PREMIERE PARTIE
J'entre dans ma première . proposition par la pensée de saint Grégoire pape, et surpris, aussi bien que ce saint docteur, du pouvoir souverain de l'amour de Dieu, et du miracle que l'Évangile aujourd'hui lui attribue, je demande : Est-il donc vrai qu'il n'en coûta à Madeleine que d'aimer pour trouver grâce devant Jésus- Christ ? Est-il vrai que le seul acte d'amour qu'elle forma fut, après tant de désordres, un remède suffisant pour la guérison de son âme ? Est-il vrai qu'une pécheresse si chargée de crimes ; sans autre effort que celui-là et sans autre disposition, mérita d'être pleinement et parfaitement justifiée ? Oui, Chrétiens, il est vrai ; et non-seulement vrai, mais même de la foi : parce qu'elle aima beaucoup, beaucoup de péchés, c'est-à-dire, dans le langage de l'Écriture, tous ses péchés lui furent remis : RemittuntiiTj ei peccata multa, quonimn dilexit multùm. Mais il ne s'ensuit pas du reste que le Fils de Dieu, en lui pardonnant, ait été prodigue de sa grâce, il ne s'ensuit pas qu'il l'ait donnée à vil prix, ni que sa bonté l'ait fait relâcher de ses droits aux dépens de sa justice. Car je prétends.
et voilà par où je veux consoler les pécheurs, en leur faisant connaître le don de Dieu et en justifiant la miséricorde du Sauveur ; je prétends que ce seul amour, formé dans le cœur de Madeleine au moment qu'elle connut Jésus-Christ, fut la satisfaction la plus entière que Jésus- Christ pût attendre d'un cœur contrit et humilié ; je prétends que, sans y rien ajouter, cette satisfaction seule, pesée dans la balance du sanctuaire, eut une juste proportion avec le pardon que Jésus- Christ lui accorda. Entrons, mes chers Auditeurs, dans les sentiments de cette illustre pénitente. Développons, s'il est possible, ce qu'opéra dans elle l'Esprit divin au moment de sa conversion. Mesurons toute la grandeur et toute l'étendue de ce parfait amour de Dieu qui la sanctifia ; et voyons si la facilité du Sauveur du monde à la recevoir et à lui remettre ses péchés, préjudicia en aucune sorte aux règles les plus exactes et les plus sévères de la pénitence.
Pour cela. Chrétiens, je distingue, et je vous prie de distinguer avec moi quatre choses que l'Évangile nous fait expressément remarquer dans Madeleine : son péché, la source de son péché, la matière de son péché et le scandale de son péché. Son péché, qui fut sa vie déréglée et dissolue ; la source de son péché, qui fut la faiblesse et le malheureux penchant de son cœur; la matière de
son péché, qui fut son luxe et ses sensualités criminelles ; enfin le scandale de son péché, qui fut le dangereux et funeste exemple qu'elle avait donné à toute la ville de Jérusalem : Mulier in civitate peccatrix. Or, voilà, par un effet bien surprenant, à quoi remédia tout à coup l'amour qu'elle conçut pour Jésus-Christ : je veux dire que ce saint amour expia son péché, que ce saint amour purifia la source de son péché, que ce saint amour consacra à Dieu la matière de son péché, et qu'enfin il répara le scandale de son péché. Il expia son péché, en rétablissant dans le cœur de Madeleine l'empire de Dieu que le péché y avait détruit. Il purifia la source de son péché, en tournant toute la sensibilité et toute la tendresse de Madeleine vers Jésus- Christ, objet digne d'être souverainement aimé. Il consacra à Dieu la matière de son péché, en inspirant à Madeleine la pensée de répandre sur les pieds de Jésus- Christ un parfum précieux, et lui faisant trouver jusque dans son luxe de quoi honorer son Dieu, et dans sa vanité même, de quoi lui faire un sacrifice. Et il répara le scandale de son péché, en déterminant Madeleine à changer de vie par une conversion éclatante. N'ai-je donc pas raison de dire que ce seul amour fut une pénitence complète, et une pénitence si efficace, que la miséricorde du Sauveur, si j'ose parler de la sorte, ne
put même y résister ? Reprenons par ordre chaque article, et suivez-moi, je vous prie, avec attention.
Son péché fut le libertinage de ses mœurs. Ne disons rien de plus, et tenons-nous-en à l'Évangile, qui est notre règle. Il nous marque seulement en général que Madeleine était une pécheresse : cela nous doit suffire ; et le respect dû à cette pénitente, encore plus célèbre par son changement qu'elle ne se rendit fameuse par son désordre, ne nous permet pas de nous expliquer davantage : Mulier in civitate peccatrix.
