SUR LES OBSTACLES QUE LA VÉRITÉ TROUVE DANS LE CŒUR DES GRANDS
î. — La jalousie : sa bassesse, son hypocrisie.
La vérité, toujours odieuse aux grands, trouve encore aujourd'hui sur la terre les mêmes ennemis qui l'attachèrent autrefois avec Jésus-Christ sur la croix ; la jalousie la persécute, un lâche intérêt la sacrifie, l'indifférence la méprise, et la tourne même en risée.
Mais de toutes les passions que les hommes opposent à la vérité, la jalousie est la plus dangereuse, parce qu'elle est la
(1) « Donne l'empire à ton enfant. »
(2) Marie-Adélaïde de Savoie, mère de Louis XV; Blanche de Castille, mère de saint Louis ; Clotilde, femme de Clovis.
(3) « Sauve le fils de ta servante. »
(4) Plan : J.-C. condamné à mort par les passions des grands. Les passions des grands condamnées par la mort de J.-C.
Les trois principaux obstacles que rencontre la vérité chez les grands sont : i» la jalousie; — 2° l'intérêt ; — - 3<> l'indifférence.
(L'orateur ne développe pas l'autre point : les passions des grands condamnées par la mort de J.-C).
plus incurable ; c'est un vice qui mène à tout ; parce qu'on se le déguise toujours à soi-même ; c'est l'ennemi éternel du mérite et de la vertu ; tout ce que les hommes admirent l'enflamme et l'irrite ; il ne pardonne qu'au vice et à l'obscurité ; il faut être indigne des regards publics pour mériter ses égards et son indulgence.
Si les prodiges de Jésus-Clirist avaient moins éclaté dans la Judée, les princes des prêtres, moins éblouis de sa gloire, ne lui eussent pas disputé son innocence ; et leur zèle jaloux ne l'aurait pas trouvé digne de mort, s'il ne l'eût été des louanges et des acclamations publiques : quid facimus^ quia hic homo multa signa facit (1).
Telle est l'impression de haine et de jalousie que la grande renommée de Jésus- Christ fait sur le cœur des pontifes et des prêtres, des dépositaires de la loi et de la religion. Mais, hélas ! faut-il que le sanctuaire lui-même devienne presque toujours l'asile d'une passion si méprisable ; que les dons éclatants de l'esprit de paix et de charité mettent l'amertume et la division parmi ses ministres ; que la moisson si abondante, et qui manque d'ouvriers, excite des sentiments de jalousie parmi le petit nombre de ceux qui travaillent ; que les anges destinés au ministère ne puissent arracher les scandales du royaume de fésus- Christ sans y en mettre souvent un nouveau ; que dès la naissance de l'Évangile cette triste zizanie se soit glissée parmi ses plus saints ouvriers, et que l'Église souvent soit presque aussi affligée par le faux zèle ^ui la défend que par l'erreur même qui l'attaque! Pour vu, que Jésus-Christ soit annoncé, la gloire n'en est-elle pas commune à tous ceux qui l'aiment ? ne partageonsnous pas ses triomphes dès que nous ne combattons que pour lui ? et tous les succès qui agrandissent son royaume ne deviennent-ils pas les nôtres? C'est lui seul qui donne l'accrois semetit et nos faibles travaux ne sont plus comptés pour rien dès que nous les comptons nous-mêmes pour quelque chose.
Tous les traits les plus odieux semblent se réunir dans un cœur où domine cette passion injuste de l'envie. Cependant c'est le vice et comme la contagion universelle des cours, et souvent la première source de la décadence des empires : il
(r) « Les princes des prêtres et les Pharisiens tinrent conseil ensemble et dirent : Que faisons-nous ? Cet homme fait beaucoup de miracles ». {Jean XI, 47.)
