DES EXEMPLES DES GRANDS
î. — Pourquoi les peuples imitent les grands.
Comme le premier penchant des peuples est d'imiter les rois, le premier devoir des rois est de donner de saints exemples aux peuples. Les hommes ordinaires ne semblent naître^ que pour eux seuls ; leurs vices ou leurs vertus sont obscurs comme leur destinée : confondus dans la foule, s'ils tombent ou s'ils demeurent fermes, c'est également à l'insu du public ; leur perte ou leur salut se borne à leur personne ; ou du moins leur exemple peut bien séduire et détourner quelquefois de la vertu ; mais il ne saurait imposer et autoriser le vice.
Les princes et les grands, au contraire, ne semblent nés que pour les autres. Le même rang qui les donne en spectacle les propose pour modèles ; leurs moeurs forment bientôt les mœurs publiques : on suppose que ceux qui méritent nos hommages ne sont pas indignes de notre imitation ; la foule n'a point d'autre loi que les exemples de ceux qui commandent : leur vie se reproduit, pour ainsi dire, dans le public ; et si leurs vices trouvent des censeurs, c'est d'ordinaire parmi ceux mêmes qui les imitent.
Aussi la même grandeur qui favorise les passions les contraint et les gêne ; et, comme dit un ancien (2), plus l'élévationL semble nous donner de licence par l'autorité, plus elle nous en ôte par les bienséances. ^
(1) Le plan de ce sermon est le suivant : Les grands sont établis pour le salut ou la perte au reste des hommes, ire partie : Les peuples sont portés à imiter les rois : a) par vanité ; b) par intérêt et complaisance. — 2e partie : Influence considé -able des actions des grands : a) à cause de l'étendue de leur autorité : h) à cause de Tcclat de leurs actions dans le présent et l'avenir. — Péroraison : gue le jeune souverain s'inspire des exemples et des conseils de son bisaïeul;
(2) Saîluste : « Plus la fortune est élevée, et moins on a de liberté. »
Mais d'où viennent ces suites inévitables que les exemples de3 grands ont toujours parmi les-peuples? Le voici : du côté des peuples, c'est la vanité et l'envie de plaire ; du côté des grands, c'est l'étendue et la perpétuité.
Je dis la vanité du côté des peuples. Oui, mes frères, le monde, toujours inexplicable, a de tout temps attaché également de la honte et au vice et à la vertu : il donne du ridicule à l'homme juste ; il perce de mille traits l'homme dissolu : les passions et les œuvres saintes fournissent la même matière à ses dérisions et à ses censures ; et, par une bizarrerie que ses caprices seuls peuvent justifier, il a trouvé le secret de rendre en même temps et le vice méprisable et la vertu ridicule. Or, les exemples de dissolution dans les grands, en autorisant le vice, en ennoblissent la honte et Tignominie, et lui ôtent ce qu'il a de méprisable aux yeux du public : leurs passions deviennent bientôt dans les autres de nouveaux titres d'honneur, et la vanité seule peut leur former des imitateurs.
Notre nation surtout, ou plus vaine, ou plus frivole, comme on l'en accuse, ou, pour parler plus équitablement et lui faire plus d'honneur, plus attachée à ses maîtres et plus respectueuse envers les grands, se fait une gloire de copier leurs mœurs comme un devoir d'aimer leur personne : on est flatté d'une ressemblance qui, nous rapprochant de leur conduite, semble nous rapprocher de leur rang. Tout devient honorable d'après de grands modèles, et souvent l'ostentation toute seule nous jette dans des excès auxquels l'inclinaii on se refuse. La ville croirait dégénérer en ne copiant pas les mœurs de la cour : le citoyen obscur, en imitant la licence des grands, croit mettre à ses passions le sceau de la grandeur et de la noblesse, et le désordre dont le goût lui-même se lasse bientôt, la vanité toute seule le perpétue.
Mais quand les exemples des grands ne trouveraient pas dans la vanité seule des peuples une imitation toujours sûre, l'intérêt et l envie de leur plaire leur donneraient autant d'imitateurs de leurs actions que leur autorité forme de prétendants à leurs grâces.
