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II. — Le Tellier ministre : sa retraite momentanée

Quoique la puissance de Dieu soit sans bornes et sans mesure, que la vertu de son esprit s'imprime par la force de sa parole, et que sa volonté soit la règle de ses actions, il ne dédaigne pas de se servir quelquefois dans la conduite de l'univers de ces esprits bienheureux qui sont dans le ciel immortels adorateurs de sa gloire, invisibles administrateurs

(I) En 1643, la quatrième période de la guerre de Trente ans commençait.

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de ses ordres et de ses desseins sur la terre. Faut-il s'étonner si les rois dans leur condition mortelle, chargés du poids et de la multiplicité de leurs devoirs, choisissent parmi leurs sujets des esprits fidèles et sages, à qui, se réservant la supériorité de la décision et l'autorité du commandement, ils laissent la liberté du conseil et la prudence de l'exécution ?

Un roi (1) dont la vie fut le règne de la religion et de la justice pouvait-il en mourant faire un plus digne choix que celui de M. Le Tellier ? Le Dieu des armées bénit aussitôt nos gueïres en ses mains ; la réputation de nos armes ne fit que croître ; la perte d'un roi victorieux fut adoucie par le gain d'une bataille et par une suite de victoires ; la France, affligée et triomphante tot^t ensemble, mêla aux chants de douleur et de funérailles des cantiques de louanges et d'actions de grâces ; et l'Espagne sentit à Rocroi qu'une révolution n'était pas capable de renverser l'heureuse administration de nos affaires ; que la nouveauté des acteurs, si j'ose parler ainsi, ne changeait pas la forme de la scène; et que, si nos rois étaient mortels, la fortune de l'État, la valeur de la nation, et la protection du Dieu vivant sur ce royaume ne mouraient pas.

Déj à, pour le soutien (2) d'une minorité et d'une régence tumultueuse, s'était élevé à la cour un de ces hommes en qui Dieu met ses dons d'intelligence et de conseil, et qu'il tire de temps en temps des trésors de sa providence pour assister les rois et pour gouverner les royaumes. Son adresse à concilier les esprits par des persuasions efficaces, à préparer îcs événements par des négociations pressées ou lentes, à exciter ou à calmer les passions par des intérêts et des vues politiques, à faire mouvoir avec habileté les ressorts ou de la guerre ou de la paix, l'avait fait regarder comme un ministre non seulement utile, mais encore nécessaire. La pourpre dont il était revêtu, la capacité qu'il fit voir, et la douceur dont il usa, après plusieurs agitations, le mirent enfin au-dessus de l'envie ; et tout concourant à sa gloire, le ciel même faisant servir à son élévation et sa faveur et ses disgrâces, il prit les rênes de l'État : heureux d'avoir aimé la France comme sa patrie, d'avoir laissé la paix aux peuples fatigués d'une longue guerre, et

(1) Louis XIII.

(2) Portrait de Aîazarin.

plus encore d'avoir appris l'art de régner et les secrets de la royauté au premier monarque du monde.

Le discernement de ce cardinal fit reconnaître la prudence de M. Le Tellier, et la prudence de M. Le Tellier servit à rétablir l'autorité de ce cardinal dans un temps de confusion et de désordre. Ne craignez pas, messieurs, que je vous fasse un triste récit de nos divisions domestiques, et que je parle ici de rétablissements et d'éloignements (1), de prisons et de liberté, de réconciliations et de ruptures. A Dieu ne plaise que, pour la gloire de mon sujet, je révèle la honte de ma patrie, que je rouvre des plaies que le temps a déjà fermées, et que je trouble le plaisir de nos constantes et glorieuses prospérités par le funeste souvenir de nos misères passées.

Que dirai- je donc? Dieu permit aux vents et à la mer de gronder et de s'émouvoir, et la tempête s'éleva ; un air em-"^ poisonné de factions et de révoltes gagna le cœur de l'État, et se répandit dans les parties les plus éloignées. Les passions, que nos péchés avaient allumées, rompirent les digues de la justice et de la raison; et les plus sages même, entraînés' par le malheur des engagements et des conjonctures contre leur propre inclination, se trouvèrent, sans y penser, hors des bornes de leur devoir. L'inquiétude naturelle de l'esprit humain, l'ignorance où l'on est des véritables intérêts de l'Etat, la confiance qu'inspirent la naissance, la capacité, les services, les mouvements de l'ambition, et pirts encore la main du Seigneur qui s'appesantit quand il veut, et se sert pour la punition des hommes de leurs propres dérèglements, furent les causes des partis formés, et de l'autorité souveraine blessée enfin en la personne du premier ministre.

