vous pouvez en espérer : la plus nécessaire et que nous devons le plus ambitionner, c'est la grâce de suivre ses exemples , d'imiter ses vertus, et de mériter le même bonheur dans le ciel. Dieu nous y conduise! Amen.
cooecQscotcQ^eggc^siaQieojcognoaos^qiwfPoaceo oaoasaBoasoacoo
MÊME SUJET
Statuit ei Dominus testamentum œternum et dédit Mi sacerdotium gentis. Eccli. xlv, 8.
Ipsum elegit ab omni vivente offerre sacrificium Deo... placare pro populo suo. Eccli. iv, v.
Fuit.gratus Deo, et erat potensin verbis et in operibus.
« Il a été agréable à Dieu, puissant en paroles et en œuvres.» Act. vu, 20, 22.
C'est de Moïse, M. F., chef et législateur du peuple de Dieu, que le Saint-Esprit a fait cet éloge, et il n'est personne à qui nous puissions l'appliquer avec plus de justice qu'à saint Martin, dont nous célébrons aujourd'hui la fête et que vous honorez comme votre patron. Si nous voulons examiner de près la manière dont la Providence divine a conduit ces deux grands hommes, nous apercevrons en eux des traits frappants de conformité. C'est au milieu d'une nation étrangère, d'un peuple idolâtre, qui ne connaissait point le vrai Dieu, que le Seigneur sus-
cite Moïse pour en faire un prodige de vertu, et c'est aussi dans le sein d'une famille païenne, que Dieu fait choix de saint Martin pour en former un vase d'élection et un modèle de sainteté. Par la plus vile de toutes les occupations, par le soin et la garde des troupeaux, Dieu prépare Moïse au plus sublime ministère; il le remplit de son esprit et d'une force surnaturelle, pour paraître intrépide devant les rois de la terre, pour conduire et gouverner un peuple immense : de môme, au milieu de la profession tumultueuse et licencieuse des armes , Dieu dispose saint Martin à devenir le pasteur d'un peuple nombreux, la lumière et l'ornement de l'Église de France. L'un et l'autre se rendent agréables à Dieu par leur docilité à suivre les impressions de la grâce, par les vertus auxquelles ils commencent à s'exercer dès l'enfance : Fuit gratus Deo ; l'un et l'autre reçoivent de Dieu l'esprit de sagesse pour enseigner les peuples, et le pouvoir d'opérer les plus grands prodiges : Erat potens in verbis et in operibus.
Ainsi la sagesse divine, toujours constante et toujours admirable dans ses desseins, nous conduit au terme où elle nous destine par les voies même qui semblaient nous en éloigner; ainsi elle nous instruit par les grands exemples de sainteté qu'elle s'est plu à former dans tous les siècles. C'est elle, M. F., qui vous a donné pour patron l'un des plus grands saints de l'Occident, dont les miracles ont été célèbres dans tout l'univers, dont le culte a été le plus éclatant
dans l'Église. Mais, selon la remarque de saint Bernard, il faut distinguer avec soin dans sa vie, ce qu'elle nous offre de merveilleux pour exciter notre admiration, et ce qu'elle nous présente d'édifiant pour servir à notre instruction. Les prodiges qu'il a opérés sont des faveurs singulières du Ciel auxquelles nous n'avons aucun droit de prétendre, mais les vertus qu'il a pratiquées sont des modèles auxquels nous devons nous conformer : c'est par conséquent ce qui doit fixer aujourd'hui notre attention.
Or, nous voyons dans saint Martin un exemple parfait et des vertus générales qui conviennent à tous sans exception, et des vertus particulières de l'état où Dieu l'avait placé : tel est le sujet d'éloge le plus glorieux pour lui et le plus utile pour nous. Saint Martin agréable à Dieu pour toutes les vertus qui font le caractère du chrétien : Fuit gralus Deo ; ce sera le premier point. Saint Martin admirable aux hommes par toutes les qualités qui distinguent un grand évêque : Potens in verbis et in operibus; ce sera le second. Pour traiter utilement une matière si importante, demandons les lumières du Saint-Esprit, par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.
Ier POINT.
Vous savez, M. F., quels sont les devoirs dont l'accomplissement forme le chrétien parfait, et qui sont prescrits généralement à tous les hommes; devoirs
DE SAINT MARTIN. 2>l
de religion et de piélé envers Dieu, de charité envers le prochain, d'humilité et de mortification envers nous-mêmes. Saint Martin les a remplis tous avec exactitude, et cette fidélité suffisait déjà pour en faire un grand saint, dans la vocation commune du christianisme, et pour le rendre infiniment agréable aux yeux de Dieu : Fuit cjratus Deo.
Je l'ai déjà observé, M. F., saint Martin avait eu le malheur de recevoir le jour d'un père et d'une mère engagés dans les erreurs du paganisme, et de recevoir une éducation telle que pouvaient la lui donner des parents idolâtres. Mais, entre les mains de Dieu, les pierres même deviennent des enfants d'Abraham, les obstacles de la naissance et du préjugé ne servent qu'à faire mieux paraître la puissance de la grâce. A peine âgé de dix ans, le vertueux jeune homme sort du sein de sa famille, se dérobe à la vigilance et à la tendresse de ses parents, ou plutôt il s'arrache au péril de la séduction et du mauvais exemple, pour se réfugier dans une église, et se mettre au nombre des élèves que l'on instruisait pour les disposer au baptême. Dans un âge où la raison commence à peine à se développer, notre saint sent déjà le danger de la trop grande liberté et de la dissipation de l'enfance, il préfère aux douceurs de la maison paternelle futile sévérité d'une école chrétienne ; déjà il comprend qu'une éducation sainte est le plus précieux de tous les héritages, et un bien que l'on ne saurait acheter trop cher. Quel progrès ne fera point
dans la vertu un cœur déjà si sensible à ses attraits? Mais un ordre rigoureux vient arracher notre saint de cet asile d'innocence. Né d'un père distingué dans l'état militaire, il est destiné à la même profession par les lois de l'Empire ; il est forcé d'entrer dans la milice séculière avant que d'être mis, par le baptême, au nombre des soldats de Jésus-Christ. Que deviendront les semences de piété qui ont eu à peine le temps de germer dans une âme encore si tendre? La licence et le dérèglement qui régnent dans les armées, les mauvais exemples dont il va être environné, les passions de la jeunesse qui sont prêtes à se développer, ne rendront-ils pas inutile ce que la grâce a si heureusement commencé? Dieu veille sur son ouvrage, M. F.; ce qui en perd tant d'autres servira à sauver notre saint. Dieu le couvre du bouclier invisible de sa main toute-puissante : de même qu'il conserva autrefois dans la fournaise ardente trois jeunes Israélites qui avaient mis en lui leur confiance, ainsi notre jeune soldat sera conservé sain et sauf au milieu de la corruption et du libertinage. Fidèle à l'empereur, il est encore plus fidèle à Dieu ; appliqué à tous les devoirs de son état, il est aussi exact à ceux de sa religion; toujours prêt à combattre les ennemis de son prince, il ne se sent pas moins de courage pour tenir tête à ceux de son salut : plus il a d'occasion et de liberté pour faire le mal, plus il s'impose à lui-même une loi sévère de pratiquer le bien.
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11 est beau sans doute, M. F., d'être docile à profiter de tous les secours qui excitent à la vertu, et c'est tout ce que Ton peut exiger de la jeunesse ; mais qu'il est mieux encore de savoir résister à tous les attraits réunis pour entraîner au vice? Il est louable de suivre constamment des exemples de sagesse , et heureux celui qui n'en a point d'autres sous les yeux ! mais qu'il est difficile de se roidir contre le torrent de ceux qui s'égarent, et d'être presque seul du parti de Dieu et de la vertu! Conserver des mœurs innocentes dans la retraite et loin du monde, est déjà un effort qui coûte à la nature; mais garder son cœur pur au milieu des objets les plus propres à le séduire, est un miracle de la grâce.
Si donc c'est un rare bonheur d'y parvenir, il n'est jamais prudent de le tenter. Dès qu'il nous est possible de fuir une occasion dangereuse, nous ne devons pas hésiter d'y renoncer promptement. Aussi dès le moment que notre saint se voit libre de quitter une profession périlleuse et qu'il n'avait embrassée que par nécessité, il y renonce sur-le-champ; il s'empresse de recevoir le baptême, il se met sous la conduite de saint Hilaire de Poitiers, l'un des plus savants et des plus saints prélats des Gaules. A celte nouvelle école, il achève de s'instruire dans les voies du salut, et entièrement séparé du monde, il ne travaille et ne vit plus que pour Dieu.
Bel exemple, M. F. , qui nous apprend quel avantage il y a pour le salut d'avoir reçu une éducation chré-
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tienne, d'avoir été formé de bonne heure à la vertu ; et quel heureux présage pour toute la vie qu'une jeunesse passée dans l'innocence ! Malheur donc aux pères et mères qui ne comprennent point cette vérité; qui, contents d'avoir donné la vie à leurs enfants, se croient dispensés de leur inspirer de la religion ; qui, sentant peut-être par leur propre expérience quel malheur c'est d'avoir été négligés dans leur bas âge, ne sont cependant pas plus soigneux pour leur famille qu'on ne l'a été pour eux. Double malheur encore aux jeunes gens qui cherchent à secouer le joug de bonne heure, qui ne soupirent qu'après la liberté et l'indépendance, qui regardent la contrainte et la soumission où l'on veut les retenir comme un joug insupportable Ils ne jouiront que trop tôt de cette liberté funeste, et ils ne seront peut-être que trop prompts à en abuser.
Mais ce que les jeunes gens ne sont pas capables de comprendre par eux-mêmes, leurs parents doivent le sentir pour eux : s'ils ont une véritable tendresse pour les enfants que Dieu leur a donnés, ils doivent les retenir le plus longtemps qu'il est possible sous le joug de l'instruction et de la correction, faire pour eux de la maison paternelle une école de piété et de vertus, ne pas s'imaginer que, dès que l'on est sorti de l'enfance, ce n'est plus le temps de gêner la liberté et de continuer les instructions chrétiennes. A l'âge de dix-huit ans, après avoir déjà porté les armes, saint Martin ne rougit point de redevenir, pour ainsi dire,
enfant, de se remettre à étudier la religion sous la discipline d'un maître respectable, de renoncer à sa liberté pour se réduire à la gêne, à la contrainte, à la soumission qui convient à un disciple. Quelle leçon pour les jeunes gens qui, malgré leur ignorance dans les vérités chrétiennes, se font une mauvaise honte de se laisser instruire, regardent l'étude de leur religion comme une occupation d'enfant, se croiraient déshonorés d'assister à un catéchisme, à une assemblée de congrégation, à une lecture spirituelle ! Il n'y a rien à espérer, M. F., de ceux à qui on laisse concevoir ce funeste'préjugé : prendre un goût solide et constant pour la vertu n'est pas seulement l'ouvrage de quelques années; pour prévenir le dérèglement et la fougue des passions, il faut les retenir longtemps sous le joug d'une discipline sévère : c'est la leçon que le Saint-Esprit nous donne, et que l'exemple de saint Martin nous confirme : Bonum est hômini cùm portaverit jugum ab adolescentiâ sua.
Dans les vues que la Providence avait sur saint Martin, il ne lui suffisait pas de s'être exercé à la piété dès ses plus tendres années et de s'en être fait une sainte habitude, il était encore nécessaire d'être animé d'une ardente charité envers le prochain, pour être disposé par là même à se consacrer dans la suite au salut des âmes. Vous vous rappelez déjà sans doute, M. F., la première preuve qu'il donna de cette vertu, lorsqu'étant encore engagé dans la profession des armes, il ae put résister à la vue de la misère
d'un pauvre qu'il trouva sur son chemin ; ses entrailles s'émurent à l'aspect de sa nudité : par une vivacité militaire, il coupa la moitié du manteau dont il était couvert lui-même, pour en revêtir ce misérable, et donna ainsi la seule espèce de bien qui lui restait et dont il pouvait disposer.
Ce trait de la vie de saint Martin n'est ignoré de personne, M. F., mais s'il est assez connu, il n'est pas assez médité; il peint au naturel la bonté de son cœur, mais il doit bien nous humilier sur la dureté du nôtre. Nous croirions faire un grand effort de charité, de partager avec un pauvre un bien dont nous pouvons absolument nous passer, et notre saint porte cette vertu jusqu'à se dépouiller lui-même pour revêtir un indigent. A peine la religion peut-elle obtenir de nous que nous fassions l'aumône de notre superflu, et il la fait de son propre nécessaire. Nous ne croirions pouvoir assez louer la générosité dans un chrétien riche et qui aurait tout en abondance : quels éloges donnerons-nous donc à un soldat pauvre qui, dans sa pauvreté même, trouve le moyen d'assister son frère plus pauvre que lui? Ne soyons pas surpris si une action si généreuse est admirée du Ciel même et reçoit des éloges de la propre bouche de Jésus-Christ. La nuit suivante, le Sauveur apparaît au vertueux jeune homme, couvert de ce manteau dont il avait fait le sacrifice, et lui adresse ces paroles remarquables : « C'est Martin, encore catéchumène, qui m'a revêtu de cet habit. » Ainsi, M. F., saint
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Martin était déjà chrétien par la charité avant que de l'être par le baptême, tandis qu'à la honte de notre religion, plusieurs d'entre nous ne le sont que par le sacrement, et portent un cœur païen sous un front baptisé.
Mais une charité si ardente ne devait pas se borner à donner au prochain des secours temporels ; notre saint comprenait déjà qu'il y a d'autres moyens d'exercer cette vertu d'une manière plus méritoire. Plus il sent le prix de la grâce que Dieu lui a faite de l'appeler à la connaissance de la vraie religion, plus il souhaite de communiquer le même bonheur à ses parents. Il ne retourne dans sa famille que pour en devenir l'apôtre ; par ses soins, ses instructions et ses prières, il parvint enfin à retirer sa propre mère des erreurs du paganisme et à la gagner à Jésus- Christ. Ainsi notre saint fait les premiers essais de l'apostolat auquel Dieu le destine : cette première conquête est. le présage d'une infinité d'autres que la grâce doit opérer par son ministère. Tel est le véritable esprit de charité chrétienne, M. F. Si elle travaille à soulager le prochain dans ses besoins temporels, elle se sent encore plus de zèle à lui procurer les trésors de la grâce et les richesses de l'éternité. Un cœur qui aime sincèrement Dieu ne se borne pas à le servir fidèlement lui-même, il s'applique à augmenter le nombre de ses adorateurs, et ne connaît point de satisfaction plus vive que de gagner des âmes au Seigneur. Un chrétien véritablement vertueux ne
travaillera pas longtemps en vain ; son exemple seul suffit pour faire aimer la vertu. Partout il répand la bonne odeur de Jésus-Christ : et c'est le plus grand trésor que l'on puisse posséder, non-seulement dans une famille, mais dans toute une paroisse.
