II. — Funestes effets de la flatterie
Le plaisir est donc le premier écueil des grands, et c'est par là que le tentateur commence (1) à les séduire ; il continue par l'adulation. Le plaisir corrompt le cœur par le vice ; l'adulation achève de le fermer à la vertu. Les attraits qui environnent le trône soufflent de toutes parts la volupté ; l'adulation la justifie. Le désordre laisse toujours au fond de l'àme le ver^ dévorant ; mais le flatteur traite le remords de faiblesse, enhardit la timidité du crime, et lui ôte la seule ressource qui pouvait le ramener à la pudeur de l'ordre et de la raison.
Sire, quel fléau pour les grands, que ces hommes nés pour applaudir à leurs passions, ou pour dresser des pièges à leur innocence ! quel malheur pour les peuples, quand les princes et les puissants se livrent à ces ennemis de leur gloire, parce qu'ils le sont delà sagesse et de la vérité ! Les fléaux des guerres et des stérilités sont des fléaux passagers, et des temps plus heureux ramènent bientôt la paix et l'abondance { les peuples en sont affligés, mais la sagesse du gouvernement leur laisse espérer des ressources. Le fléau de l'adulation ne permet plus d'en attendre ; c'est une calamité pour l'État, qui en promet toujours de nouvelles : l'oppression des peuples déguisée au souverain ne leur annonce que des charges plus onéreuses ; les gémissements les plus touchants que forme la misère publique passent bientôt pour des murmures ; les remontrances les plus justes et les plus respectueuses, l'adulation les travestit en une témérité punissable ; et l'impossibilité d'obéir n'a plus d'autre nom que la rébellion et la mauvaise volonté qui ref use^ Que le Seigneur, disait autrefois un saint roi (2), confonde ces langues trompeuses et ces lèvres fausses qui cherchent à nous perdre, parce qu'elles ne s'étudient qu'à nous plaire !
(1) Le démon.
(2) David. Psaumes^ XII, 4.
BOURDALOUE. 9
Sire, défiez- vous de ceux qui, pour autoriser les profusions ^ 'mmenses des rois, leur grossissent sans cesse l'opulence de leurs peuples. Vous succédez à une monarchie florissante, il est vrai, mais que les pertes passées ont accablée : le zèle de vos sujets est inépuisable ; mais ne mesurez pas là-dessus les droits que vous avez sur eux : les forces ne répondront de longtemps à leur zèle, les nécessités de l'État les ont épuisées ; laissez-les respirer de leur accablement : vous augmenterez vos ressources en augmentant leur tendresse. Ecoutez les conseils des sages et des vieillards auxquels votre enfance est confiée, et qui présidèrent aux conseils de votre auguste bisaïeul ; et souvenez- vous de ce jeune roi de Juda dont je vous ai déjà cité l'exemple, qui, pour avoir préféré les avis d'une jeunesse inconsidérée à la sagesse et à la maturité de ceux aux conseils desquels Salomon son père était redevable de la gloire et de la prospérité de son règne, et qui lui conseillaient d'affermir les commencements du sien par le soulagement de ses peuples, vit un nouveau royaume se former des débris de celui de Juda (1) ; et pour avoir voulu exiger de ses sujets au delà de ce qu'ils lui devaient, il perdit leur amour et leur fidélité qui lui étoit due. Les conseils agréables sont rarement des conseils utiles ; et ce qui flatte les souverains fait d'ordinaire le malheur des sujets.
Oui, Sire, par l'adulation les vices des grands se fortifient ; leurs vertus mêmes se corrompent. Leurs vices se fortifient : et quelle ressource peut-il rester à des passions qui ne trouvent autour d'elles que des éloges? Hélas ! comment pourrions-nous îiaïr et corriger ceux de nos défauts que l'on loue, puisque ceux mêmes qu'on censure trouvent encore au dedans de nous, non seulement des penchants, mais des raisons même qui les défendent ? Nous nous faisons à nous-mêmes l'apologie de nos vices : l'illusion pcut-cUe se dissiper, lorsque tout ce qui nous environne nous les donne pour des vertus ?
