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SERMON SUR LA PENSÉE DE LA MORT

L — Les trois avantages de la pensée de la mort (2)

C'est un principe dont les sages mêmes du paganisme sont convenus, que la grande science ou la grande étude de la vie est la science ou Tétude de la mort ; et qu'il est impossible à l'homme de vivre dans l'ordre et de se maintenir dans une vertu solide et constante, s'il ne pense souvent qu'il doit mourir. Or, je trouve que toute notre vie, ou pour mieux dire, tout ce qui peut être perfectionné dans notre vie et par la raison et par la foi, se rapporte à trois choses : à nos pa3^ siens, à nos délibérations, et à nos actions. Je m'explique Nous avons dans Je cours de la vie des passions à ménager, nous avons des conseils à prendre, et nous avons deî devoirs à accomplir. En cela, pour me servir du terme de l'Écriture, consiste tout l'homme : tout l'homme, dis-je, raisonnable et chrétien : Hoc est enim omnis homo (3). Dea passions à ménager, en réprimant leurs saillies et en modérant leurs violences; des conseils à prendre, en se préservant et des erreurs qui les accompagnent, et des repentirs qui les suivent ; des devoirs à accomplir, et dont la pratique doit être prompte et fervente. Or, pour tout cela, chrétiens, je prétends que la pensée de la mort nous suffit, et j'avance trois propositions que je vous prie de bien comprendre, parce qu'elles vont faire le partage de ce discours. Je dis que la pensée de la mort est le remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions ; c'est la première partie. Je

(I) Prêché à Notre-Dame, le mercredi des Cendres, 1671 ; on Ta souvent rapproché du Sermon de la mort de Bossuet {1662), et cette comparaison permet de saisir les différences entre ces deux génies.

{2) Plan du sermon.

(3) Ecc/és., XII : « C'est là Thomme tout entier. »

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dis que la pensée de la mort est la règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations ; c'est la seconde. Enfin, je dis que la pensée de la mort est le moyen le plus efficace pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions ; c'est la dernière. Trois vérités dont je veux vous convaincre, en vous faisant sentir toute la force de ces paroles de mon texte : Mémento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris (\). Vos passions vous emportent, et souvent il vous semble que vous n'êtes pas maîtres de votre ambition et de votre cupidité : Mémento, souvenez-vous, et pensez ce que c'est que l'ambition et la cupidité d'un homme qui doit mourir. Vous délibérez sur une matière importante^ et vous ne savez à quoi vous résoudre : Mémento, souvenezvous, et pensez quelle résolution il convient de prendre à un homme qui doit mourir. Les exercices de la religion vous fatiguent et vous lassent et vous vous acquittez négligemment de vos devoirs : Mémento, sou venez- vous, et pensez comment il importe de les observer à un homme qui doit mourir. Tel est l'usage que nous devons faire de la pensée de la mort, et c'est aussi tout le sujet de votre attention.

IL — La pensée de la mort est le remède contre les passions.

Disons la vérité, chrétiens : si nous ne devions point mourirj ou si nous pouvions nous affranchir de cette dure nécessité qui nous rend tributaires de la mort, quelque vaines que soient nos passions, nous n'en voudrions jamais reconnaître la vanité, jamais nous ne voudrions renoncer aux objets qui les flattent, et qu'elles nous font tant rechercher. On aurait beau nous faire là-dessus de longs discours ; on aurait beau nous redire tout ce qu'en ont dit les philosophes ; on aurait beau y procéder par voie de raisonnement et de démonstration, nous prendrions tout cela pour des subtilités encore plus vaines que la vanité même dont il s'agirait de nous persuader. La foi avec tous ses motifs n'y ferait plus rien : dégagés que nous serions de ce souvenir de la mort, qui, comme un maître sévère, nous retient dans l'ordre, nous

(i) « Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »

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nous ferions un point de sagesse de vivre au gré de nos désirs ; nous compterions pour réel et pour vrai tout ce que le monde a de faux et de brillant ; et notre raison, prenant parti contre nous-mêmes, commencerait à s'accorder et à être d'intelligence avec la passion.