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n'est point de bassesse que cette passion ou ne consacre ou \
ne justifie; elle éteint même les sentiments les plus nobles de J
l'éducation et de la naissance ; et dès que ce poison a gagné '\
le cœur, on trouve des âmes de boue où la nature avait d'abord ]
placé des âmes grandes et bien nées ? î
La mauvaise foi n'est plus comptée pour rien : ces grands {
prêtres cherchent eux-mêmes de faux témoignages contre * Jésus-Christ, eux qui devaient proscrire ces hommes infâmes
qui font un trafic honteux de la vérité et de l'innocence des -
autres hommes, ils se les associent, et favorisent le crime qui \
favorise leur passion. \
C'est ainsi que ce vice ne rougit point de se faire des ■
appuis honteux et méprisables. Les hommes les plus décriés j
et les plus perdus, on les adopte dès qu'ils veulent bien j
adopter et servir l'amertume secrète qui nous dévore; ils |
nous deviennent chers dès qu'ils peuvent devenir les vils 1
instruments de notre passion ; et ce qui devait les rendre .
encore plus hideux à nos yeux efface en un instant toutes \
leurs taches. Le monde ne manque jamais de ces hommes j
vendus à l'iniquité, dont l'unique emploi est de noircir auprès |
des grands ceux qui ont le malheur de leur déplaire, ou qui |
plaisent trop pour être de leur goût; et ces hommes cor- |
rompus, et qu'on devrait bannir de la société, ne manquent |
jamais de trouver des grands qui les écoutent et qui les pro- |
tègent. On érige en mérite le zèle qu'ils étalent pour nos |
intérêts, et on leur fait une vertu d'un ministère infâme dont |
on rougit tout bas soi-même : Doëgriduméen(l) devient cher |
à Saûl dès qu'il devient le ministre de sa jalousie et de sa |
haine contre David. |
Mais de quoi n'est pas capable un cœur que la jalousie noircit |
et envenime! Non seulement on applaudit à l'imposture, mais |
on ne craint pas de s'en rendre coupable soi-même. Ces I
pontifes, témoins des prodiges et de la sainteté de Jésus- |
Christ, ne pouvant ignorer qu'il est fils de David, et descendu ^
des rois de Juda, ayant ouï de sa propre bouche qu'il fallait \
rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César, )
le font pourtant passer pour un séditieux, un ennemi de ^
César, et qui veut en usurper la souveraine puissance, un j
(i) Un des officiers de Saûl. ]
impie qui vent renverser la loi et le temple de ses pères ; enfin pour un homme de néant, né dans la boue et dans la plus vile populace.
Cette passion amère est comme une frénésie qui change tous les objets à nos yeux ; rien ne nous paraît plus sous sa forme naturelle. David a beau remporter des victoires sur les Philistins et assurer la couronne à son maître ; aux yeux de Saûl ce n'est plus qu'un ambitieux qui veut monter luimême sur le trône. En vain Jérémie justifie la vérité de ses prédictions par les événements et par la sainteté de sa vie ; les prêtres, jaloux de sa réputation, publient que c'est un imposteur et un traître qui annonce les malheurs et la ruiné entière de Jérusalem, plus pour décourager ses citoyens et favoriser l'ennemi, que pour prévenir la destruction entière de sa patrie.
ïout s'empoisonne entre les mains de cette funeste passion : la piété la plus avérée n'est plus qu'une hypocrisie mieux conduite ; la valeur la plus éclatante, une pure ostentation, ou un bonheur qui tient lieu de mérite ; la réputation la mieux établie, une erreur publique où il entre plus de prévention que de vérité ; les talents les plus utiles à l'État, une ambition démesurée qui ne cache qu'un grand fonds de médiocrité et d'insuffisance ; le zèle pour la patrie, uu art de se faire valoir €t de se rendre nécessaire ; les succès même les plus glorieux, un assemblage de circonstances heureuses qu'on doit à la bizarrerie du hasard plus qu'à la sagesse des mesures ; la naissance la plus illustre, un grand nom sur lequel on est enté, et qu'on ne tient pas de ses ancêtres.