Pour être en état d'édifier les autres , il faut commencer par se sanctifier soi-même, notre saint le comprend ; il sait que la perfection chrétienne doit être appuyée sur deux, vertus principales , l'humilité et la mortification : déjà , dès ses plus tendres années, il a commencé à pratiquer l'une et l'autre. Il donne une preuve éclatante de son humilité, lorsque saint Hilaire , son maître, charmé de ses progrès dans la vertu, lui propose de l'élever à l'ordre sacré de diacre. Notre saint refuse modestement cet honneur ; il se croit même trop honoré de Tordre inférieur d'exorciste : avant que d'aspirer à un rang plus glorieux, mais aussi plus redoutable, il veut s'y préparer par l'exercice des moindres fonctions du service divin. C'était déjà s'en rendre digne, que de le refuser par un motif d'humilité; maisDieu, qui le destinait aux premières dignités de l'Église, voulait l'y conduire par les différents degrés qui y préparent, et donner en même temps, par cet exemple, une grande leçon à tous ceux qui y aspirent. Disons mieux : Dieu voulait nous instruire par là, tous tant que nous sommes; dans quelque état que nous soyons, nous ne méritons les grâces du Seigneur qu'autant que nous
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savons nous humilier devant lui, et nous ne ferons jamais de progrès dans la perfection , qu'à proportion de notre amour pour l'humilité.
S'il est difficile de la conserver dans un rang distingué, il n'est pas moins rare de la voir pratiquer dans les conditions même les plus viles. Tout le monde cherche à s'élever, personne ne sait se contenter humblement de l'état où la Providence l'a placé ; on se figure que l'on serait plus heureux si Ton pouvait parvenir à changer de situation. On se fait ainsi par l'ambition des peines imaginaires. On oublie la grande leçon que nous a donnée notre divin Maître, que le seul moyen de goûter la paix intérieure, c'est d'être humble et soumis à Dieu : Disette a me quia mitis sum cl humilis corde, et invenietis requiem animabas vestris.
Mais cette humilité, M. F., qui est, à proprement parler, la mortification de l'esprit, ne peut guère subsister sans la mortification du corps. C'est ce qui engage saint Martin, bientôt après son baptême, à faire profession de la vie monastique, à se condamner dans la solitude du cloître à toutes les pratiques de la pénitence. Il s'y-réduit d'abord à Milan, d'où la malignité des hérétiques et la confusion que ses vertus leur causent le forcent bientôt de s'exiler. 11 vient recommencer la même vie à Poitiers sous les yeux de saint Hilaire, son ancien maître. Bientôt élevé par son mérite sur la chaire épiscopale de Tours, il se renferme de nom eau dans un monastère, ne re-
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lâche rien des austérités de la vie religieuse, sert de modèle à un grand nombre de disciples, que la réputation de ses vertus avait rassemblés auprès de lui.
Mais quel besoin pouvait avoir saint Martin de pratiquer la mortification et la pénitence? 11 avait passé sa jeunesse dans l'innocence ; il avait persévéré dans la vertu au milieu des épreuves et des tentations du monde, au milieu du tumulte et de la licence de l'état militaire ; il était consacré par sa dignité d'évêque à un ministère saint, à un exercice continuel de bonnes œuvres : qu'était-il nécessaire d'y ajouter encore les austérités et les macérations d'une vie pénitente ? Il le fallait pour avancer dans la perfection de son état ; s'il n'en avait pas besoin pour dompter des passions toujours soumises, il le devait pour les empêcher de se révolter. S'il n'y était pas obligé pour expier ses péchés passés, il y était pour prévenir ceux où il aurait pu tomber.
Mais si la pénitence a été nécessaire aux saints, comment prétendrons -nous nous en exempter, M. F., nous qui, loin d'avoir mené comme eux une vie sans tache, avons peut-être souillé les premières années de notre jeunesse par des abominations et par des crimes; nous qui, non-seulement n'avons pas su combattre et déraciner nos passions, mais qui les avons encore rendues plus fougueuses par l'habitude de les contenter ; nous qui n'avons pas seulement succombé aux tentations inévitables dans le
monde, mais qui avons souvent recherché celles que nous aurions dû fuir; nous qui, loin de trouver dans notre état des secours continuels pour la vertu, y avons peut-être mille occasions de chute et de damnation? Si la mortification est un devoir pour les justes, comment ne serait-elle pas d'une obligation encore plus étroite pour les pécheurs?
Nous n'avons pas, comme saint Martin, la liberté de nous enfermer dans les murs d'un cloître, mais n'est-ce que dans le cloître que l'on peut se mortifier et souffrir ? La Providence divine, qui a voulu attacher notre salut à la pénitence, nous laisse-telle manquer des occasions de la faire? Partout elle a semé la croix sous nos pas, et si nous étions fidèles à la porter, pas un seul jour de notre vie, pas un moment peut-être où nous n'ayons sujet de nous faire violence , et de faire à Dieu quelque sacrifice. Supporter sans murmure les besoins de la pauvreté , les fatigues du travail , les douleurs de la maladie ; souffrir avec tranquillité les ennuis du monde, les calamités publiques, les soins et les embarras de notre condition , la charge d'une famille ; endurer dans le silence les défauts du prochain, la mauvaise humeur des uns, la brutalité et l'emportement des autres, le mépris et l'oubli de ceux qui sont au-dessus de nous, l'indifférence de nos égaux, la révolte de nos inférieurs ; essuyer sans se plaindre la froideur ou l'ingratitude de nos amis, la malignité et les outrages de nos ennemis ;
eu un mot, être également résigné et aux châtiments de la justice de Dieu et aux traits de l'injustice des hommes : telle est, M. F., la pénitence continuelle du chrétien ; pénitence plus rigoureuse sans doute que celle des religieux et des anachrorèles, mais pénitence nécessaire : sans elle nous ne serons jamais des saints, et Dieu ne nous a mis sur la terre que pour le devenir. C'est par elle que saint Martin a été un exemple, un prodige même de sainteté. Par elle , il s'est exercé à la pratique des vertus qui font le caractère du chrétien et qui l'ont rendu agréable à Dieu : Fuit gratus Deo, nous venons de le voir. Par elle encore, il est parvenu aux qualités supérieures qui forment un grand évèque, et qui l'ont rendu l'admiration des hommes : Potem in ver bis et in operibus. C'est le sujet du second point.
u« POINT.
La sainteté, M. F., ne consiste ni à faire de grandes choses ou des œuvres extrêmement difticiles, ni à faire beaucoup de choses et à nous surcharger de travaux ou de pieuses pratiques, mais à faire ce que Dieu demande de nous ; et, par conséquent, la perfection chrétienne est spécialement attachée à l'accomplissement des devoirs de l'état où la divine Providence nous a placés. Ce qui suffirait pour sanctifier un homme dans le monde, n'est pas assez pour un pasteur que Dieu a chargé de travailler au salut des âmes; les vertus propres à sauver un religieux dans
le cloître seraient souvent déplacées dans un père de famille et dans celui qui a un emploi dans la société. La sagesse de Dieu, qui assigne à chacun de nous le rang pour lequel elle nous a formés, nous distribue les secours particuliers et les grâces nécessaires pour l'espèce de travail qu'elle nous impose ; l'obéissance que nous lui devons consiste, et à nous contenter du sort qu'elle nous a donné en partage, et à remplir exactement les fonctions et les occupations qui nous conviennent. Telle est la soumission et la fidélité dont saint Martin nous a donné un grand exemple et en quoi il doit singulièrement nous servir de modèle. Appelé de Dieu à l'épiscopat et à gouverner un grand diocèse, il ne s'obstina point à résister à sa vocation; convaincu par des marques éclatantes de la volonté du Ciel, il accepta le fardeau, quelque redoutable qu'il lui parût; il répondit humblement comme le prophète: Me voici, Seigneur, prêt à aller où il vous plaira de m'envoyer: Ecce eyo, mitte me (1). Il ne s'imagina point qu'il y aurait pour lui plus de repos et de sûreté dans son monastère que sur la chaire épiscopale, qu'il ferait mieux son salut dans l'obscurité que dans les fonctions éclatantes d'une grande dignité; il ne pensa plus qu'à remplir avec courage la pénible carrière où Dieu le faisait entrer. Egalement pénétré, et de frayeur sur la sainteté de son ministère, et de con-
(1) iSclïC, M, 8.
fiance au pouvoir de la grâce, il se consacra tout entier et à Dieu et à son peuple. Sans changer d'objet, il comprit que sa piété envers Dieu devait être plus exemplaire, sa charité pour le prochain plus ardente et plus laborieuse, son humilité, par rapport à lui-même, plus profonde et plus attentive. Par la première de ces vertus il accomplit les fonctions du service divin avec un respect et une ferveur toujours nouvelle ; par la seconde, il se livra tout entier à la conversion des infidèles et des hérétiques; par la troisième, il se préserva des tentations où l'exposaient ses succès et les faveurs extraordinaires qu'il reçut du Ciel. Par les unes et les autres il fut l'admiration de son siècle et l'ornement de l'Église : Fuit potens in verbis et in operibus : renouvelez ici votre attention.
Heureux sans doute, M. F., ceux que Dieu appelle au service de ses autels, auxquels il confie le soin de son culte, qu'il associe au ministère des Anges en les occupant à chanter tous les jours ses louanges ; ils ne sauraient assez estimer leur bonheur. Pleins de reconnaissance, ils doivent s'écrier sans cesse avec le Prophète : Bienheureux, ô mon Dieu, ceux qui habitent votre sainte maison ! Beau qui habitant in domo tuâ, Domine. Mais, par un effet déplorable de la faiblesse humaine, ce bonheur même peut devenir dangereux. Il est à craindre que l'habitude de remplir les fonctions les plus saintes n'en inspire l'indifférence et le dégoût; qu'en approchant continuel-
Jcment du sanctuaire de la Majesté divine, on ne laisse diminuer insensiblement la frayeur dont sa présence doit nous pénétrer. La piété dont saint Martin avait toujours fait profession le mit à couvert de cet écueil. On ne le vit jamais entrer dans le temple du Seigneur qu'avec un respect profond et une espèce de tremblement : il y demeurait des heures entières dans le recueillement et le silence. Dans la célébration des saints mystères, il paraissait un ange plutôt qu'un homme : il eût volontiers passé les jours et les nuits à méditer au pied des autels ; il était obligé de se faire violence pour s'en arracher, lorsque les devoirs de zèle et de charité l'appelaient ailleurs.
Mais ce que nous admirons ici dans saint Martin, M. F., est peut-être ce qui vous afflige, et l'idée que vous concevez de sa sainteté vous fait peut-être désespérer de la vôtre. Il est aisé, direz-vous, de se sanctifier par des actions qui sont déjà saintes en elles-mêmes, et d'être occupé de Dieu, quand tout ce que l'on fait nous rappelle à lui. Mais au milieu des distractions et des embarras du monde, mais dans les fatigues d'un travail qui n'a pour objet quela terre, mais environnés d'objets qui nous détournent de penser à Dieu, comment le glorifier et le servir?
Comme saint Martin l'a servi : par la vivacité de notre foi et la ferveur de notre amour. Aux regards du chrétien, l'univers entier est un temple où la majesté de Dieu éclate de toutes parts; la religion doit nous rendre sa présence aussi sensible que si nous
le voyions de nos yeux, et il n'est aucun objet qui, bien considéré, ne puisse nous rappeler à lui. Il ne sert donc de rien, M. F., de dire que vous ne pouvez pas l'aire pour Dieu tout ce que saint Martin a fait ; vous le pouvez et vous le devez d'une manière différente, mais qui n'est pas moins méritoire. Vous n'êtes point, comme lui, revêtus du caractère de prêtre et de pontife, chargés de faire les fonctions du service divin; mais vous êtes ornés du caractère sacré de chrétien : en cette qualité vous exercez, dit saint Pierre, une espèce de sacerdoce : vous n'êtes point chargés d'offrir à Dieu le sacrifice des autels, l'encens et les vœux des peuples ; mais vous lui devez offrir continuellement des victimes spirituelles, le sacrifice d'un cœur contrit et humilié, l'encens de vos adorations et de vos prières. Vous n'avez point le pouvoir de consacrer au Seigneur des temples, ce n'est point à vous d'avoir soin de la décoration de ses autels ; mais vous devez lui consacrer votre cœur par la pureté, faire de votre âme le temple du Saint-Esprit, l'orner de l'éclat des vertus chrétiennes. 11 ne vous est pas ordonné de passer les jours et les nuits en oraison au pied du sanctuaire , à chanter les louanges de Dieu, à implorer ses miséricordes sur vos frères ; mais il vous est commandé d'élever continuellement vos yeux vers le ciel, d'adorer Dieu intérieurement, de ne jamais perdre de vue sa sainte présence. M. F., celui qui ne pense pas à Dieu hors de l'église cl dans ses actions ordinaires, n'y pensera
guère plus lorsqu'il sera au pied des autels et dans les exercices même les plus saints de la religion ; notre esprit se porte naturellement où est notre cœur : nous ne sommes guère capables d'aimer Dieu, si nous ne savons pas aimer le prochain.
Tout au contraire, parce que saint Martin était animé d'une grande charité pour Dieu et d'un désir ardent de procurer sa gloire, il était enflammé de zèle pour le salut du troupeau qui lui était confié ; il n'est aucune espèce de travail qu'il ne fût prêt à entreprendre et qu'il n'ait entrepris en effet pour étendre la religion et la connaissance du vrai Dieu, maintenir la pureté de la foi, bannir la superstition et l'erreur, réprimer le vice et le libertinage. On ne saurait compter le nombre des idolâtres qu'il a éclairés et instruits, les hérétiques qu'il a ramenés dans le sein de l'Église, les pécheurs qu'il a convertis, les saintes âmes qu'il a dirigées et conduites à la perfection. Il n'a épargné pour cela ni les exhortations, ni les prières, ni le travail, ni les voyages, ni les instances auprès des grands, ni les sollicitations à la cour des princes. Exact à veiller sur tous les besoins de son troupeau, il ne négligea point les intérêts de toute l'Église: il sut allier ensemble les fatigues d'une vie toujours occupée, et le recueillement le plus parfait, toute la vivacité du zèle et toute la douceur de la prudence chrétienne, le courage des Apôtres et la patience des Martyrs. Il fut le père des pauvres, le consolateur des affligés, le soutien des faibles; et il
fut en même temps l'ennemi de tous les vices, le fléau des hérétiques, la terreur de tous les ennemis du nom de Dieu. A peine conçoit-on comment un homme seul a pu suffire à tant de choses ; mais telle est la puissance de la charité, elle se fait tout à tous pour gagner tout le monde, rien ne lui paraît impossible quand il s'agit des intérêts de Dieu et du salut des âmes.