Mais quand on nous dit qu'il faut mourir, et quand nous nous le disons à nous-mêmes, ah ! chrétiens, notre amourpropre, tout ingénieux qu'il est, n'a plus de quoi se défendre. Il se trouve désarmé par cette pensée, la raison prend l'empire sur lui, et il se soumet sans résistance au joug de la foi. Pourquoi cela ? parce qu'il ne peut plus désavouer sa propre faiblesse, que la vue de la mort non seulement lui découvre, mais lui fait sentir. Belle différence que saint Chrysostome a remarquée entre les autres pensées chrétiennes et celle de la mort ! Car pourquoi, demande ce saint docteur, la pensée de la mort fait-elle sur nous une impression plus forte, et nous fait-elle mieux connaître la vanité des biens créés (1) que toutes les autres considérations? appliquez-vous à ceci. Parce que tovites les autres considérations ne renferment tout au plus que des témoignages et des preuves de cette vanité, et que c'est la mort qui fait cette vanité. ïl né faut donc pas s'étonner que la mort ait une vertu spéciale pour nous détacher de tout. Et telle était l'excellente conclusion que tirait saint Paul, pour porter les premiers fidèles à s'affranchir de la servitude de leurs ]t>assions, et à vivre dans la pratique de ce saint et bienheureux dégagement qu'il leur recommandait avec tant d'instance. Car le temps est court, leur disait-il : Tempiis brève est (2). Et que s'ensuit-il de là ? que vous devez vous réjouir, comme ne vous réjouissant pas ; que vous devez posséder, comme ne possédant pas ; que vous devez user de ce monde, comme n'en usant pas : Reliqaum est ut qui gaudent, tanquam non gaudentes ; et qui emunt,tanquamnonpossidentes ; et qui utuntur hoc mundo^ non uiantur (3). Quelle conséquence ! Elle est admirable, reprend saint Augustin ; parce qu'en effet se réjouir et devoir mourir, posséder et devoir mourir, être honoré et devoir mou-

(i) C'est-à-dire : biens périssables.

(2} Saint Paul : Epitrcs aux Corinthiens^ I, vu : le passage est traduit par Bûurdaloue.

(3) ma.

rir, c'est comme être honoré et ne l'être pas, comme posséder et ne posséder pas, comme se réjouir et ne se réjouir pas. Car ce terme, mourir, est un terme de privation et de destruction qui abolit tout, qui anéantit tout ; qui, par une propriété tout opposée à celle de Dieu, nous fait paraître les choses qui sont comme si elles n'étaient pas ; au lieu que Dieu, selon l'Ecriture, appelle celles qui ne sont pas comme si elles étaient.

Non seulement nos passions sont vaines, mais, (^[uoique vaines, elles sont insatiables et sans bornes ; car quel ambitieux entêté de sa fortune et des honneurs du monde s'est jamais contenté de ce qu'il était? quel avare dans la poursuite et dans la recherche des biens de la terre a jamais dit ; c'est assez? quel voluptueux esclave de ses sens a jamais mis de fin à ses plaisirs ? La nature, dit ingénieusement Salvien, s'arrête au nécessaire, la raison veut l'utile et l'honnête, l'amour-propre l'agréable et le délicieux, mais la passion le superflu et l'excessif : or ce superflu est infini ; mais cet infini, tout infini qu'il est, trouve, si nous voulons, ses limites et ses bornes dans le souvenir de la mort, comme il les trouvera malgré nous dans la mort même ; car je n'ai qu'à me servir aujourd'hui des paroles de l'Église : Mémento, homo, quia pulvis es; sou venez- vous, homme, que vous êtes poussière, et in pulverem reverteris, et que vous retournerez en poussière. Je n'ai qu'à l'adresser, cet arrêt, à tout ce qu'iiy a dans cet auditoire d'âmes passionnées, pour les obliger à n'avoir plus ces désirs vastes et sans mesures qui les tourmentent toujoi^rs, et qu'on ne remplit jamais, je n'ai qu'à leur faire la même invitation que firent les Juifs au Sauveur du monde, quand ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare, et qu'ils lui dirent : Veni et vide (1), venez et voyez. Venez, avares ; vous brûlez d'une insatiable cupidité dont rien ne peut amortir l'ardeur ; et parce que cette cupidité est insatiable, elle vous fait commettre milles iniquités, elle vous endurcit aux misères des pauvres, elle vous jette dans un profond oubli de votre salut. Considérez bien ce cadavre : Veni et vide ; venez et voyez. C'était un homme de fortune comme vous ; en peu d'années, il s'était enrichi comme vous; il a eu comme vous

(i) Saint Jean^ XI.

