L'AMOUR DE DIEU
Diliges Dominum Deumtuum ex toto corde tuo , et ex tota anima tua , et ex totaforthudine tua.
Vous aimerez le Seigneur votre Dieu , de tout Totre cœur , de toute votre ame , et de toutes rot forces. Deut. vu 5.
vj'est ainsi , chrétiens , que Moïse conclut
son discours aux Israélites , après leur avoir
fait sentir l'indispensable obligation où ils
étoient d'aimer un Dieu qui les combloit de
tant de biens ; et telle est la juste conclusion
que vous avez dû tirer du dernier discours
^ue j'ai eu l'honneur de vous faire. A ma
itaque Dominum Deum tuum ; (i) Aimez donc
le Seigneur votre Dieu , mes frères : il le
veut, il vous le commande , comme votre
Souverain et votre Maître , et c'est tout ce
-^^ qu'il exige absolument de vous. Il le mérite
^fcomme votre Dieu ; et c'est lui seul qui le
■lérite , parce qu'il renferme lui seul toutes
JM* beautés et toutes les perfections qui peu-
stm rxMOua de diev. 3iy
Tênt toucher et ravir un cœur susceptible d'amour. Il vous y engage par les bienfaits continuels dont il tous prévient , en se don* nant même tout à vous : seriez-vous assez ingrats que de lui refuser votre cœur , et de n'être pas tout à lui ? Aimez donc le Seigneur votre Dieu , mes frères : Ama itaque Dominant Deum tuum. Ah ! quand une fois , chrétiens , nous saurons bien aimer 9 nous posséderons dans cet amour toute la science du salut ; et dès cette vie même nous commencerons ce qui doit faire toute notre occupation et tout notre bonheur dans l'éternité. Mais n'est -il pas étrange, mes frères , qu'uniquement créés pour aimer notre Dieu , nous ayons peut-être ignoré jusqu'à présent en quoi consiste son saint amour ? et que soumis à sa loi , nous ne oonnoissions pas le premier et le plus grand de tous les préceptes que cette même loi nous impose ? Il est donc important pour vous et d'un devoir essentiel pour moi , de vous en donner une connoissance claire et exacte* et c'est ce que j'entreprends aujourd'hui dans cette Instruction. Car inutilement je vous aurois proposé tous les puissans motifs qui vous portent à aimer votre Dieu , si je j*e m'attachois ensuite à vous expliquer les
3l8 SUR LÀMOUR DE MEtf.
règles et la pratique de cet amour. Or , c'est à, quoi nous allons procéder, après que nous aurons salué Marie \ en lui disant avec l'Ange : Ave , Maria*
PREMIER POINT
Si je demande à ehacun de vous , disoit saint Grégoire à ses auditeurs , s'il aime Dieu, il n'y en a point qui, sans hésiter , ne soit prêt à s'écrier qu'il l'aime sûrement :
Securâ mente respondet , Diligo. Que disje P il n'est pas même jusqu'aux personnes les plus engagées dans le monde y qui ne répondent avec assurance qu'elles aiment Dieu autant qu elles sont capables de l'aimer : &cura mente respondet, Diligo. Mais que vous reconnoîtrez bientôt, chrétiens, l'illusion et la fausseté de votre amour , si vous voulez bien vous donner la peine d'en juger par les principes que je m'en vais établir , et par la règle que Dieu nous en donne lui-même.
