I. — La vraie pénitence est faite de renoncement
On voudrait, s'il était possible, pouvoir séparer le péché de la matière du péché ; et, par une précision dont le libertin s'accommoderait volontiers, on voudrait que ce qu'on aime ne fût pas défendu de Dieu ; on voudrait que Dieu ne s'offensât pas du plaisir que Ton recherche en satisfaisant sa passion ; en un mot, on voudrait pouvoir se contenter, et ne pas pécher. Mais parce que ces deux choses sont inséparables, et que dans la conjoncture où je suppose le pécheur, le désir qu'il a de se contenter l'emporte par-dessus la crainte qu'il a de pécher, de là vient, dit saint Augustin, que sans aimer le péché, que haïssant même le péché, il pèche toutefois dans la satisfaction qu'il se procure : pourquoi? parce qu'il aime au moins ce qu'il sait et ce qu'il ne peut ignorer être la cause ou la matière du péché. Or, cela suffit pour le
(I) Précjié à une date incertaine, le quatrième dimanche du second Avent. Ce sermon est rapproché du sermon de Bossuet sur l'intégrité de la Pénitence, prêché devant la cour le jeudi de la Passion. Le plan de Bourdaloue est le suivant: on doit juger la pénitence par ses trois fruits, qui consistent : à retrancheryla cause du péché (première partie) ; — à réparer les effets du péché (deuxième partie) ; — à assujettir le pécheur aux remèdes (troisième partie].
BOURDALOUE
rendre malgré lui-même transgresseur et prévaricateur de la loi de Dieu.
Voilà le premier principe : et prenez garde, chrétiens : ce n'est donc point précisément par la haine du péché, considéré comme péché, qu'il faut distinguer les pécheurs efficacement convertis d'avec ceux qui ne le sont pas ; puisqu'il est certain que les plus endurcis pécheurs, tandis qu'ils ont un reste de religion, conservent encore, ou du moins peuvent conserver cette haine du péché
[L'orateur indique alors que c'est par « le retranchement actuel et effectif de ce que nous reconnaissons être en nous la cause du péché » que se discerne la vraie pénitence :]
C'est par l'exacte fidélité à éviter des entretiens dont nous savons bien que la scandaleuse licence corrompt la pureté dès mœurs , puisque c'est de là que viennent les premières plaies, et souvent les plus incurables que nous fait le péché. C'est par la sévère, mais salutaire, mais nécessaire détermination à nous interdire des sociétés et des commerces qui sont pour nous comme les liens du péché ; des représentations et des spectacles dont l'unique effet est d'émouvoir les passions les plus vives, et répandre dans l'imagination et dans les sens les plus dangereuses semences du péché ; des assemblées où l'esprit impur est comme dans son règne, et en possession de tendre à l'innocence les pièges les plus inévitables du péché ; des lectures où notre damnable curiosité est si souvent et si justement punie par les malignes impressions qu'elles laissent du péché. C'est par le sacrifice entier et sans réserve de ces amitiés dont nous nous apercevons bien que la tendresse malheureuse, quoique couverte d'un voile de pudeur, n'est, au fond, qu'un raffinement de sensualité, et qu'un déguisement de péché. C'est par le prompt et éternel divorce avec cette personne dont les artifices, aussi bien que les charmes, et souvent bien plus que les charmes, sont les amorces fatales du péché. C'est par la sainte violence que chacun de nous doit se faire sur tout cela, puisque ce sont là, dans la pensée de l'Apôtre, les armes de l'iniquité et du péché : Arma iniquitatis peccato (1). En un mot, c'est par cette circoncision évangéiique qui, ne s'arrêtant pas à la surface ni au
(I) Saint Paul, Rom., VI.
changement extérie«7^7iZ~ SERMONé!
, gine du péché. P*"' de ce qui est en lui l'ori-
cher de ce sacrSt Jé « ch ^'^Wi^^tion d'approconciliation des pécïeurs JT^^T pour la ré-
accomplir le gra^d Spte df^l^ï P ^
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Il le peut, par là, reprend nt T ^® Iw-même. Or
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Retranchez cefîe et ^;"^"' ''^^^^ vous-même,
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il) Aux Corinthiens, II.
BOURDALOUE
BOURDALOUE ======^ .=:^,-:^t:=::=:
tirs, ou plutôt en vain les témoignez-vous ^ ces repentirs, ce sont des paroles, et Dieu vous demande des effets : Tollite verba,et convertimini (1).