Le jeune roi Roboam (1) oublie les conseils d'un père le
(i) Voyez Les Rois^ III, xii, 8, g, lo. Roboam, fils de Salomon, reconnu roi en 962, voit se révolter contre sa tyrannie dix tribus qui forment le royaume d'Israël ; les deux tribus restées fidèles forment celui de Juda.
pîus sage des rois ; une jeunesse inconsidérée est bientôt appelée aux premières places, et partage ses faveurs en imitant ses désordres.
Les grands veulent être applaudis ; et comme l'imitation est de tous les applaudissements le plus flatteur et le moins équivoque, on est sûr de leur plaire dès qu'on s'étudie à leur ressembler ; ils sont ravis de trouver dans leurs imitateurs l'apologie de leurs vices ; et ils cherchent avec complaisance dans ce qui les environne de quoi se rassurer contre eux-mêmes.
Ainsi l'ambition, dont les voies sont toujours longues et pénibles, est charmée de se frayer un chemin plus court et plus agréable ; le plaisir, d'ordinaire irréconciliable avec la fortune, en devient l'artisan et le ministre ; les passions, déjà ii fa^vorisées par nos penchants, trouvent encore dans l'espoirde la récompense un nouvel attrait qui les anime ; tous les motifs se réunissent contre la vertu ; et, s'il est si malaisé de se défendre du vice qui plaît, qu'il est difficile de ne pas s'y livrer lorsque de plus il nous honore !
Tel est, Sire, le malheur des grands que des passions injustes entraînent. Leur exemple corrompt tous ceux que leur autorité leur soumet : ils répandent leurs mœurs en distribuant leurs grâces ; tout ce qui dépend d'eux veut vivre comme eux. Sire, n'estimez dans les hommes que l'amour du devoir, et vos bienfaits ne tomberont que sur le mérite ; condamnez dans les autres ce que vous ne sauriez vous justifier à vous-même. Les imitateurs des passions des grands insultent à leurs vices en les imitant. Quel malheur, quand le souverain, peu content de se livrer au désordre, semble le consacrer par les grâces dont il l'honore dans ceux qui en sont ou les imitateurs ou les honteux ministres ! quel opprobre pour un empire ! quelle indécence pour la majesté du gouvernement ! quel découragement pour une nation, et pour les sujets habiles et vertueux à qui le vice enlève les grâces destinées à leurs talents et à leurs services! quel décri et quel avilissement pour le prince dans l'opinion des cours étrangères ! et de là quel déluge de maux dans le peuple ! Les places occupées par des hommes corrompus ; les passions, toujours punies par le mépris, devenues la voie des honneurs et de la gloire ; l'autorité établie pour maintenir l'ordre et la
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pudeur des lois, méritée par des excès qui les violent ; les mœurs corrompues dans leur source, les astres qui devaient marquer nos routes, changés en des feux errants qui nous égarent; les bienséances même publiques, dont le vice est toujours jaloux, renvoyées comme des usages surannés à l'antique gravité de nos pères ; le désordre débarrassé de la gêne même des ménagements ; la modération dans le vice devenue presque aussi ridicule que la vertn.
(Première partie.) IL — Responsabilités des grands, et des mauvais souverains.
Voilà du côté des peuples les suites que la vanité et l'envie de plaire attachent toujours aux exemples des grands : de leur côté, c'est l'étendue et la perpétuité qui en font comme le signal ou du désordre ou delà vertu parmi les hommes.
Je dis l'étendue, une étendue d'autorité : que de ministres de leurs passions n'enveloppent-ils pas dans leur condamnation et dans leur destinée 1
Si un amour outré de la gloire les enivre, tout leur souffle la désolation et la guerre ; et alors, Sire, que de peuples sacrifiés à l'idole de leur orgueil ! que de sang répandu qui crie vengeance contre leur tête ! que de calamités publiques dont ils sont les seuls auteurs, que de voix plaintives s'élèvent au ciel contre des hommes nés pour le malheur des autres hommes ! que de crimes naissent d'un seul crime ! Leurs larmes pourraient-elles jamais laver les campagnes teintes du sang de tant d'innocents ? et leur repentir tout seul peut-il désarmer la colère du ciel, tandis qu'il laisse encore après lui tant de troubles et de malheurs sur la terre ?
