‹ SermonsChapitre 23 sur 47 · II. — Turenne : le général et l'homme · texte numérisé non relu

II. — Turenne : le général et l'homme

Qu'est-ce qu'une armée? C'est un corps animé d'une infinité de passions différentes, qu'un homme habile fait mouvoir pour la défense de la patrie ; c'est une troupe d'hommes armés qui suivent aveuglément les ordres d'un chef, dont ils ne savent pas les intentions ; c'est une multitude d'âmes pour la plupart viles et mercenaires, qui, sans songer à leur propre réputation, travaillent à celle des rois et des conquérants ; c'est un assemblage confus de libertins qu'il faut assujettir à l'obéissance, de lâches qu'il faut mener au combat, de téméraires qu'il faut retenir, d'impatients qu'il faut accoutumer à la constance. Quelle prudence ne faut-il pas pour conduire et réunir au seul intérêt public tant de vues et de volontés différentes! Comment se faire craindre sans se mettre en danger d'être haï, et bien souvent abandonné? Comment se faire aimer, sans perdre un peu de l'autorité, et relâcher de la discipline nécessaire ?

Qui trouva jamais mieux tous ces justes tempéraments que ce prince que nous pleurons ? Il attacha par des noeuds de respect et d'amitié ceux qu'on ne retient ordinairement que par la crainte des supplices, et se fit rendre par sa modération une obéissance aisée et volontaire. Il parle, chacun écoute ses oracles ; il marche, chacun croit courir à la gloire. On dirait qu'il va combattre des rois confédérés avec sa seule maison (1), comme un autre Abraham ; que ceux qui le suivent sont ses soldats et ses domestiques ; et qu'il est et général et père de famille tout ensemble. Aussi rien ne peut soutenir leurs efforts : ils ne trouvent point d'obstacles qu'ils ne surmontent ; point de difficultés qu'ils ne vainquent ; point de péril qui les épouvante ; point de travail qui les rebute; point d'entreprise qui les étonne; point de con-

(I) Abraham, avec ses 3i8 serviteurs, battit les armées des quatre rois qui s'étaient emparés de Sodome et retenaient prisonniers Loth et sa famille {Genèse, XIV).

FLÉCHIER

quête qui leur paraisse difficile. Que pouvaient-ils refuser à un capitaine qui renonçait à ses commodités pour les faire vivre dans l'abondance ; qui, pour leur procurer du repos, perdait le sien propre; qui soulageait leur fatigue, et ne s'en épargnait aucune ; qui prodiguait son sang, et ne ménageait que le leur ?

Par quelle invisible chaîne entraînait-il ainsi les volontés ? Par cette bonté avec laquelle il encourageait les uns, il excusait les autres, et donnait à tous les moyens de s'avancer, de vaincre leur malheur, ou de réparer leurs fautes ; par ce désintéressement qui le portait à préférer ce qui était plus utile à l'État à ce qui pouvait être plus glorieux poiir luimême ; par cette justice qui, dans la distribution des emplois, ne lui permettait pas de suivre son inclination au préjudice du mérite ; par cette noblesse de coeur et de sentiments, qui 1 élevait au-dessus de sa propre grandeur, et par tant d'autres qualités qui lui attiraient l'estime et le respect de tout le monde. Que j'entrerais volontiers dans les motifs et dans les circonstances de ses actions ! Que j'aimerais à vous montrer une conduite si régulière et si uniforme, un mérite si éclatant et si exempt de faste et d'ostentation ; de grandes vertus produites par des principes encore plus grands ; une droiture universelle qui le portait à s'appliquer à tous ses devoirs, et à les réduire tous à leurs fins justes et naturelles, et une heureuse habitude d'être vertueux, non pas pour l'honneur, mais pour la justice qu'il y a de l'être ! Mais il ne m'appartient pas de pénétrer jusqu'au fond de ce cœur magnanime (1), et il était réservé à une bouche plus éloquente que la mienne d'en exprimer tous les mouvements et toutes les inclinations intérieures.