(Première partie.)
n. — Contre l'hypocrisie de la pénitence (2).
Je prétends que vous vous jouez de Dieu, si, dans le moment que vous pleurez votre péché, vous n'en voulez pas retrancher l'occasion... Non, non, mon cher auditeur, tandis que vous en usez de la sorte, il n'y a dans votre pénitence que dissimulation et que mensonge; et il ne vous est plus permis, en vous plaignant comme saint Paul, de vous appliquer ces paroles qui ne peuvent vous convenir : Non quod volo bonum, hoc ago; sed quod odi malum, hoc fado (3). Car, au Heu que cet homme apostolique était inconsolable de ce qu'il ne faisait pas le bien qu'il voulait, et de ce qu'il faisait le mal qu'il ne voulait pas, par une opposition extrême de vous à lui, tandis que vous persévérez dans l'occasion du péché, vous voulez tout le mal que vous faites, et vous ne voulez nullement le < bien que vous ne faites pas. L'efficace de la pénitence consiste donc à sortir généreusement de l'occasion pour vaincre le péché, et non pas à vouloir vaincre le péché en demeurant dans l'occasion : et c'est ici où j'aurais besoin de tout le zèle des prophètes pour confondre l'aveuglement et l'endurcissement des pécheurs.
Car voici, chrétiens, où le relâchement des mœurs nous a conduits. On traite un confesseur d'homme difficile et scrupuleux; on se rebute de lui, et on le quitte lorsque, fidèle a son ministère, il suspend, pour ceux qui refusent d'éviter certaines occasions, la grâce de l'absolution. Mais quand la suspendra-t-il donc, et quelle preuve plus évidente peut-il avoir de la mauvaise disposition avec laquelle un mondain se presente à ce sacrement, que de le trouver résolu à retourner
(,) « supprimez les paroles, et convertissez-vous (sérieusement) ». [Psalm.,
Bourdaloue, qu'on a appelé « une vivante réfutation d^^^ Z'tolt^lrl répond dans ce passage aux reproches de Pascal, accusant les cont.sseurs
^t^^^^in^^S^^^^ que )e veux faire, )e ne le fais pas ; le
mal que je déteste, je le fais .»
toujours dans les mêmes compagnies, et à fréquenter les mêmes lieux où tant de fois son innocence a fait naufrage ? Si jamais il peut et il doit user du pouvoir qu'il a reçu de lier les consciences, n'est-ce pas alors? Il voit, et vous le voyez vousmême, que l'affreuse continuité de tant de rechutes roule uniquement sur une occasion que vous lui marquez, et il ne peut gagner sur vous de vous en détacher. S'il consentait, malgré cet obstacle, à vous délier et à vous absoudre, bien loin que vous dussiez louer sa lâche condescendance et l'approuver, n'en seriez-vous pas scandalisé, ou ne devriez-vous pas l'être? et de dispensateur qu'il est des mystères de Dieu, n'en deviendrait-il pas le dissipateur ?
A Dieu ne plaise, chrétiens, que je prétende par là autoriser les sévérités indiscrètes que l'on voudrait quelquefois, et peut-être sans fondement, imputer aux ministres de Jésus- Christ dans l'administration de la pénitence ! Mais à Dieu ne plaise aussi que j'autorise jamais les dangereuses et criminelles facilités de quelques ministres à ce divin tribunal. Or, y en aurait-il jamais eu de plus dangereuse et même de plus criminelle, que de réconcilier et d'admettre à la participation des sacrements un pécheur obstiné à ne pas sortir de certaines occasions? Ce sont, dites-vous, des occasions qu'il n'est pas en votre pouvoir de quitter ; et moi je réponds que vous les quitteriez dès aujourd'hui, si de là dépendait l'avancement de votre fortune temporelle, et si par là vous sauviez tel et tel intérêt que vous avez à ménager dans le monde. Ces occasions, ajoutez-vous, sont des liens que vous ne pouvez rompre sans éclat, et par conséquent sans scandale : et moi je vous dis que le grand scandale est de ce que vous ne les rompez pas ; et que, scandale pour scandale, s'il était vrai que vous en fussiez réduit là encore vaudrait-il mieux essuyer le scandale salutaire qui fait cesser le péché et qui sauve votre âme, que de soutenir, comme vous faites, le scandale mortel qui vous perd, et qui est le surcroît du péché même
(Deuxième partie.)
BOVRDALOUE