II. — Comment on répare le péché de médisance
Toute injustice envers le prochain est d'une conséquence dangereuse pour le salut ; mais de toutes les espèces d'injustices, il n'y en a aucune dont l'engagement soit plus terrible devant Dieu que celui de la médisance. Premièrement, parce qu'il a pour terme la plus délicate et la plus importante réparation, qui est celle de l'honneur. Secondement, parce qitc c'est celui dont l'obligation souffre moins d'excuses, et est moins exposée aux vains prétextes de l'amour-propre. Enfin, parce qu'il s'étend communément à des suites infinies, dont il n'y a point de conscience, quelque libertine qu'elle puisse être, qui ne doive trembler. Trois caractères qui méritent
(I) Allusion aux Lettres Provinciales. En voici une autre plus précise encore dans le même sermon :
« On a trouvé moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu, et même dans une des plus saintes vertus, qui est le zèle de la gloire de Dieu : c'est-à-dire qu'on a trouvé le moyen de déchirer et de noircir le prochain, non plus par haine ni par emportement de colère, mais par maxime de piété et pour l'intérêt de Dieu. Il faut humilier ces gens-là, dit-on, et il est du bien de l'Église de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit. Cela s'établit comme un principe : là-dessus on se fait une conscience, et il n'y a rien qu'on ne se croie permis par un si haut motif. On invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne les rapporte qu'à demi ; on fait valoir ses préjugés comme des vérités incontestables, on débite cent faussetés, on confond le général avec le particulier ; ce qu'un a mal dit, on le fait dire à tous ; et ce que plusieurs ont bien dit, on ne le fait dire à personne : et tout cela, encore une fois, pour la gloire de Dieu. Car cette direction d'intention rectifie tout cela. Elle ne suffirait pas pour rectifier une équivoque ; mais elle est plus que suffisante pour rectifier une calomnie, quand on est persuadé qu'il V v«^ du service de Dieu. »
toutes vos réflexions, et que vous n'avez peut-être jamais bien considérés.
Il faut réparer l'honneur, c'est le premier. Ah ! chrétiens, l'étrange nécessité! Vous avez ravi celui de votre frère et il s'agit de le rétablir. Vous avez blessé la réputation de cet homme, il est juste qu'il vous en coûte, à proportion, de la vôtre, dans la satisfaction que vous lui ferez. Cette satisfaction vous humiliera ; mais en cela même consiste le paiement de la dette que vous avez contractée. Car payer, en matière; d'honneur, c'est s'humilier; et il est autant impossible de réparer la médisance sans subir l'humiliation, que le larcin sans se dessaisir et se dépouiller de la possession. Vous essuierez par là un peu de honte; combien vos discours libres et piquants ont-il causé de confusion à la personne que vous avez décriée ! On rabattra de l'estime qu'on faisait de votre probité : cette estime de probité ne vous est plus due, mais vous la devez à ceux que vous avez offensés ; et l'ordre de Dieu est que vous leur en fassiez comme un sacrifice, en vous exposant, s'il est nécessaire, au mépris des hommes. Vous avancez une calomnie : il faudra expressément vous rétracter. Vous excédez dans un récit : il faudra reconnaître sans équivoque que vous avez exagéré. Vous empoisonnez par un air malin ce qui ne vous plaît pas : il faudra là-dessus, et sur tout le reste, rendre justice et faire connaître la vérité. En mille conjonctures, cela est affligeant, j'en conviens ; mais au moins, dit Guillaume de Paris (1), le pécheur y trouve -t-il un avantage plein de consolations pour lui, savoir que ce qui lui paraît affligeant, s'il a le courage de s'y résoudre, est aussi la itiarque la plus évidente qu'il puisse avoir dans cette vie, et de l'efficacé de sa contrition, et de la validité de sa pénitence. Vous n'avez pas voulu, ô mon Dieu, que ce secret nous fût infailliblement connu ; et, pour nous tenir dans une dépendance plus étroite, l'ordre de votre providence a été que, dans cet exil où nous vivons, nous ne puissions être certains si nous sommes dignes d'amour ou de haine. Mais quand je vois un chrétien touché de repentir, et, non content de détester son crime, en faire une sérieuse réparation, en détruire les impressions les plus légères, et pour cela ne
(i) Evêque, célèbre dans la philosophie scolastique.,
LOURD ALOUE
se point flatter soi-même ; dire : non seulement j'ai péché contre la charité, mais contre la justice, mais même contre la droiture naturelle et la sincérité, en interprétant selon ma passion, en imaginant, en publiant le faux pour le vrai; quand j'entends sortir de sa bouche un tel aveu, ah! Seigneur, quelque impénétrable que soit le mystère de votre grâce, je ne puis m'empêcher de croire que c'est un pécheur contrit, sanctifié, parfaitement réconcilié avec vous. Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, sans cela point de pénitence solide, et par conséquent point de miséricorde ni de pardon de la part de Dieu.