Quelle fut la constance de M. Le Tellier dans ces jours d'aveuglement et de faiblesse, et combien de formes donnat-il à sa fidélité et à sa prudence ! Quelle application à découvrir la source des maux et la convenance des remèdes ! Quelle retenue pour cacher les secrets de la régence, qu'on avait confiés à sa sagesse ! Quelle pénétration quand il fallut percer les nuages de la dissimulation et de l'artifice, et découvrir non seulement les desseins, mais encore les motifs et les intentions! Quelle présence d'esprit lorsqu'il fallut s'accommoder

(I) La Fronde : éloignement de Mazarin, emprisonnement des princes, etc. , 107 -

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aux conjonctures, et prendre, pour le bien public, des résolutions subites! Quelle adresse à s'attirer la confiance des partis, et à réunir la diversité des avis et des connaissances au seul point de la tranquillité publique !

Mais quelle fut sa fermeté, lorsque, par l'effort des factions et des cabales, la reine, obligée de céder au temps, consentit à le voir éloigné des affaires ! 11 ne perdit rien par sa disgrâce, parce qu'il se soutenait moins par sa faveur que par sa vertu. Ceux qui demandaient son éloignement faisaient euxmêmes son éloge. On ne lui reprochait que les services qu'il rendait à l'État, et l'attachement qu'il avait pour son bienfaiteur. Ses crimes étaient sa droiture, sa fidélité, sa reconnaissance. Tout le changement qui se fit en lui fut qu'il jouit de son repos et de lui-même. Il se retira dans sa solitude, portant avec lui sa réputation et son innocence, et faisant du triomphe de ses envieux un sacrifice volontaire à son prince et à sa patrie. C'était assez pour lui de faire cesser les moindres prétextes des troubles dont la France était agitée; et ne pouvant servir le roi par ses actions et par ses discours, il le servit par son repos et par son silence.

Que dis-je, messieurs, par son repos et par son silence! Sa retraite ne fut ni lâche ni oisive. Là se formaient d'heureux projets pour la réunion des esprits, quand ils seraient capables de raison ou de repentir. De là coulait une source secrète de sages conseils sur tous les serviteurs fidèles. Sa solitude lui servait comme de voile pour mettre en sûreté l'importance de ses services : de ce port, où la tempête l'avait jeté, il marquait les routes qui pouvaient sauver du naufrage. On eût dit qu'il n'était sorti de la cour que pour y être et plus accrédité et plus utile ; et son absence r^e fit que montrer le désir qu'on avait eu de le retenir, et l'impatience qu'on eut de le rappeler.

Aucun nuage ne troubla depuis la sérénité de sa vie. Sa prudence ne permit plus rien au caprice de la fortune ; et l'envie, qui poursuit sans cesse les autres vertus, eut quelque honte d'avoir une fois attaqué la sienne.

m. — Le Tellter, grand chancelier.

La première fonction des rois, et la partie la plus essentielle de la royauté, c*est la justice. L'Écriture, après avoir

représenté le courage de David dans ses conibats, et sa reconnaissance dans ses victoires, ajoute incontinent, comme la perfection de son règne, qu'il rendait justice et jugement à son peuple : RegnavU David super omnem Israël^ et faeiebat jadicium et justitiam omni populo (1). Ce n'est que par occasion qu'ils ont des ennemis à vaincre, et c'est par institution qu'ils ont des sujets à gouverner ; et, comme il leur convient de choisir des hommes puissants pour porter leur foudre dans la conduite tumultueuse de la guerre, il leur importe encore plus de choisir des hommes justes pour exercer leurs jugements dans une charge oii résident l'ordre et la paix intérieure de l'Etat, et qui est comme un canal spirituel par où la protection des lois et de la justice descend du prince vers les peuples, et le respect et la fidélité des peuples remontent — vers le souverain.