Enfin la langue du jaloux flétrit tout ce qu'elle touche et ce langage si honteux est pourtant le langage commun des cours : c'est lui qui lie les sociétés et les commerces ; chacun se cache la plaie secrète de son cœur, et chacun se la communique ; on a honte du nom du vice, et l'on se fait honneur du vice même.
Enfin il emprunte même les apparences du zèle et de l'amour du bien public ; les intérêts de la nation et la conservation du temple et de la loi paraissent consacrer la jalousie des pontifes contre Jésus-Christ.
Le zèle du bien public devient tous les jours comme la décoration et l'apologie de ce vice. Il semble qu'on ne craint
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que pour l'Elat et on n'envie que les places de ceux qui gouvernent : on blâme les choix du maître comme tombant sur des sujets incapables; mais ce n'est pas l'intérêt public qui nous pique, c'est la jalousie et le chagrin de n'avoir pas été nous-mêmes choisis : les places où nous aspirions ne sont jamais, selon nous, données au mérite ; la faveur du maître et le bien de l'Etat ne nous paraissent jamais aller ensemble ; on se donne pour amateur de la patrie, et on n'en aime que les honneurs et les prééminences. Aman trouve la puissance et la religion des Juifs dangereuses à l'empire ; mais ce n'est pas l'État qu'il a dessein de sauver, c'est Mardochée qu'il veuft perdre. Les courtisans de Darius accusent Daniel d'avoir molé la loi des Rerses ; mais ce n'est pas de la majesté de la loi dont ils sont jaloux, c'est la gloire et la faveur de Daniel qu'ils haïssent.
Tout est plein dans les cours de ces zèles de jalousie : on étale le titre de t)Oja citoyem, et on cache dessous celui de jaloux ; on a sans cesse l'État dans la bouche et la jalousie dans le coeur ; on paraît contristé quand les événements sont malheureux et ne répondent pas aux vues et aux mesures de ceux qui sont en place, et l'on s'applaudit plus du blâme qui en retoml^e sur eux, qu'on n'est touché des maux qui en peuvent revenir à la patrie.
Et voilà un des plus tristes effets de cette passion Infortimée. Ces pontifes demandent que le sang du juste soit sur eux et sur leurs enfants ; la désolation du temple et de la cité saiktte, la cessation des sacrifices, la dispersion de Juda, la perte de tout ne leur paraît rien, pourvu que l'iimoceût périsse.
Et combien de Ws a^t-on vu des hommes publics sacrifier l'État à leurs Jalousies particulières, faire échouer des entreprises glorieuses à la patrie, de peur que la gloire n'en rejaillît sur leurs rivaux ; ménager des événements capables de renverser l'empire, pour ensevelir leurs concurrents sous ses naines, et risquer de tout perdre pour faire périr un seul liomme î Les histoires des cours et des empires sont remplies de ces traits honteux, et chaque siècle presque en a vu de tristes exemples. Mais le véritable zèle du bien ne chercha qu'à se rendre utile ; et à l'homme vertueux et qui aime l'État les «ervices tiennent lieu de récompense.
Première passion daos les pontifes, qui livre aujourd'limi Jésus-Christ ; la jalousie : mais, en second lieu, c'est un lâche intérêt dans Pilate qui le condamne.
II, — La lâcheté, la crainte, le prétexte du bien public condamnent les grands aux pires actions.
Oui, mes frères, la jmssioa, le dieu des grands, c'est la fortune. Ils veulent plaire à César, et c'est le seul devoir qui les occupe ; tout ce qui favorise leur élévation s'accorde toujours avec leur consdence ; la prabité qui nuirait à leur fortune, et qui leur ferait perdis la faveur du maître, n^est plus pour eux que la vertu des sots. 3îms d^ là, qu'on craint plus la disgrâce de César que le rqprocbe de sa conscience, si Ton n'a pas encore sacrifié l'honneur et la probité, ce m'est pas le cœur et îa volonté, c'est l'occasion qui a manqué aux plus grands crimes.
