Sermons [microform]
Si nous publions un volume de Sermons ce n'est pas que nous ayons la prétention de fournir ainsi à nos collègues , même à ceux qui sont plus jeunes que nous et entrent seulement dans le Sacerdoce, des modèles à suivre.
Notre unique désir est que les Sermons contenus dans le présent volume et qui ont été accueillis avec sympathie quand ils ont paru pour la première fois, les uns en brochures , les autres dans les journaux israélites , puissent contribuer à à l'édification de nos frères et sœurs en Israël et surtout à la consolation de ceux qui souffrent et qui demandent à la religion de panser leurs plaies et de guérir leurs blessures.
Vesoul, en janvier \Sli.
IsAAc LEVY.
L'IMMORTALITÉ DE L'AMS.
Mes Frères bien-aimés,
Quand je vous ai annoncé vendredi dernier que nous parlerions encore aujourd'hui de l'immortalité de l'âme, plus d'un d'entre vous aura dû se demander : mais quel rapport un pareil sujet peut-il avoir avec la fête de Soukoth? C'est à cette question que je veux répondre avant d'entrer en matière.
A celui qui a l'habitude de raisonner et de comparer, la fête que nous célébrons aujourd'hui ne rappelle pas seulement la marche des Israélites dans le désert, mais, par une association d'idées assez naturelle, elle le fait songer à son âme et aux destinées qui lui sont réservées.
Ne peut-on pas comparer, en effet, aux israélites parcourant le désert sans autre abri que leurs fragiles tentes, l'âme humaine traversant le monde, abritée par le corps qui, lui aussi, est une tente bien peu solide, exposée à tous les vents et à toutes les intempéries, mais qui est protégée et conservée par le Seigneur, pour que l'âme puisse arriver à
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sa fin qui est de se perfectionner et de mériter la vie éternelle qui lui est promise.
D'après ce que je viens de vous dire , vous reconnaîtrez que, tout en parlant d'un sujet qui, au premier abord, semble étranger à la solennité de Soukoth, nous ne nous éloignons pourtant pas trop du cercle d'idées que cette solennité doit éveiller en nous.
Mais n'y a-t-il pas quelqu'inconvénient à aborder des points de doctrine dans un temple où l'audidoire est toujours mêlé d'éléments divers, où, à côté d'hommes habitués à méditer sur les vérités qui importent à notre salut, s'en trouvent d'autres, que le manque d'instruction et le travail auquel ils sont astreints ont empêchés de s'occuper de questions religieuses, et ne vaudrait-il pas mieux se borner à des entretiens tout pratiques, portant sur des choses connues de tout le monde?
C'est là l'opinion de beaucoup de gens, mais je ne puis la partager. Il y a un certain nombre de vérités qui existent au fond de toutes les intelligences. On les appelle les vérités du sens commun, et ce sont justement ces vérités qui sont le fondement de toutes les religions et de toutes les philosophies. Le plus grand savant n'arrive pas sur ces points à d'autres conclusions que le plus humble artisan. Seulement les croyances de ce dernier sont vagues, obscures; il ne saurait ni les exposer, ni les défendre; l'autre, au contraire, sait formuler nettement ce qu'il croit et l'appuie sur des preuves
solides. Il n'y a donc pas à craindre de n'être pas compris quand on cherche à enseigner des dogmes comme celui de l'existence de Dieu ou de l'immortalité de l'âme, car ces vérités sont déjà connues d'une manière vague et confuse, il ne faut plus que les présenter avec méthode et clarté, et les auditeurs, quelque peu instruits qu'ils soient, diront immédiatement: C'est bien là ce que nous croyons...
Il y a plus. Je pense qu'il est même nécessaire d'aborder quelquefois dans la chaire des points de doctrine.
