III. — La valeur et la piété
Cette réputation de valeur, si essentielle à votre état, |
comment l'ajuster, me direz- vous, avec la douceur et |
l'humilité chrétienne ? Mais qu'est-ce que la valeur, mes- ^
sieurs? est-ce une fierté de tempérament, un caprice de 1
cœur, une fougue qui ne soit que dans le sang, une avidité j
mal entendue de gloire, un emportement de mauvais goût, |
une petitesse d'esprit qui se fait des dangers de gaieté de cœur j
seulement pour avoir la gloire d'en être sorti ? Quel siècle I
fut jamais plus corrigé là-dessus que le nôtre? Quel est le |
goût des honnêtes gens sur ce qui fait la véritable valeur? ^| La sagesse, la circonspection, la maturité n'y entrent-elles
pour rien? Quel a été caractère des grands hommes que j
vous avez vus dans ce siècle à la tête de nos armées, et dont i
les noms vous sont encore si chers ? Les Turemie, les Condé i
les Créqui ,^î), par quelle voie sont-ils montés à ce dernier |
point de gloire et de réputation au delà duquel il est défendu ^
(i) François de Créqui, maréchal de France en i668, et qui devait succéder |
à Turenne. 5
de prétendre ? Le sage et vaillant général à qui cette pro- |
vince (1) doit sa sûreté, et le reste du royaume sa paix et son ^
abondance, lui dont vous recevez les ordres de plus près i
comme de votre propre chef, et sous le nom et les étendards |
de qui vous avez l'honneur de combattre, s'est-il frayé un I
chemin à l'élévation où le choix du prince et le bonheur de |
l'Etat l'ont placé, par une valeur indiscrète ? et la sagesse, qui |
est commenée avec lui, a-t-elle jamais rien gâté ou à son mérite i
où à sa fortune? |
Mais c'est que nous nous faisons de fausses idées des choses, t
La valeur, lorsqu'elle n'est pas à sa place, n'est plus une i
vertu ; et cette noble ardeur qui, au milieu des combats, est |
générosité et grandeur d'âme, n'est plus, hors de là, que rusti- |
cité, jeunesse de cœur, ou défaut d'esprit. Mais quelle idée, |
me d'rcz-vous encore, a-t-on, dans les troupes, d'un homme |
qui passe pour avoir quelque commerce avec la dévotion? j
Eh quoi ! Seigneur; il y aurait donc de la gloire à servir les |
rois de la terre; et ce seroit bassesse et lâcheté que de vous |
être [fidèle î Et qu'y avait-il autrefois dans les armées des |
empereurs païens de plus intrépide dans les périls que les i| soldats chrétiens? Cependant, messieurs, c'étaient des gens
qui, au milieu de la licence des troupes, avaient leurs heures j
marquées pour la prière, passaient quelquefois les nuits à J
bénir tous ensemble le Seigneur, et qui, au sortir d'une action, |
savaient fort bien courir à l'échafaud et y répandre sans j
murmure leur sang pour la défense de la foi. |
Il est vrai qu'on ne doit pas exiger de vous cette piété |
craintive et tendre, ni toute l'attention et la ferveur des per- |
sonnes retirées, qui, libres de tout engagement avec le monde,. | ne s'occupent que du soin des choses du Seigneur. Mais cette
droiture d'âme, ce noble respect pour votre Dieu, ce fonds J
solide de foi et de religion, cette exactitude de si bon goût |
aux devoirs essentiels du christianisme, cette probité inalté- l
rable et si chère à l'estime des honnêtes gens, cette supé- |
riorité d'esprit et de cœur qui fait mépriser la licence et les j
excès comme peu dignes même de la raison, qui peut vous ;■
dispenser de l'avoir? et au jugement de qui est-il honteux d'en j être accusé?
(i) Catinat. « Cette province », c'est la Provence. |