Que n'avons-nous une étincelle de ce feu divin dont saint Martin était embrasé? nous sentirions alors combien nous pouvons faire pour Dieu et nous rougirions de faire si peu. Nous comprendrions que sans être appelés à l'apostolat et à la conduite des âmes, il est cependant une espèce de mission dont tout le monde est capable et dont personne n'est exempt. En effet, celui qui, par ses prières, attire la miséricorde de Dieu sur les pécheurs, ne contribuet-il pas à leur conversion, comme celui qui les touche par la force de ses exhortations et de ses discours? Celui qui par des conseils charitables empêche un aveugle de s'égarer, une âme faible et tentée de se précipiter dans le désordre, n'a-t-il pas autant de mérite que celui qui l'en tire et qui la ramène dans le chemin de la vertu ? Édifier le prochain par de bons exemples, rendre la vertu aimable par une conduite toujours douce et patiente, n'est-ce pas servir la religion? n'est-ce pas contribuer efficacement à la gloire de Dieu et au salut des âmes?
Voilà cependant ce qui dépend de nous et ce que
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la charité prescrit à tous. Qui est-ce d'entre nous qui n'ait pas ou des enfants à instruire , ou des domestiques à régler, ou une famille à conduire, ou des amis et des voisins à édifier? Nous pouvons donc tous et nous devons contribuer à la sanctification des autres en nous sanctifiant nous-mêmes. Si nos succès ne sont pas si éclatants que ceux de saint Martin, ni si brillants aux yeux des hommes, ils ne seront pas moins agréables à Dieu. Plus notre charité sera inconnue et ignorée, plus nous serons à couvert de la tentation de la vaine gloire et de l'amour-propre.
Il fallait, M. F., dans saint Martin une force plus qu'humaine pour s'en défendre et pour conserver l'humilité chrétienne au milieu du bruit que ses vertus et ses travaux faisaient dans le monde, et malgré la vénération que lui attiraient les merveilles que Dieu opérait par son ministère. Mais aussi notre saint évêque ne négligea aucune des précautions nécessaires pour y réussir. En changeant d'état il ne changea rien dans son extérieur ni dans sa façon de vivre : placé sur un des principaux sièges de l'Eglise de France, il conserva toute la modestie d'un simple religieux. Obligé de paraître à la cour des empereurs pour les intérêts de la religion, il s'y montra sans autre appareil extérieur que celui de ses vertus, et sut maintenir avec fermeté l'honneur du sacerdoce, sans blesser le respect qu'il devait aux grandeurs de la terre. Consulté et écouté
par les plus grands princes, respecté de tous les évoques, chéri de son clergé et de son peuple, admiré des étrangers, il ne se rendit jamais moins humain, moins prévenant, moins accessible ; et, après avoir réussi dans les plus grands desseins et les plus importantes affaires, il ne dédaigna jamais de se rabaisser jusqu'aux travaux les plus communs et aux pratiques les plus humbles de la charité.
Dieu réservait à notre saint une tentation plus dangereuse et une épreuve plus délicate. Souvent Dieu se plaît à retenir ses serviteurs dans une condition obscure, à laisser leur vertu inconnue et leurs bonnes œuvres dans l'oubli ; souvent même il permet que leur mérite soit méconnu, leur conduite calomniée, leur réputation attaquée ; il se sert de l'injustice des hommes pour donner le dernier trait de perfection à la sainteté. La Providence divine n'en agit point ainsi à l'égard de saint Martin; il fut connu, admiré, exalté par tout le monde pendant sa vie, et Dieu se plut à faire éclater sa sainteté par des miracles. 11 rendit la parole aux muets, la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la santé aux malades, la vie aux morts; il chassa souvent les démons du corps des possédés, fit descendre le feu du ciel, soumit à sa parole les éléments et toute la nature. Les prodiges sans nombre opérés à son tombeau après sa mort n'ont été que la continuation de ceux qu'il avait faits pendant sa vie.
Nous admirons tout cela, M. F., et si l'histoire
qui nous les raconte n'était pas attestée par les témoins les plus respectables, nous aurions peut-être peine à les croire : mais ce qui est bien plus admirable, c'est qu'un saint, accoutumé à opérer de si grandes choses, ait toujours été humble; c'est qu'un homme, si puissant en paroles et en œuvres, n'ait jamais eu le moindre sentiment d'amour-propre et de vaine gloire ; c'est qu'un prélat, si grand aux yeux des hommes, ait toujours été petit à ses propres yeux, et n'ait jamais fait consister sa gloire qu'à souffrir pour Dieu et à porter la croix pour Jésus-Christ.
Voilà le vrai miracle, M. F., le seul auquel il nous soit permis de prétendre et que la grâce de Dieu nous rend capables d'opérer : le seul que nous devons ambitionner et qui peut faire notre bonheur éternel. Car, comme le dit saint Jean Chrysostome, les prodiges surnaturels, les œuvres que le monde admire peuvent contribuer au salut de ceux qui en sont les témoins ; mais ils occasionneraient la perte de celui qui en est l'auteur, s'ils lui inspiraient de l'orgueil. La vertu seule est également utile et à ceux qui la pratiquent et à ceux qui l'admirent. Soyez donc vertueux, mon cher auditeur, ajoute le saint docteur, et vous serez un homme de prodiges. Si, après avoir été avare et dur envers vos frères, vous devenez tout à coup libéral et charitable , c'est comme si vous aviez rendu la vie et le mouvement à une main paralytique. Si, dégoûté des vains amusements du monde, vous les fuyez pour aller médita
ter au pied des autels, vous avez guéri un boiteux incapable de marcher. Si vous détournez vos yeux des objets dangereux pour porter vos regards vers le ciel , vous éclairez un aveugle. Si vous fermez l'oreille à la médisance, aux discours licencieux, à la curiosité mondaine, pour ne plus écouter que la divine parole, vous rendez l'ouïe à un sourd. Enfin, si vous gardez le silence dans la crainte de blesser la réputation du prochain, si vous renoncez aux vaines conversations du monde, pour ne vous entretenir qu'avec Dieu et chanter ses louanges, vous faites parler un muet. Voilà, continue toujours saint Jean Chrysostome , les grands miracles de la grâce, les prodiges qui peuvent édifier les justes et convertir les pécheurs ; ils seront toujours regardés avec étonnement, parce qu'ils seront toujours rares et extraordinaires : Virtutis curant liabeas, et miracula pair asti.
Us devraient être plus communs parmi vous, M. F., qui avez pour patron un saint si admirable par ses vertus; et ils le deviendront sans doute, lorsque vous ne vous contenterez pas de l'invoquer comme votre protecteur, mais que vous le prendrez encore pour votre modèle. Pour célébrer dignement sa fête ce n'est pas assez d'écouter avec respect le récit de sa vie, d'assister aux offices célébrés solennellement en son honneur, de lui adresser quelques prières passagères ; le fruit principal de la solennité doit être de nous imprimer profondément le souvenir de
ses exemples, et de nous inspirer un désir sincère de les imiter. Nous ne pouvons compter sur la protection et le secours de nos patrons, qu'autant que nous travaillons à leur devenir semblables, et à marcher sur leurs traces.
Si le chemin nous paraît difficile, M. F., la grandeur de la récompense doit nous y inviter et ranimer notre courage. Il s'agit d'être, comme notre saint patron, fidèles à Dieu, qui est notre père et notre bienfaiteur; charitables pour le prochain, qui est notre frère et que nous devons aimer; zélés pour le salut de notre âme que Jésus-Christ a payée de tout son sang. En remplissant des devoirs si justes, nous nous procurerons la grâce de Dieu , l'union avec nos frères, la paix avec notre conscience et avec nous-mêmes : cette paix, M. F., est le vrai bonheur sur la terre et le commencement de la félicité étemelle. Dieu nous y conduise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! Ainsi soit-il.
Vocavit (Jésus)... Jacobum Zebedœi, et Joannem fratrem Jacobi, et imposuit eis nomina Boanerges, quod est filii tonitrui. Marc, m, 17.
« Jésus appela à lui Jacques, fils de Zébédée, et » Jean, son frère, et il les appela Boanerges, c'est- » à-dire les enfants du tonnerre, »
Quelle idée, M. F., Jésus-Christ veut-il donc nous donner des enfants de Zébédée ? Convenait-il aux disciples d'un Dieu, dont la bonté et la douceur sont le principal caractère, de porter un nom si capable d'inspirer la terreur? Ne doit- il pas être réservé pour vous, hommes sanguinaires, qui semblàtes nés autrefois pour ravager la terre et pour lui donner des spectacles d'horreur, héros, conquérants, que le monde appelait ses maîtres et qu'il aurait dû nommer ses fléaux; dont les noms ne vivront qu'autant que durera le souvenir des maux que vous avez causés et des larmes que vous avez fait répandre?
n'est-ce pas vous qu'on doit nommer les enfants du tonnerre, puisque vous en avez si bien imité les ravages ? Mais pour ces hommes simples et pacifiques que Jésus-Christ envoie comme des agneaux au milieu des loups, à qui il ne donne pour armes que la douceur, à qui il ne promet d'autres victoires que celles de la grâce, d'autres palmes que celles du martyre, qu'a de commun leur ministère avec la foudre et les vengeances du Seigneur? Non, M. F., leur mission ne nous annonce rien de funeste; jamais homme ne connut moins qu'eux la violence , et jamais guerrier ne fit de plus prodigieuses conquêtes : l'univers soumis à l'empire de Jésus-Christ, tous les peuples rangés sous le joug de l'Évangile, l'étendard de la croix planté aux extrémités de la terre, les idoles et l'idolâtrie détruites, les erreurs dissipées, le vice banni : voilà non pas ce qu'ils ont entrepris, mais ce qu'ils ont exécuté ; voilà leurs combats, voilà leurs triomphes. A n'envisager que la force de leur zèle et la rapidité de leurs succès, qui mérita jamais mieux d'être appelés les enfants du tonnerre ? Imposuit eis nomina Boanerges, qnod est filii tonitrui. Mais ce n'est point aux Apôtres, en général, à qui Jésus-Christ donne ce nom, c'est en particulier à celui dont nous célébrons la fête, et ce nom seul nous fait sentir toute la force et la vivacité de son zèle. Voilà donc ce qui a distingué particulièrement saint Jacques entre les autres Apôtres, et sur quoi je vais foncier son éloge;
un caractère vif et impétueux, que la grâce changea en un zèle ardent et héroïque. Ainsi, nous avons à examiner en lui et les dons de la nature et les opérations de la grâce. Caractère de saint Jacques, caractère le plus propre en lui-même aux opérations de la grâce ; ce sera le sujet du 1er point. Caractère le mieux perfectionné par la grâce ; ce sera le sujet du second. En deux mots, ce que fut saint Jacques avant la descente du Saint-Esprit et à la suite de Jésus-Christ, ce qu'il fut pendant son apostolat, c'est tout le sujet de ce discours. Puisse-t-il servir également et à la gloire de notre Apôtre et à votre instruction, M. F. ; c'est la grâce que nous allons demander au Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.
Ier POINT.
N'est-ce pas dégrader les opérations de la grâce, M. F., que de les faire dépendre en quelque manière des dispositions de la nature ? Dieu qui change , quand il lui plaît, les pierres en enfants d'Abraham, ne peut-il pas faire éclore tout-à-coup dans un homme, des dons, des talents, des qualités qu'on n'y avait jamais aperçus, dont il paraissait même incapable ; enrichir le naturel le plus disgracié, par un prodige à peu près semblable à celui qui tire du néant l'univers? Dieu le peut sans doute, il l'a fait quelquefois; mais ce n'est pas là la conduite
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ordinaire de sa providence. Comme il est le créateur de la nature aussi bien que l'auteur de la grâce, il a coutume de préparer les voies à celle-ci par les avantages qu'il donne à celle-là ; il ébauche, pour ainsi dire, son ouvrage, pour le perfectionner ensuite ; il annonce les grands desseins qu'il a sur une àme par les grandes qualités dont il l'enrichit. C'est en ce sens que le Sage s'applaudissait d'avoir reçu du Ciel une belle àme ; et c'est dans ce même sens que j'avance que les caractères vifs et impétueux sont ordinairement plus propres que les autres aux opérations de la grâce.
Ames froides et tranquilles, vous êtes sujettes, il est vrai, à des passions moins vives, à des écarts moins fréquents ; mais qu'il est à craindre que vos vertus ne se ressentent toujours de la lenteur, de la timidité qui vous sont si naturelles, et ne sortent jamais d'une stérile médiocrité ! Nées pour le repos et la vie cachée, n'aspirez point aux ministères laborieux ni aux grandes entreprises; ce n'est pas de vous que Dieu veut se servir pour faire éclater sa puissance et donner de grands spectacles à l'univers. Il lui faut une àme vive, courageuse, qui ne soit ni arrêtée par les obstacles, ni refroidie par les difficultés, ni effrayée par les dangers, une àme en un mot telle que saint Jacques. Oui, M. F., jamais la grâce ne rencontra de caractère plus propre aux grands desseins que Dieu avait sur lui ; jamais elle n'eut à travailler sur un fonds plus riche.
Que fallait-il pour faire un apôtre? Un homme prêta tout quitter pour Jésus-Christ, prêt à tout entreprendre pour Jésus-Christ, prêt à tout souffrir pour Jésus-Christ, et c'est ce que fut saint Jacques dès qu'il sentit les premières impressions de la grâce.
I. Il quitta tout pour Jésus-Christ, mais avec une promptitude qui dénotait une âme née pour faire les plus grands sacrifices. Il était occupé avec Jean son frère, et Zébédée leur père, à raccommoder les filets dont ils se servaient pour la pèche, lorsque Jésus-Christ passa sur le bord de la mer. Qui aurait cru, M. F., que l'habit de pêcheur cachait les hommes dont Dieu voulait se servir pour changer la face du monde? Venez avec moi, dit-il aux deux frères, et je vous ferai pêcheurs d'hommes : Venite post me, faciam vos piscatores hominum. A l'instant même ils abandonnent leur barque, leurs filets et leur père ; ils quittent en même temps pour Jésus-Christ et les objets de la cupidité et ceux d'une affection légitime. Un détachement si parfait fut l'effet d'une grâce prévenante, je le sais, M. F.; mais la grâce aurait-elle agi avec tant de promptitude sur une âme moins docile à ses mouvements, moins propre à ses opérations? Si saint Jacques, avant que d'avoir été à l'école de Jésus-Christ, comprend déjà qu'il faut renoncer à tout lorsque Dieu le demande ; que ni les biens du monde, ni les attachements naturels ne doivent nous arrêter lors-
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qu'il nous appelle, que sera-ce, et de quoi ce disciple ne sera-t-il pas capable, lorsqu'instruit par ce divin Maître il sentira mieux encore le vide des choses de la terre, le bonheur de la pauvreté évangélique, le prix des récompenses qui lui sont promises ?