Toute science repose sur des principes dont il faut bien se pénétrer avant de songer à leur application, et sans lesquels on ne fait jamais autre chose que suivre une aveugle routine. Or, la science de bien vivre a également des principes qu'on ne peut ignorer sans de graves inconvénients. Ne faut-il pas, en effet, avant de songer aux devoirs que nous avons à remplir envers Dieu, que nous soyons bien convaincus qu'il existe un Dieu, et avant de parler aux hommes de leur salut éternel, ne faut-il pas leur prouver qu'il y a une éternité? La religion, dit-on, impose la croyance à ces vérités ! Mais nous sommes arrivés à une époque (et nous ne nous en plaignons pas) où l'autorité de la théologie a reçu de rudes atteintes. On ne se contente plus aujourd'hui de croire, on veut savoir pourquoi l'on croit. La raison longtemps captive a reconquis ses droits méconnus naguère, et c'est à elle qu'il faut s'adresser aujourd'hui si l'on veut
faire reconnaître la vérité. C'est pourquoi, après vous avoir montré que la religion Israélite enseigne l'immortalité de l'âme (1), j'essaierai aujourd'hui d'appuyer ce dogme sur les preuves que nous fournit la raison si maltraitée par certains croyants, cette raison qui est pourtant l'auxiliaire le plus puissant des idées religieuses, et à laquelle recourent volontiers même ceux qui lui jettent l'anathème.
Vous savez tous, mes Frères, qu'il y a en nous un principe qui, quoiqu'en relations étroites avec notre corps, en est pourtant distinct. Ce principe, c'est l'âme. Nous l'apercevons par ses manifestations extérieures , et ces manifestations précisément nous montrent que l'âme, quoiqu'unie au corps, ne se confond pas avec lui.
En effet, nous pensons, nous voulons, nous sentons. Or, penser, vouloir et en quelque sorte même sentir, sont des opérations tout à fait indépendantes du corps. Penser, c'est un acte purement intellectuel; vouloir, c'est encore un fait moral qui se passe entièrement dans l'âme, car c'est intérieurement qu'on prend telle ou telle détermination, et le corps ne fait qu'exécuter ce que l'âme a résolu; il n'est que l'instrument de la volonté. Sentir peut aussi être quelquefois un fait purement moral, car nous éprouvons des joies et des douleurs auxquelles le corps reste compléte-
(1) Dans mon, sermon de Kol Nidré, traitant àe V Immortalité chez les Israélites.
ïaenè étFanger. Nous souffrons quand ceux que nous aimons sont rwalades, cependant notre corps est bien portant. Nous sommes heureux quand ils recouvrent la santé, notre corps, pourtant, ne se porte pas mieux qu'auparavant. Une mère souffre quand elle est séparée de son enfant ; sa douleur fait place à la joie la plus vive quand la séparation cesse. Or, ce n'est pas le corps qui nous expliquera ni cette douleur ni cette joie. Si tous les faits dont nous venons de parler n'ont pas leur raison d'être dans le corps, la cause qui les fait exister doit se trouver ailleurs. Il faut la chercher dans l'âme, et comme les faits sont distincts du corps, le principe d'où ils naissent en est également distinct.
Ce qui prouve encore que nous avons en nous un principe qui ne saurait se confondre avec le corps, c'est que nous sommes souvent portés à des actes- qui sont en contradiction manifeste avec les intérêts du corps. Ce dernier, en effet, tend à éviter tout ce qui peut nuire à sa conservation. C'est ce qui nous explique l'effroi que nous ressentons à l'approche de la mort. Si pourtant, à un moment donné, nous imposons silence à notre amour instinctif de la vie , si nous courons audevant de ce qui peut la compromettre, évidemment nous n'obéissons plus au corps, car il ne saurait nous commander un acte contraire à sa conservation.
Est-ce, en effet, le corps ou bien est-ce l'âme qui pousse un homme à exposer sa vie pour un autre
homme qu'il ne connaît même pas ? Est-ce le corps ou bien est-ce l'âme qui entraîne une héroïque jeunesse sur les champs de bataille quand la pa • trie est menacée? Est-ce le corps ou bien est-ce l'âme qui inspire tous Ces dévouements glorieux que l'histoire recueille à toutes les époques pour les transmettre à la postérité? Ou bien il faut nier tous ces faits, c'est ce qui est impossible, car ils sont réels ; ou, pour les expliquer, il faut admettre que Pâmé se distingue du corps et n'est pas lui.
