Première partie
Quand je dis que la médisance est un des vices les plus lâches et les plus odieux, ne pensez pas, chrétiens, que ce soit une morale détachée des règles et des maximes de la foi. C'est la morale du Saint-Esprit même, qui, dans le livre de l'Ecclésiastique et dans les Proverbes, s'est particulièrement servi de ces deux motifs pour nous inspirer l'horreur de ce péché. Comme nous sommes sensibles à l'honneur, il nous a pris par cet intérêt, en nous faisant voir que la médisance qui est le péché dont nous nous préservons le moins et que nous voudrions le plus autoriser, de quelque manière que nous la considérions, porte un caractère de lâcheté dont on ne peut effacer l'opprobre ; et c'est ce que saint Chrysostome prouve admirablement dans l'une de ses homélies, par cette excelv lente démonstration qu'il en donne, et qui va sans doute vous convaincre.
Car, pour commencer par la personne qui sert d'objet à la médisance, voici le raisonnement de ce Père : Ou celui de qui vous parlez est votre ennemi, ou c'est votre ami, ou c'est un homme indifférent à votre égard. S'il est votre ennemi, dès là c'est ou haine ou envie qui vous engage à en mal parler ; et cela même parmi les hommes a toujours été traité
(ï) Sermon prononcé le onzième dimanche après la Pentecôte.
de bassesse, et l'est encore. Quoique vous puissiez alléguer, on est en droit de ne pas vous croire, et de dire que vous êtes piqué : que c'est la^assion qui vous fait tenir ce langage ; que si cet homme était dans vos intérêts, vous ne le décrieriez pas de la, sorte, et que vous approuveriez dans lui ce que vous censurez maintenant avec tant de malignité. En effet, c'est ce qui se dit ; et les sages qui vous écoutent, témoins de votre emportement, bien loin d'en avoir moins d'estime pour votre ennemi, n'en conçoivent que du mépris pour vous et de la compassion pour votre faiblesse. Au contraire, si c'est votre ami (car à qui la médisance ne s'attaque-telle pas ?) quelle lâcheté de trahir ainsi la loi de l'amitié, — de vous élever contre celui même dont vous devez être le défenseur, de l'exposer à la risée dans uné conversation, tandis que vous l'entretenez ailleurs de belles paroles, de le flatter d'une part et de l'outrager de l'autre ?...
Mais de plus, quel temps choisit presque toujours le médisant pour frapper son coup ? celui où on est le moins en état de se défendre. Car ne croyez pas qu'il attaque son ennemi de front : il est trop circonspect dans son iniquité pour n'y pas apporter plus de précaution. Tandis qu'il vous verra, il ne lui échappera pas une parole. Qu'il aperçoive seulement un ami disposé à soutenir vos intérêts, il n'en faut pas davantage pour lui fermer la bouche. Mais éloignez- vous, et qu'il se croie en sûreté, c'est alors qu'il donnera un cours libre à sa médisance, qu'il en fera couler le fiel le plus amer, qu'il se déchaînera, qu'il éclatera. Or quelle lâcheté d'insulter un homme parce qu'il n'est pas en pouvoir de répondre ! C'est néanmoins ce que font tous les médisants. Et voilà sur quoi particulièrement est établie l'obligation de ne pas les écouter. On vous a dit cent fois que cette obligation est essentielle au précepte de la charité, et qu'il est de foi que quiconque prête l'oreille à la médisance, dès là en devient complice ; que, dans la pensée de saint Bernard, il n'y a souvent pas moins de désordre à entendre la médisance qu'à la faire, et, que, selon saint Grégoire pape, il y aura peutêtre un jour plus de chrétiens condamnés de Dieu pour avoir ouï parler que pour avoir parlé contre le prochain. On vous a dit tout cela ; mais vous demande^ sur quoi l'obligation de tout cela peut être fondée, et moi je dis qu'elle est particu-
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lièrement fondée sur la lâcheté du médisant. Car comme c'est toujours des absents qu'il médit, il a été de la providence que les absents fussent prémunis contre un mal si dangereux. Or c'est à quoi Dieu a sagement pourvu par cette loi de la charité qui nous oblige de ne point adhérer à la médisance; c'est-à-dire, ou de la condamner par notre silence, ou de la réfuter par nos paroles, ou de la réprimer par notre autorité : de sorte que, si l'on s'échappe en ma présence à blesser l'honneur du prochain, je dois me regarder comme un homme député de Dieu pour la défendre, et comme le tuteur de la réputation de mon frère. Telle est l'importante commission dont Dieu nous a chargés, et qu'il nous a signifiée dans l'Ecclésiastique, Mandavit illis uniciiique de proximo suo(l). Le médisant est lâche : il faut que vous ayez une fermeté chrétienne, et que la charité trouve en vous autant de protecteurs. Sans cela vous êtes responsables de tout tort que votre prochain en souffrira.