Mais où est donc le sacrifice que l'on vante ici ? dira-t-on peut-être : saint Jacques ne quitte rien pour suivre Jésus-Christ; une barque et des filets, si l'on veut; mais c'est pour devenir le disciple d'un Dieu, le confident de ses secrets, le témoin de ses prodiges, le dépositaire de sa puissance ; il quitte une vie abjecte et pénible pour le ministère le plus glorieux auquel un homme puisse être élevé. Un tel échange dut-il lui coûter beaucoup ? qui ne se croirait pas heureux de le faire?
Ainsi raisonne la cupidité, lorsqu'il ne s'agit point de ses propres intérêts. Saint Jacques quitta peu pour se donner à Jésus-Christ, mais enfin il quitta tout. « Et n'est-ce pas toujours quitter beaucoup, dit saint Grégoire, que de ne se rien réserver et de renoncer même au désir d'avoir quelque chose?» Il quitta peu ; mais la cupidité a-t-elle coutume d'examiner le prix de ce qu'elle possède avant de s'y attacher? Ne voyons-nous pas, au contraire, que les moindres objets sont souvent ceux auxquels elle s'attache davantage, et que, moins on a, plus on craint de le perdre? 11 quitta peu; mais en possédant peu, il menait une vie douce et tranquille, sa profession lui assurait un
honnête nécessaire et le mettait également à l'abri des misères de la pauvreté et des embarras d'une grande fortune. Un tel état, pour quiconque sait le goûter, ne vaut-il pas bien les soins de l'opulence? Il quitta peu ; mais acquérait-il davantage en se donnant à Jésus-Christ? Est-ce par des offres magnifiques ou des promesses éblouissantes que ce divin Sauveur l'attira à sa suite? Un maître qui n'a pas où reposer sa tête, qui n'assigne à ses disciples point d'autre fonds pour subsister que la Providence, qui ne fait usage de sa puissance que pour les autres, et presque jamais pour lui-même; qui exige un renoncement absolu aux choses de la terre, offre-t-il bien des attraits aux yeux de la nature ? Il quitta peu; mais sa profession, si pénible qu'elle fût, l'étail-elle autant que celle qu'il embrassait? la pêche des poissons lui coûta-t-elle jamais autant de travaux et de sueurs que devait lui coûter la pèche des hommes ? Mais nous, M. F., qui sommes si éloquents à relever ici le peu de valeur des biens que quitta saint Jacques, pourquoi avons-nous tant de peine à quitter des objets souvent plus méprisables? Nous qui exagérons la facilité de son sacrifice, pourquoi en refusons-nous tous les jours à Jésus-Christ de plus faciles encore? Que nous demande-t-il et que veut-il nous faire quitter? nos biens, nos espérances, notre famille, notre nécessaire? Hélas ! peut-être ne nous a-t-il jamais mis à une épreuve si délicate ! 11 veut que nous renoncions, non pas à nos biens, mais à un
attachement servile et excessif à ces biens. Il consent que nous les possédions, pourvu que ce ne soient pas eux qui nous possèdent; que nous en soyons les maîtres, et non pas les esclaves; que nous sachions les acquérir sans injustice, les conserver sans inquiétude, les perdre sans murmure. Il veut que nous rompions, non pas les liaisons que la nature a formées et que la religion autorise, mais toutes les liaisons criminelles ou dangereuses qui sont une source de désordres pour nous et de scandale pour le prochain. Il nous demande, non pas le sacrifice de nos inclinations naturelles et légitimes, de nos attachements innocents et louables, mais le sacrifice de tant de passions pénibles et honteuses qui empoisonnent toute notre vie, qui font notre malheur pour ce monde et pour l'autre. En vain cependant Jésus-Christ nous crie, comme à saint Jacques : « Venez après moi, vernie post me; » nous fermons l'oreille à sa voix. Une seule parole suffit pour déterminer ce saint Apôtre ; des invitations réitérées ne nous touchent pas. Jésus-Christ ne lui promettait rien, et il le suivit; Jésus-Christ nous promet les biens les plus précieux, et nous le fuyons. Jésus-Christ ne lui montrait de loin que des peines, et il y courut ; il nous montre des récompenses, et nous résistons. Étrange différence entre notre cœur et le sien ! entre sa conduite et la nôtre i Depuis si longtemps que la grâce nous presse, elle n'a encore rien opéré sur nous ; dès le premier moment qu'elle se lit sentir à saint Jac-
ques, elle le rendit capable, non-seulement de tout quitter, mais encore
II. De tout entreprendre pour Jésus-Christ. Il est, M. F., certaines saillies de zèle, qui, trop violentes en elles-mêmes et peu conformes à l'esprit de Jésus- Christ, peuvent cependant être excusées par l'ignorance qui les cause, et parce qu'elles dénotent une âme sensible aux intérêts de Dieu, et vivement touchée des outrages qu'il reçoit des pécheurs. Telle fut celle que fit paraître saint Jacques à l'égard de ces Samaritains qui ne voulurent pas recevoir Jésus- Christ chez eux; uniquement attentif à l'injure que l'on faisait à son Maître : « Seigneur, lui dit-il de concert avec son frère, qui ne partageait que trop son ressentiment, Seigneur, voulez-vous que nous fassions descendre h feu du ciel pour consumer ces peuples insolents? Visdicimus ut ignis descendat de cœlo et consumât illos?» Jésus-Christ était bien éloigné d'approuver une conduite si violente. « Vous ne savez quel est l'esprit qui vous anime, leur réponditil ; apprenez que le Fils de l'homme n'est pas venu sur la terre pour perdre les âmes, mais pour les sauver.» Non, trop impérieux Apôtre, vous ne connaissez pas encore le Maître que vous suivez. Ce n'est qu'à force de bienfaits qu'il se venge de ceux qui l'outragent; c'est en leur pardonnant qu'il les change et qu'il les attire à lui; c'est en mourant pour eux qu'il les force de se jeter à ses pieds. Un jour, éclairé de son esprit et formé par ses maximes, vous comprendrez
([iio c'est là la vengeance la plus digne d'un Dieu, et vous vous ferez gloire de marcher sur ses traces.
Mais en condamnant, avec Jésus-Christ, la trop grande vivacité du zèle de saint Jacques, pouvonsnous nous empêcher de l'admirer, M. F.? Rien ne lui paraît difficile pour venger son Maître outragé ; il ne craint pas de tenter un miracle pour punir l'injure qu'on lui fait. De quoi ne sera pas capable un tel zèle, lorsque, purifié par l'Esprit saint, il n'aura plus rien des impecfections de la nature; lorsque, tempéré par la charité, il se renfermera dans de justes bornes et sera formé sur le modèle de son Maître?
Apprenez à vous corriger sur ce même modèle, âmes plus passionnées que vertueuses, qui déclamez quelquefois avec tant d'amertume contre les désordres qui régnent dans le monde. Vous voudriez souvent, dans l'aigreur de votre zèle, faire descendre le feu du ciel et consumer les pécheurs pour détruire le péché. Vous ne savez quel est l'esprit qui vous anime : Nescitis cujus spirilûs estis. Plus inexcusables que saint Jacques, parce que vous devez être nlus instruites qu'il ne l'était alors, vous croyez que c'est l'esprit de Dieu qui vous guide, et ce n'est que l'esprit de l'homme. Ce n'est pas en exterminant les pécheurs qu'on répare l'honneur de Dieu outragé : c'est en les convertissant , c'est en faisant d'eux autant de saints. Ce miracle, j'ose le dire, est plus grand que de faire descendre le feu du ciel ; et, tout
grand qu'il est, il dépend de vous en quelque manière : attirez par vos vœux la miséricorde du Seigneur sur ces âmes égarées, au lieu de solliciter sa justice à les punir; cherchez à les gagner par les attraits d'une vertu douce et patiente, au lieu de les aigrir par le fiel de vos censures; édifiez-les par vos exemples avant que de vouloir les corriger par vos discours. Vous serez alors les vrais disciples du Fils de l'homme, qui est venu pour sauver les âmes, et non pas pour les perdre ; vous serez tels que saint Jacques devint à l'école de Jésus-Christ : un Apôtre prêt à tout entreprendre pour lui, et encore plus disposé à tout souffrir, dernier trait de son caractère.
Ce fut avec des circonstances bien singulières qu'il éclata, M. F. Jacques et Jean son frère, encore prévenus de cette fausse idée, que Jésus-Christ rétablirait le royaume temporel d'Israël, lui firent demander par leur mère les deux premières places dans ce royaume. Jésus-Christ, qui ne reconnut que trop le génie des enfants dans la demande ambitieuse de la mère, leur adressa à eux-mêmes sa réponse : « Pouvez-vous, leur dit-il, boire le même calice que moi et être baptisés du même baptême? — Nous le pouvons, répondirent-ils : Dicuntei: Possumus. » Voilà une promesse bien hardie, M. F. ; elle était sincère. Jésus-Christ, qui connaissait la disposition de leur cœur, ne révoqua point en doute leur réponse; il la confirma. « Vous aurez part au calice de mes souffrances, leur dit-il ; mais pour les
premières places de mon royaume, c'est à mon Père à en disposer. »
Mère ambitieuse, vous serez donc satisfaite : Jésus- Clirist vous accorde plus qu'il ne paraît vous refuser; il promet à vos enfants la première part au calice de ses souffrances, et cette prcrtnesse leur assure en même temps la meilleure part, uon pas dans un royaume temporel (vaudrait-elle la peine d'être achetée si cher?), mais dans un royaume céleste et éternel. Tous deux seront les premiers enfants de la croix : l'un, fidèle à son maître jusqu'au dernier moment, partagera ses souffrances avec lui sur le Calvaire, et recevra ses derniers soupirs ; l'autre donnera à ses collègues dans l'apostolat le premier exemple du martyre. Heureux frères, d'être ainsi semblables dans leur destinée, après avoir été si conformes de caractère !
Mais n'oublions pas que nous parlons ici particulièrement de saint Jacques. Assuré par la bouche de Jésus-Christ même du sort pénible qui l'attendait, qu'il dut bien s'en consoler par les faveurs qu'il recevait chaque jour de ce bon maître! N'était-il pas juste, en effet, que celui qui devait partager d'une manière spéciale les travaux et les souffrances de niomme-Dieu, eût aussi la meilleure part à son amitié et à sa confiance. Tel fut saint Jacques pendant tout le temps qu'il suivit Jésus-Christ : confident intime de ses secrets, témoin oculaire de tous ses miracles, auditeur assidu de toutes ses instruc-
tions; le Sauveur ne dissimula point sa tendresse particulière pour un disciple qui lui avait toujours témoigné un attachement extraordinaire. Lorsque Jésus-Christ fait voir sur le Thabor un rayon de sa gloire, saint Jacques est un des trois disciples privilégiés qui sont admis à ce consolant spectacle. Telle est, grand Apôtre, la gloire que votre Maître vous réserve : il vous la montre par avance, afin qu'elle vous anime, qu'elle vous soutienne dans la disposition généreuse où vous êtes de tout souffrir pour lui. Quels travaux pourront vous paraître trop rudes, lorsque vous ferez attention au prix qui leur est réservé ? Seigneur, si vous payez déjà dans votre Apôtre la volonté seule de souffrir pour vous, comment récompenserez-vous ses souffrances réelles?
Ce ne fut point encore là, M. F., la plus grande marque de prédilection que saint Jacques reçut de Jésus-Christ. C'est sans doute une grande preuve d'affection que nous donnons à nos amis, que de partager avec eux nos biens et notre prospérité; mais n'en est-ce pas une plus grande encore, une plus touchante pour un cœur bien fait que de lui découvrir le fond de notre àme, de répandre dans son sein nos peines et nos faiblesses ? Ainsi Jésus- Christ en usa à l'égard de saint Jacques, il voulut le rendre témoin de cette douloureuse agonie que lui causa dans le jardin des Olives la vue de ses tourments et de sa mort prochaine. Quel dut être l'élonnement du disciple à la vue d'un tel spectacle ?
Quelle dut être sa frayeur, s'il jugea du calice qu'il devait boire un jour par l'amertume de celui qui était destiné à son maître? Mais que dis-je? aurait-il pu trouver encore le sien trop amer après avoir vu celui que Jésus-Christ acceptait avec tant de courage? Bel exemple qui dut affermir pour jamais ce saint Apôtre dans l'amour des souffrances et qui l'y affermit en effet.
Nous envions sans doute, M. F., les faveurs dont Jésus-Christ honora saint Jacques et la place que cet Apôtre occupa toujours dans le cœur de son maître ; il ne tient qu'à nous d'y parvenir, Jésus Christ nous les offre sous les mêmes conditions qu'à saint Jacques. Sommes-nous disposés comme lui à boire le calice des souffrances du Sauveur ? Polcstis libère calicem? En vain y prétendrions-nous d'une autre manière. Point de moyen plus efficace pour témoigner à Jésus-Christ qu'on l'aime véritablement que de partager ses douleurs, point de moyen plus sur, par conséquent, pour mériter son amour. Suivre fidèlement Jésus-Christ, c'est beaucoup; travailler courageusement pour Jésus-Christ, c'est encore davantage ; mais souffrir patiemment pour Jésus-Christ, aimer, désirer, rechercher les souffrances pour l'amour de lui : voilà, M. F., la perfection de la vertu. J'ajouterais volontiers : voilà la seule preuve solide de la vertu, sans laquelle on doit se défier de toutes les autres.
Que devez-vous donc penser de vous-mêmes, âmes
faibles et timides que la vue seule du calice de Jésus- Christ révolte et décourage? Vous prétendez être vertueuses, mais vous déclamez sans cesse contre les difficultés et les dégoûts de la vertu. Vous voulez être fidèles à vos devoirs, mais vous cherchez, en les accomplissant, un goût sensible, une satisfaction secrète. Vous accompagnez volontiers Jésus-Christ sur le Thabor, mais vous murmurez dès qu'il faut le suivre au jardin des Olives. Ah! vous n'êtes pas propres au royaume de Dieu, tant de timidité et de délicatesse ne s'accorde pas avec les desseins de la grâce. Que peut-elle opérer dans une àme qu'il faut toujours presser, toujours exciter, toujours consoler, que le moindre obstacle effraie, que la plus faible tentation abat, que la plus légère affliction désespère? Qu'eût-elle opéré sur saint Jacques, si elle eut trouvé en lui tant de résistance? Mais quelle différence ! Si la grâce travaille en lui, ce n'est jamais pour exciter sa ferveur et pour animer son zèle, c'est toujours pour en modérer la vivacité et les excès. Heureux caractère ! le plus propre aux opérations de la grâce, vous venez de le voir ; j'ajoute, le mieux perfectionné par la grâce, c'est le sujet du deuxième point.
IIe POINT.