Ce premier point une fois reconnu, le dogme de l'immortalité n'est pas difficile à concevoir. L'âme et le corps n'étant pas une seule et même chose, l'un peut périr sans que l'autre cesse d'exister pour cela, quoiqu'ils aient vécu dans des relations très-étroites. N'y a-t-il pas aussi de bien étroites relations entre l'époux et l'épouse, entre la mère et son enfant, et pourtant la mort de l'un n'entraîne pas nécessairement celle de l'autre. Il en est de même du corps et de l'âme, et ce qui est difficile à comprendre, dit un philosophe du xvii*^ siècle (4), ce n'est pas leur séparation, c'est plutôt leur union. Cet assemblage d'esprit et de matière a, en effet, de quoi nous surprendre, mais que l'esprit, qui n'est pas soumis aux lois de dissolution régissant la matière, puisse survivre à la matière, il n'y a là rien qui doive nous étonner.
Ce que nous venons de dire vous montre seulement que l'âme peut survivre au corps, mais de
(1) Fénélon. Traité de l'existence de Dieu.
ce qu'une chose est possible, il ne s'ensuit pas qu'elle soit réellement. Il nous faut donc d'autres arguments encore qui nous feront voir d'une manière positive que l'âme ne meurt pas avec son enveloppe terrestre, et l'observation de la nature va nous fournir le premier de ces arguments.
Rien, pas un atome, ne se perd dans l'univers. Le corps même ne meurt pas, il se transforme. Il était une matière organique, animée, il devient ce qu'on appelle une matière chimique, c'est-à-dire une matière inanimée et inerte. Il retourne à la poussière, comme le dit l'Écriture, Ski nriK i^V .2W^ isj; Tu es poudre et tu retourneras à la poudre, mais il ne rentre pas dans le néant. Eh bien, si le corps ne disparaît pas du monde, pourquoi l'âme, qui est bien plus précieuse, disparaîtrait-elle? Y aurait-il pour elle seule des lois autres que pour le reste de la nature? La raison n'admet pas pour l'âme une pareille exception. L'Écriture ne l'admet pas non plus. Et ici nous rappellerons ces paroles de l'Ecclésiaste, car elles sont significatives nrrm nm^D y^i^n hm^vr^ 3ï?n nona iva omba bfc< Diï?n « Et la poussière retournera à la terre telle qu'elle était, mais l'esprit retournera vers Dieu qui l'a donné. » Ce qui veut dire : le corps ne s'anéantit pas, il redevient ce qu'il était, et puisque le corps ne meurt pas, l'âme mourra encore moins; elle revient, elle aussi, à son état primitif, elle retourne vers Dieu.
La conviction que cette première preuve fait
naître en nous, se fortifie encore quand nous observons ce qui se passe dans le monde.
Nous y voyons, en effet, un désordre moral qui nous ferait douter de la jnstice de Dieu, qui nous ferait douter de Dieu même, si nous ne songions pas que le Seigneur a l'éternité devant lui pour se justifier. Dans tous les temps et dans tous lès lieux on a remarqué que la vertu n'a pas toujours les récompenses qu'elle mérite, et que trop souvent le vice lève audacieusement sa tête triomphante.
Écrivains sacrés et profanes, auteurs anciens et modernes, tous ont signalé ce désordre, les uns pour nier, les autres pour justifier la Providence. Et ne nous est-il pas arrivé à nous-mêmes de nous poser douloureusement cette question : Y a-t-ii une justice? Notre raison n'a-t-elle jamais été étouffée en nous par l'excès de la souffrance non méritée, et n'avons-nous pas, comme Job, maudit le jour de notre naissance, l'heure où on est venu annoncer à notre père, un fils t'a été mis au monde? Ou bien, si noms n'avons pas éprouvé nous-mêmes l'injustice des hommes , ne l'avonsnous pas pu constater quand elle atteignait nos semblables? N'avons-nous jamais vu le droit méconnu, et l'intrigue s'emparer des faveurs qui devaient être réservées an mérite seul? N'avons-nous jamais vu (comme dit un philosophe moderne) des coupables mourir dans rénivrement de leur triomphe, et des hoanmes vertueux quitter obscu-
rément cette vie sans avoir pu obtenir, je ne dis pas la récompense de leur vertu, mais au moins le respect qu'elle aurait dû leur attirer ? Et ce serait là cette justice divine qu'on ne cesse de nous vanter et de proposer à notre imitation 1 Non, non, cette justice n'est qu'un mot; si le désordre moral que nous remarquons ici bas, n'est pas réparé, s'il ne vient pas un temps où, selon l'expression de l'Ecclésiaste, « Dieu jugera les justes et les injustes, un temps pour tous les desseins des hommes et pour toutes leurs actions là, » c'està-dire dans cette autre vie, où il sera rendu à chacun selon ses œuvres et où ne s! offrira plus à nos yeux cet affligeant spectacle qui nous déchire si souvent le cœur ici bas, quand nous voyons, comme l'auteur de Kohelet,^« que dans le lieu établi pour juger il y a de la méchanceté, dans le lieu établi pour faire justice, de l'impiété. » C'est en vain qu'on s'efforce de disculper la Providence, on n'y parviendra jamais si l'on n'enseigne la croyance à une autre vie ; sans ce dogme, toutes les raisons par lesquelles on voudra justifier Dieu, se condamneront par leur propre insuffisance. — Examinons ces raisons une à une.