Pour récompenser tant de vertus (2) par quelque honneur extraordinaire, il fallait trouver un grand roi qui crût ignorer quelque chose, et qui fût capable de l'avouer. Loin d'ici ces flatteuses maximes que les rois naissent habiles, et

{i) Allusion au texte même choisi par Mascaron ; « Éprouve-moi, ô Dieu, et connais mon cœur. »

(2) Maréchal général des camps, gouverneur du Limousin, conseiller d'Etat, colonel général de la cavalerie légère, Turenne obtenait encore pour le duc de Bouillon, qui avait i3 ans, la charge de grand chambellan. Et Saint-Simon s'élève au contraire contre ses exigences, qui excitent sa colère un demi-siécIe après l

OjRaisons funèbres

que ±es autres le deviennent ; que leurs âmes privilégiées sortent des mains de Dieu, qui les crée, toutes sages et intelligentes ; qu'il n'y a point pour eux d'essai ni d'apprentissage ; qu'il sont vertueux sans travail, et prudents sans expérience. Nous vivons sous un prince qui, tout grand et tout éclairé qu'il est, a bien voulu s'instruire pour commander ; qui, dans la route de la gloire, a su choisir un guide fidèle, et a cru qu'il était de sa sagesse de se servir de celle d'autrui. Quel honneur pour Un sujet d'accompagner son roi, de lui servir de conseil, et, si je l'ose dire, d'exemple dans une importante conquête ! Honneur d'autant plus grand que la faveur n'y put avoir part ; qu'il ne fut fondé que sur un mérite universellement connu, et qu'il fut suivi de la prise des villes les plus considérables de la Flandre.

Après cette glorieuse marque d'estime et de confiance, quels projets d'établissement et de fortune n'aurait pas faits un homme avare et ambitieux ! Qu'il eût amassé de biens et d'honneurs, et qu'il eût vendu chèrement tant de travaux et de services ! Mais cet homme sage et désintéressé, content des témoignages de sa conscience, et riche de sa modération, trouve dans le plaisir qu'il a de bien faire la récompense d'avoir bien fait . Quoiqu'il puisse tout obtenir, il ne demande et ne prétend rien ; il ne désire, à l'exemple de Salomon, qu'un état frugal et honnête entre la pauvreté et les richesses ; et, quelques offres qu'on lui fasse, il n'étend ses désirs qu'à proportion de ses besoins, et se resserre dans les bornes étroites du seul nécessaire. Il n'y eut qu'une ambition qui fut capable de le toucher, ce fut de mériter l'estime et la bienveillance de son maître. Cette ambition fut satisfaite, et notre siècle a vu un sujet aimer son roi pour ses grandes qualités, non pour sa dignité ni pour sa fortune ; et un roi aimer son sujet plus pour le mérite qu'il connaissait en lui^ que pour les services qu'il en recevait.

Cet honneur, messieurs, ne diminua point sa modestie. A ce mot, je ne sais quel remords m'arrête. Je crains de publier ici des louanges qu'il a si souvent rejetées, et d'offenser après sa mort une vertu qu'il a tant aimée pendant sa vie. Mais accomplissons la justice, et louons-le sans crainte, en un temps où nous ne pouvons être suspects de flatterie, ni lui susceptible de vanité. Qui fit jamais de si grandes choses ? qui les =====^^3,.==== 91 ■ - =

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dit avec plus de retenue ? Remportait-il quelque avantage : à i

l'entendre, ce n'était pas qu'il fût habile, mais l'ennemi s'était \

trompé. Rendait-il compte d'une bataille : il n'oubliait rien, |

sinon que c'était lui qui l'avait gagnée. Racontait-il quelques- j

unes de ces actions qui l'avaient rendu si célèbre : on eût dit )

qu'il n'en avait été que le spectateur, et l'on doutait si c'était ~\

lui qui se trompait, ou la renommée. Revenait-il de ces glo" \

rieuses campagnes qui rendront son nom immortel : il fuyait \

les acclamations populaires, il rougissait de ses victoires, il ve- |

nait recevoir des éloges comme on vient faire des apologies, et \

n'osait presque aborder le roi, parce qu'il était obligé, par \

respect, de souffrir patiemment les louanges dont Sa Majesté ^ ne manquait jamais de l'honorer,