Ce n'est pas toujours en changeant le caractère des hommes que la grâce en fait des saints, M. F., c'est souvent en lui faisant seulement changer d'objet. Elle sanctifie une âme noble et élevée, en
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tournant son ambition vers la gloire du ciel et les couronnes immortelles; une humeur vive et agissante, en l'appliquant aux œuvres de piété et de miséricorde ; un esprit curieux et avide de connaissances, en le bornant aux lumières de la foi et à la science des saints ; un cœur sensible et facile à émouvoir, en l'attachant tout entier à Dieu, seul objet digne de son amour. Ainsi elle perfectionne la nature sans la détruire ; ainsi elle sait tirer les vertus de la même source d'où naissent les plus grands vices. Pour sanctifier le caractère ardent et impétueux de saint Jacques, que fallait-il? Le perfectionner dans ce qu'il avait de louable, le modérer dans ce qu'il avait d'excessif, et c'est ce que fit en lui la vertu du Saint- Esprit. Autrefois il s'était montré prompt à quitter toutes les choses temporelles pour se donner à Jésus- Christ, la grâce le rend capable de renoncer même aux consolations spirituelles pour le succès de l'Evangile. Autrefois il avait voulu tenter un miracle pour détruire les ennemis de son maître, la grâce lui fait tout entreprendre pour les convertir. Autrefois il avait paru disposé à tout souffrir pour Jésus-Christ, et la grâce lui fait sacrifier en effet la vie pour la gloire de Dieu. En un mot, la grâce laisse en lui le même caractère, mais augmenté dans ses perfections et corrigé dans ses défauts. Renouvelez ici votre attention. Premier effet de la grâce du Saint-Esprit dans saint Jacques, ce quelle lui fait quitter. C'était l'intention de Jésus-Christ, M. F., que l'Evangile fût
d'abord annoncé aux Juifs à qui les promesses avaient été faites, avant que d'être porté aux autres peuples. Ce divin Sauveur en avait lui-même donné l'exemple en s'attachant uniquement à ramener au bercail les brebis perdues de la maison d'Israël. Ce fut pour s"y conformer que les Apôtres employèrent à la conversion de ce peuple ingrat les premières années de leur ministère. Quel ouvrage! chrétiens, de faire adorer à une nation si intraitable le Dieu qu'elle avait crucifié; de lui faire reconnaître dans Jésus, pauvre et souffrant, le Messie qu'elle attendait triomphant et couvert de gloire ! C'est à cette pénible mission que saint Jacques travailla d'abord avec les autres Apôtres : ses premiers efforts furent de gagner à Jésus-Christ ses frères selon la chair. Consolation bien touchante et bien digne d'un Apôtre de pouvoir sanctifier la terre où l'on a pris naissance, et de faire part des richesses spirituelles à ceux pour qui la nature nous inspire une tendresse particulière.
Mais si ce travail était consolant par son objet, qu'il était rebutant par son peu de succès! Israël, obstiné dans son aveuglement, résistait toujours au Saint-Esprit; à peine un petit nombre d'élus ouvraient les yeux à la lumière et tournaient leurs regards vers le Dieu qu'ils avaient percé. Il était décidé que les Juifs combleraient la mesure de leurs pères; que leur perte deviendrait le salut du monde, et que le trésor qu'ils rejetaient ferait la richesse des Gentils. Il était temps de vérifier les ora-
des qui promettaient au Messie une domiuation qui s'étendrait depuis une mer jusqu'à l'autre, et un empire qui n'aurait d'autres bornes que celles de l'univers. Un nouveau peuple devait prendre la place de l'ancien, des pays immenses allaient s'ouvrir au zèle des Apôtres, et c'est saint Jacques qui entre le premier dans cette vaste carrière.
Car nous ne faisons point difficulté, M. F., de supposer comme certain ce point de la tradition, surtout depuis qu'une critique également éclairée et laborieuse a travaillé avec succès à l'établir (1). Pourquoi n'adopterions-nous pas avec empressement une opinion si favorable à l'honneur du saint Apôtre, et à la gloire des églises d'Espagne à qui elle rend leur première antiquité?
Saint Jacques quitte donc, je ne dis pas sa famille, ses proches, sa patrie; il avait sacrifié depuis longtemps à son maître tous les attachements naturels. Mais il quitte une terre consacrée par les travaux et les sueurs de Jésus-Christ, et qui lui en rappelait sans cesse le tendre souvenir, une terre où le sang de l'Homme -Dieu encore tout fumant était un motif si puissant de force et de courage dans les travaux apostoliques. Il quitte la compagnie de ses collègues dont les discours et les exemples devaient être une source si abondante de consolations mutuelles ; il passe au-delà des mers pour venir
(1) Les Bollandistes.
jusque dans les extrémités de notre continent faire de nouvelles conquêtes à Jésus-Christ. Terre heureuse, où les plus épaisses ténèbres avaient si longtemps régné, mais où va briller enfin pour toujours la plus vive lumière, comment pourrez-vous assez reconnaître la prédilection qu'a pour vous un des disciples bien-aimés du Sauveur ? Combien d'années peut-être fussiez-vous encore demeurés dans les ombres de la mort, si l'impétuosité de son zèle ne l'eut fait devancer tous ses frères, et ne l'eût fait voler vers vous avant qu'aucun autre pensât à porter l'Evangile aux nations infidèles?
Allez , généreux Apôtre , allez où l'esprit de Dieu et la charité vous conduisent. Votre zèle, avide de travaux et de peines, y trouvera de quoi se satisfaire. Des erreurs invétérées à déraciner, des vices monstrueux à détruire, des mystères incompréhensibles à faire croire, une morale austère à faire pratiquer; ce ne sont encore là, M. F., que les obstacles ordinaires et communs à tous les pré dicateurs de l'Évangile; ici, il s'en trouve de nouveaux. Quelles difficultés n'y aura-t-il pas à faire changer de religion à une nation dont le génie particulier fut toujours une constance inébranlable, un attachement opiniâtre à ses anciens usages, à adoucir des peuples que leur humeur guerrière rend naturellement féroces et intraitables, à accoutumer à la douceur de l'Évangile des hommes nourris dans le bruit des armes et l'horreur des
combats? Mais c'est pour cela même que saint Jacques ambitionne davantage cette mission, c'est pour cela qu'elle est plus digne de son zèle. Elle aurait moins d'attraits pour lui s'il y apercevait moins de difficulté.
Second effet de la grâce sur saint Jacques, ce quelle lui fait entreprendre. Quel spectacle, M. F., de voir un homme seul, sans armes, sans appui, sans ressources, méditer une conquête qui avait souvent occupé toutes les forces de Rome et les plus fameux généraux, entreprendre de faire plier sous le joug de Jésus-Christ des têtes qui avaient secoué plus d'une fois celui des maîtres du monde! Que l'homme est puissant, Seigneur, lorsqu'il est animé de votre esprit et soutenu par votre grâce! Malgré toute la résistance de l'erreur, malgré les efforts de l'enfer, Jésus-Christ sera adoré dans des lieux où Dieu même n'était pas connu: l'humilité chrétienne sera pratiquée par des hommes qui ne connaissaient point d'autre vertu que l'ambition et l'orgueil. Le détachement, la mortification, la douceur, la charité régneront dans des cœurs qui n'avaient été en proie jusque là qu'à la violence et à la fureur. Ce peuple deviendra un peuple nouveau et un des plus fidèles à Jésus-Christ , l'Espagne sera une des plus précieuses portions de l'Église ; et c'est un homme seul qui opère ce prodige.
L'histoire ne nous a rien conservé en détail des
travaux de saint Jacques; mais, M. F., qu'avonsnous besoin de l'histoire sur un sujet qui parle si éloquemment de lui-même ? Jugeons-en, de ses travaux, par les difficultés qu'il eut à vaincre, et dont je viens de vous donner une légère idée. Jugeons-en par le sentiment de saint Paul qui regardait l'Espagne comme une des terres les plus propres à donner de l'exercice à son zèle. Jugeonsen enfin par la promptitude du succès. La mission de saint Jacques en Espagne ne durera que fort peu de temps, et, dès les premiers siècles de l'Église , nous y voyons fleurir le Christianisme , sans que nous sachions qu'aucun autre Apôtre y ait prêché que saint Jacques. C'est donc à vous seul , grand Apôtre , que l'Église est redevable de celte importante conquête; c'est à la force et à la vivacité de votre zèle que ce grand royaume doit son salut, et ce n'est pas sans fondement qu'il vous a toujours regardé comme son apôtre et son protecteur.
De tels succès auraient sans doute de quoi flatter un zèle ordinaire, M. F., mais il faut quelque chose de plus à celui de saint Jacques. Déjà il lui tarde d'accomplir la promesse qu'il fit autrefois à Jésus-Christ de boire en entier le calice de la passion ; il veut donner à ses frères, les Apôtres, le premier exemple du martyre comme il leur a donné celui de la première course évangélique. Le désir de travailler pour Jésus-Christ l'avait fait venir
en Espagne, le désir de mourir pour lui le fait retourner en Judée. Ne pleurez point son départ, peuples heureux que ses travaux viennent d'enfanter à Jésus-Christ. Si sa présence était parmi vous une source de bénédictions, son sang versé pour l'Evangile sera un nouveau fondement de votre foi ; la voix de ce sang, portée jusqu'au trône de la miséricorde divine, attirera une rosée féconde sur la semence qu'il a jetée parmi vous. Un jour les restes précieux de son corps, rendus à vos vœux, vous seront à jamais un gage de son amour et de la protection du Ciel sur l'Eglise formée par ses soins.
C'est donc un conquérant qui retourne à Jérusalem, et qui y retourne chargé des plus riches dépouilles. L'erreur, le vice, la superstition vaincus, un peuple entier soumis à Jésus-Christ, l'enfer confondu : voilà la matière de son triomphe. Monde insensé qui prodigue à tes héros des lauriers qu'ils ont si peu mérités, qui immortalise des exploits qui ont causé tes malheurs , que réserves- tu pour le vainqueur qui parait aujourd'hui à tes yeux ? en vis-tu jamais d'aussi hardi dans ses projets, d'aussi élevé dans ses vues, d'aussi intrépide dans les dangers, d'aussi heureux dans ses entreprises? Mais il dédaigne tes éloges et tes récompenses, et c'est ce qui le rend plus grand encore. Quel prix peux-tu destiner à ses travaux? Une couronne bien précieuse, M. F,, celle que Jésus-Christ a promise à ses disciples, celle qu'ils ambitionnent tous, celle que
saint Jacques désire avec ardeur, c'est la couronne du martyre. Ses vœux seront bientôt satisfaits, il ne pouvait se trouver dans des circonstances plus favorables. Hérode a entrepris d'étouffer le Christianisme dès sa naissance. Il veut commencer par abattre ses principaux soutiens, en faisant mourir ceux d'entre les Apôtres qui paraissent les plus zélés et les plus laborieux , et c'est à ce titre que saint Jacques est le premier destiné au supplice.
Voici donc, grand Apôtre, l'accomplissement de la parole de votre maître, et le dernier trait de sa prédilection pour vous. Vous allez boire son calice, et le boire le premier; c'est vous qui servirez d'exemple à vos frères. En accélérant votre sacrifice, il abrège vos travaux, il vous réunit à lui, il comble vos vœux, il accélère votre couronne. Heureux disciple, de pouvoir rendre en quelque manière à Jésus-Christ , autant qu'il a donné pour vous, votre vie pour sa vie , votre sang pour son sang.
Mais n'oublions pas, M. F., une circonstance bien touchante de la mort du saint Apôtre, qu'une tradition respectable nous a conservée. Il meurt, comme Jésus-Christ, en pardonnant aux auteurs de sa mort. Son accusateur se présente à lui tandis qu'il marche au supplice, il l'embrasse avec tendresse , et, par ce trait d'une âme héroïque , il en fait un chrétien et un martyr. Ainsi, prêt à donner la plus grande preuve d'amour pour Dieu, il donne encore le plus
éclatant témoignage de charité pour le prochain. En voilà trop peu sans cloute, M. F., pour la gloire de notre Apôtre; de si faibles couleurs ne peuvent pas le peindre comme il mériterait de l'être ; mais n'en est-ce pas assez pour notre instruction? Nous avons vu ce que le zèle de la gloire de Dieu a fait faire à saint Jacques, pourquoi ne nous fait-il rien faire à nous-mêmes ? Le royaume de Jésus-Christ se détruit de jour en jour parmi nous, la religion fait sans cesse de nouvelles pertes au lieu de faire de nouvelles conquêtes; la foi s'éteint, le libertinage d'esprit et de cœur prend sa place, la licence des mœurs augmente, le vice fait chaque jour de nouveaux progrès. Qui d'entre nous travaille à les arrêter? Qui d'entre nous gémit seulement et pleure sur les malheurs de l'Église? Le monde trouve encore des apôtres, il en trouve en grand nombre, je veux dire des hommes prêts à tout quitter pour gagner son estime, à tout entreprendre pour exciter son admiration , à tout sacrifier pour mériter ses récompenses. L'erreur a ses apôtres. On n'a que trop vu de Pharisiens hypocrites parcourir la mer et la terre pour faire un prosélyte, pour infatuer les âmes simples et innocentes de leurs dogmes captieux , pour souffler dans tous les esprits le feu de la révolte et de la désobéissance à l'Église. L'enfer même a ses apôtres, s'il est permis d'employer ainsi ce terme ; il est une espèce d'hommes zélés pour la propagation du vice et de l'impiété, qui emploient autant d'ar-
tifices pour arracher les âmes à la vertu que les saints emploient de soins pour les gagner à Dieu ; qui, peu contents d'être eux-mêmes vicieux, voudraient faire passer dans tous les cœurs le poison dont ils sont infectés; qui osent braver, pour parvenir à leurs vues, la vigilance des magistrats et la sévérité des lois. Pourquoi donc Jésus-Christ n'a-til plus d'apôtres? pourquoi du moins en a-t-il si peu?
Nous ne nous croyons point appelés à ce ministère. Il est vrai, M. F., nous ne sommes point appelés tous à porter l'Évangile chez les nations infidèles; un emploi si glorieux est réservé pour un petit nombre d'àmes héroïques que consume le feu divin de la charité. Mais n'est-il donc qu'une seule manière de travailler dans le champ du père de famille? Celui qui attire par ses prières la rosée du ciel sur la moisson, n'aura-t-il pas sa part des fruits comme celui qui sème et qui plante? Celui qui, par ses conseils salutaires , ses discours insinuants, empêche la brebis de s'égarer, n' a-t-il pas le mérite du bon pasteur, comme celui qui la cherche dans le désert et qui la ramène au bercail ? Celui dont les vertus honorent la religion ne la sert-il pas comme celui qui travaille à l'étendre? Est-ce la moisson qui manque aux ouvriers? ou sont-ce les ouvriers qui manquent à la moisson? N'y a-l-il plus parmi nous d'ignorants à instruire , d'àmes faibles et chancelantes à soutenir, d'àmes prévenues et séduites à dé-
tromper, d'âmes égarées et perdues à ramener? Sans sortir de l'intérieur de vos maisons et du sein de vos familles, qui est-ce qui n'a pas des enfants à élever, des domestiques à régler, des inférieurs à conduire, des amis et des voisins à édifier? Et qu'est-ce qu'un apôtre, M. F., sinon un homme qui tache de sanctifier les autres en se sanctifiant luimême? Mais il faudrait pour cela renoncer à nos plaisirs, à notre indolence, à notre mollesse ; il faudrait des soins, des attentions, de la vigilance; il faudrait essuyer la mauvaise humeur des uns, la vivacité des autres, souffrir la censure de celui-ci, les railleries de celui-là; il faudrait s'exposer aux discours insensés d'un monde toujours prêt à blâmer la vertu et à tourner le zèle en ridicule. Voilà les obstacles qui nous arrêtent. Que serait-ce donc, M. F., s'il nous fallait renoncer à tout, comme les Apôtres, nous consumer de travaux et de fatigues, braver les tourments et la mort? S'ils eussent été aussi peu zélés, aussi lâches que nous le sommes, où en serait la religion? où en serionsnous ?