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la folie de vouloir laisser après lui une maison opulente et des enfants avantageusement pourvus. Mais le voyez -vous maintenant ? voyez- vous la nudité, la pauvreté où la mort l'a réduit ? Où sont ses revenus ? où sont ses richesses ? où sont ses meubles somptueux et magnifiques ? A-t-il quelque chose de plus que le dernier des hommes? cinq pieds de terre et un suaire qui l'enveloppe, mais qui ne le garantira pas de la pourriture : rien davantage. Qu'est devenu tout le reste ? Voilà de quoi borner votre avarice : Veni et vide. Venez, homme du monde idolâtre d'une fausse grandeur ; vous êtes possédé d'une ambition qui vous dévore ; et parce que cette ambition n'a point de terme, elle vous ôte tous les sentiments de la religion, elle vous occupe, elle vous enchante, elle vous enivre. Considérez ce sépulcre : qu'y voyez-vous ? C'était un seigneur de marque comme vous^ peut-être plus que vous; distingué par sa qualité comme vous, et en passe d'être toutes choses. Mais le reconnaissez-vous? Voyez-vous où la mort l'a fait des cendre ? voyez- vous à quoi elle a borné ses grandes idées ? voyez -vous comme elle s'est jouée de ses prétentions? c'est de quoi régler les vôtres. Veni et vide ; venez, femme mondaine, venez : vous avez pour votre personne des complaisances extrêmes ; la passion qui vous domine est le soin de votre beauté; et parce que cette passion est démesurée, elle vous entretient dans une mollesse honteuse, elle produit en vous des désirs criminels de plaire; elle vous rend complice de mille péchés et de mille scandales- Venez et voyez : c'était une jeune personne aussi bien que vous ; elle était l'idole du monde comme vous, aussi spirituelle que vous, aussi recherchée et aussi adorée que vous ; mais la voyez-vous à présent ? voyez-vous ces yeux éteints, ce visage hideux et qui fait horreur ? c'est de quoi réprimer cet amour infini de vous-même : Veni et vide,

m. — La pensée de la mort doit être le fondement de nos délibérations.

Pourquoi les païens mêmes rendaient-ils une espèce de culte aux tombeaux de leurs ancêtres? pourquoi y avaient-ils recours comme à leurs oracles? pourquoi, dans les traités et

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dans les négociations importantes, y tenaient-ils leurs conseils et leurs assemblées ? C'était une superstition : mais cette superstition, remarque Clément Alexandrin (1), ne laissait pas d'être fondée sur un instinct secret de raison et de religion ; car ils semblaient ainsi reconnaître que leurs conseils ne pouvaient être ni régulièrement ni constamment sages, sans le souvenir et la vue de la mort. C'est pour cela qu'ils ne s'assemblaient pas dans des lieux de réjouissance : mais dans le séjour de l'affliction et des larmes ; parce que c'est là, comme dit Salomon, que l'on est authentiquement averti de la fin de tous les hommes, et par conséquent que Ton est plus capable de consulter et de décider : Illic enim finis cunctorum admonetur hominum (2). Or, ce que faisaient les païens peut nous servir de modèle, en le rectifiant et le sanctifiant par la foi.