On nous dit tout d'abord : le mal trouve sa punition et le bien sa récompense dans les suites naturelles qui découlent de l'un et de l'autre. Ainsi l'intempérance ruine la santé, la modération la maintient. C'est là une justification qui pourrait frapper la première fois qu'on l'entend, mais la
réflexion découvre bientôt qu'elle ne saurait suffire. En eifet, une bonne justice veut qu'il y ait une pénalité égale pour des crimes égaux. Or, les suites naturelles du mal varient selon les individus. Ainsi, tel homme au tempérament robuste se livrera à tous les excès sans altérer sa santé, et tel autre succombera dès les premiers pas. Ce n'est pas tout. La justice absolue telle qu'elle doit exister en Dieu, demande que le bien soit récompensé tout comme elle demande que le mal soit puni. Or, est-il vrai que toute vertu traîne nécessairement la récompense à sa suite? Où est, par exemple, ma récompense si je meurs aujourd'hui pour mon prochain , ou pour le triomphe d'une idée utile à l'humanité? Quelle suite heureuse pour moi est attachée à ma mort, si je péris tout entier dans mon sacrifice, si mon âme ne me survit pas?
Vous voyez, mes Frères, tout ce qu'une pareille justification de Dieu a d'incomplet. Nous allons arriver à une autre qui n'est pas plus que la précédente de nature à nous satisfaire.
D'après celle-ci, le désordre moral que nous remarquons dans le monde est parfaitement réparé par la loi civile. Mais cette loi civile ne punit que les infractions aux prescriptions de justice, elle n'a pas le moindre blâme pour ceux qui transgressent les préceptes non moins saints de la charité. Elle. frappe le malheureux qui, torturé par la faim, demanderait au vol un peu de nourriture, et elle a raison, car rien, pas même la misère, ne saurait
légitimer le mal, mais elle épargne l'homme sans entrailles qui refuse au pauvre un faible secours destiné à le faire vivre.
Il y a plus. La loi humaine n'atteint pas même toutes les infractions aux règles de justice. Il y a des actes nombreux dont elle ne peut pas demander compte à leurs auteurs et que pourtant la morale flétrit et réprouve.
Là même où elle est compétente, elle ne frappe pas toujours juste, car elle est appliquée par des hommes et est par conséquent faillible comme eux. Ne condamne-t-elle pas quelquefois des innocents, et les annales judiciaires n'ont-elles pas déjà eu souvent à enregistrer des erreurs irréparables? Je veux bien qu'aujourd'hui on se trompe moins souvent; mais si dans cent siècles, dans mille siècles un seul homme mourrait pour une faute qu'il n'a pas commise, si, depuis que le monde existe, on n'avait encore condamné qu'un seul innocent, cela suffirait pour nier la justice divine et pour montrer qu'ici bas n'existe pas cet ordre moral que la conscience réclame si impérieusement.
Ce n'est pas tout encore. La justice absolue ne peut pas permettre qu'on relâche des coupables , et cependant les hommes qui la représentent parmi nous, sont souvent obligés de le faire, parce qu'ils se laissent égarer par des sentiments honorables , il est vrai, mais qui n'en portent pas moins atteinte à la justice.