Aimer Dieu de la manière qu'il l'ordonne , dit Jésus-Christ , nous intimant et noua expliquant ce divin précepte dans l'Evangile, c'est l'aimer de tout notre esprit , de tout notre cœur , de toute notre ame : Diliges Vorninum Deum tuum ex toto corde tuo 7 etin
ÉVK L AMOUR DS DIEU. 3îg
tâta anima tua, et in tota mente tua: (i) C'est par-là, dit saint Augustin , que le Seigneur? a voulu exiger de la créature raisonnable tout ce qu'elle a de plus précieux. En lui demandant son esprit , il a voulu se rendre maître de toutes ses pensées ; en lui deman* dant son cœur , il a voulu se consacrer toutes ses affections et toutes ses ardeurs; en lui demandant son ame , il a voulu se rapporter à lui-même tous ses mouvement et toutes ses actions : en sorte , dit le saint Docteur, que par ce précepte aussi étendu qu'il est , Dieu n'a voulu laisser à l'homme aucune partie vide de lui-même , et a voulu l'occuper entièrement lui seul : Nullam par* tem vacuam in ipso reliquit , ut nullâ re aliâ <velitjruù C'est la où tend tout l'effort de l'amour et de la charité : Qub totus dilectionis impetus currit ; et en quoi consiste , dit le même Saint , toute la pratique de l'Amour divin. Mais , hélas! qui est-ce qui l'aime de la sorte ? presque personne. En; effet , dans les uns, c'est un amour divise et partagé ; ils ne veulent rien sacrifier pour Dieu : dans les autres , c'est un amour stérile et oisif ; ils ne veulent rien faire pour Dieu : presque dans tous c'est un amour
(i) Matth. xxn. 37.
3ao sur l'amour dx dieu.
délicat et commode ; ils ne veulent rien souffrir pour Dieu.- Or, l'aimer de cette manière , c'est s'abuser , c'est s'aveugler^ puisque ce n'est pas l'aimer véritablement et comme il prétend que nous l'aimions* Voici donc l'amour qu'il exige de nous par ce grand commandement qu'il nous impose, lorsqu'il nous dit : Vous aimerez le Seigneur* votre Dieu , de tout votre esprit , de tout , vôtre cœur , de toute votre ame. Il demande pour preuve de votre amour , qu'il n'y ait .
rien que vous ne soyez en état de sacrifier pour vous attacher uniquement à lui ; qu'il, n'y ait rien que vous ne soyez résolu d'en-' treprendre pour le servir ; qu'il n'y ait rien enfin que vous ne soyez dans la disposition de souffrir pour lui plaire ; en un mot , il vous demande un amour qui vous fasse tout sacrifier , qui vous fasse tout entreprendre , et qui vous fasse tout souffrir pour sa gloire , chaque fois que l'occasion s'en présente.
Trois circonstances , chrétiens , qui nous découvrent parfaitement toute la force et toute l'étendue de ce premier de tous les préceptes , et qui demandent toute la docilité de votre esprit et toute la soumission de votre cœur. O vous qui vous flattez d'aimer (votre Dieu , parce qu'il s'élève quelquefois
STTR l'àMOUR DE Ï)IEU. 3lt
dans votre ame quelque léger sentiment d amoiuipour lui , reconnoissez à ces traits, mais avec une vive douleur , que vous ne l'avez jamais véritablement aimé ; et reconnoissant votre malheur , travaillez efficacement à le réparer, en aimant désormais votre Dieu de la manière qu'il le veut et qu'il le . mérite,
Je dis , en premier lieu , que Dieu demande de vous un amour qui vous fasse tout sacrifier pour lui , en sorte que vous , soyez disposés, mais sincèrement , à perdre . tout ce que vous avez de plus cher au monde, plutôt que de consentir à perdre un seul :moment sa grâce et son amour. Dieu , mes frères , ne vous commande pas absolument de l'aimer d'un amour tendre et sensible; cette sensibilité n'est pas toujours en votre pouvoir : il ne vous commande pas de l'aimer d'un amour contraint et forcé ; il ne lui seroit pas honorable d'être aimé de la sorte : il ne vous commande pas même de l'aimer d'un amour fervent jusqu'à un certain degré ; ce degré de ferveur ne vous étant point connu , Dieu,. par condescendance à votre foiblesse , n'a pas voulu vous le prescrire. Mais il exige de vous , et i*
?32? SUR l'amour M dieu.