En effet, il paraît d^abord dans le caractère de Pilate deâ restes de droiture et de probité ; ^ conscience s'élève en faveur de l'innocent ; il semble lui-même plaida sa cau^ ; il n'ose le délivrer, et il souhaite pourtant qu'on le délivre : premier degré de l'ambition, la lâcheté. On aime le devoir et l'équité lorsqu'il est utile ou glorieux de se déclarer pour elle, qu'on peut compter sur les suffrages publics, que notre fermeté va nous donner en spectacle au monde, et que nous devenons plus grands aux yeux des hommes par la défense héroïque de la vérité que nous ne l'aurions été par la dissimulation et la souplesse ; nous cherchons la gloire et les applaudissements dans le devoir, et presque toujours c'est la vanité qui donne des défenseurs à la vérité.
A la lâcheté succède la crainte. On menace Pilate de l'indignalion de César : si hune dimitiis, non es arnicas Cœsaris (1). A cette raison tous les droits les plus sacrés s'évanouissent et ne sont plus comptés pour rien. On n'est pas digne de soutenir la justice et la vérité quand on peut aimer quelque chose plus qu'elle : une démarche opposée à l'honneur et à la conscience est bien plus à craindre, pour une âme noble, que la colère de César. Mais d'ailleurs, Sire, c'est
(i> Jea», XIX, 12 : « Si tu l'absous, tu n'es pas l'ami de César, »
servir la gloire du prince que de ne pas servir à ses passions, il est beau d'oser s'exposer à son indignation plutôt que de manquer à la fidélité qu'on lui a jurée ; et si les princes comme vous peuvent compter sur un ami fidèle, il faut qu'ils le cherchent parmi ceux qui les ont assez aimés pour avoir eu le courage d'oser quelquefois leur déplaire : plus ceux qui leur applaudissent sans cesse sont nombreux, plus l'homme vertueux qui ne se joint point aux adulations publiques doit leur être respectable. Mais cet héroïsme de fidélité est rare dans les cours : à peine se trouva-t-il un Daniel dans l'empire parmi tous les satrapes, qui ne connaissaient point d'autre loi que la volonté du prince. Telle est la destinée des souverains ; la même puissance qui multiplie autour d'eux les adulateurs y rend aussi les amis Jlus rares.
Aussi la crainte de déplaire à César conduit Pilate au dernier degré de la lâcheté, qui abandonne et livre Jésus-Christ, Les cris de ce peuple furieux ne peuvent être calmés que par le sang du juste : s'exposer à leur violence, ce serait allumer le feu de la sédition ; il vaut encore mieux que l'innocent périsse que si toute la nation allait se révoltirr contre César, et il faut acheter le bien public par un crime. « Et voilà toujours le grand prétexte de l'abus que ceux qui sont en place font de l'autorité : il n'est point d'injustice que le bien public ne justifie ; il semble que le bonheur et la sûreté publique ne puissent subsister que par des crimes^ que l'ordre et la tranquillité des empires ne soient jamais dus qu'à l'injustice et à l'iniquité, et qu'il faille renoncer à la vertu pour se dévouer à la patrie.
Non, Sire, je l'ai déjà dit ailleurs, et on ne saurait trop le redire, la loi de Dieu est toute la force et toute la sûreté des lois humaines ; tout ce qui attire la colère du ciel sur les États ne saurait faire le bonheur des peuples ; l'ordre et l'utilité publique ne peuvent être le fruit du crime : on sert mal la patrie quand on la sert aux dépens des règles saintes ; c'est saper les fondements de l'édifice pour l'embellir et l'élever plus haut ; c'est, en affaiblissant ses principaux appuis, y ajouter de vains ornements qui hâtent sa ruine. Les empires ne peuvent se soutenir que par l'équité des mêmes lois qui les ont formés ; et l'injustice a bien pu détrôner des souverains, mais elle n'a jamais affermi les trônes :
les ministres qui ont outré la puissance des rois l'ont tour jours affaiblie ; ils n'ont élevé leurs maîtres que sur la ruine de leurs États ; et leur zèle n'a été utile aux Césars qu'autant qu'il a respecté les lois de l'empire.
(Deuxième partie»)