‹ SermonsChapitre 33 sur 47 · IV. — Une aventure d'hôtellerie · texte numérisé non relu

IV. — Une aventure d'hôtellerie

Fléchier raconte une aventure arrivée au fameux Scudéry et à sa sœur, descendus dans une hôtellerie de Lyon :

On leur avait donné une chambre dans l'hôtellerie, qui n'était séparée que d'une petite cloison d'une autre cham* bre où l'on avait logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on pouvait les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avaient pas grand équipage, mais ils traînaient partout avec eux une troupe de héros qui les suivaient dans leur imagination ; et, quoiqu'ils allassent à petit bruit, ils avaient toujours dans l'esprit de grandes aventures; quoiqu'ils n'eussent qu'à compter avec leur hôte, ils avaient de grandes affaires à démêler avec les plus grands princes du monde ; si bien que leur conversation la plus ordinaire était un conseil d'État ; et, sans s'émouvoir, ils faisaient le procès aux plus redoutables princes. Durant quinze jours qu'ils furent en chemin, ils firent donner je ne sais combien de batailles. Qu'il est beau de voir toutes les intrigues d'un siècle passer par l'imagination de deux personnes qui font le destin de ceux qui faisaient autrefois celui du monde ! Dès qu'ils furent arrivés à Lyon, et qu'ils eurent pris une chambre dans l'hôtellerie, ils reprirent leurs discours sérieux, et tinrent conseil slls devaient faire mourir un des héros de leur histoire ; et, quoiqu'il n'y eut qu''un frère et qu'une sœur à opiner, les avis furent partagés. Le frère, qui a l'humeur un peu plus guerrière, concluait d'abord à la mort ; et la sœur, comme d'une complexion plus tendre, prenait le parti de la pitié, et voulait bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend, et Sapho étant revenue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à choisir le genre de mort. L'un criait qu'il fallait le faire mourir très cruellement, l'autre lui demandait par grâce de ne le faire mourir que par le poison. Ils parlaient si sérieusement et si haut, que le gentilhomme d'Auvergne, logé dans la chambre voisine, crut qu'on délibérait sur la vie du roi, et

FLÉCHIER

ne sachant pas le nom du personnage, prit innocemment le héros du temps passé pour celui du nôtre, et fit un attentat d'un divertissement imaginaire. Il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui, ne prenant point ce fait pour une intrigue de roman, fit appeler les officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces messieurs, qui croient qu'ils ont seuls le pouvoir de faire mourir, se saisirent de leurs personnes, et jugeant à leur mine et à la tranquillité de leur esprit qu'ils n'étaient point si entreprenants qu'on les figurait, leur firent la grâce de les interroger jur-le-champ s'ils n'avaient point eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur arrivée? M. de Scudéry répondit que oui. S'ils n'avaient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison ? Il l'avoua. S'ils n'avaient pas concerté ensemble le temps et le lieu? Il tomba d'accord. S'ils n'allâient point à Paris pour exécuter et pour mettre fin à leur dessein ? Il ne le nia point. Là-dessus, on leur demande leurs noms, et ayant ouï que c'étaient M, et M^ïe de Scudéry, ils connurent bien qu'ils parlaient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avaient d'autre dessein que de faire mourir en idée des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue ; ces messieurs se retirèrent après leur avoir demandé pardon, chargés de honte et pleins de respect, et ceux qui faisaient le procès aux héros donnèrent grâce à ces hommes simples.

Massillon

Le prédicateur à propos duquel on a émis les jugements les plus contradictoires, c'est Massillon. Voltaire, d'Alembert, les encyclopédistes en général, ont eu pour lui une admiration très enthousiaste. Nisard l'appelle le « rhéteur de la chaire », et tous ceux qui lui reprochent le caractère « profane » de ses sermons, répètent ces paroles, sans ajouter, comme Ferdinand Brunetière, que « ce rhéteur est l'un des plus agréables qu'il y ait, — ce qui explique le succès de sa prédication, l'admiration qu'affectent pour lui les encyclopédistes, et le charme réel qu'on éprouve à le lire. »

Jean-Baptiste Massillon est né le 24 juin 1663 à Hyères, en Provence. Il est d'abord l'élève des Oratoriens, puis il entre dans cette Congrégation à 18 ans (1681). Il prononce les oraisons funèbres des archevêques de Lyon et de Vienne, est professeur de rhétorique en province, puis en 16% vient à Paris comme directeur du Séminaire de Saint-Magloire. Ses Conférences Ecclésiastiques le font rapidement connaître, et il mérite ce bel éloge de la part de Bourdaloue qui était venu l'entendre dans la cathédrale de Paris (1698) : « Il grandira, et je diminuerai. »

Massillon ne voulait pas marcher sur les traces de son prédécesseur illustre ; ce n'est plus à la raison, c'est au cœur qu'il s'adresse, et en 1699, dans l'église de l'Oratoire comme devant la cour, il commence cette série ininterrompue de triomphes oratoires que Louis XIV avait prévus lorsqu'il lui

JUASSILLON

disait : « Mon père, j'ai entendu plusieurs grands orateurs, j'en ai été content ; mais, après vous avoir entendu, je suis très mécontent de moi-même. » Massillon devait prononcer plus tard l'Oraison funèbre du Dauphin et celle de Louis XIV.

Le Régent le nomme évêque de Clermont en 1717, et le charge de prêcher devant le jeune roi Louis XV, le Carême de 1718 ; l'ensemble de ces sermons constitue le Petit Carême, et c'est l'ouvrage de Massillon qui a eu l'influence la plus profonde sur le siècle des « philosophes », celui qu'on trouve sur la table de travail de Voltaire et sur la toilette des femmes. Un an après, le grand orateur entrait à l'Académie-

Mais il était de c^ux qui préfèrent aux applaudissements de Paris l'accomplissement régulier et consciencieux des fonctions dont oîi est chargé en province. Il ne reviendra dans la capitale que pour prononcer l'oraison funèbre de Madame, duchesse d'Orléans. « Il donna tous ses soins, déclare d'Alembert, au peuple «heureux que la Providence lui avait confié ; il nè crut pas que l'épiscopat, qu'il avait mérité par ses succès dans la chaire, fût pour lui une dispense d'y monter, et que, pour avoir été récompensé, il dût cesser d'être utile. » il monte dans sa chaire pour guider par des Conférences lé zèle et le dévouement des curés, ses collaborateurs; il se rend utile, en se consacrant à soulager les infortunes, en prenant la défense des pauvres que la misère affame et que les impôts ruinent lamentablement.

Lui-même ne donnait-il pas l'exemple de cette vertu chrétienne, la pauvreté? Déjà quand le Régent l'avait nommé à Clermont, il avait dû payer les bulles du nouvel évêque, qui n'avait pas de quoi suffire à cette dépense. « Il mourut comme tout évêque doit mourir, écrit d'Alembert, sans argent et sans dettes. Ce fut le 28 septembre 1742 que l'Eglise, l'éloquence et l'humanité firent cette perte irréparable. »

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