Et d'ailleurs, cette loi civile récompense-t-elle
réflexion découvre bientôt qu'elle ne saurait suffire,. En effet, une bonne justice veut qu'il y ait une pénalité égale pour des crimes égaux. Or, les suites naturelles du mal varient selon les individus. Ainsi, tel homme au tempérament robuste se livrera à tous les excès sans altérer sa santé, et tel autre succombera dès les premiers pas. Ce n'est pas tout. La justice absolue telle qu'elle doit exister en Dieu, demande que le bien soit récompensé tout comme elle demande que le mal soit puni. Or, est-il vrai que toute vertu traîne nécessairement la récompense à sa suite? Où est, par exemple, ma récompense si je meurs aujourd'hui pour mon prochain , ou pour le triomphe d'une idée utile à l'humanité? Quelle suite heureuse pour moi est attachée à ma mort, si je péris tout entier dans mon sacrifice, si mon âme ne me survit pas?
Vous voyez, mes Frères, tout ce qu'une pareille justification de Dieu a d'incomplet. Nous allons arriver à une autre qui n'est pas plus que la précédente de nature à nous satisfaire.
D'après celle-ci, le désordre moral que nous remarquons dans le monde est parfaitement réparé par la loi civile. Mais cette loi civile ne punit que les infractions aux prescriptions de justice, elle n'a pas le moindre blâme pour ceux qui transgressent les préceptes non moins saints de la charité. Elle. frappe le malheureux qui, torturé par la faim, demanderait au vol un peu de nourriture, et elle a raison, car rien, pas même la misère, ne saurait
légitimer le mal, mais elle épargne l'homme sans entrailles qui refuse au pauvre un faible secours destiné à le faire vivre.
Il y a plus. La loi humaine n'atteint pas même toutes les infractions aux règles de justice. Il y a des actes nombreux dont elle ne peut pas demander compte à leurs auteurs et que pourtant la morale flétrit et réprouve.
Là même où elle est compétente, elle ne frappe pas toujours juste, car elle est appliquée par des hommes et est par conséquent faillible comme eux. Ne condamne-t-elle pas quelquefois des innocents, et les annales judiciaires n'ont-elles pas déjà eu souvent à enregistrer des erreurs irréparables? Je veux bien qu'aujourd'hui on se trompe moins souvent; mais si dans cent siècles, dans mille siècles un seul homme mourrait pour une faute qu'il n'a pas commise, si, depuis que le monde existe, on n'avait encore condamné qu'un seul innocent, cela suffirait pour nier la justice divine et pour montrer qu'ici bas n'existe pas cet ordre moral que la conscience réclame si impérieusement.
Ce n'est pas tout encore. La justice absolue ne peut pas permettre qu'on relâche des coupables, et cependant les hommes qui la représentent parmi nous, sont souvent obligés de le faire, parce qu'ils se laissent égarer par des sentiments honorables , il est vrai, mais qui n'en portent pas moins atteinte à la justice.
Et d'ailleurs, cette loi civile récompense-t-elle
aussi la vertu ? L'Etat a bien quelques faveurs pour des actions extraordinaires, pour des actions d'éclat, mais fait-il aussi quelque chose pour les vertus humbles et cachées? A-t-il des prix à décerner à la piété filiale, aux actes de charité? La société, lors même qu'elle voudrait récompenser les vertus ordinaires, ne le pourrait pas, et tout récemment encore un écrivain célèbre constatait cette impossibilité et disait : « C'est en Dieu seul que la vertu trouve sa récompense (1) »
L'opinion publique vient-elle au moins combler les lacunes que laisse la loi civile? Est-ce elle qui se chargera de tresser des couronnes à la vertu ignorée? Est-ce elle qui frappera de sa réprobation les coupables que la justice ne peut atteindre, et réparë-t-elle ainsi ce désordre dont gémit le penseur?
Certaines personnes le croient , mais nous ne pouvons leur laisser cette illusion. L'opinion publique ne recherche pas la vertu qui se cache, elle n'accorde ses hommages qu'à ce qui brille. C'est l'ostentation qu'elle récompense, les dehors de la vertu plutôt que la vertu elle-même.
