II. — Maux causés par Vamhition
Je sais qu'il y a une noble émulation qui mène à la gloire par le devoir ; la naissance nous l'inspire et la religion l'autorise ; c'est elle qui donne aux empires des citoyens illustres, des ministres sages et laborieux, de vaillants généraux, des auteurs célèbres, des princes dignes des louanges de la postérité. La piété véritable n'est pas une profession de pusillanimité et de paresse ; la religion n'abat et n'amollit point le cœur, elle l'ennoblit et l'élève; elle seule sait former de grands hommes, on est toujours petit quand on n'est grand que par la vanité : ainsi la mollesse et l'oisiveté blessent également les règles de la piété et les devoirs de la vie civile,
(3) Saint Ambroise, évêque de Milan, arrêta à la porte de l'église' l'empereur Théodose jusqu'à ce que ce dernier eût fait pénitence après le massacre de Thessalonique.
et le citoyen inutile n'est pas moins proscrit par l'Evangile que par la société.
Mais l'ambition, ce désir insatiable de s'élever au-dessus et | sur les ruines mêmes des autres, ce ver qui pique le cœur et J ne le laisse jamais tranquille, cette passion qui est le grand \ ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours, qui i forme les révolutions des Etats, et qui donne tous les jours à J l'univers de nouveaux spectacles ; cette passion, qui ose tout, t et à laquelle rien ne coûte, est un vice encore plus pernicieux | aux empires que la paresse même. î Déjà il rend malheureux celui qui en.est possédé : l'ambi- l tieux ne jouit de rien : ni de sa gloire, il la trouve obscure ; i ni de ses places, il veut monter plus haut ; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au ^milieu de son abondance ; ni des 1 hommages qu'on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu'il 1 est obligé de rendre lui-même; ni de sa faveur, elle devienî" amère dès qu'il faut la partager avec ses concurrents ; ni de j son repos, il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être \ plus tranquille : c'est un Aman, l'objet souvent des désirs et j de l'envie publique, et qu'un seul honneur refusé à son ^ excessive autorité rend insupportable à lui-même. 4 L'ambition le rend donc malheureux ; mais, de plus, elle i l'avilit et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir ! il faut J. paraître, non pas tel qu'on est, mais tel qu'on nous souhaite. ] Bassesse d'adulation, on encense et on adore l'idole qu'on j méprise ; bassesse de lâcheté, il faut savoir essuyer des dé- -t goûts, dévorer des rebuts, et les recevoir presque comme ] des grâces ; bassesse de dissimulation, point de sentiments à j soi, et ne penser que d'après les autres ; bassesse de dérègle- \ ment, devenir les complices et peut-être les ministres des i passions de ceux de qui nous dépendons, et entrer en part ] de leurs désordres pour participer plus sûrement à leurs j grâces ; enfin, bassesse même d'hypocrisie, emprunter quel- i quefois les apparences de la piété, jouer l'homme de bien pour ] parvenir et faire servir à l'ambition la religion même qui la ] condamne. Ce n'est point là une peinture imaginée ; ce sont \ les mœurs des cours, et l'histoire de la plupart de ceux qui | y vivent.
Qu'on nous dise après cela que c'est le vice des grandes i
âmes : c'est le caractère d'un cœur lâche et rampant ; c'est \
MASSILLON
le trait le plus marqué d'une âme vile. Le devoir tout seul peut nous amener la gloire : celle qu'on doit aux bassesses et aux intrigues de l'ambition porte toujours avec elle un caractère de honte qui nous déshonore ; elle ne promet les royaumes du monde et toute leur gloire qu'à ceux qui se prosternent devant l'iniquité, et qui se dégradent honteusement eux-mêmes : si cadens adoraveris me (1). On reproche toujours vos bassesses à votre élévation; vos places rappellent sans cesse les avilissements qui les ont méritées ; et les titres de vos honneurs et de vos dignités deviennent euxmêmes les traits publics de votre ignominie. Mais, dans l'esprit de l'ambitieux, le succès couvre la honte des moyens; il veut parvenir, et tout ce qui. mène là est la seule gloire qu'il cherche ; il regarde ces vertus romaines, qui ne veulent rien devoir qu'à la probité, à l'honneur et aux services, comme des vertus de roman et de théâtre, et croit que l'élévation des sentiments pouvait faire autrefois les héros de la gloire, mais que c'est la bassesse et l'avilissement qui fait aujourd'hui ceux de la fortune.