Qui est-ce qui s'est acquitté plus dignement de cette suprême magistrature que M. Le Tellier ? En entrant dans le ministère il ne s'était pas éloigné de la justice, il en avait conservé les^ un^ières et les maximes au milieu de la politique, et s'était luni plus étroitement avec elle, en s'approchant d'un roi qui en fait la règle de ses désirs et de ses actions, qui veut qu'elle règne sur ses sujets et sur lui-même, et qui lui soumet tout, jusqu'à ses intérêts et sa gloire.

Mais lorsqu'il se vit établi arbitre souverain des lois, il se fit des principes inviolables d'une exacte et sévère équité. Il s'appliqua à discerner la cause du juste d'avec celle du pécheur, à découvrir la vérité au travers des voiles du mensonge et de l'imposture dont les cupidités humaines la couvrent ; à séparer les formalités nécessaires d'avec les procédures obliques, et ces malignes subtilités que l'avarice a introduites dans les affaires ; et, pour rompre l'iniquité dans sa source, il arma son zèle contre les juges qui la commettaient ou qui la souffraient.

Au milieu du palais auguste (2), et presque sous le trône de nos rois, s'élève sous le nom de conseil un tribunal souverain, où l'on réforme les jugements, et où l'on juge les justices. C'est là que la faible innocence vient se mettre à couvert de

{i)ir Samuel, VIII, i5. « David régna sur tout Israël, et il rendait jugement et justice à tout le peuple. »

(2) Le Conseil d'Etat ou Grand Conseil.

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l'ignorance ou de la malice des magistrats qui la poursuivent. C'est de là que partent ces foudres qui vont consumer l'iniquité jusqu'aux tribunaux les plus éloignés : c'est là qu'on règle le sort des juridictions douteuses, et que, du haut de sa dignité, le premier et universel magistrat, au milieu des juges d'une probité et d'une expérience consommée, veille sur tout l'empire de la justice, et sur la bonne ou mauvaise conduite ^de ceux qui l'exercent.

II entretint l'ordre que ses prédécesseurs avaient établi dans le conseil, et il l'augmenta. Il n'y souffrit aucun de ces relâchements que le temps n'introduit que trop dans les compagnies les plus régulières. Y eut-il rien de tumultueux ou de déréglé dans sa discipline ? Vit-on donner arrêt contre arrêt, et confondre les droits et les espérances des parties par des contradictions scandaleuses ? Sous prétexte qu'on n'y touche pas au fond des affaires, les négligea-t-on ? Vit-on jamais affaiblir la justice en faveur des juges, et livrer la bonne cause à leurs passions, sous prétexte de la renvoyer à leur conscience ?

La veuve et l'orphelin ne se plaignirent pas de la lenteur ou de la faiblesse de son âge. On n'ouït pas ces tristes prières : « Jugez-nous, Seigneur, parce qu'il n'y a point de jugement sur la terre. » Il savait qu'un juge doit rendre compte non seulement de son travail, mais encore de son loisir; qu'il est également coupable de laisser triompher la malice des uns, ou languir la misère des autres ; qu'il doit racheter le temps, et abréger les mauvais jours que le procès donne à des misérables, qui ne sont pas moins ruinés par la longueur des procédures que par l'erreur des jugements.

M. Le Tellier, comme un autre Moïse, partagea son esprit avec ceux qui se trouvaient associés à sa judicature, esprit de régularité et d'ordre. Une téméraire jeunesse se jetait sans étude et sans connaissance dans les charges de la robe : on entrait dans le sanctuaire des lois en violant la première loi, qui veut que l'on soit instruit de sa profession. Pour obtenir les privilèges des jurisconsultes, il suffisait d'avoir de quoi les acheter ; l'équité s'éteignait avec la science, et les fortunes des particuliers tombaient entre les mains de ces ignorants volontaires, à qui le pouvoir de les défendre était un titre pour les ruiner. Il rétablit les études, et fit revivre dans les

écoles du droit ces exercices publics et solennels, et ces rigoureuses épreuves, qui feront refleurir les lois et l'éloquence de nos pères.