Leurs vertus mêmes se corrompent ; c'est F expérience de tous les siècles, disoit Assuérus : les suggestions flatteuses des méchants ont toujours perverti les inclinations louables des meilleurs princes, et les plus anciennes histoires nous en fournissent des exemples : et ex veteribus (2) probafar hisioriis
(I) Roboam. Voir plus haut.
<2) Esther^ XVI, 7. La traduction de Massillon précède le texte latin.
quomodo malis quorumdam suggestionibus regum studia depraventur. C'était un roi infidèle qui faisait cet aveu public à ses sujets ; les conseils spécieux et iniques d'un flatteur allaient souiller toute la gloire de son empire : la fidélité du seul Mardochée arrêta le bras prêt à tomber sur les innocents. Un seul sujet fidèle décide souvent de la félicité d'un règne et de la gloire du souverain ; et il ne faut aussi qu'un seul adulateur pour flétrir toute la gloire du prince et faire tout le malheur d'un empire.
En effet, l'adulation enfante l'orgueil, et l'orgueil est toujours l'écueil fatal de toutes les vertus. L'adulateur, en prêtant aux grands les qualités louables qui leur manquent, leur fait perdre celles mêmes que la nature leur avait données ; il change en sources de vice des penchants qui étaient en eux des espérances de vertu : le courage dégénère en présomption ; la majesté qu'ins — pire la naissance, qui sied si bien au souverain, n'est plus qu'une vaine fierté qui l'avilit et le dégrade ; l'amour de la gloire, qui coule en eux avec le sang des rois leurs ancêtres, devient une vanité insensée qui voudrait voir l'univers entier à leurs pieds, qui cherche à combattre seulement pour avoir l'honneur frivole de vaincre, et qui, loin de dompter leurs ennemis, leur en fait de nouveaux, et arme contre eux, leurs voisins et leurs alliés : l'humanité, si aimable dans l'élévation qui est comme le premier sentiment qu'on verse dès l'enfance dans l'âme des rois, se bornant à des largesses outrées et à une familiarité sans réserve pour un petit nombre de favoris, ne leur laisse plus qu'une dure insensibilité pour les misères publiques : les devoirs mêmes de la religion, dont ils sont les premiers protecteurs, et qui avaient fait la plus sérieuse^ occupation de leur premier âge, ne leur paraissent plus bientôt que les amusements puérils de l'enfance. Non, Sire, les princes naissent d'ordinaire vertueux, et avec des inclinations dignes de leur sang :1a naissance nous les donne tels qu'ils devraient être ; l'adulation toute seule les fait tels qu'ils sont.....
Mais l'adulation la plus dangereuse est dans la bouche de ceux qui, par la sainteté de leur caractère, sont établis les ministres de la vérité. Allez, dit le Seigneur à l'esprit de measonge (1), entrez dans la bouche des prophètes du roi Achab (2) ;
(1) Rois, XXII, 22.
(2) Achab, roi célèbre par son impiété (918-896 av. J.-C).
MASSILLON
vous réussirez, vous le tromperez, et sa séduction est inévitable : decipieSj et prœvalebis. Hélas ! si l'adulation a tant de charmes lors même que les vices et les dissolutions du flatteur en affaiblissent l'autorité et la rendent suspecte, quelle séduction ne forme-t-elle point lorsqu'elle est consacrée par les apparences mêmes de la vertu ! Quel avilissement pour nous, si nous faisons du ministère même de la vérité un ministère d'adulation et de mensonge ; si, dans ces chaires mêmes destinées à instruire et à corriger les grands, nous leur donnons de fausses louanges qui achèvent de les séduire ; si le seul canal par où la vérité peut encore aller jusqu'à eux n'y porte qu'une lueur trompeuse qui leur aide à se méconnaître, si nous empruntons le langage flatteur et rampant des cours» en venant leur annoncer la parole généreuse et sublime du Seigneur ; et si, loin d'être ici les maîtres et les docteurs des rois, nous ne sommes que les vils esclaves de la vanité et de la fortune î Mais quel malheur pour les grands de trouver d'indignes apologistes de leurs vices parmi ceux qui en auraient dû être les censeurs ; d'entendre autour de leur trône les ministres et les interprètes de la religion parler comme le courtisan, et de trouver des adulateurs où ils auraient dû trouver des Ambroises (1)!
(Deuxième partie.)