Aussi l'injustice de cette passion en est un dernier trait encore plus odieux que ses inquiétudes et sa honte. Oui, mes frères, un ambitieux ne connaît de loi que celle qui le favorise ; le crime qui l'élève est pour lui comme une vertu qui l'ennoblit. Ami infidèle, l'amitié n'est plus rien pour lui dès qu'elle intéresse sa fortune : mauvais citoyen, la vérité ne lui paraît estimable qu'autant qu'elle lui est utile : le mérite qui entre en concurrence avec lui est un ennemi auquel il ne pardonne point : l'intérêt public cède toujours à son intérêt propre ; il éloigne des sujets capables, et se substitue à leur place ; il sacrifie à ses jalousies le salut de l'État; et il verrait avec moins de regret les affaires publiques périr entre ses mains, que sauvées par lés^oins et par les lumières d'un autre.
Telle est l'ambition dans la plupart des hommes : inquiète, honteuse, injuste. Mais, Sire, si ce poison gagne et infecte le cœur du prince; si le souverain, oubliant qu'il est protecteur de la tranquillité publique, préfère sa propre gloire à l'amour et au salut de ses peuples ; s'il aime mieux con-
(i) Mathieu^ IV, 9. « Si prosterné tu m'as adoré. »
: ^.^^-r^-rr^ SERMONS
quérir aes provinces que régner sur les cœurs ; s'il lui paraît plus glorieux d'être le destructeur de ses voisins que le père dé son peuple; si le deuil et la désolation de ses sujets est le seul chant de joie qjui accompagne ses victoires ; s'il fait servir à lui seul une puissance qui ne lui est donnée que pour rendre heureux ceux qu'il gouverne ; en un mot, s'il n'est roi que pour le malheur des hommes, et que, comnie ce roi de Babylone (1), il ne veuille élever la statue impie, l'idole de sa grandeur, que sur les larmes et les débris des peuples et des nations : grand Dieu ! quel fléau pour la terre ! quel présent faites-vous aux hommes dans votre colère en leur donnant un tel maître!
Sa gloire, Sire, sera toujours souillée de sang ; quelque insensé chantera peut-être ses victoires ; mais les provinces, les villes, les campagnes en pleureront : on lui dressera des, monuments superbes pour immortaliser ses conquêtes; mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté, mais les ruines de tant de murs sous itsquelles des citoyens paisibles ont été ensevelis, mais tant de calamités qui subsisteront après lui, seront des monuments lugubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie. Il aura passé comme un torrent pour ravager la terre, et non comme un fleuve majestueux pour y porter la joie et l'abondance : son nom sera écrit dans les annales de la postérité parmi les conquérants, mais il ne le sera pas parmi les bons rois ; et l'on ne rappellera l'histoire de son règne que pour rappeler le souvenir des maux qu'il a faits aux hommes. Ainsi son orgueil, dit l'esprit de Dieu, sera monté jusqu'au ciel ; sa tête aura touché dans les nuées ; ses succès auront égalé ses désirs ; et tout cet amas de gloire ne sera plus à la fin qu'un monceau de boue (2) qui ne laissera après elle que l'infection et l'opprobre.
{Troisième partie.)
(1) Nabuchodonosor II, qui se fit adorer comme un dieu.
(2) Job, XX, 6, 7.
MASSILLGN