l'exige, sou* peine d une éternelle damna- . ùoa ., que vous l'aimiez préférabLement à toutes les créatures , que tous l'aimiez pardessus tout ce qui n'est pas Dieu, que tous l'aimiez plus que tous les biens extérieurs et sensibles , que tous l'aimiez d'un amour l[ui tous engage à sacrifier toutes les attaches et à .rompre tous les liens qui peuTent tous séparer de lui. N'eussiez-Tous , en un .«flot , qu'un cher et unique Isaac , il yeut que, comme le fidèle Abraham, tous sojet prêt à tout moment à le sacrifier , à l'in*»
moler pour sa gloire. Voilà , mes frères., ,ce que Dieu lui-même nous a appris en cent endroits de l'Ecriture , et Toilà h quoi se termine le devoir capital de l'homme ; Diliges Dominum Deum tuum* Et ne pensez pas , au reste , dit saint Ghrysostôme , que le Seigneur en demande trop ; puisqua le bien examiner , il ne peut pas en demander moins. Car enfin , comme le remarque ce saint Docteur , Dieu étant au - dessus de tout et dominant sur toutes les créatures, que peut-il moins exiger de nous que d'être aimé au-dessus de toutes choses et par pré* férence à tout être créé ? Voyez donc à présent si tous pouvez aujourd'hui tous rendre ce consolant et glorieux témoignage,
sur l'amour de dieu, 3a5
que vous aimez votre Dieu. C'est saint Paul 'qui tous donne une règle sûre et infaillible pour le connoître. Mon cher frère , vous 'dit cet Apôtre des nations , de toutes les Choses que vous envisagez dans le monde £& qui pourroient être les objets de votre -ambition et de votre cupidité , en est - il quelqu'une capable de vous ébranler et de jrous renverser , s'il sagissoit de donner à Dieu une preuve de votre amour et de la fidélité que vous lui devez ? Quis nos sepa* rabit Ji earitate Christi P Y auroit-il donc dans tout l'univers quelque objet si dahge»
reux et si redoutable, qu'il put vous sépare* de l'amour de Jésus-Christ P Si vous étiez j par exemple, réduit à soutenir une violente persécution , et qu'il fut en votre pouvoff de vous en délivrer par une vengeance permise selon le monde mais condamnée de Dieu i vous en délivreriez-vous à cette coflh dition ? An perseçutio? (i) Si par un revers de fortune , ou par la perte d'un procès , vous vous trouviez dàné une extrême misère , et qu'il ne tînt ^ua vous , pour eh sortir , de franchir un pas hors des bornes de la justice et de la conscience , oseriez-vous lé hasarder? An angustia? Si pour acquérir,
(i) Rom. vin. 35.
3^4 <vr l'amour ds diiu.
ïdu pour conserver la faveur et la protectio» d'un riche du siècle , il ne dépendoit que d'avoir pour lui une complaisance criminelle , l'auriez - vous en effet au préjudice de votre pureté et de votre devoir P An principatus ? Si la voie de l'iniquité, enfin, étoit la seule par où voua pussiez vous sauver dans une occasion où il y iroitde votre vie , succomberiez-vous à la crainte de h mort , et aimeriez-vous mieux commettre le péché que de mourir ?- An periculum?, Ah ! mes frères , sachez que si l'amour que tous croyez avoir pour Dieu n'est pas d une qualité à prévaloir au-dessus de tout eela, et à vous faire sacrifier généralement tout ce que vous regardez comme vos plus chers intérêts , quelque ardent et quelque affectueux d'ailleurs qu'il puisse paroître > ce n'est point là l'amour que Dieu vous demande. Pourquoi ? parce que cet amour prétendu ne donne point à Dieu , dans votre cœur y la place qu'il y doit occuper , et que faisant plus d'état de votre vie , de vos biens, tle vos plaisirs , de votre repos , de votre honneur, que de Dieu même > cet amour n'est point l'amour de préférence qu'il attend de vous et que la loi vous ordonne : Difîg& Vominum Deum twm % Et c'est ainsi , chré-»
sur l'amour de dieu. 3a5