[L'orateur met en fuite les divers prétextes que l'on peut donner pour se dispenser de réparer les préjudices de la médisance, et il ajoute :]
Voici, mes chers auditeurs, le dernier caractère de ce péché : c'est qu'outre l'honneur qu'il attaque et qu'il blesse directement, il a mille autres suites déplorables, qui sont, dans la doctrine des théologiens, autant de charges pesantes pour la conscience. L'ignorez-vous, et mille épreuves ne doivent-elles pas vous avoir appris quels dommages dans la société humaine la médisance peut causer, et de quels maux elle est suivie? Il était d'une importance extrême pour l'établissement de cette jeune personne que sa vertu fût hors de tout soupçon; mais vous ne vous êtes pas contenté d'en donner certains soupçons, vous avez fait connaître toute sa faiblesse, et la chute malheureuse où Ta conduite une fatale occasion. Elle l'avait pleurée devant Dieu, elle s'en était préservée avec sagesse en bien d'autres rencontres, elle marchait dans un bon chemin, et gardait toutes les bienséances de son sexe ; mais parce que vous avez parlé, la voilà honteusement délaissée, et pour jamais hors d'état de prétendre à rien dans le monde. Il n'était pas d'une moindre conséquence pour cet homme de se maintenir dans un crédit qui faisait valoir son négoce, et qui contribuait à l'avancement de ses affaires ; mais parce que vous n'avez pas caché, selon les règles de la charité chrétienne, quelques fautes qui lui sont échappées, et qu'il avait peut-être pris soin de réparer, vous déconcertez toutes ses mesures, et vous l'exposez à une ruine entière. Ce mari et cette femme vivaient bien ensemble, et, par l'union des
cœurs, entretenaient dans leur famille la paix et l'ordre; mais un discours que vous avez tenu mal à propos a fait naître dans l'esprit de l'un de fâcheuses idées contre l'autre ; et de là le refroidissement, le trouble, une guerre intestine qui les a divisés, et qui va bientôt les porter à un divorce scandaleux. Je serais infini si j'entreprenais de produire ici tous les exemples que l'usage de la vie nous fournit» Que fera ce domestique dont vous avez rendu la fidélité douteuse, et où trouvera-t-il à se placer ? de quel poids, pour réprimer la licence et pour administrer la justice, sera l'autorité de ce juge, après les bruits qui ont couru de lui, et que vous avez partout semés? quelle créance aura-t-on en cet ecclésiastique, et avec quel fruit exercera-t-il son ministère, depuis les sinistres impressions qu'on en a prises^ sur une parole qu'on a entendue de vous et qui ne servait qu'à en inspirer du mépris?
Un homme aura passé toute sa vie à décrier, non seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières (1); il aura employé ses soins a réveiller mille faits injurieux et calomnieux ; et, comme si ce n'était pas assez de les avoir débités de vive voix, et d'en avoir informé toute la terre, ou par luimême, ou par d'autres animés de son esprit (2), il se sera servi de la plume pour les tracer sur le papier, et pour en perpétuer la mémoire dans les âges futurs : cependant cet homme meurt, et sur tout cela l'on ne voit de sa part nulle satisfaction ; on ne pense pas même à entrer pour lui làdessus en quelque scrupule, et sans hésiter, on dit : C'était un homme de bien, c'était un grand serviteur de Dieu ; iî est mort dans des sentiments de piété qui pénétraient les cœurs et qui ont édifié tout le monde. Je le^ veux, mes Frères^ et je ne rabattrai rien de l'opinion de sa bonne vie ; mais, après tout, trois choses me font de la peine : l'une, qu'il est incontestablement chargé d'une multitude infinie de médisances, et de médisances atroces ; l'autre, que toute médisance qui n'est pas réparée autant qu'elle pouvait et qu'elle devait l'être devient dès lors, au jugement de Dieu, et selon la doctrine la plus relâchée, un titre certain de condamnation ; et la troisième enfin, qu'il ne parait rien qui donne à connaître
(1) La société de Jésus. Passage dirigé contre le grand Arnaud.