Quant aux vices, elle ne les pèse pas toujours dans la même balance; elle les excuse ou les flétrit selon qu'ils ont des suites heureuses ou malheureuses. Il n'y a pas assez d'injures pour celui qui a entrepris une action criminelle et qui n'y a pas
(1) Guizot. Discours prononcé à l'Académie française lors de U diitribation des prix Monthyon.
réussi; mais si le succès seconde l'audace, oh 1 alors la scène change; alors celui, qui, avec un peu moins de bonheur, eût été coupable, est un grand homme, un homme d'un génie rare. Tout le monde l'admire, tout le monde est à genoux devant lui, sauf à le déchirer, si la chance lui devient contraire.
Cette adoration ou plutôt cette idolâtrie du succès , est attestée par l'histoire de tous les temps et de tous les lieux, et tous les jours encore nous pouvons la constater.
En effet, l'homme qui, à côté de nous, aura tenté de faire une fortune rapide par des moyens illégitimes, ne sera qu'un fripon indigne de pitié s'il échoue dans ses projets, mais que le hasard le favorise, on s'incline devant lui, on s'honore d'être de ses amis et on est tout fier d'être reçu dans sa maison.
D'ailleurs , l'opinion publique varie selon lé monde qu'on fréquente. Il y a un certain monde où l'on rit de ceux qui respectent les liens sacrés de la famille et où l'on applaudit ceux qui s'efforcent de les briser ; il y a un monde où l'honneui' vous ordonne de tuer votre semblable afin de laver dans son sang une injure souvent peu grave ; il y en a un autre, enfin, où il est beau de faire mille bassesses pour parvenir, pour satisfaire ses désirs ambitieux.
Ce n'est pas tout encore. L'opinion publique n'est pas stable : elle brûle aujourd'hui ce qu'elle
a adoré hier, elle adorera demain ce qu'elle brûle aujourd'hui. Et c'est une règle si peu conforme à la justice dont le caractère est d'être absolu et universel, c'est-à-dire d'être la même en tous temps et en tous lieux, c'est cette règle qui serait destinée à rétablir l'ordre qui manque ici bas? Mais une pareille réparation en demanderait encore une autre, car elle consacrerait de nouvelles injustices. On a encore essayé de trouver une sanction de la loi morale qui dit que tout bien mérite une récompense et tout mal une punition, dans la conscience, ce tribunal que, dit-on. Dieu a placé en nous pour nous condamner ou nous absoudre, selon que nous nous conformons à la divine volonté ou que nous nous en écartons ; et on a dit, l'approbation de la conscience est le plus doux prix de nos efforts vertueux, comme son blâme est le châtiment le plus terrible de nos fautes. Mais cette sanction est loin de suffire. Si la satisfaction d'avoir accompli un devoir peut, à la rigueur, être une compensation de notre travail et de nos luttes, le remords ne saurait cependant être la punition de nos méfaits, car, en ce cas, les plus coupables seraient les moms punis. En effet, le remords s'émousse par l'habitude et il diminue à mesure qu'on s'enfonce dans le mal. C'est un fait reconnu que l'homme qui, par degrés successifs, arrive à commettre un crime dont sa mort sera l'expiation , éprouve moins de regrets après cet acte que lorsqu'il a attenté pour la première fois à la propriété
d'autrui. Donc, si les tourments de la conscience étaient notre seul châtiment, celui-ci ne serait plus proportionné à la faute, les plus coupables seraient les plus favorisés, et ainsi se trouveraient méconnues les règles les plus élémentaires de la justice.
Laissons donc toutes ces explications qui n'expliquent rien et recourons à la seule vraie, à la seule possible, à une vie nouvelle où il sera fait à chacun selon son mérite; autrement nous compromettrions par de maladroits plaidoyers la cause que nous voulons défendre, et au lieu de fortifier dans les hommes ia croyance à la justice divine, nous ne ferions que l'affaiblir.
Ce n'est pas seulement la justice de Dieu que nous mettons en cause en niant l'immortalité de l'âme, sa sagesse n'est pas moins compromise.
