‹ SermonsChapitre 27 sur 47 · CHEVALIER, CHANCELIER DE FRANCE · texte numérisé non relu

CHEVALIER, CHANCELIER DE FRANCE

Prononcée à Paris, dans réglise de l'Hôtel royal des Invalides, le 29 mai 1686.

î. — La carrière de Le Tellier : première partie.

Ainsi s'avançait M. Le Tellier, rempli de ses obligations présentes, fidèle à chacune de ses conditions, comme s'il n'en eût jamais dû sortir, et se préparant par de grandes vertus à de grands emplois. Lorsque le feu de la rébellion s'alluma dans la capitale d'une province voisine (2), et qu'un illustre chancelier, avec la justice armée, allait ou l'arrêter par l'autorité des lois, ou la punir par la puissance des armes, il fut choisi pour l'assister de ses conseils, et pour chercher avec lui ces difficiles tempéraments de menace qui

(1) Qui ne connaît TOraison funèbre de Le Tellier, prononcée par Bossuet (e 25 janvier 1686, dans l'eglise de Saint-Gervais où le chancelier est inhumé? On peut la rapprocher de celle-ci pour apprécier la difierence entre les deux orateurs. Le plan de Fléchier comprend trois parties : Le Tellier a eu trois grâces : i" les emplois, où iL s'est montré sujet fidèle ; — 2<» les voies de la Providence, où il s'est révélé grand ministre ; — les secours divins, grâce auxquels il s'est aflirme chancelier très équitable.

(2) La Normandie ; la révolte de Jean-va-nu-pieds est restée célèbre dans FHistoire. « L'illustre chancelier » est Séguier.

FLÉCHIER

étonne, de remontrance qui corrige, de douceur qui apaise, de sévérité qui châtie.. Quel soin ne prit-il pas de désarmer cette multitude irritée, de dissiper leurs fausses craintes et d'imprimer dans ces esprits, , que sa parole avait calmés, le respect et l'obéissance ! Il apprenait alors à prononcer des arrêts, à sceller des grâces, à ramener, dans de plus importantes occasions, les peuples à l'autorité royale.

Que dirai-je de cette intendance (1) qui fut comme un coup d'essai de. éon ministère, sinon qu'il fit craindre et qu'il fit aimer la France dans l'Italie ; qu'il aida par son industrie à réunir les' princes de l'auguste maison de Savoie ; qu'il parut bon négociateur et bon courtisan, et qu'il remporta autant d'estime et d'affection publique de ces pays étrangers, qu'il y avait laissé d'exemples d'une sage et vertueuse conduite?

Mais je passe à des actions plus éclatantes, et je commence à sentir le poids de mon sujet. Ce fut en ce temps que, pour le malheur du royaume, mourut ce cardinal fameux (2) par la force de son génie, par le succès de ses entreprises, par la beauté de son esprit, à qui la France devait sa grandeur, son repos et sa politesse. Quelle chute, messieurs, et combien de fortunes chancelantes ou renversées en une seule î Que sont les hommes, lorsque au milieu de leurs espérances et de leurs établissements, Dieu, dont les jugements sont impénétrables, brise le bras de chair qui les appuyait?

Les uns se perdent sans ressources : les autres, étonnés et incertains de leur état, ne pouvant ni soutenir leur dignité, ni supporter leur disgrâce, ni se maintenir à la cour, ni se résoudre à la retraite, traînent avec ennui les faibles restes d'un crédit qui se soutient encore un peu par lui-même, et qui tombe bientôt après sous le poids d'une nouvelle domination. Les bienfaits s'oublient, les amitiés cessent, la confiance s'éloigne, les services même sont comptés pour des récompenses. Quand on serait utile, on cesse d'être agréable ; de nouveaux intérêts font chercher de nouveaux sujets. Telles sont les vicissitudes du monde. Vous seul, Seigneur, êtes toujours le même, et vos années ne finissent point. Bienheu-

(1) L'accommodement des princes de Savoie est de 1642.

(2) Richelieu.

reux ceux qui se confient en vous, leurs espérances ne seront point confondues î

Ce fut dans ces révolutions que M. Le Tellier, contre les apparences et contre ses propres projets, fut rappelé de ses emplois pour entrer dans la charge de secrétaire d'État et dans le ministère de la guerre, en un temps où la discorde régnait dans toutes les parties de l'Europe, où le bruit de nos armes retentissait de tous côtés, et où nos ennemis et nos envieux s'animaient par nos pertes et s'irritaient de nos victoires (1). Il fallait un homme laborieux pour se charger d'un long et pénible détail ; exact, pour entretenir l'ordre et la discipline de tant d'armées ; fidèle, pour distribuer les finances avec des mains pures et innocentes ; juste, pour représenter les services des soldats et des officiers, et faire élever les plus dignes aux places qu'une louable mais malheureuse I valeur rendait vacantes ; sage, pour ménager, dans des conjonctures difficiles, ces esprits vains et remuants qu'il est également dangereux d'abattre ou d'élever ; éclairé, pour décider dans les conseils, et trouver des expédients et des ouvertures dans les affaires.

Tel était ce nouveau ministre : l'usage des lois et des judi« catures qu'il avait exercées, la connaissance qu'il avait acquise du dehors et du dedans du royaume, les principes qu'il s'était faits pour la vie publique et particulière, les habitudes qu'il avait eues avec les plus renommés politiques, avaient formé en lui cette étendue de lumières, et cette prudence universelle d'un ministre d'État, dont je dois vous entretenir dans la seconde partie de cet éloge.

{Première partie.)

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