Sire, regardez toujours la guerre comme le plus grand fléau dont Dieu puisse affliger un empire : cherchez à désarmer vos ennemis plutôt qu'à les vaincre. Dieu ne vous a confié le glaive que pour la sûreté de vos peuples, et non pour le malheur de vos voisins. L'empire sur lequel le ciel vous a établi est assez vaste ; soyez plus jaloux d'en soulager les misères que d'en étendre les limites ; mettez plutôt votre gloire à réparer les malheurs des guerres passées qu'à en entreprendre de nouvelles ; rendez votre règne immortel par
la félicité de vos peuples plus que par le nombre de vos conquêtes ; ne mesurez pas sur votre puissance la justice de vos entreprises; et n'oubliez jamais que, dans les guerres les plus justes, les victoires traînent toujours après elles autant de calamités pour un État que les plus sanglantes défaites.
Mais si l'amour du plaisir l'emporte dans les souverains sur la gloire, hélas ! tout sert à leurs passions, tout s'empresse pour en être les ministres, tout en facilite le succès, tout en réveille les désirs, tout prête des armes à la volupté : des sujets indignes la favorisent ; les adulateurs lui donnent des titres d'honneur ; des auteurs profanes la chantent et l'embellissent ; les arts s'épuisent pour en diversifier les plaisirs ; tous les talents destinés par l'auteur de la nature à servir à l'ordre et à la décoration de la société ne servent plus qu'à celle du vice ; tout devient les ministres, et par là les complices de leurs passions injustes. Sire, qu'on est à plaindre dans la grandeur ! les passions, qui s'usent par le temps, s'y perpétuent par les ressources : les dégoûts, toujours inséparables du désordre, y sont réveillés par la diversité des plaisirs ; le tumulte seul, et l'agitation qui environne le trône, en bannit les réflexions, et ne laisse jamais un instant le souverain avec lui-même. Les Nathan eux-mêmes, les prophètes du Seigneur, se taisent et s'affaiblissent en l'approchant : tout lui met sans cesse sous l'œil sa gloire ; tout lui parle de sa puissance, et personne n'ose lui montrer même de loin ses faiblesses.
A l'étendue de l'autorité, ajoutez encore une étendue d'éclat ; ce n'est pas à leur nation seule que se borne l'impression et l'effet contagieux de leurs exemples. Les grands sont en spectacle à tout l'univers ; leurs actions passent de bouche en bouche, de province en province, de nation en nation ; rien n'est privé dans leur vie ; tout appartient au public : l'étranger, dans les cours les plus éloignées, a les yeux sur eux comme le citoyen ; ils vont se faire des imitateurs jusque dans les lieux où leur puissance leur forme des ennemis ; le monde entier se sent de leurs vertus ou de leurs vices : ils sont, si je l'ose dire, citoyens de l'univers ; au milieu de tous les peuples se passent des événements qui prennent leur source dans leurs exemples : ils sont chargés devant Dieu de la justice ou des iniquités des nations, et leurs vices ou leurs
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vertus ont des bornes encore plus étendues que celles de leur empire.
LaFrance surtout, qui depuis longtemps fixe tous les regards de l'Europe, est encore plus en spectacle qu'aucune autre nation ; les étrangers y viennent en foule étudier nos mœui s, et les porter ensuite dans les contrées les plus éloignées : nous y voyons même les enfants des souverains s'éloigner des plaisirs et de la magnificence de leur cour, venir ici comme des hommes privés substituer à la langue et aux manières de leur nation la politesse de la nôtre, et, comme îe trône a toujours leurs premiers regards, se former sur la sagesse et la modération, ou sur l'orgueil et les excès du prince qui le remplit. Sire, montrez-leur un souverain qu'ils puissent imiter : que vos vertus et la sagesse de votre gourvernement les frappent encore plus que votre puissance; qu'ils soient encore plus surpris de la justice de votre règne que de la magnificence de votre cour : ne leur montrez pas vos richesses, comme ce roi de Juda aux étrangers venus de Babyîone ; montrez-leur votre amonr pour vos sujets, et leur amour pour vous, qui est le véritable trésor des souverains ; soyez le modèle des bons rois ; et en faisant l'admiration des étrangers, vous ferez le bonheur de vos peuples.
(Deuxième partie»)
POUR LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME (l)