partie de la reconnaissance, qu'on ne mêle aux vœux qu'on
rend au Seigneur des applaudissements qu'on croit se devoir \
à soi-même, et qu'on ne retienne au moins quelques grains \
de cet encens qu'on va brûler sur ses autels ! \
C'était en ces occasions que M. de Turenne, se dépouillant \
de lui-même, renvoyait toute la gloire à celui à qui seul elle ;
appartient légitimement. S'il marche, il reconnaît que c'est j Dieu qui le conduit et qui le guide ; s'il défend des places, il
sait qu'on les défend en vain si Dieu ne les garde ; s'il se ]
retranche, il lui semble que c'est Dieu qui lui fait un rem- \
part pour le mettre à couvert de toute insulte ; s'il combat, î
il sait d'où il tire toute sa force, et s'il triomphe, il croit voir I
dans le ciel une main invisible qui le couronne. Rapportant |
ainsi toutes les grâces qu'il reçoit à leur origine, il en attire \
de nouvelles. Il ne compte plus les ennemis qui l'environ- \ nent ; et, sans s'étonner de leur nombre ou de leur puissance,
il dit avec le prophète ; « Ceux-là se fient au nombre de \
leurs combattants et de leurs chariots : pour nous, nous nous reposons sur la protection du Tout-Puissant (1). » Dans cette fidèle et juste confiance, il redouble son ardeur, forme de grands desseins, exécute de grandes choses, et commence une campagne qui semblait devoir être si fatale à l'Empire.
Il passe le Rhin, et trompe la vigilance d'un générai habile et prévoyant (2). Il observe les mouvements des ennemis. Il relève le courage des alliés. Il ménage la foi suspecte et chancelante des voisins. Il ôte aux uns la volonté, aux autres les moyens de nuire; et, profitant de toutes ces conjonctures importantes qui préparent les grands et glorieux événements, il ne laisse rien à la fortune de ce que le conseil et la prudence humaine lui peuvent ôter. Déjà frémissait dans son camp l'ennemi confus et déconcerté. Déjà prenait l'essor pour se sauver dans les montagnes cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces. Ces foudres de bronze que l'enfer a inventés pour la destruction des hommes tonnaient de tous côtés pour favoriser et pour précipiter cette retraite ; et la France en suspens attendait le succès d'une entreprise qui, selon toutes les règles de la guerre, était infaillible.
Hélas ! nous savions tout ce que nous pouvions espérer, et nous ne pensions pas à ce que nous devions craindre. La Providence divine nous cachait un malheur plus grand que la perte d'une bataille. Il en devait coûter une vie que chacun de nous eût voulu racheter de la sienne propre ; et tout ce que nous pouvions gagner ne valait pas tout ce que nous allions perdre. O Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les enfants des hommes, vous disposez et des vainqueurs et des victoires. Pour accomplir vos volontés et faire craindre vos jugements, votre puissance renverse ceux que votre puissance avait élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes, et vous frappez, quand il vous plait, ces tètes illustres que vous avez tant de fois couronnées !
(Troisième partie.)
(1) Ps., XIX,8.
(2) Montecueuili.
FLÉCHIER