C'est alors que, dans le doux repos d'une condition privée, l

<:e prince, se dépouillant de toute la gloire qu'il avait acquise ï

pendant la guerre, et se renfermant dans une société peu nom- \

breuse de quelques amis choisis, s'exerçait sans bruit aux j

vertus civiles : sincère dans ses discours, simple dans ses \

actions, fidèle dans ses amitiés, exact dans ses devoirs, réglé |

dans ses désirs, grand même dans les moindres choses. Il se |

cache ; mais sa réputation le découvre ; il marche sans suite \

et sans équipage, mais chacun dans son esprit le met sur un j

char de triomphe. On compte, en le voyant, les ennemis qu'il }

a vaincus, non pas les serviteurs qui le suivent ; tout seul I

qu'il est, on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires j

qui l'accompagnent ; il y a je ne sais quoi de noble dans cette |

honnête simplicité ; et moins il est superbe, plus il devient i

^vénérable. i

Il aurait manqué quelque chose à sa gloire, si, trouvant j

paî;tout t^nt d'admirateurs, il n'eût fait quelques envieux. Telle j

est l'injustice des hommes, la gloire la plus pure et la mieux |

acquise les blesse ; tout ce qui s'élève au-dessus d'eux leur S

devient odieux et insupportable ; et la fortune la plus approu- J

vée et la plus modeste n'a pu se sauver de cette lâche et j

maligne passion. C'est la destinée des grands hommes d'en j

être attaqués ; et c'est le privilège de M. de Turenne d'avoir j

pu la vaincre. L'envie fut étouffée, ou par le mépris qu'il en j

fit, ou par des accroissements perpétuels d'honneur et de gloire : |

le mérite l'avait fait naître, le mérite la fit mourir. Ceux qui -\

lui étaient moins favorables ont reconnu combien il était j

nécessaire à l'État ; ceux qui ne pouvaient souffrir son élévation se crurent enfin obligés d'y consentir, et, n'osant s'affliger de la prospérité d'un homme qui ne leur aurait jamais donné la misérable consolation de se réjouir de quelqu'une de ses fautes, ils joignirent leur voix à la voix publique, et crurent qu'être son ennemi, c'était l'être de toute la France.

(Deuxième partie.)

IIL — Derniers campagne de Turenne (1).

Suivons ce prince dans ses dernières campagnes, et regar« dons tant d'entreprises difficiles^ tant de succès glorieux, comme des preuves de son courage et des récompenses de sa piété. Commencer sçs journées par la prière, réprimer l'impiété et les blasphèmes, protéger les personnes et les choses saintes contre l'insolence et l'avarice des soldats, invoquer dans tous les dangers le Dieu des armées ; c'est le devoir et le soin ordinaire de tous les capitaines. Pour lui, il passe plus avant. Lors même qu'il commande aux troupes, il se regarde comme un simple soldat de Jésus-Christ. Il sanctifie les guerres par la pureté de ses intentions, par le désir d'une heureuse paix, par les lois d'une discipline chrétienne. Il considère ses soldats comme ses frères, et se croit obligé d'exercer la charité dans une profession cruelle, oii l'on perd souvent l'humanité même. Animé par de si grands motifs, il se surpasse lui-même, et fait voir que le courage devient plus ferme quand il est soutenu par des principes de religion ; qu'il y a une pieuse magnanimité qui attire les bons succès, malgré les périls et les obstacles ; et qu'un guerrier est invincible quand il combat avec foi, et quand il prête des mains pures au Dieu des batailles qui le conduit.

Comme il tient de Dieu toute sa gloire, aussi la lui rapporte- 1il tout entière, et ne conçoit autre confiance que celle qui est fondée sur le nom du Seigneur. Que ne puis-je vous représenter ici une de ces importantes occasions (2), où il attaque avec peu de troupes toutes les forces de l'Allemagne î II marche

(1) L'orateur a montré, au début de la Troisième Partie, comment Turenne s'est converti à la religion catholique ; il devient désormais le « type » du héros chrétien.

(2) A Entzheim, 1671.

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trois jours, passe trois rivières, joint les ennemis, les combat '\

et les charge. Le nombre d'un côté, la valeur de l'autre, la |

fortune est longtemps douteuse. Enfin le courage arrête la j

multitude ; l'ennemi s'ébranle et commence à plier. Il s'élève \

une voix qui crie : Victoire ! Alors ce général suspend toute \

l'émotion que donne Tardeur du combat, et d'un ton sévère ; l

« Arrêtez, dit-il ; notre sort n'est pas en nos mains, et nous j

serons nous-mêmes vaincus, si le Seigneur ne nous favo- |

rise. » A ces mots il lève les yeux au ciel d'où lui vient son \

secours, et, continuant à donner ses ordres, il attend avec î

soumission, entre l'espérance et la crainte, que les ordres du \

ciel s'exécutent. \

Qu'il est difficile, messieurs, d'être victorieux et d'être \

humble tout ensemble! Les prospérités militaires laissent \

dans l'âme je ne sais quel plaisir touchaht, qui la remplit et >

l'occupe tout entière. On s'attribue une supériorité de puis- ]

sance et de force ; on se couronne de ses propres mains ; \

en se dresse un triomphe secret à soi-même ; on regarde comme j son propre bien ces lauriers qu'on cueille avec peine, et qu'on

arrose souvent de son sang : et lors même qu'on rend à Dieu |

de solennelles actions de grâces, et qu'on pend aux voûtes sacrées j

de ses temples des drapeaux déchirés et sanglants qu'on a pris {

sur les ennemis, qu'il est dangereux que la vanité n'étouffe une

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