Rien de plus formidable à la médisance, dit saint Ambroise^ qu'un homme zélé pour la charité. Mais savez- vous, chrétiens, comment la médisance a coutume de s'en défendre ? Par trois autres lâchetés encore plus insignes qu'elle commet. Premièrement, sur certains faits plus diffamants, elle ne parle presque jamais qu'en secret. Secondement, elle affecte de plaire et de se rendre agréable. Et, en troisième lieu, elle tâche à se couvrir de milles prétextes qui semblent la justifier. Je m'explique. Si la médisance était réduite à ne se produire qu'en public et devant des témoins à peine y auraitil des médisants dans le monde ; pourquoi ? parce qu'il y aurait fort peu de gens qui pussent, ou qui voulussent essuyer la tache que la médisance imprime à celui qui la fait. Mais aujourd'hui l'on en est quitte pour un peu de prudence et pour une discrétion apparente ; avec cela on médit librement et inpunément : d'où il arrive que les plus lâches y deviennent les plus hardis. Peut-on mieux les dépeindre que le Saint-Esprit dans la Sagesse, quand il les compare à des serpents qui piquent sans faire de bruit.....
J'ai dit encore que c'était un des plus odieux, et à qui ? à Dieu et aux hommes. A Dieu, qui est essentiellement amour
(î) Ecclès., XVII, 12 : « Il leur a confié à chacun de protéger le voisin. »
et charité, et qui par là même doit avoir une opposition spéciale à la médisance, puisque la médisance est l'ennemi le plus mortel de la charité : Detractores, Deo odibiles ; aux hommes, dont le médisant, selon l'ordre du Saint-Esprit, est l'abomination : Ahominatio homtnum detractor (1). Et je ne m'étonne pas. Car qu'y a-t-il de plus odieux qu'un homme à la censure de qui chacun se trouve exposé ; dont il n'y a personne, de quelque condition qu'il soit, qui se puisse dire exempt ; et de qui Jes puissances mêmes ne peuvent éviter les traits ? Quoi de plus odieux qu'un tribunal érigé d'une autorité particulière, où l'on décide souverainement du mérite des hommes ; où l'un est déclaré ce que l'on veut qu'il soit ; où l'autre quelquefois est noté pour jamais, et flétri d'une manière à ne s'en pouvoir laver ; où tous reçoivent leur arrêt, qui leur est prononcé sans distinction et sans compassion ?
C'est pour cela que l'Ecriture, dans le portrait du médisant, nous le représente comme un homme terrible et redoutable : Terribilis est in civitate sua homo linguosus (2). En effet, il est redoutable dans une ville, redoutable dans une communauté, redoutable dans les maisons particulières, redoutable chez les grands, redoutable parmi les petits. Dans une ville, parce qu'il y suscite des factions et des partis ; dans une communauté, parce qu'il en trouble la paix et l'union ; dans une maison particulière, parce qu'il y entretient des inimitiés et des froideurs; chez les grands, parce qu'il abuse de la créance qu'ils ont en lui, pour détruire auprès d'eux qui il lui plaît ; parmi les petits, parce qu'il les anime les uns contre les autres : Terribilis homo linguosus. Combien de familles divisées par une seule médisance ! combien d'amitiés rompues par une raillerie ! combien de cœurs aigris et envenimés par des rapports indiscrets! Qu'est-ce qui forme tous les jours tant de querelles ouvertes et déclarées, n'est-ce pas un terme offensant dont on veut avoir raison ? Qu'est-ce qui engage à ces combats singuliers si sagement défendus par les lois divines et humaines ? est-ce autre chose souvent qu'une parole piquante, qu'on ne croit pas, selon le faux honneur du monde, pouvoir laisser impunie ?
(1) Prov., XXIV, g: « Le calomniateur est l'abomination des hommes. »
(2) Ecclés^ IX, 25: « Terrible dans sa cité est l'homme médisant.»
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Ne serions-nous pas surpris si, dans la suite de l'iiistoire, on nou3 faisait voir des guerres sanglantes qui n'ont point eu d'autre principe que celui-là? On armait de toutes parts, on versait le sang des hommes, on désolait les provinces, et de quoi s'agissait-il? d'un mot peut-être, qui, comme une étincelle, excitait le plus violent et le plus affreux embrasement. Que ne fait point la médisance, lorsque pour se répandre, et même, autant qu'il lui est possible, pour se perpétuer et s'éterniser, elle se produit dans les libelles, dans les ouvrages satiriques, dans les poésies scandaleuses ! Les siècles entiers suffiraient-ils pour fermer ces plaies (1) ?