‹ SermonsChapitre 20 sur 47 · II. — Julie d'Angennes à la cour · texte numérisé non relu

II. — Julie d'Angennes à la cour

Les honneurs sont institués pour récompenser le mérite, pour exercer la sagesse, et pour être des occasions de faire du bien : aussi ils n'appartiennent de droit qu'à des âmes modérées, justes, charitables, qui les reçoivent sans empressement, qui les possèdent sans orgueil, qui les retiennent sans intérêt. Mais l'esprit du monde en a perverti le véritable usage. On les brigue sans les mériter ; on en abuse quand on les a obtenus : on n'en veut jouir que pOur soi quand on les possède. L'ambition les acquiert par des voies même criminelles^ la vanité les regarde comme des préférences et des distinctions du reste des hommes ; et l'injustice fait qu'on en retient tout le fruit qui devrait se communi" quer aux autres. Notre illustre duchesse a évité ces écueils.

Elle n'a pas recherché les honneurs, quoiqu'elle les ait mérités. Elle ne s'est pas toujours servie de toute l'autorité qu'elle aurait pu prendre. Elle a employé tout son crédit pour assister tous ceux qui ont eu besoin de son secours.

Si la grandeur et la tranquillité de son âme avaient été moins connues, je vous dirais seulement qu'elle n'a employé aucun de ces artifices que les ambitieux appellent la science du monde et le secret de parvenir, et qu'elle ne s'est insinuée à la cour ni par de pressantes sollicitations, ni par de lâches flatteries. Mais je puis passer plus avant, et dire qu'elle a élevé son esprit au-dessus des fausses idées des hommes ; qu'elle a regardé sans envie ce qui était au-dessus de sa fortune, comme elle a vu sans mépris tout ce qui paraissait au-dessous d'elle ; qu'elle a recherché la vertu pour elle-même, et non pour son éclat et pour ses récompenses ; et qu'enfin les honneurs l'ont trouvée, sans qu'elle ait eu le soin de les chercher.

Rappelez dans votre mémoire, mesdames, les commencements de ses emplois. Elle était accablée d'une dangereuse maladie : et comment eût-elle fait des vœux pour sa fortune, elle qui n'en faisait presque pas pour sa guérison? Eûtelle eu des prétentions pour la gloire de la terre, lors-

(i) Le novembre 1661, elle est gouvernante du dauphin ; en 1664, dame d honneur de la reine ; mais une maladie de langueur Taffaiblit ; elle cesse ses fonctions en 1669, et meurt après de longs mois de souffrance (i5 norembre 1671) ; sa fille avait épousé le duc d'Uzè.s en 1664.

FLÉCHIER

qu'elle approchait si fort de celle du ciel ? Pouvait-on briguer pour elle des charges, lorsqu'on était assez occupé à lui conserver un reste de vie ? On ne demandait pas de si grandes prospérités ; c'était assez de ne la point perdre ; et, dans le danger où elle était, on n'avait à solliciter que le ciel pour elle. Dieu exauça les vœux de sa famille, en même temps qu'il exauçait ceux de la France. Il fit naître un prince qui devait être l'héritier de ce grand royaume : il empêcha de mourir celle que sa providence avait destinée pour sa gouvernante.

Ce n'est pas assez que d'entrer ainsi dans les honneurs, si l'on n'en use avec modération quand on les possède. Ceux qui savent régler leurs désirs ne règlent pas toujours leur autorité. L'orgueil, qui est presque inséparable de la faveur, est un poison pénétrant et subtil, qui se glisse insensiblement dans l'âme des grands : et ceux mêmes qui n'étaient pas ambitieux dans une condition médiocre deviennent quelquefois insolents lorsqu'ils se trouvent dans une plus grande élévation : Mais l'admirable Julie ne se laissa point éblouir à l'éclat des dignités du siècle. Plus elle fut élevée, et plus elle parut modeste. Elle connaissait le fond de la vanité ; et, pleine de ces réflexions judicieuses qui fortifient l'esprit contre les fausses opinions du monde : « Qu'est-ce que nous faisons, disait-elle un jour, et qu'est-ce que nous prétendons avec notre orgueil? Toutes nos charges tomberont bientôt avec nous • la mort confondra les cendres de celles qui brillent à la cour, et de celles qui sont obscures dans la retraite ; et toute la différence ne va qu'à quelques titres de plus ou de moins dans nos épitaphes. » Toute son étude était d'employer utilement son crédit; et l'on peut dire d'elle qu'ayant eu, selon le monde, des sujets et souvent des occasions favorables de se ressentir des injustices qu'on lui avait faites, elle a toujours sacrifié ses ressentiments, et n'a jamais voulu nuire, non pas même à ceux qu'elle pouvait croire ses ennemis, ou, pour mieux dire, ses envieux.

Comment aurait-elle voulu nuire, elle dont le propre caractère était d'être bienfaisante, et qui, pour me servir des termes d'un célèbre Romain (1), ne paraissait pas tant une dame

(i) Yalère Maxime : IV, 8, 2. « C'était comme le sein de la Foffune bienfaisaiii« », dit Valère Maxime d'un certain Gillias d'Agrigente.

mortelle qu'une divinité favorable à tous les malheureux? Elle savait que ceux qui ont accès auprès des rois doivent» selon leur pouvoir, leur présenter les supplications et les larmes de leurs sujets, comme font ces anges de paix, qui portent vers le trône de Dieu les vœux des justes et les encens de leurs sacrifices. Elle savait que les grands sont d'autant plus les images de Dieu, qu'ils ont plus de moyens de bien faire, et qu'ils ne semblent être nés que pour exercer la charité. Elle savait enfin qu'on a besoin d'intercession et de faveur à la cour, où les injures sont plus fréquentes que les bienfaits, où l'on méprise ceux que la fortune a abandonnés, où toute l'envie attaque les puissants et nulle pitié n'assiste les faibles, et où l'on croit faire grâce à des malheureuxquand on n'achève pas de les opprimer î

(Deuxième partie.)

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