‹ SermonsChapitre 22 sur 47 · I. — Turenne : le capitaine · texte numérisé non relu

I. — Turenne : le capitaine

Son courage, qui n'agissait qu'avec peine dans les malheurs

(i) C'est le chef-d'œuvre de Fléchier. Mme de Sévigné écrivait à propos de roraison funèbre de Turenne, prononcée par Mascaron, évêque de Tulle : « M. de Tulle a surpassé tout ce qu'on espérait de lui... c'est une action pour l'immortalité. » (6 novembre 1675). Mais elle s'écriait quelques mois après: « Nous fîmes lire l'oraison funèbre de Fléchier ; et je demande mille et

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de sa patrie (1), sembla s'échauffer dans les guerres étrangères (2), et l'on vit redoubler sa valeur. N'entendez pas par ce mot, messieurs, une hardiesse vaine, indiscrète, emportée, qui cherche le danger pour le danger même, qui s'expose sans fruit, et qui n'a pour but que la réputation et les vains applaudissements des hommes. Je parle d'une hardiesse sage et réglée^ qui s'anime à la vue des ennemis ; qui, dans le péril même, pourvoit à tout et prend tous ses avantages, mais qui se mesure avec ses forces ; qui entreprend les choses difficiles, et ne tente pas les impossibles ; qui n'abandonne rien au hasard de ce qui peut être conduit par la vertu, capable enfin de tout oser quand le conseil est inutile, et prête à mourir dans la victoire, ou à survivre à son malheur, en accomplissant ses devoirs.

J'avoue, messieurs, que je succombe ici sous le poids de mon sujet. Ce grand nombre d'actions dont je dois parler m'embarrasse : je ne puis les décrire toutes, et je voudrais n'en omettre aucune. Que n'ai-je le secret de graver dans vos esprits un plan invisible et raccourci de la Flandre et de l'Allemagne ! Je marquerais sans confusion dans vos pensées tout ce que fit ce grand capitaine, et vous dirais en abrégé, selon les lieux : Ici il forçait des retranchements et secourait une place assiégée ; là il surprenait les ennemis, ou les battait en pleine campagne ; ces villes, où vous voyez les lis arborés, ont été, ou défendues par sa vigilance, ou conquises par sa fermeté et son courage ; ce lieu couvert d'un bois et d'une rivière, c'est le poste où il rassurait ses troupes effrayées après une honorable retraite : ici, il sortait de ses lignes pour combattre, et d'un seul coup il prenait une ville et gagnait une bataille ; là, distribuant ce qui lui restait de son propre argent, il achevait un siège, et il allait en faire lever un au même temps.

Je recueillerais ensuite tant de succès, et vous ferais souvenir de ces mauvaises nuits (3) que le roi d'Espagne avoua

mille pardons à M. de Tulle ; mais il me parut que celle-ci était au-dessus de la sienne... » (28 mars 1676).

Le plan est le suivant : Turenne a triomphé : i» des ennemis par sa valeur ; — 20 des passions par sa sagesse ; — 3» des erreurs du siècle par sa piété.

(1) Cest-à-dire dans les guerres civiles.

(2) Contre PEspagne et Condé.

(3) « Me a dado malas noxes », disait le roi d'Espagne.

qu'il avait passées, et de cette paix, recherchée par des traités et des alliances, sans laquelle, Flandre, théâtre sanglant où se passent tant de scènes tragiques, triste et fatale contrée trop étroite pour contenir tant d'armées qui te dévorent, tu aurais accru le nombre de nos provinces, et, au lieu d'être la source malheureuse de nos guerres, tu serais aujourd'hui le fruit paisible de nos victoires.

Je pourrais, messieurs, vous montrer vers les bords du Rhin autant de trophées que sur les bords de l'Escaut et delà Sambre. Je pourrais vous décrire des combats gagnés, des rivières et des défilés passés à la vue des ennemis, des plaines teintes de leur sang, des montagnes presque inaccessibles, traversées pour les aller repousser loin de nos frontières. Mais l'éloquence de la chaire n'est pas propre au récit des combats et des batailles : la langue d'un prêtre destinée à louer Jésus-Christ, le Sauveur des hommes, ne doit pas être employée à parler d'un art qui tend à leur destruction, et je ne viens pas vous donner des idées de meurtre et de carnage devant ces autels oii l'on n'offre plus le sang des taureaux en sacrifice au Dieu des armées, mais au Dièu de miséricorde et de paix une victime non sanglante.