Mon Dieu, ranimez en nous le zèle de votre gloire; rallumez ce feu sacré que vous avez apporté sur la terre et qui est prêt à s'y éteindre ; bientôt vous n'aurez plus d'ennemis, et la religion reprendra son premier éclat, bientôt, changés en autant d'apôtres, nous n'aurons d'autre ambition que d'étendre votre culte et la connaissance de votre saint nom ; bientôt,
chargés de mérites el de bonnes œuvres, nous attendrons avec confiance le salaire promis à ceux qui auront travaillé à la vigne du souverain père de famille ; c'est la gloire éternelle que je vous souhaite! etc.
Eritis mihi testes.
« Vous me rendrez témoignage. » Ac/r. t. 8.
Ainsi parlait le Sauveur à ses disciples, M. F., et, par ces courtes paroles il les chargeait du ministère le plus glorieux et en même temps le plus difficile. Rendre témoignage à Jésus-Christ, c'était prêcher sa divinité, enseigner sa doctrine, établir son culte par toute la terre ; c'était détruire les erreurs et les vices, anéantir les superstitions et l'idolâtrie, éclairer, convertir, sanctifier l'univers. Le projet est grand, l'ouvrage est digne de Dieu. Mais rendre témoignage à Jésus-Christ, c'était attaquer la croyance de tous les peuples, les lois et les usages de tous les empires, l'autorité des rois et des grands du monde ; c'était s'exposera la proscription, aux outrages, aux tourments, à la mort. Le danger est terrible, il fallait un courage surnaturel pour le braver. Cependant cepro-
jet s'est accompli, le prodige s'est opéré ; l'ordre que le Sauveur avait donné à ses Apôtres s'est tourné en prophétie, ils lui ont rendu témoignage en prêchant son Évangile, et ils y ont mis le sceau en répandant leur sang pour en attester la vérité : Erilis mihi testes.
Ils ont fait plus encore : ils ont transmis leur courage à ceux qu'ils ont instruits : la fermeté dans les supplices que le monde n'avait vue jusqu'alors que dans un petit nombre de héros, est devenue la vertu commune des Chrétiens ; chez tous les peuples, à tous les âges, dans l'un et l'autre sexe on en a vu des exemples. L'illustre martyre que vous honorez comme votre patronne est une de ces vierges courageuses que l'Eglise se glorifie d'avoir portée et nourrie dans son sein, qui a rendu témoignage à notre religion par la sainteté de sa vie et par la constance de sa mort: Erilis mihi testes.
Vous célébrez son triomphe avec un zèle toujours nouveau, M. F. Ce temple auguste, pompeusement décoréen son honneur, retentit chaque année du chant de ses louanges et du récit de ses vertus ; ce spectacle est beau, celte poésie est édifiante. Mais se borner à des démonstrations extérieures, serait-ce entrer dans les vues de l'Église et saisir le véritable esprit de notre religion? Les fêles des martyrs, dit saint Augustin, sont une exhortation continuelle au martyre ; elles nous invitent à imiter ceux que nous nous faisons un devoir d'bonorer: Solemnitates martyrum exhor-
tationes martyriorum sunt, ut imitàri non pigeât tfuot} celcbrare détectât (1).
Telle est l'importante instruction que nous fournit la solennité de ce jour et l'exemple de votre patronne. Ils nous apprennent que la vie du chrétien est une espèce de martyre continuel, que nous devons à Dieu dans tous les moments le sacrifice de nous-mêmes, que c'est le témoignage qu'il faut toujours être prêts à rendre de notre foi : Eritis mihi lestes.
N'en serez-vous pas surpris, M. F., que dans un jour de joie et de triomphe, je vienne vous parler de peines et de souffrances, et qu'au lieu de vous faire envisager les récompenses de la foi, je ne vous en présente ici que les tentations et les épreuves? Mais telle est notre vocation : la couronne n'est réservée qu'à ceux qui ont combattu ; quiconque ne veut point avoir de part au péril, n'a rien à prétendre aux avantages de la victoire. La disposition au martyre, c'est-à-dire à tout sacrifier et à tout souffrir pour Dieu, est le caractère essentiel du chrétien : c'est la vérité que j'entreprends ici de développer. Il faut en montrer l'obligation, il faut en enseigner la pratique ; l'exemple de sainte Agathe nous fournira de quoi remplir ce double objet. Profession du chrétien, engagement solennel au martyre: premier point. Vie du chrétien, exercice continuel du martyre : deuxième
(1) Serai. 47, De sanctfc.
point. Demandons les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.
r POINT.
Quand je dis que le chrétien doit être prêt à tout sacrifier et tout souffrir pour Dieu, il semble que je parle d'un cas impossible ou du moins fort extraordinaire, et peut-être imagine-t-on d'abord que notre foi n'est plus exposée à cette épreuve. La religion n'a plus besoin d'un témoignage sanglant ; le temps des persécutions est passé, l'Eglise jouit d'une paix profonde. Les puissances de la terre, autrefois conjurées contre elle, se font gloire aujourd'hui de lui être soumises, de la protéger et de la défendre. Il n'est donc plus nécessaire de confesser Jésus-Christ devant les tyrans ; ce qui reste à faire au chrétien, c'est de croire fermement à la parole de ce divin Maître et de pratiquer exactement ce qu'il commande.
J'en conviens, M. F. ; mais l'apôtre saint Paul nous avertit que tous ceux qui veulent vivre saintement et selon Jésus Christ souffriront persécution : Omnes quipièvoluntvivere in Christo Jesn,persecu~ tionem palientur (1). Si vous demandez quels sont les persécuteurs : le démon d'abord et ses émissaires qui, par la séduction et les mauvais exemples,
(1) Tim. m, 12.
DE SAItSTE AGA'JHE. 275
tendent partout des pièges à la vertu ; le monde et ses partisans, qui, par de fausses maximes, s'efforcent de réduire à rien la sainte sévérité de l'Évangile; la chair et les passions, qui, toujours révoltées contre ce qui les gène, cherchent continuellement à secouer le joug : voilà, dit saint Ambroise, les ennemis perpétuels de la foi. S'ils paraissent moins furieux que ceux d'autrefois, ils n'en sont que plus redoutables. Ils ne nous attaquent point le fer à la main, mais ils cherchent à nous gagner par la séduction et le plaisir: persécution dangereuse; plusieurs, victorieux en public, ont succombé dans cette espèce de guerre intérieure.
D'ailleurs combien de circonstances critiques où, pour être fidèle à son devoir, il faut risquer son repos ou sa fortune, sa réputation ou sa vie ? Un homme, par exemple, revêtu d'un emploi important, est forcé de ruiner sa santé, d'abréger ses jours par un travail opiniâtre ou de remplir négligemment ses fonctions ci de tromper le public ; un autre, destiné par état à donner au prochain des secours spirituels ou temporels, est dans la nécessité d'exposer quelquefois sa vie ou de manquer de charité; celui-ci, lié par des nœuds indissolubles à une personne dont il ne peut supporter le caractère, doit se résoudre, ou à sacrifier son repos, ou à rompre, par un divorce scandaleux, un engagement formé pour toujours ; celui-là, poursuivi par l'injustice et la calomnie, est réduit à choisir ou d'être la victime, ou d'échapper par des
moyens contraires à l'équité et à la droiture : tentation délicate, M. F.; y résisterions-nous ? Notre foi nous y oblige. Dans ces circonstances et autres semblables, il faut se sacrifier comme les martyrs el comme votre sainte patronne. Nous le de\ons à Dieu, qui est notre maître, comme un hommage d'obéissance et de fidélité; nous le devons à Jésus-Christ, qui est notre Sauveur, comme une preuve de reconnaissance et d'amour; nous le devons à la religion, qui fait notre gloire, comme un témoignage de foi et de persuasion : Eritis mihi testes. Suivez-moi dans ce détail, M. F.: il s'agit ici de développer une des obligations la plus essentielle et peut-être la moins connue du christianisme.
I. Si Dieu ne demandait de nous que des choses faciles, il n'y aurait pas grand mérite à lui obéir. 11 est de son autorité souveraine d'exiger quelquefois de l'homme de grands sacrifices, et il y proportionne alors ses secours et ses récompenses. Sans cela, saurions-nous de quoi les saints ont été capables avec l'aide de la grâce ? Tant qu'Abraham fut soutenu par les promesses et les bienfaits de Dieu, sa fidélité n'avait rien de merveilleux; mais lorsqu'il reçut l'ordre d'immoler son fils unique, et qu'Abraham, le bras déjà levé, était prêt à frapper cet enfant si cher : Arrêtez, lui dit le Seigneur c'est maintenant que je suis convaincu que vous me craignez, vous n'avez pas épargné votre propre fils pour m'obéir : Aune cuynovi quod Unies Deum. Tant que Job fut corn-
blé de prospérités, on ne voyait en lui qu'une \ertu commune. Mais quand Job, dépouillé de ses biens, privé de ses enfants, outragé de ses amis, réduit sur un fumier, couvert d'ulcères, eut la constance de bénir le Seigneur et d'adorer sa providence ; Dieu lui-môme sembla considérer avec complaisance ce prodige de vertu et en tirer sa gloire : Nwnqaid considerasli servum meum Job ?
La souveraineté des princes de la terre consiste à pouvoir commander ce qui leur plaît, à disposer de la fortune et de la vie de leurs sujets, à ne trouver jamais d'opposition ni de retard à l'exécution de leurs ordres. Ils entretiennent des armées, c'est-àdire des milliers d'hommes toujours prêts à combattre, à se faire égorger pour la gloire, pour les intérêts, pour la couronne de leur maître. Dieu, le Roi des rois, aurait-il moins de privilège et une autorité moins étendue ? Pas un de nous qui ne se crut obligé de prodiguer sa vie, s'il le fallait, pour le service de notre monarque ; sur quel fondement nous croirionsnous dispensés d'obéir à Dieu, quand ce qu'il exige paraît trop difficile ?
Ce n'est donc pas une obligation nouvelle que le Fils de Dieu est venu nous imposer quand il a dit ces paroles remarquables: «Celui qui aime sa vie plus que moi n'est pas digne de moi. » 11 n'a fait qu'expliquer une conséquence du grand principe que la raison même nous enseigne : qu'il faut aimer Dieu sur toutes choses; qu'il faut, par conséquent, lui obéir en
toutes choses; que, dès qu'il y va de sa gloire, il faut être prêt à lui sacrifier toutes choses. Déjà dans L'ancienne loi, le saint vieillard Eléazar, les sept frères Machabées et leur vertueuse mère, les trois enfants jetés dans la fournaise à Dabylone, comprirent cette obligation et n'hésitèrent pas un moment de donner leur vie pour témoigner à Dieu leur fidélité.
Sur ce même principe les premiers fidèles , au moindre signe de persécution , se tenaient prêts à rendre compte de leur foi et à la signer de leur sang, comme les soldats à marcher au combat : et c'est ainsi que votre sainte patronne fut des plus promptes à confesser Jésus-Christ. Les périls étaient grands. Il y allait de sa fortune; on lui offrait un établissement avantageux, une alliance honorable, si elle voulait quitter la religion. Il s'agissait de sa réputation ; on la menaçait de la déshonorer, de la couvrir d'infamie , si elle persistait. Sa vie même était en danger; déjà on étalait à ses yeux l'appareil du supplice. Je suis à Dieu , répondait la vertueuse Agathe , je ne puis faire ce qu'il défend.
Je suis à Dieu, voilà en deux mots notre condamnation quand nous avons peine à remplir des obligations qui coûtent à la nature. Faut-il faire une restitution qui pourrait déranger nos affaires? s'agit-il dune réparation due au prochain calomnié , mais capable de nous décrier dans le monde ? est-il question de hasarder les premières démarches pour une réconciliation dont notre orgueil serait humilié? nous
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parle-t-on de rompre une société qui nous perd, mais qui tient à notre cœur? On hésite, on diffère, on refuse le sacrifice. Je suis à Dieu, dirait, comme sainte Agathe, un cœur vraiment chrétien; quoi qu'il ordonne, j'obéis. Je suis à Dieu, et malheur à moi si je lui préférais mon intérêt ou mon honneur , mon plaisir ou ma vanité. Je suis à Jésus-Christ , et fallûtil mon sang, je le dois à un Sauveur qui a prodigué le sien pour moi.
II. La reconnaissance, M. F., doit être proportionnée au bienfait que nous avons reçu , et puisque le Sauveur n'a refusé pour nous ni travaux ni souffrances, il est de la justice de ne rien trouver de pénible pour lui. C'est de là que saint Jean conclut avec raison que, comme Jésus-Christ a poussé la charité jusqu'à nous immoler sa vie , nous sommes de même dans une obligation étroite de sacrifier la nôtre pour la gloire de Dieu et le salut de nos frères : Quoniam Me animant suam pro nobis posuit, et nos debemus pro [ralribus animas ponere ( 1 ). Et combien plus sommes-nous obligés d'endurer avec patience les maux passagers de cette vie , de nous féliciter de ce que Jésus-Christ veut bien se contenter d'un si faible retour, et de ce qu'après avoir porté pour nous une croix si pesante , il nous en réserve une si légère ?
Nous l'avons promis solennellement, lorsque, sur les fonts sacrés du Baptême, nous avons été marqués
(1) Joan. ni, 15.
du sceau de la croix, symbole des souffrances et de la mort de notre Maître. Nous en avons renouvelé le serment lorsque, dans le sacrement de Confirmation, on nous l'a imprimée de nouveau sur le front. Cette croix, toujours présente à nos yeux, ne nous dit-elle rien, M. F.? est-ce en vain que nous nous armons à tout moment de ce signe de salut ? est-ce en vain que nous nous prosternons tous les jours à ses pieds?