(2) Pascal.
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BOURDALOVE
que ce mourant ait marqué quelque repentir de ses médisances passées, et qu'il ait pris quelques mesures pour les effacer. Voilà ce que je vous laisse concilier avec la sainteté de la vie et la sainteté de la mort. C'est un mystère pour moi incompréhensible, et un secret que j'ignore.
(Troisième partie,)
Fléchier
« Ce n'est point un orateur du commun, disait de Flécîiier le bon RoUin, mais d'un mérite rare et singulier. » Il y a là à là fois un éloge et une critique. La très brillante réputation de Fléchier est venue non moins de ses défauts que de ses qualités, et les contemporains allaient jusqu'à placer ses Oraisons funèbres au-dessus de celles de Bossuet. La postérité est plus équitable. Elle a réservé à Fléchier le nom d' « Isocrate de la chaire », et le met à la suite du vrai « Démosthène », de Bossuet.
Esprit Fléchier est né le 10 juin 1632, à Pémes, à une lieue de Carpentras. Elevé par son oncle, supérieur général de la doctrine chrétienne, il goûte non seulement l'antiquité, mais surtout les auteurs précieux et mondains de ôon époque. Professeur de rhétorique à Narbonne, il compose des poésies latines, puis vient à Paris où il entre comme précepteur chez M. de Caumartin, maître des requêtes au Conseil du Roi. Il prêche, fréquente l'Hôtel de Rambouillet, accompagne le jeune de Caumartin aux Grands jours d'Auvergne dont il nous a laissé une relation si piquante (1665), puis conquiert la renommée à partir de 1672, en prononçant des Oraisons funèbres (1672-1690) très goûtées du public.
La plus célèbre est celle de Turenne (1675). Il y eut à cette occasion une sorte de tournoi entre le prédiqateur Mas car on et Fléchier. Ce dernier assistait à l'oraison funèbre prononcée par son rival ; inquiet, il attendait que Mascaron eût indiqué le texte sacré qu'il avait choisi pour asseoir son développe-
FLÉCHIER -
ment ; dès qu'il l'eut entendu : «Mç voilà tranquille, murmura Fléchier à son voisin ; je ne redoutais^ que son texte ; je tremblais qu'il n'eût pris le mien. îl peut* dire à présent tout ce qu'il voudra : j'applaudirai de bon cœur. » Fléchier l'emporta, et on appela son discours « le plus bel éloge chrétien » qui eût été prononcé.
Ne parlons ni des Sermons de morale, ni de la Vie de Théodose (1672)i ni de la Vie du Cardinal Ximenès (1693) ; les vrais titres de Fléchier sont, outre ses Grands Jours, ses huit grandes Oraisons funèbres.
Dès 1673, Fléchier était entré à l'Académie ; il fut reçu le même jour que Racine, qu'il éclipsa complètement en cette circonstance; lecteur du Dauphin, aumônier de la Dauphine, il n'est nommé cependant évêque de Lavaur qu'en 1685, à 53 ans ; puis on lui confie un des postes les plus difficiles, celui de Nîmes, et Fléchier s'y fait remarquer par sa souplesse, sa bonté inépuisable, et son dévouement aux pauvres, notamment au cours du terrible hiver de 1709.
îl mourut en 1710, le 16 février, « pleuré des catholiques », écrit d'Alembert, regretté des protestants, et ayant toujours été pour ses confrères un digne modèle de zèle et de charité, de simplicité et d'éloquence. Son oraison funèbre, faite par un orateur très médiocre, ne fut pas même prononcée. Le seul Fénelon fit en deux mots l'éloge funèbre de l'évêque de Nîmes.« Nous avons , dit-il, perdu notre maître. » — Notre maître, c'était beaucoup dire, du moins au point de vue oratoire, et j'aime mieux encore le jugement de Rollin: « Si l'éloquence consistait dans l'agrément, il n'y aurait rien au-dessus de cet orateur. » L'éloquence consiste en autre chose, et voilà pourquoi il y eut de plus grands orateurs que Fléchier.
OSAISON FUNÈBRE (1)