Nous n'avons, en effet, qu'à nous observer pour voir qu'il y a en nous des tendances qui ne seront jamais satisfaites si tout est terminé pour nous à la mort. Notre intelligence aspire à l'infini ; elle voudrait tout connaître et cependant aucun homme ne peut embrasser toutes les connaissances. La science est si vaste qu'on a été obligé de la mutiler, et il n'est donné à chacun de nous que d'en arracher des parcelles. Ainsi les uns étudient le droit et cherchent à savoir comment il est possible d'arranger les différends qui s'élèvent entre les hommes. D'autres demandent à la nature ses secrets, et cette étude de la nature se divise encore en différentes branches. D'autres s'occupent d'ar-
river par la raison à la connaissance du Créateur el des lois qui doivent régler nos rapports avec lui et avec nos semblables. D'autres, enfin, demandent au passé des enseignements pour le présent et l'avenir, et nous retracent ainsi l'histoire des temps anciens. Mais lors même que nous pourrions tout apprendre, notre soif de connaître ne serait pas satisfaite. Plus on apprendrait, plus on se sentirait ignorant; plus on saurait, plus on voudrait savoir. On ne se contenterait plus de connaître tout ce qui peut nous servir ou même de connaître ce qui ne nous sert pas, comme, par exemple, les lois qui régissent les astres, mais on voudrait comprendre l'infini. On voudrait comprendre comment l'être, qui n'a ni commencement ni fin, a pu créer un monde fini et borné ; comment un esprit pur a pu communiquer une partie de son essence à nous qui sommes formés du hmon de la terre. Mais ce sont là des mystères qui ne se dévoileront jamais ici-bas à la raison humaine, et il y a encore bien des choses que nous sommes condamnés à ignorer tout le temps que durera notre séjour sur cette terre.
Qui a cependant donné à notre intelligence ces aspirations vers l'infini? N'est-ce pas Dieu lui-même? Et pourquoi, s'il est sage, ne nous a-t-il pas donné aussi les moyens de contenter ces aspirations, de satisfaire ces tendances qu'il a mises en nous ? Non, la sagesse de Dieu n'existe pas plus que sa justice, si l'âme n'est pas immortelle. Non, le
Seigneur n'est pas sage; ou bien il arrivera un jour où les voiles qui nous couvrent encore une partie de la vérité se déchireront, où notre âme avide de connaître pourra se désaltérer à la source de toute vérité et de toute connaissance.
Ce n'est pas seulement dans notre intelligence, mais encore dans nos sentiments que se montrent nos tendances vers rinfini. Nous voudrions, en effet, toujours, éternellement témoigner notre affection à ceux que nous aimons, et demain cependant ils pourront nous êtr^e enlevés; demain, peut-être, nous n'aimerons plus qu'une ombre, qu'un souvenir, et notre tendresse ne se manifestera plus que par nos regrets et nos larmes. Est-ce donc être sage- que de nous inspirer des sentiments plus durables que les objets sur lesquels ils portent? Est-ce être sage que de nous mettre au cœur une tendresse qui aspire à l'éternité , quand les êtres qui doivent en jouir sont finis et périssables et qu'il vient un moment où ils nous seront arrachés pour jamais? Où est donc la sagesse de Dieu si l'âme n'est pas immortelle ? Où est surtout sa bonté que nous exaltons si fort dans nos prières? Quoi ! Dieu est bon ! et il met en nous des désirs qui ne doivent .jamais se satisfaire ! Montrer un morceau de pain à un affamé et lui dire : tu ne l'auras pas , c'est une cruauté, tout le monde en conviendra. Eh bien, c'est quelque chose de semblable que Dieu ferait avec nous. Il nous dirait : vous pouvez aspirer à l'infini, mais vous n'y atteindrez jamais.