Chrétiens mécontents de votre sort, qui trouvez trop pesant un joug de tous les jours; chrétiens souffrants, à qui la vie paraît si longue; chrétiens abandonnés et délaissés dans vos peines , qui ne recevez de consolation de personne; chrétiens outragés, qui n'éprouvez qu'injustice de la part des hommes, venez et voyez. Voyez Jésus, le chef des martyrs et le modèle des prédestinés, et concevez si c'est un malheur pour vous de lui ressembler. Voyez Jésus , couvert d'opprobres, rassasié d'amertumes, accablé de douleurs, qui, du haut de sa croix, invite les âmes fidèles à le suivre. Voyez la troupe sainte des martyrs qui s'empresse à marcher sur ses traces; votre sainte patronne y tient un rang distingué : revêtue de la double couronne de la virginité et du martyre, elle vous montre le chemin du Ciel arrosé de sang, et vous exhorte à y entrer. Refuscrez-vous une si glorieuse compagnie? ou à la suite d'un chef couronné d'épines, environné de martyrs couverts de plaies, prétendez-vous ne marcher que sur des fleurs ?
Oui, M. F., dans les plus cuisantes douleurs, dans
le chagrin le plus accablant, un coup d'œil jeté sur le crucifix est capable de répandre dans l'àme la sérénité et la paix, de sécher les pleurs, d'étouffer les soupirs, de changer les plaintes el les murmures en actions de grâces. Tout chrétien sur qui cet objet divin ne fait pas impression ou est incapable de sentiment, ou ne croit pas à sa religion.
III. Notre religion nous propose deux sortes de vérités : les unes purement spéculatives , ce sont les mystères que Dieu a révélés pour humilier notre esprit : un Dieu en trois personnes, un Dieu fait homme, un Dieu mort et ressuscité, un Dieu caché sous les apparences du pain. Quelque incompréhensible que soit tout cela, ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus difficile à croire dans le christianisme. Les autres sont des vérités pratique, ce sont les maximes que Jésus-Christ nous a enseignées pour réformer notre cœur : que pour être heureux il faut être pauvre, humble, mortifié, souffrant; qu'il faut renoncer à soi-même, qu'il vaut mieux endurer une injure que de se venger, qu'il faut aimer ses ennemis. Vérités aussi essentielles que les premières, dont la foi est aussi nécessaire, mais dont la croyance, comme dit saint Jacques, ne peut se prouver que par les œuvres. Ostende ftdem ex operibus.
C'est surtout à cette espèce de vérités que les martyrs ont rendu témoignage, el que nous devons pro fesser publiquement comme eux. En voyant un confesseur de Jésus-Christ souffrir tranquillement un
arrêt qui le condamne à l'exil, à la perte de ses biens et de son état, est-il nécessaire de lui demander s'il croit à cette parole de Jésus-Christ : Bienheureux les pauvres : Beati pauperes? Quand sainte Agathe refuse les honneurs et les avantages qu'on lui offre , qu'elle est résolue à tout souffrir plutôt que de se laisser enlever le précieux trésor de sa virginité, y at-il lieu de douter si elle croit ces mots : Bienheureux les cœurs purs : Beati mundo corde? Lorsqu'elle endure les horreurs d'un cachot, les coups et les tortures, l'action du fer et du feu sur les parties les plus sensibles de son corps , avons-nous besoin de nous informer si elle est convaincue de cette sentence du Sauveur : Bienheureux ceux qui sont affligés et persécutés pour la justice : Beati qui lu g eut , beati qui pcrsecutionem patiuntur propter justitiam ? Quand elle et tant d'autres, au milieu des supplices, ont prié, comme Jésus-Christ pour ceux qui leur insultaient, pour ceux qui les avaient accusés et condamnés, pour ceux qui les tourmentaient, pouvaient-ils faire une profession de foi plus éclatante de ces maximes saintes : Bienheureux les débonnaires, bienheureux ceux qui pardonnent et qui font miséricorde : Beati mites, beati miséricordes?
C'est ici que les œuvres parlent, et que les nôtres doivent parler ; c'est ici que doit s'appliquer cette belle parole de Tertullien , que le martyre est une dette contractée par la foi : Fidem martijrii debilricem. Le combat est violent, dit saint Àmbroise; il
s'agit de nous armer contre nous-mêmes, rie porter le glaive jusques au fond de notre cœur, pour y faire mourir les passions. C'est le combat de tous les jours, le martyre de tous les moments. Vous en sentez-vous le courage? continue le saint Docteur ; je vous reconnais pour martyr de Jésus-Christ : Tes fis es Ghristi(i). Oui, si tandis que tout le monde, dominé par l'avarice, ne songe qu'à gagner, qu'à accumuler; que tous moyens d'acquérir passent pour légitimes, que tout commerce est bon , pourvu qu'il réussisse, que personne ne fait scrupule de tromper son prochain, d'abuser de sa simplicité et de profiter de sa misère; vous, chrétien désintéressé, vous vous bornez à la médiocrité de votre fortune, vous avez horreur de tout gain sordide, de tout trafic suspect; vous savez même vous dépouiller quand il le faut pour Dieu et pour les pauvres ; je ne crains pas de vous donner un nom trop glorieux : vous êtes confesseur de Jésus-Christ: Testis es Ckiisti. Si lorsque l'ambition règne dans tous les états, que personne n'est content de son sort, que l'on ne pense qu'à s'élever, qu'à faire parvenir une famille, qu'à lui donner du crédit dans le monde; vous, chrétien humble, vous vous tenez modestement dans votre condition, vous ne cherchez ni à dominer, ni à l'emporter sur vos* égaux, vous élevez chrétiennement vos enfants, plus ambitieux d'en faire des saints que de les ren-
J) In Ps. ex vin.
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dre riches et puissants, vous rende/ témoignage à l'Evangile : Testis es Christi. Si pendant qu'une jeunesse indocile et volage ne respire que liberté et indépendance, ne s'occupe que de plaisirs, se croit tout possible et tout permis, rejette avec dédain les leçons de sagesse ; vous, jeune homme vertueux, vous, fille modeste et soumise, vous demeurez sous la sauvegarde de la vigilance paternelle, vous fuyez les compagnies dangereuses et les entretiens suspects, vous ne pensez qu'à vous former au travail, à la piété et aux devoirs de votre état; vous méritez les couronnes de sainte Agathe et Dieu vous les promet : Tcslis es Christi. Si tandis que les tribunaux retentissent de querelles et de procès d'injures, que par opiniâtreté l'on se ruine pour des riens, que l'on se traite mutuellement avec aussi peu d'humanité que les peuples sauvages ou les animaux féroces; vous, homme pacifique et craignant Dieu, vous aimez mieux souffrir, perdre, vous relâcher, que de contester avec personne, vous imitez Jésus-Christ et ses martyrs : Testis es Christi.
Donc, au contraire, toutes les fois que nous refusons de nous comporter d'une manière conforme aux règles de l'Evangile, nous trahissons notre foi; nous méritons la même ignominie que ces lâches qui succombaient à la persécution et reniaient leur Sauveur. Les païens mêmes leur insultaient, ils devenaient le rebut de leurs frères et le jouet de leurs ennemis; couverts de honte, ils n'osaient plus se
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montrer. On en a vu à qui la confusion ranimait enfin le courage, qui revenaient désavouer leur apostasie, laver dans leur sang l'affront qu'ils avaient fait à leur religion. Heureux, M. F., si le regret de tant de choses honteuses, de tant d'infidélités commises dans noire cœur, peut-être en public et avec scandale, produisait sur nous le même effet i Mais ce prodige est rare. C'est par la pratique constante des vérités de l'Evangile que l'on parvient à cette foi héroïque que rien ne peut plus ébranler. Votre sainte patronne et tous ceux qui ont souffert comme elle pour Jésus-Christ avaient commencé par s'exercer longtemps avant le combat. Leur exemple , en nous montrant l'obligation du martyre, nous apprend encore que la vie du chrétien doit en être un exercice continuel. C'est le sujet du second poinl,
II' POINT
Faire à Dieu le sacrifice de soi-même, s'immoler pour sa gloire, est sans doute la plus grande marque d'amour que la créature puisse donner à son souverain Maître. Le Sauveur nous le dit lui-même : Personne ne peut, témoigner à ses amis un attachement plus fort que de donner sa vie pour eux : Majorent hâc dilectionem nemohabet, ut animam suam ponat quispro amicis suis. Aussi l'Eglise n'a-t-elle jamais douté du salut éternel de ceux qui sont morts pour la foi ; elle n*a poinl hésité de rendre les plus grands
honneurs à leur mémoire, de les invoquer comme des saints et des bienheureux, de conserver avec vénération les restes précieux de leurs cendres, de célébrer les saints mystères sur leur tombeau, de regarder le jour de leur martyre comme un jour de fête et de triomphe.
Mais plus la vertu des martyrs est héroïque, plus elle est au-dessus des forces de la nature ; elle ne peut être que l'etïet d'une grâce particulière que Dieu ne doit à personne. Cette vérité bien connue des premiers fidèles leur inspirait, à l'approche des persécutions, une crainte salutaire et une humble défiance d'eux-mêmes. Persuadés que la religion leur imposait l'obligation de la confesser dans les plus cruelles épreuves, ils ne comprenaient pas moins que la prudence leur défendait de tenter Dieu et de s'exposer sans son ordre. L'exemple funeste de quelques chrétiens qui, après avoir donné d'abord des preuves de constance, avaient enfin succombé à la violence ou à la longueur des tourments, était un avertissement frappant de ne pas compter sur soimême, mais d'attendre tout du ciel. Ils se préparaient donc au combat par la retraite et la prière, par le jeune et la pénitence , par la concorde et l'union fraternelle, surtout par la communion de l'Eucharistie qui est le pain des forts.
Pour remporter la palme du martyre il fallait vaincre trois ennemis redoutables, le monde et ses artifices, les passions et leur empire, la chair et ses
faiblesses. Cette victoire, M. F., n'est point l'apprentissage de la vertu, mais le fruit d'une longue habitude; le chrétien n'y parviendra jamais, s'il ne s'accoutume comme les martyrs à mépriser le monde, à dompter ses passions, à mortifier sa chair. Telle est l'école où votre sainte patronne s'est exercée d'avance à mériter une confession glorieuse, telle est la discipline où se sont formés tous les soldats de Jésus-Christ.
Un des avis que le divin Maître a donné le plus souvent à ses disciples, c'est qu'ils n'étaient pas du monde, que le monde les haïrait, qu'ils devaient vaincre le monde : Vos de mundo non estis. Ils en étaient bien persuadés , M. F. Saint Paul disait comme son Maître : Je suis mort au monde et le monde est mort pour moi ; ou par une expression plus forte encore : Je suis une croix pour le monde, et le monde est une croix pour moi : Mihi mundus crncifixus est, et ego mundo (1). Ce serait donc la prétention la plus folle, l'espérance la plus vaine, que de vouloir concilier l'Esprit de Dieu avec l'esprit du monde, les lois de l'Evangile avec les usages du monde, l'attachement à notre religion avec l'estime et l'approbation du monde.
Le monde est encore aujourd'hui ce qu'il a toujours été, plein de malignité, dit saint Jean, l'ennemi déclaré de la vertu, et ses erreurs sont trop anciennes
^1) Gai. vi, 14.
pour que l'on puisse espérer de le voir jamais changer (1). Depuis dix-sept cents ans que Jésus- Chrisl est venu nous instruire, le monde a-t-il rien rabattu de ses préjugés ou réformé son langage? L'Evangile a beau recommander l'amour de la pauvreté et le mépris des richesses ; si un homme négligeait par un principe de vertu l'occasion de faire une grande fortune, il passerait pour un insensé. En vain l'Evangile ordonne de pardonner les injures: si un militaire essuyait un outrage sans en tirer vengeance, sans le laver dans le sang de son ennemi, il serait déshonoré pour jamais. Inutilement l'Evangile nous prêche la mortification et le renoncement au plaisir : si une jeune personne vit dans la retraite, elle est regardée comme un génie singulier, comme un caractère bizarre. Dans le style ordinaire des conversations du monde, le désintéressement est simplicité; la patience, bassesse d'àme; la mortification, humeur farouche; la dévotion, bigoterie et petitesse d'esprit.
Malgré tous ses travers , nous avons encore la faiblesse de le ménager, de le craindre, de redouter sa censure. Faut-il donner des preuves de christianisme et de crainte de Dieu? On balance, on hésite, on tremble. Que dira le monde? Si je souffre cette calomnie, on me croira coupable, je serai déshonoré, on le reprochera à mes enfants, ce
il) [Joan. v, 19.
sera une tache dans ma famille. Si je cède, si je me relâche dans ce procès intenté injustement , mon adversaire en triomphera, il publiera partout sa victoire, il me fera mépriser dans le monde.
Si je ne suis point libre en paroles, joueur, vagabond, intempérant, insolent, dissolu comme les jeunes gens de mon âge, je serai raillé et moqué, je passerai pour un imbécile. Quelle ignominie, M. F. ! peut-on pousser jusqu'à ce point l'esclavage et la faiblesse? Si les premiers fidèles en eussent été susceptibles, y aurait-il eu des martyrs ? Si sainte Agathe avait voulu être, comme les personnes de son sexe, dissipée et volage , curieuse et imprudente, entêtée de modes et de parures, empressée de se montrer et d'avoir des adorateurs, vivre, en un mot, selon le monde ; eut-elle rejeté avec indignation les offres, les promesses, les respects, les caresses que l'on mit d'abord en usage pour la séduire? Si malheureusement notre vertu était mise aujourd'hui à la même épreuve que la sienne, avec tous nos égards pour le monde, que serions-nous? Je ne puis le dire sans rougir... autant d'apostats.
Celui, dit saint Augustin, qui ne sait pas triompher des vains attraits du monde, comment surmonterait-il ses menaces et ses fureurs? Quomodo superabit sœvientem, qui non potes t snperare blandientem? J'ajoute, si nous ne sommes pas capables de vaincre une passion aussi faible qu'est la crainte du
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monde, comment dompterons-nous les autres, dont l'empire est plus puissant et les attaques plus violentes? Il le faut cependant, M. F., et sans la victoire sur nos passions, nous ne sommes plus chrétiens, beaucoup moins serions-nous martyrs. Jésus-Christ nous en avertit : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même : Si quis vultpost me venire. abneget semetipsum. Or, renoncer à nous-mêmes, c'est renoncer à nos mauvaises inclinations, à nos défauts, à nos habitudes, en un mot, à nos passions.
Le grand artifice des persécuteurs pour vaincre la constance des martyrs, était de les mettre aux prises avec toutes les passions. On irritait en eux la cupidité, par l'espérance des richesses ; l'ambition, en leur offrant des honneurs et la protection des empereurs : la vanité, par la crainte de l'ignominie ; la sensualité, par les infâmes sollicitations des personnes de mauvaise vie; l'amitié même et l'attachement pour leurs parents, par la proscription et l'opprobre, qui devait rejaillir sur leur famille et leur postérité ; la colère et l'impatience, par les insultes et les brutalités ; enfin l'amour de la vie, par l'appareil du supplice. Et c'est ainsi que votre sainte patronne fut tentée. Les païens étaient persuadés que, s'ils pouvaient engager un chrétien à commettre seulement un crime, c'en était fait de sa religion et de sa foi. Or, concevez, M. F., s'il lui était possible de tenir contre tant d'assauts réunis, à moins qu'il ne fût exercé de longue main à être tou-
jours maître de lui-même, et à réprimer parfaitement toutes les inclinations de la nature?