tiens 9 que saint Augustin l'avoit également compris, lorsque instruisant son peuple sut le même sujet que je traite , il leur dit : Que vôtre cœur me réponde , mes frères ; Respandêat cor vestrum , Jratres ; car pour aujourd'hui c'est votre cœur que j'interroge 9 n'osant pas m'en tenir au témoignage de votre bouche ,• sachant bien que sur ce qui regarde l'amour , il n'y a que le cœur qui ait droit de parler. Que ce soit donc votre cœur qui parle : Respondeat cor vestrum. Si Dieu , dit ce saint Docteur , vous laissoit suit la terre dans la possession de tous les biens, dans la jouissance de tous les honneurs et de tous les plaisirs , dans une santé parfaite , et qu'il vous dît ; Je vous donne tout cela , vous le posséderez toujours , et von»
ne serez jamais sujet à la mort ; mais aussi je vous déclare que vous ne me verrez jamais , que vous n'entrerez jamais dans ma ' gloire : Ergo si dtceret Deus x Facïem meam non iridebîtîs ; an gauderetts istis bonis ? Je vous Iedemande , reprend saint Augustin, si Dieu vous parlpît de la sorte y seriez-vous content d'une pareille destinée , oir en seriezvous réellement affligé ? accepteriez- vous cette offre , ou bien ne l ? accepteriez>*vous pa& ; An gauderetis istis. bonis- P Ah ! si cet%
3a6 stra l'amour dk diect»
proposition voua révoltoit , si tous ne Tacçeptiez pas , ce seroit une preuve évidente mie yous aimeriez Dieu de tout votre cœur, puisque tous le préféreriez à tous les biens créés ; mais, au contraire , si vous étiez assez malheureux que de l'accepter et de vous en réjouir , ce seroit une marque infaillible que vous n'avez pas encore seulement commencé de l'aimer : Si gauderes , nondwn cœpisti 0S$e arnator Dei ; et la raison qu'en donne $e saint Docteur , c'est que l'indispensable Jpi de la charité vous oblige à aimer Dieu, et à désirer de le posséder , plus que toutes Jps richesses, plus que tous les plaisirs, plus .que tpus les biens temporels , plus que vos .parens , vos amis , plus que votre vie même e% que tout ce que vous avez de plus cher au monde ; et que tout, généralement tout, «loit être sacrifié pour le posséder et pgur lui plaire , sans quoi point d'amour ni de charité pour Dieu. De là, mes frères, comprenez combien Dieu est peu aimé des boni mes , puisqu'il y en a si peu qui aient pour lui cet amour de préférence , et qui soient en état de tout perdre et de tout .sacrifier plutôt que d'encourir sa disgrâce. Jjln e££et , hommes charnels et corrompus !
comment pouvez-vous dire que yous aimez
sur l'amour de dieu. 3ay
Dieu , vous qui ne vous attachez qu'à de fragiles et à de viles créatures que vous ai» niez , que vous recherchez , que vous adorez comme autant de divinités ; à qui vous sacrifiez ce que vous avez de plus précieux , à qui vous consacrez toutes vos pensées et tous vos sentimens , et pour qui vous avez toutes sortes de complaisances , jusqu'à oublier* jusqu'à négliger , que. dis-je ? jusqu'à mépriser même l'obligation essentielle que vous avez de n'aimer que votre Créateur et votre.
Dieu ?
Pères et mères , de quel front oserieztous vous assurer que vous aimez Dieu f vous qui, pour enrichir , pousser, élever et agrandir vos enfans , ne vous faites aucun scrupule de vous rendre coupables de mille .
injustices que la loi de Dieu vous défend?
Vous qui , pour ne pas déplaire à ces enfans , dont vous êtes idolâtres , les laissez vivre dans une licence effrénée et au gré de leurs passions , sans jamais les reprendre , sans jamais les châtier? Ne méritez- vous- pap que Dieu vous fasse le même reproche qu'^1 fit au grand -prêtre Héli : Magis konorasti filias tuos quant me. (i) Parce que vou£ avez eu plus d'amour pour vos enfans quç