Et pourquoi donc, s'il est si bon, a-t-il fait de nous les êtres les plus malheureux de la terre? L'oiseau nourrit quelque temps son petit, et puis il l'abandonne à ses propres forces ; le jeune oiseau forme une nouvelle famille et devient étranger à sa mère. Mais pour nous l'absence ne brise pas les liens qui nous unissent à nos parents, à nos enfants, à nos frères, à nos sœurs. Quand ils sont loin de nous, notre pensée va les retrouver , elle franchit avec eux les espaces et fussent-ils au-delà de l'Océan, notre cœur les suivrait. Nous souffrons de leurs douleurs et nous en souffrons d'autant plus que notre imagination nous les représente quelquefois plus grandes qu'elles ne sont réellement. Et quand la mort nous les enlève, le temps, ce suprême consolateur, ne parvient pas à nous les faire oublier , leur image chérie reste gravée en nous et nous arrache souvent des larmes bien àmères. Avec eux se sont. envolées toutes nos joies, leur perte a décoloré notre existence ; nous ne vivons plus comme les autres, nous ne prenons plus part à à leurs plaisirs ; des êtres bien-aimés ont été ravis à notre tendresse et tout nous paraît dépeuplé. Pourquoi donc Dieu a-t-il mis en nos cœurs cet ardent amour pour nos proches, si cet amour ne doit servir qu'à nous rendre misérables ici-bas, qu'à empoisonner notre existence terrestre? Est-ce donc poui' que nos plus saintes croyances viennent se flétrir au souffle desséchant de l'expérience ? Est-ce pour que, dans notre désespoir, nous ac-
ceptions cette maxime impie d'un sceptique de nos jours : Dieu, c'est le mal, et que, comme lui, nous nous laissions emporter à cette imprécation sauvage : « Dieu, retire-toi ! »
Vous le voyez, mes frères, justice, sagesse, bonté de Dieu : tout disparaît, tout périt dans un commun naufrage, tout n'est qu'illusion et mensonge si notre vie n'est que de ce monde. Mais tout se comprend , tout s'explique , si l'âme est immortelle. Que prouve, en effet, le désordre moral ici-bas, si Dieu a l'éternité pour le réparer? Que prouve la disproportion de nos facultés avec nos tendances, s'il y a une autre vie où ces tendances trouveront à se satisfaire?
! cessez de murmurer, vous qu'afflige le spectacle du vice heureux et de la vertu aux prises avec l'adversité. Il viendra un moment où les rôles seront intervertis, où l'impie, qui lève orgueilleusement la tête comme le cèdre du Liban, tombera foudroyé par la justice divine, où l'homme de bien, hnmble et malheureux , jouira du fruit de ses œuvres, et où se réalisera pour lui cette parole de l'Écriture : .-j-ij^p» nain nponn D>j;-)Tn « Ceux qui sèment dans les larmes récolteront dans l'allégresse. « Il récoltera, lui aussi, dans cette autre existence qui commence pour nous quand finit notre existence terrestre.
Une autre existence ! entendez- vous, pécheurs, une autre existence! c'est-à-dire, jugement et condamnation pour ceux qui ont agi contrairement
au devoir. Cessez de vous étourdir, cessez de mentir à votre conscience et ne faites pas> semblant de croire que le tombeau c'est le néant. Non ! non ! la mort n'est <ïue le passage à une autre vie, vie bien amère pour le coupable qui ne se sera pas repenti et qui ne sera pas revenu de ses égarements. Oui, la mort nous conduit à une vie nouvelle. Ne pleurez donc plus, vous qii'elle a frappés dans vos affections. Ils ne sont pas perdus ceux que vous aimiez. Ils vous ont devancés dans la céleste patrie où vous arriverez à votre tour, et où vous serez réunis à eux pour l'éternité. Et nous tous, mes Frères, nous tous qui travaillons, qui luttons, qui gémissons accablés par des douleurs de toute nature, soyons fermes, soyons courageux, et vivons soutenus par l'espérance que ce travail, ces luttes, ces douleurs ne sont pas en vain. Que signifient quelques jours de souffrance quand on a devant soi une éternité de bonheur? Qu'est-ce que ces jouissances dont nous sommes privés ici-bas en comparaison des félicités que Dieu nous réserve?
Mieux vaut, disent nos sages, une heure de béatitude dans la vie future que toute cette vie présente.
Songeons donc au but, mes Frères, et marchons-y d'un pas droit et assuré; qu'importe que nous arrivions les pieds déchirés et meurtris, pourvu que nous arrivions! Quand le voyageur a trouvé un gîte, il ne sent plus les fatigues de la
route, il ne voit pas que ses vêtements sont en lambeaux et. qu'il en a laissé une partie aux ronces du chemin. Il sait où poser sa tête, et il ne se souvient plus du pas^é. Et nous aussi, mes bienaimés, quand nous serons arrivés au terme de notre course et que nous serons reçus dans le sein du Seigneur, nous oublierons bien vite que nous avons eu des difficultés h vaincre, des obstacles à surmonter, et nous serons heureux auprès de celui qui est la source de tout bonheur et de toute félicité. Amen !