‹ SermonsChapitre 19 sur 47 · I. — Portrait de M^^^ de Rambouillet^ son éducation · texte numérisé non relu

I. — Portrait de M^^^ de Rambouillet^ son éducation

Si j'avais à parler devant des personne que l'ambition ou la fausse gloire attachent au monde, je m'accommoderais à leur faiblesse et à la coutume ; et, relevant la naissance de notre illustre duchesse, j'irais leur chercher dans l'histoire ancienne les sources de la noble famille d'Angennes, dont la gloire, la grandeur et l'ancienneté sont assez connues. Je descendrais jusqu'aux derniers siècles, où l'on a vu tout à la fois cinq frères de cette illustre maison, trois chevaliers des ordres du roi, un cardinal et un évêque, tous ambassadeurs en même temps, qui remplissaient de l'éclat de leurs vertus différentes presque toutes les cours de l'Europe. Je leur dirais que son aïeule, Julie Saveîli, était sortie d'une des plus anciennes familles d'Italie ; qu'elle comptait des rois, des conquérants, des souverains pontifes pour ses ancêtres, et trois de nos rois pour ses alliés. Je les exciterais après insensiblement à imiter les vertus de celle dont ils auraient révéré la

(i) Le plan est très facile à suivre : 1° Sagesse de Julie d'Angennes dans une condition privée ; — 2» Sa modération au milieu des honneurs les plus brillants ; — 3o Sa fermeté dans la maladie.

FLÉCHIER — • I

noblesse : et, faisant semblant de flatter leur vanité, je leur j

insinuerais des exemples de modération et de sagesse. |

Mais oserais-je, mesdames, vous entretenir d'une gloire à j

laquelle vous avez renoncé? Ne sais-je pas qu'ayant aban- i

donné le monde pour mener une vie plus sainte et plus \

cachée dans la retraite, vous ne prétendez plus qu'à l'honneur \

d'être de la famille de Jésus-Christ? Il suffit de vous dire I

qu'il y a une noblesse d'esprit plus glorieuse que celle du \

sang, qui inspire des sentiments généreux et une louable i

émulation, et qui fait descendre par une heureuse suite | d'exemples les vertus des pères dans les enfants. La sage

Julie d'Angennes semblait avoir recueilli cette succession |

Spirituelle ; et cette gloire, qui donne ordinairement de l'cr- ]

gueil et de la fierté, ne lui donna que des sentiments ro.o- \

destés, et des désirs ardents d'assister ceux qui pouvaient 1

avoir besoin de son secours. \

Que si elle sut régler les mouvements de son cœur, elle !

ne régla pas moins les mouvements de son esprit. Qui ne sait J

qu'elle fut admirée dans un âge oii les autres ne sont pas j

encore connues, qu'elle eut de la sagesse en un temps oii I

l'on n'a presque pas encore de la raison ; qu'on lui confia les |

secrets les plus importants dès qu'elle fut en âge de les j

entendre, que son naturel heureux lui tint lieu d'expérience \

dès ses plus tendres années, et qu'elle fut capable de donner |

des conseils en un temps ou les autres sont à peine capables \

d'en recevoir ? Une si heureuse naissance la rendit d'abord i

la passion de tout ce qu'il y avait de vertueux et d'élevé |

dans la cour : on se fit honneur d'avoir part en son amitié ; |

elle eut le bonheur de plaire à des reines. Des princesses d'un j

mérite extraordinaire, des dames que la faveur élevait près- |

que au rang des princesses, la désirèrent à l'envi pour I

favorite ; et telle fut son adresse, que, sans user d'aucun art I

indigne de son grand courage, elle se conserva toujours j

dans leur confidence, du consentement même de celles qui j

auraient pu la lui disputer, tant son esprit avait de charmes, j

tant elle était élevée au-dessus même de l'envie ! I

Quand la nature ne lui aurait pas donné tous ces avan- |

tages, elle aurait pu les recevoir de l'éducation ; et, pour être j

illustre, il suffisait d'avoir été élevée par madame la mar- |

quise de Rambouillet. Ce nom, capable d'imprimer du res- |

pect dans tous les esprits où il reste encore quelque politesse ; ce nom, qui renferme je ne sais quel mélange de la grandeur romaine et de la civilité française (1); ce nom, dis-je, n'est-il pas un éloge abrégé et de celle qui l'a porté, et de celles qui en sont descendues ? C'était d'elle que l'admirable Julie tenait cette grandeur d'âme, cette bonté singulière, cette prudence consommée, cette piété sincère, cet esprit sublime, et cette parfaite connaissance des choses qui rendirent sa vie si éclatante.