Quel soin n'eut-il pas d'arrêter en plusieurs rencontres l'intempérance d'esprit et la licence d'écrire de ceux qui^ par un vain désir de gloire, se font une malheureuse occupatio n de recueillir leurs vaines pensées ; et pour se soulager du poids de leur oisiveté, et faire perdre aux autres un temps qu'ils perdent eux-mêmes, jettent dans le public les fruits amers de leurs études frivoles ou mal digérées ?

Quelles précautions n'avait-il pas accoutumé de prendre dans les rémissions et les grâces qu'il accordait, craignant également de prodiguer ou de resserrer les bienfaits du prince, se souvenant, comme parle Tertullien, du pouvoir de la juridiction, et n'oubliant pas les faibles de l'humanité?

Quel zèle ne témoigna-t-il pas toujours pour l'Église et par sa propre piété, et par les soins de ce fils qui en remplit les dignités avec éclat, et qui en soutient les droits avec fermeté (1) ? Perdit-il une occasion, ou de maintenir ses privilèges, ou de pacifier ses différends, ou d'appuyer sa discipline, et même d'étendre sa foi sur le débris heureux et inespéré de l'hérésie?

Quel spectacle s'ouvre ici à mes yeux, et où me conduit mon sujet ! Je vois la droite du Très-Haut changer ou du moins frapper les cœurs (2), rassembler les dispersions d^Israël, et couper cette haie fatale qui séparait depuis longtemps l'héritage de nos frères d'avec le nôtre. Je vois des enfants égarés revenir en foule au sein de leur mère ; la j ustice et la vérité détruire les œuvres de ténèbres et de mensonge ; une nouvelle église se former dans l'enceinte de ce royaume ; et l'hérésie, née dans le concours de tant d'intérêts et d'intrigues, accrue par tant de factions et de cabales, fortifiée par tant de guerres et de révoltes, tomber tout d'un coup, comme un autre Jéricho, au bruit des trompettes évangéliques et de la puissance souveraine qui l'invite ou qui la menace.

(1) Charles Michel le Tell ier, archevêque de Reims depuis 1671 ; il s'agit des difficultés qui provoquèrent la grande assemblée du clergé de France en 1682.

(2) « Changer... ou du moins frapper... » Notons la correction ; il s'agit de TEdit de Nantes, révoqué le 22 octobre i685 (il était en vigueur depuis k i3 avril i5()8).

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Je vois la sagesse et la piété du prince, excitant les uns par ses pieuses libéralités, attirant les autres par les marques de sa bienveillance, relevant sa douceur par sa majesté, modérant la sévérité des édits par sa clémence, aimant ses sujets et haïssant leurs erreurs, ramenant les uns à la vérité par la persuasion, les autres à la charité par la crainte : toujours roi par autorité, et toujours père par tendresse.

Il ne restait qu'à donner le dernier coup à cette secte mourante ; et quelle main était plus propre à ce ministère que celle de ce sage chancelier, qui, dans la vue de sa mort prochaine, ne tenant presque plus au monde, et portant déjà l'étérnité dans son cœur, entre l'espérance de la miséricorde du Seigneur et l'attente terrible de son jugement, méritait d'achever l'œuvre du prince, ou, pour mieux dire, l'œuvre de Dieu, en scellant la révocation de ce fameux édit qui avait coûté tant de sang et tant de larmes à nos pères? Soutenu par le zèle de la religion plus que par les forces de la nature, il consacra par cette sainte fonction tout le mérite et tous les travaux de sa charge.

On vit couler de ses yeux, que sa foi seule semblait tenir encore ouverts, ces larmes heureuses que tiraient de son cœur attendri la piété du roi et la réunion de son peuple. On vit tomber de leur propre poids ces mains fatales à l'erreur, qui ne devaient plus servir désormais à aucun office humain et terrestre. Il recueillit son âme, et, voyant avec joie le salut du Seigneur et la révélation de la vérité répandue dans toute la France, il acheva le sacrifice de cette vie mortelle, dont il avait eu, sans émotion et sans crainte, l'affreux appareil présent depuis plusieurs jours.

( Troisième partie.)

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