Non, M. F., non, disait saint Grégoire à son peuple en célébrant, comme nous faisons, la fête d'une sainte vierge et martyre, celle que nous honorons aujourd'hui n'aurait pas eu la force de mourir pour Dieu, si elle n'avait commencé par faire mourir en <jlle tous les désirs terrestres. Mais que dirons-nous de nous-mêmes, ajoutait le saint pape, qui nous laissons dominer par la colère, maîtriser par l'orgueil, emporter par l'ambition, corrompre par la volupté? De faibles vierges, dans un âge encore tendre, sont allées au ciel par le fer et par le feu ; et nous n'avons pas seulement la force de servir Dieu dans la paix et la liberté. Saurions-nous immoler à Dieu notre chair par un glorieux martyre, nous qui n'avons pas appris à la mortifier par la pénitence?
Troisième moyen de mériter la couronne du martyre, l amour des souffrances . La patience est, comme toutes les autres, une vertu d'habitude, M. F. : le corps s'endurcit à la douleur, et l'esprit se roidit contre la crainte; une chair traitée avec délicatesse ne fut jamais capable de soutenir de violents combats. Non, disait Tertullien aux fidèles qu'il encourageait au martyre, ce n'est point par le repos et la mollesse que le soldat se prépare à la guerre, une vie sen suelle n'est pas propre à lui relever le courage. En pleine paix même, le guerrier ne diminue rien des exercices de la discipline militaire ; il endurcit ses
mains par le travail, son corps par les sueurs; il souffre le froid et le chaud, la faim et la soif; il s'entretient dans l'habitude de faire des marches forcées, de se servir de ses armes, de camper, de se retrancher, de porter de pesants fardeaux ; s'il se relâche de cette vie dure et austère, c'en est fait de sa valeur, il sera bientôt vaincu.
Déjà l'apôtre saint Paul s'était servi d'une comparaison semblable pour exciter les fidèles à la mortification et à la patience chrétienne. Ceux, disait-il, qui se préparent à combattre sur l'arène pour remporter le prix de la course, de l'adresse ou de la force du corps, s'interdisent l'usage des plaisirs qui pourraient les amollir; ils s'exercent, ils se fatiguent, ils se tourmentent pour mériter une couronne corruptible et passagère : que ne devons- nous point faire, à leur exemple, pour en acquérir une éternelle ? Et Mi quidem ut coronam corruptibilem accipiant, nos autem ut incorruptam.
Pensons-nous à cette morale, M. F., quand nous fuyons avec tant de soin tout ce qui nous gêne et nous incommode, quand nous voudrions retrancher de notre religion le peu de mortifications dont nous avons conservé l'usage, et qui sont à peine une ombre légère de celles que l'on pratiquait autrefois? Le jeûne altère notre santé, l'abstinence affaiblit notre tempérament, la prière nous fatigue, la longueur des offices de paroisse nous fait languir, une instruction ou une lecture de piété nous accable d'ennui. Som-
mes-nous encore chrétiens, c'est-à-dire les disciples d'un Dieu crucifié, les successeurs des martyrs, les enfants d'une Église fondée par les souffrances? Cette chair, si faible quand il faut souffrir pour Dieu, mais si robuste et si forte quand il est question de nos plaisirs, est-elle pétrie d'un autre limon que celle des premiers fidèles ?
Au premier signe de persécution, ils couraient au martyre ; les païens leur en faisaient le reproche, ils traitaient ce courage de fureur et de frénésie, ils appelaient par dérision les chrétiens une espèce de gens toujours prêts à mourir : Expeditum morti genus (1). Hélas! le moindre danger nous ferait fuir et nous glacerait le sang dans les veines. Ils marchaient à la mort d'un air intrépide, et la pensée seule de la mort nous fait frémir! C'est notre lâcheté, M. F., qui nous rend cette idée si terrible; c'est la faiblesse que nous avons de nous attacher à une vie qui nous échappe et qu'il faudra bientôt quitter. Autant d'objets auxquels notre cœur se livre, autant de satisfactions! nous accordons à nos sens; autant de nouveaux liens qui nous enchaînent à la terre et qu'il faudra rompre, autant de nouveaux regrets que nous nous préparons à cette dernière heure. Apprenons donc à mourir tous les jours, afin que, lorsque Dieu nous demandera notre vie, nous puissions lui faire de bon cœur le sacrifice que les mar-
,\) Tertullien.
tyrs lui ont l'ait avec tant de joie et de courage. Mourons d'avance au monde, à nos passions, à nos sens, ce sera autant de fait pour nos derniers moments (1). Nous devons notre vie tout entière à Dieu et il ne nous la conserve (2) que pour la consacrer à son service ; nous la devons à Jésus-Christ qui a donné la sienne pour nous ; nous la devons même à la sainte patronne que nous invoquons et à laquelle il serait honteux pour nous de ne pas ressembler. Nous la devons à notre religion, qui nous donne de si grandes espérances et qui nous promet, après cette vie faible et misérable, une vie heureuse et éternelle. Dieu nous y conduise! Amen.
(\) Saint Cyprien,Z)e Zelo et Livore, page 326.
(2) Nous devons à Dieu tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes. Nos biens ne sont qu'un dépôt, et nous ne devons croire en avoir fait bon usage que quand nous les avons employés à orner les temples du Seigneur et à soulager nos frères. Notre vie n'est qu'un souffle léger, et Dieu ne nous la conserve.... (Variante du manuscrit.)
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Sponsabo te mihi in justitià, in misericordià, m fide, et scies quia ego Dominus.
« Je formerai avec vous une alliance de justice , » de miséricorde et de fidélité, et vous connaître/ » que je suis le Seigneur. » Osée, n, 19 et 20.
Si vous preniez aujourd'hui, ma chère Sœur, un engagement pour le monde, il vous tiendrait un langage hien différent. Il vous féliciterait sur les qualités personnelles de votre époux, sur l'état de sa fortune , sur le nouveau rang que vous seriez prête à occuper ; il vous ferait valoir les agréments d'une société douce et intime, les avantages d'une condition aisée et commode, la satisfaction d'être afîran-
(4) Prêché à Foligny, en i 762.
chie des bienséances gênantes auxquelles les jeunes personnes sont assujetties; en un mol , il étalerait à vos yeux les trois plus puissants attraits qu'il ait pour séduire les cœurs : plaisir, fortune, liberté; et, dans ce brillant tableau, il vous ferait envisager le plus heureux avenir.
Mais c'est à Jésus-Christ que vous vous consacrez, et Jésus-Christ ne parle pas comme le monde. Loin de vous promettre des avantages temporels , il demande, au contraire, que vous lui en fassiez le sacrifice. L'union sainte qu'il contracte avec vous n'a rien de commun avec la chair et le sang ; elle consiste , non à satisfaire les sens, mais à les mortifier par une chasteté inviolable ; et c'est la première preuve qu'il exige de votre fidélité : Spomabo te in fide. Il ne vous offre point un état propre à flatter l'ambition ; c'est un Dieu pauvre qui se donne à vous ; il ne vous présente que son indigence pour trésor et sa croix pour héritage; il veut que les pauvres qui sont ses enfants soient désormais les vôtres; que vous conceviez pour eux une tendresse de mère ; que vous n'ayez plus d'occupation que les œuvres de charité et de miséricorde : Sponsabo le in miser icordiâ. Nonseulement il ne cherche point à vous gagner par les charmes de l'indépendance, mais il prétend que, dépouillée de toute volonté propre, vous serez captive sous les lois de l'obéissance et enchaînée, par un nouveau lien , à toutes les pratiques de la piété et de la justice chrétienne : Sponsabo te injustitià.
POUR UNE PROFESSION RELIGIEUSE. t>97
Malgré des conditions si dures en apparence, vous vous présentez à l'autel avec un cœur tranquille et un visage serein; est-ce témérité de votre part? Non, ma chère Sœur, c'est discernement et sagesse. Il est aisé de montrer qu'en cela vous connaissez vos avantages réels et vos véritables intérêts ; que, semblable à la sainte dont l'Eglise honore aujourd'hui la mémoire, vous choisissez la meilleure part et la condition la plus heureuse. Je n'entreprends donc point de vous éclairer ici sur votre choix, il est déjà l'ait d'avance ; mais de vous y affermir et de le justiiier aux yeux du monde. Il s'agit de faire voir que les objets où le monde pense trouver sa félicité ne sont, selon l'expression du Sage, que vanité et affliction d'esprit ; qu'au contraire les peines qu'il croit al tachées à la vie religieuse sont pour une âme bien appelée la vraie source du bonheur. Pour en venir au détail, je dis que l'état de continence, loin d'être une situation triste et gênante, nous épargne les chagrins les plus amers; que la pauvreté volontaire, loin d'être une privation douloureuse , nous affranchit des soins les plus onéreux ; que l'obéissance , loin d'être un joug accablant , nous délivre des plus cruelles inquiétudes. C'est tout le sujet et le partage de ce discours.
Oui, M. C. S., cette félicité que le monde promet eu vain à tous et qu'il ne procure à personne, Jésus- Christ nous y conduit par les moyens même que le monde croit y être le plus opposés, et c'est ainsi qu'il
nous fait sentir qu'il est le Seigneur : Et scies quia ego Dominus. Par le secours de sa grâce, le vœu de virginité devient une source pure de consolations pour l'àme religieuse , ce sera le premier point ; le vœu de pauvreté, un principe de repos, second point; le vœu d'obéissance, un nouveau motif de sécurité, troisième point. Demandons les lumières du Saint- Esprit par l'intercession de Marie, modèle par excellence de ces trois sublimes vertus. Ave, Maria.
I" POINT
Il n'est pas surprenant , M. G. S., que, dans un âge encore tendre , dans tout le feu de la jeunesse, sans expérience et sans usage du monde , Ton se figure la société conjugale comme un état plein d'attraits, que l'on se forme une idée agréable d'un lien qui doit unir étroitement les cœurs. Les soins que prennent ordinairement pour plaire tous ceux qui y aspirent, leur attention à cacher les défauts de leur caractère, leur habileté à les masquer sous l'extérieur de la politesse, de la douceur, de l'enjouement, ne peuvent manquer de séduire quiconque ne se tient pas sur ses gardes. L'illusion est d'autant plus inévitable que le déguisement est mutuel, et que de part et d'autre on veut bien courir les risques d'être trompé. D'un autre côté, le désir naturel à l'humanité de revivre dans ses descendants, de transmettre à des héritiers de même sang les biens, les titres, les
prétentions d'une famille, invitent à quitter le célibat ceux même qui voudraient y vivre par goût, et à fixer enfin par un établissement solide les incertitudes et la vie dissipée du premier âge.
Mais à peine a-t-on formé un engagement, que les motifs même qui ont déterminé à le prendre deviennent une source féconde de croix et de déplaisirs. D'abord deux caractères, qui n'ont plus d'intérêt de feindre, se lassent de jouer un rôle emprunté et se montrent tels qu'ils sont. L'on voit alors de près ce qu'on n'apercevait que dans l'éloignement et au travers des nuages de la prévention ; et ce changement de perspective amène souvent de tristes réflexions et des regrets bien amers. Être uni pour la vie à une personne en qui l'on trouve autant de défauts qu'on lui supposait de bonnes qualités, être obligé par devoir à lui témoigner l'amitié la plus tendre, lors même qu'elle donne peut-être de trop justes sujets d'aversion, n'éprouver que du dégoût dans un état où l'on espérait jouir d'un bonheur constant, ne voir dans l'avenir qu'une suite de jours désagréables et une chaîne de sacrifices qui ne doivent finir qu'à la mort; quelle destinée! Quand on envisagerait l'état religieux avec toutes les préventions que le monde a contre lui, peut-il offrir un tableau aussi affligeant? Du moins en y entrant, M. C. S., vous ne risquez plus d'être trompée; l'essai que vous en avez fait pendant tout le temps de
votre épreuve vous l'a montré tel qu'il est. Tant que vous en remplirez les devoirs avec la même ferveur, vous y jouirez du même contentement dont vous avez déjà fait une heureuse expérience.
En vain l'on s'imagine que l'on vivrait plus heureux dans le monde, si les alliances se faisaient toujours par le choix mutuel et volontaire, par une inclination réfléchie et fomentée depuis longtemps. Pure illusion. Outre le danger de ces attachements, mille exemples ont convaincu que ceux qu'on croyait les plus solides ne sont point à l'épreuve du temps et de l'inconstance naturelle au cœur humain. Exiger qu'il persévère dans les mêmes sentiments, c'est ignorer sa faiblesse , c'est supposer dans les objets créés assez d'attraits et de perfections pour le fixer, et c'est à quoi ils ne parviendront jamais. Dieu seul en est capable, et saint Augustin, instruit par sa propre expérience, le reconnaissait en déplorant ses anciennes erreurs : Vous nous avez faits pour vous, ô mon Dieu, et notre cœur sera toujours inquiet, agité, mécontent, jusqu'à ce qu'il repose en vous : iecisti nos ad te, Domine, et irrequietum est cor nostrum donec reqnicscat in te.
C'est donc en Dieu, M. C. S., qu'il faut chercher ce contentement intérieur, que l'on espérerait en vain dégoûter avec les créatures; c'est dans le ciel qu'il faut prendre un époux parfait, parce qu'il n'\ en a point de tel sur la terre. En donnant à Jésus-
Christ votre cœur, vous êtes sûre de posséder le sien, de n'éprouver jamais d'inconstance ni de refroidissement de sa part; aucun des soins que vous prendrez pour lui plaire ne peut être perdu ; loin de rebuter jamais vos empressements, il sera toujours le premier à vous prévenir. J'aime ceux qui se donnent à moi, nous dit la Sagesse éternelle : Ego diligentes me diligo (1). Et que cette assurance est consolante pour un cœur pénétré de l'amour divin ! En lui consacrant vos services, vous ne travaillerez jamais en vain; la récompense suivra de près le moindre sacrifice ; la volonté seule de mériter ses grâces est un titre assuré pour les obtenir.
Tranquille et heureuse dans la maison de Dieu, qui est le séjour de la paix, vous serez à couvert des orages dont la vie des mondains est sans cesse agitée ; vous ne serez exposée ni aux dédains d'un mari orgueilleux, ni aux emportements d'un mari brutal; vous n'aurez à souffrir ni les écarts d'un débauché, ni les folles imaginations d'un jaloux. Uniquement occupée de vos devoirs, vous ne penserez, selon l'expression de saint Paul , qu'à servir Dieu , qu'à être sainte de corps et d'esprit : Virgo cogitât quœ Domini snnl, ut sit sancta corpore et spiritu (2).
Le bonheur de votre vie dépend donc désormais, M. C. S., d'un détachement entier des créatures. L'Époux divin auquel vous allez appartenir ne souf-
(1) Prov. vin, 17. — (2) I Cor. vu, 34.