Vous dirai -je qu'elle pénétrait dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d'esprit, et qu'elle en discernait les plus délicats ? que personne ne savait mieux estimer les, choses louables, ni mieux louer ce qu'elle estimait ? qu'on gardait ses lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langue ? Souvenez-vous de ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arthénice (2), où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. Ce fut là que, tout enfant qu'elle était, elle se fit admirer de ceux qui étaient eux-mêmes l'ornement et l'admiration de leur siècle.

Il est assez ordinaire aux personnes à qui le ciel a donné de l'esprit et de la vivacité, d'abuser des grâces qu'elles ont reçues (3). Elles sepiquentde briller dans les conversations, de réduire tout à leur sens, et d'exercer un empire tyrannique sur les opinions. L'affectation, la hauteur, la présomption corrompent leurs plus beaux sentiments ; et l'esprit qui les retiendrait dans les bornes de la modestie, s'il était solide, les porte, ou à des singularités bizarres, ou à une vanité ridicule, ou à des indiscrétions dangereuses. A-t-on jamais remarqué la moindre apparence de ces défauts en celle dont nous faisons aujourd'hui l'éloge ? Y eut-il jamais un esprit plus doux, plus

(r) « VoBS avez dans Pâme, lui disait Balzac dans son huitième Discours SU7- la Gloire^ tous les principes de la haute et ancienne générosité, de celle que suiraient les Romains et les Spartiates, tant qu'ils se conservèrent dans la pureté de leurs lois et de leur police... »

(2) Anagramme de : « Catherine », nom trop bourgeois pour une précieuse de marque.

(3) Il faat ici corriger Fléchier par Molière.

BOVROALOUE. 6

FLÈCHIER

facile, plus accommodant? Se fit-elle jamais craindre dans les compagnies ? Etait-elle éloignée de la cour, on eût dit qu'elle était née pour les provinces. Sortait-elle des provinces, on voyait bien qu'elle était faite pour la cour. Elle se servait toujours de ses lumières pour connaître la vérité des choses et pour entretenir la charité, et croyait que c'était n'avoir point d'esprit que de ne pas l'employer ou à s'instruire de ses devoirs, ou à vivre en paix avec le prochain.

En effet, qu'est-ce que l'esprit, dont les hommes paraissent si vains ? Si nous le considérons selon la nature, c'est un feu qu'une maladie et qu'un accident amortissent sensiblement ; c'est un tempérament délicat qui se dérègle, une heureuse conformation d'organes qui s'usent, un assemblage et un certain mouvement d'esprits qui s'épuisent et qui se dissipent ; c'est la partie la plus vive et la plus subtile de l'âme qui s'appesantit, et qui semble vieillir avec le corps : c'est une finesse de raison qui s'évapore, et qui est d'autant i plus faible et plus sujette à s'évanouir, qu'elle est plus délicate et plus épurée. Si nous le considérons selon Dieu, c'est une partie de nous-même, plus curieuse que savante, qui s'égare dans ses pensées ; c'est une puissance orgueilleuse qui est souveait contraire à l'humilité et à la simplicité chrétienne, et qui, laissant souvent la vérité pour le mensonge, n'ignore que ce qu'il faudrait savoir, et ne sait que ce qu'il faudrait ignorer.

Cette généreuse fille se mit au-dessus des opinions vulgaires. Parmi les erreurs et les faux jugements du monde, elle s'appliqua à découvrir ce point de vérité qui fait regarder la vanité des choses- humaines ; et c'est d'elle que le Sage semble avoir dit que ses lumières ne s'éteindraient point dans la nuit, non extingueiur in nocte lucerna ejus (1). On estime les biens : elle a cru qu'il fallait les recevoir de la Providence, et les communiquer par la charité. On recherche les honneurs : elle a jugé qu'il suffisait de s'en rendre digne. On s'attache à la vie : elle l'a méprisée dès qu'elle a pu^ la connaître.

(Première partie.)

(ij Prov., XXXI, i6.

Page 1