En effet, il n'y a point de jour, mes chers auditeurs, où vous ne deviez, pour ainsi dire, tenir conseil avec Dieu et avec vous-mêmes ; tantôt pour le choix de votre état, tantôt pour le gouvernement de vos familles, tantôt pour l'usage de vos biens, tantôt pour la disposition de vos emplois, tantôt pour la mesure de vos divertissements,' tantôt pour l'ordre de vos dévotions, tantôt pour votre propre conduite, tantôt pour la conduite de ceux dont vous devez répondre ; car malheur à nous si nous abandonnons tout cela au hasard, et si nous agissons sans règle et sans principe ! En vain dirons-nous que nous n'avons pas eu assez de lumières pour trouver là-dessus, parmi les embarras du siècle, le point fixe et immobile de la vraie sagesse. Abus, chrétiens, puisque nous en avons le moyen le plus efficace ! En voulez-vous une preuve sensible ? faites-en l'essai, et jugez-en par vous-mêmes. Il s'agit de choisir un état de vie, choisissez-le comme devant un jour mourir, et vous verrez si la tentation et le désir de vous élever vous y feront prendre un vol trop haut. Il est question de régler l'usage de vos biens; réglez-le comme les devant bientôt perdre, parce qu'il faudra bientôt mourir, et vous verrez si l'attachement aux richesses tiendra votre cœur étroitement resserré dans les bornes d'une avare convoitise. On vous propose un intérêt, un gain, un profit ; examinez-

(1) Au deuxième siècle ; il fut converti par saint Panthène.

(2) Ecclés.^ VII : « Là en effet la fin de tous les hommes nous est rappelée. »

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le comme étant sûrs d'en rendre compte à Dieu et de mourir, et vous verrez si les maximes du monde vous y feront rien hasarder contre les lois de la conscience. Vous êtes embarqué dans une aifaire, vous avez un différend à terminer ; videz l'un et Tautre comme vous voudriez l'avoir fait s'il fallait maintenant mourir ; et vous verrez si l'entêtement ou l'orgueil vous fera oublier les lois de la justice et manquer aux devoirs de la charité. Non, chrétiens, il n'y aura plus rien à craindre pour vous. La seule pensée que vous devez mourir corrigera vos erreurs, détruira vos préjugés, arrêtera vos précipitations, servira de frein à vos empressements et de contre-poids à vos légèretés. Et n'est-ce pas ce qui de tout temps a conduit les Saints dans les voies droites qu'ils ont tenues, sans s'égarer et sans tomber ? N'est-ce pas ce qui leur a fait prendre si souvent des résolutions que le monde condamnait de folie, mais que leur inspirait la plus haute sagesse de l'Évangile? N'est-ce pas ce qui les a portés à embrasser des vocations pénibles, humiliantes, contraires à toutes les inclinations de la terre, et où la seule grâce de Dieu les pouvait soutenir ? Les routes qu'ils devaient suivre pour ne se pas perdre étaient autant de secrets de prédestination, mais ces secrets autrement impénétrables se développaient sensiblement à leurs yeux dès qu'ils regardaient la mort. Il y avait des dangers et des pièges dans le chemin où ils marchaient, puisqu'il y en a partout ; mais la vue de la mort les préservait de tous les pièges et de tous les dangers ; et il ne tient qu'à vous et à moi d'en tirer le même avantage.

Si donc nous n'avons pas assez de discernement pour nous bien conduire, et si, manque de connaissance, nous faisons des fautes irréparables ; si nous nous engageons témérairement ; si nous choisissons des états où Dieu ne nous a point appelés, où il nous prive de mille grâces qu'il voulait nous donner ailleurs ; si nous prenons des emplois à quoi nous ne sommes pas propres, et où notre incapacité nous fait commettre des péchés sans nombre; si nous contractons des alliances qui ne produisent que des chagrins, que des amertumes, que des guerres intestines, que des divorces scandaleux ; si nous nous jetons dans des intrigues qui nous attirent de tristes revers, et dont lé succès ne tourne qu'à notre confosion et à notre ruine; si nous entrons en des so-

ciétés, en des parties, en des négoces qui intéressent la conscience, et où le salut nous devient comme impossible (car vous savez combien ce que je dis est ordinaire, et Dieu sait combien d'âmes seront éternellement malheureuses pour s'être livrées de la sorte elles-mêmes, sans réflexion et sans discrétion) ; si, dis-je, tout cela nous arrive, ne l'imputons point à Dieu, chrétiens ; ne l'imputons pas même à notre misère» Dieu y avait pourvu ; et, malgré notre misère, le souvenir de la mort pouvait et devait nous mettre à couvert. Mais n'en accusons que notre infidélté, qui nous fait éloigner de nous ce souvenir si nécessaire, comme un objet fâcheux et désagréable, et qui, par une suite inévitable, nous expose à tous les égarements oii nous nous laissons entraîner.

(Deuxième partie.)

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