‹ SermonsChapitre 45 sur 47 · II. — Vanité de l'ambition militaire · texte numérisé non relu

II. — Vanité de l'ambition militaire

Je sais que l'ambition est comme inévitable à un homme de guerre ; que l'Évangile, qui fait un vice de cette passion, ne saurait prévaloir contre l'usage qui l'a érigée en vertu ; et qu'en fait de mérite militaire, qui ne sent pas ces nobles mouvements qui nous font aspirer aux grands postes, ne sent pas aussi ceux qui nous font oser de grandes actions. Mais, outre que le désir de voir vos services récompensés, s'il est modéré, si seul il n'absorbe pas le cœur tout entier, s'il ne vous porte pas à vous frayer des routes d'iniquité pour parvenir à vos fins et établir votre fortune sur les ruines de celle d'autrui, outre, dis-je, que ce désir, environné de toutes ces précautions, n'a rien dont la morale chrétienne puisse être blessée, qu'a-t-il, en vous offrant les espérances humaines, de si séduisant qu'il puisse l'emporter sur l'espoir des chrétiens et les promesses de la foi? Des postes, des lionneurs, des distinctions, un nom dans l'univers? Mais

(i) Roi des dix tribus, qui firent le schisme pour adorer les faux dieux.

quelle foule de concurrents faut-il percer pour en venir là ! que de circonstances faut-il assortir, qui ne se trouvent presque jamais ensemble! Et d'ailleurs, est-ce le mérite qui décide toujours de la fortune ? Le prince est éclairé, je le sais ; mais peut-il tout voir de ses yeux ? Combien de vertus obscures et négligées! combien de services oubliés ou dissimulés ! et, d'autre part, combien de favoris de la fortune, sortis tout à coup du néant, vont de plai^i pied saisir les premiers postes! et de là quelle source de désagréments et de dégoûts! On se voit passer sur le corps par des sulbalternes, gens qu'on à vus naître dans le service, et qui n'en savent pas encore assez même pour obéir, tandis qu'on se sent soi-même sur le penchant de l'âge, et qu'on ne rapporte de ses longs services qu'un corps usé, des affaires domestiques désespérées, et la gloire d'avoir toujours fait la guerre à ses frais. Et qu'entend-on autre chose parmi vous que des réflexions sur l'abus des prétentions et des espérances? Vous-mêmes, qui m'écoutez, quelle est là-dessus votre situation? Et cependant on sacrifie l'éternité à des chimères : on se flatte toujours qu'on sera du nombre des heureux ; et ou ne s'aperçoit pas que la Providence ne semble laisser au liasard et au caprice des hommes le partage des postes et des emplois que pour nous faire regarder avec des yeux chrétiens^ les titres et les honneurs, et nous faire rapporter au roi du ciel, aux yeux de qui rien n'échappe et qui nous tiendra compte de nos plus petits soins, des services que nous ren-

dons aux rois de la terre qui souvent^ ou ne peuvent les voir ou ne sauraient les récompenser.

Mais quand même votre bonheur répondrait à vos espérances ; quand même les douces erreurs et les songes sur lesquels votre esprit s'endort deviendraient un jour des réalités ; quand même, par un de ces coups du hasard qui entrent toujours pour beaucoup dans la fortune des armes, vous vous verriez élevés à des postes auxquels vous n'oseriez même aspirer, et que vous n'auriez plus rien à souhaiter du côté des prétentions humaines, que sont les félicités d'ici-bas ? et quelle est leur fragilité et leur rapide durée ? Que nous reste-t-il de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans l'univers? ils ont paru un seul instant, et disparu pour toujours aux yeux des hommes. On sait ce qu'ils ont été pen-

MASSILLON

dant ce petit intervalle qu'a duré leur éclat ; mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des morts ? Les chimères de la gloire et de l'immortalité ne soût là d'aucun secours : le Dieu vengeur, qui du haut de son tribunal pèse leurs actions et discerne leur mérite, n'en juge pas sur ce que nous disons et sur ce que nous pensons d'eux ici-bas ; et tous ces grands traits, qui font tant d'honneur à leur mémoire et qui enrichissent nos annales ,^ sont peut-être les principaux chefs de leur condamnation, et les traits les plus honteux de leur âme aux yeux de Dieu.

Hélas ! messieurs, que sont les hommes sur la terre? des personnages de théâtre. Tout y roule sur le faux ; ce n'est partout que représentation : et tout ce qu'on y voit de plus pompeux et de mieux établi n'est l'affaire que d'une scène. Qui ne le dit tous les jours dans le siècle? une fatale révolution, une rapidité que rien n'arrête, entraîne tout dans les abîmes de l'éternité : les siècles, les générations, les empires tout va se perdre dans ce gouffre ; tout y entre, et rien ne sort. Nos ancêtres en ont frayé le chemin, et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous. Ainsi îes âges se renouvellent ; ainsi la figure du monde change sans cesse ; ainsi les morts et les vivants se succèdent et se remplacent continuellement. Rien ne demeure, tout s'use, tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même, et ses années ne finissent point. Le torrent des âges et des siècles coule devant ses yeux ; et il voit avec un air de vengeance et de fureur de faibles mortels, dans le temps même qu'ils sont entraînés par le cours fatal, l'insulter en passant, profiter de ce seul moment pour déshonorer son nom, et tomber au sortir de là entre les mains éternelles de^ sa colère et de sa justice*

Et faisons, après cela, des projets de fortune et d'élévation : nourrissons notre cœur de mille espérances flatteuses : prenons à grands frais des mesures infinies pour nous ménager un instant de bonheur ; et ne faisons jamais une seule démarche pour atteindre à une félicité qui ne finit point. C'est une fureur dont on ne croirait pas l'homme capable, si l'expérience de tous les jours n'y était.

Et d'ailleurs cet instant même de bonheur est-il tranquille? Les soupçons, les jalousies, les craintes, les agitations éternelles et inévitables aux grands emplois, le sort journalier des

— ^ SERMONS j

armes, la faveur des concurrents, la fatigue des ménagements j

et des intrigues, les caprices de ceux de qui on dépend, et i

tant de revers à essuyer, le vide même des prospérités tem- j

porelles qui, de loin, piquent et attirent le cœur, mais qui |

touchées de près ne peuvent ni le fixer ni le satisfaire, est-il i

de félicité que tout cela ne trouble et n'altère? et ceux que |

vous regardez comme les heureux du siècle sont-ils toujours \

tels à leurs propres yeux? O Seigneur à qui seul appartient ^

la gloire et la grandeur, l'homme ne comprendra-t-ii jamais "1

qu'il n'est point pour lui de félicité durable et tranquille hors 1

de vous ; que tout ce qui plaît ici-bas peut amuser le cœur, ■ i

mais ne saurait le satisfaire ; que la gloire et les plaisirs ne |

piquent presque que dans le moment qui les précède ; que j

les inquiétudes et lés dégoûts qui les suivent sont des voix |

secrètes qui nous appellent à vous ; et que, quand même on^ I

pourrait se promettre une fortune paisible, ce ne serait qu'une |

vapeur dont un instant décide, et qu'on voit naître, s'épaissii?^ ^

monter, s'étendre, s'évanouir dans un moment ? |

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