Quoi donc ! n'y a-t-il point de valeur et de générosité chrétienne? L'Écriture, qui commande de sanctifier les guerres, ne nous apprend-elle pas que la piété n'est pas incompatible avec les armes? Viens-je condamner une profession que la religion ne condamne pas, quand on sait modérer la violence? Non, messieurs : je sais que ce n'est pas en vain que les princes portent l'épée, que la force peut agir quand elle se trouve jointe avec l'équité ; que le. Dieu des armées préside à cette redoutable justice que les souverains se font à euxmêmes ; que le droit des armes est nécessaire pour la conservation de la société et que les guerres sont permises pour assurer, pour protéger l'innocence, pour arrêter la malice qui se déborde, et pour retenir la cupidité dans les bornes de la justice.

Je sais aussi que la modération et la charité doivent régler les guerres parmi les chrétiens ; que les capitaines qui les conduisent sont les ministres de la providence de Dieu, qui est toujours sage, et de la puissance des rois, qui ne doit jamais être injuste ; qu'ils doivent avoir le cœur doux et

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charitable, lors même que leurs mains sont sanglantes ; et adorer intérieurement le Créateur, lorsqu'ils se trouvent dans la triste nécessité de détruire ses créatures.

C'est ici que j'atteste la foi publique, messieurs, et que, parlant de la douceur et de la modération de M. de Turenne, je puis avoir pour témoins (1) de ce que je dis tous ceux qui l'ont suivi dans les armées. S'est-il fait un plaisir de se servir du pouvoir qu'il a eu de nuire à ceux mêmes qu'on regarde et qu'on traite comme ennemis ? Où a-t-il laissé des marques terribles de sa colère, ou de ses vengeances particulières ? Laquelle de ses victoires a-t-il estimée par le nombre des misérables qu'il accablait, ou des morts qu'il laissait sur le champ de bataille? Quelle vie a-t-il exposée pour son intérêt, ou pour sa propre réputation ? Quel soldat n'a-t-il pas ménagé comme un sujet du prince et une portion de la république ? Quelle goutte de sang a t-il répandue qui n'ait servi à la cause commune ?

On l'a vu, dans la fameuse bataille des Dunes, arracher les armes des mains des soldats étrangers, qu'une férocité naturelle acharnait sur les vaincus. On l'a vu gémir de ces maux nécessaires que la guerre traîne après soi, que le temps force de dissimuler, de souffrir et de faire. Il savait qu'il y a un droit plus haut et plus sacré que celui que la fortune et l'orgueil imposent aux faibles et aux malheureux, et que ceux qui vivent sous la loi de Jésus-Christ doivent épargner, autant qu'ils peuvent, un sang consacré par le sien, et ménager des vies qu'il a rachetées par sa mort.

Il cherchait à soumettre les ennemis, non pas à les perdre. Il eût voulu pouvoir attaquer sans nuire, se défendre sans offenser, et réduire au droit et à la justice ceux à qui il était obligé par devoir de faire violence.

Enfin il s'était fait une espèce de morale militaire qui lui était propre. Il n'avait pour toute passion que l'affection pour la gloire du roi, le désir de la paix, et le zèle du bien public. Il n'avait pour ennemis que l'orgueil, l'iDjustice et l'usurpation. Il s'était accoutumé à combattre sans colère, à

(i) Il nous est difficile cependant d'oublier que Turenne insistait auprès de Louis XIV pour ravager le Palatinat : « Il est utile à Philipsbourg que tout le pays entre Heidelberg et Manheim soit mangé. » Il fut « mangé », et on sait comment.

vaincre sans ambition, à triompher sans vanité, et à ne suivre pour règle de ses actions que la vertu et la sagesse. C'est ce que je dois vous montrer dans cette seconde partie.

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