Si dans un autre discours (^) j'ai parlé plus en détail de ce péché, c'est des paroles toutes pures de saint Paul que je me suis servi. J'ai cru qu'étant consacrées, je pouvais, à l'exemple de ce grand apôtre, les employer dans un auditoire chrétien, et ceux qui m'ont entendu savent avec quelle réserve, toutes consacrées qu'elles sont, bien loin d'en développer tout le sens, je n'ai fait que l'effleurer. Quand saint Paul, avec une entière liberté, reprochait aux fidèles certains vices énormes, ou quand il tâchait à leur en imprimer l'horreur par le dénombrement et la peinture qu'il leur en faisait, il se contentait de les prévenir, en leur disant : Plût à Dieu, mes frères, que vous voulussiez un peu supporter mon imprudence !
Et supportez-la, je vous prie ; car vous savez le
désir ardent que j'aurais de vous voir tous dignes d'être présentés à Jésus- Christ comme une vierge sans tache : Utinam sustineretis modicum quid insipientice mece ! sed et supportate me ; cemulor enim vos Dei cemulatione. Despondi enim vos uni viro virginem castam exhiber e Christo. J'ai usé de la même précaution ; et quoique indigne de me comparer à cet homme apostolique, Dieu m'est témoin que le même zèle m'a porté à vous faire les mêmes reproches et les mêmes remontrances. Confondez-moi, Seigneur, si j'oublie jamais la fin pour laquelle vous m'avez confié la grâce de votre Evangile. Or, non seulement les chrétiens de ces premiers temps ne s'offensaient pas de ce que saint Paul leur représentait avec tant de force et sans nul adoucissement ; mais, persuadés de l'importance et de la nécessité de cette instruction, ils la recevaient avec une docilité parfaite : ils en étaient édifiés, touchés, pénétrés ou d'une sainte componction, s'ils y avaient part, ou d'une crainte salutaire, s'ils étaient encore dans l'innocence. J'avais droit de croire que je trouverais dans vous les mêmes dispositions, et qu'une morale que saint Paul avait crue bonne pour le siècle de l'Église naissante, c'est-à-dire pour le siècle de la sainteté, pouvait l'être encore à plus forte raison pour un siècle aussi corrompu et aussi perverti que le nôtre. Je me suis trompé ;
ce siècle, tout corrompu qu'il est, a eu pour cela plus de délicatesse que celui de l'Église naissante. Ce que j'ai dit n'a pas plu au monde ; et Dieu veuille que le monde, en me condamnant, ait au moins gardé les mesures de respect, de religion, de piété, qui sont dues à mon ministère : car, pour ma personne, je sais que rien ne m'est dû. Trop heureux, si, me voyant condamné du monde, je pouvais espérer d'avoir confondu le vice et glorifié Dieu. Trop heureux, si la censure du monde n'a rien fait perdre à ce que j'ai dit de son efficace et de son utilité ; et s'il y a eu des âmes, qui, comme les premiers chrétiens, en aient été, non seulement instruites, mais converties ! Ce qui plaît au monde n'est pas toujours le meilleur ni le plus nécessaire pour le monde. Ce qui lui déplaît est souvent la médecine qui, tout amère qu'elle peut être, le doit guérir. Se choquer de semblables vérités et s'en scandaliser, c'est une des marques les plus évidentes du besoin qu'on en a ; s'en édifier et se les appliquer, c'est la preuve la plus certaine d'une âme solide qui cherche le royaume de Dieu. Mais c'est à vous. Seigneur, à faire le discernement, et de ceux qui en ont abusé et de ceux qui en ont profité. Vous êtes le scrutateur des cœurs ; et vous savez que ce n'est point pour ma justification que je m'en explique ici, mais pour l'honneur de votre parole. Qu'im-
porte que je sois condamné? Mais il importe, ô mon Dieu ! que votre parole soit respectée. Revenons à notre sujet.
Le péché de Madeleine fut le libertinage de ses mœurs ; ou, pour comprendre sous des termes moins odieux tous les désordres auxquels elle s'abandonna, quand Dieu, par une juste punition, l'abandonna à elle-même et à ses propres désirs, disons que son péché fut son orgueil, et son a:mour-propre ; que ce fut et une idolâtrie secrète de sa personne, et une ambition criminelle d'être non seulement aimée, mais adorée. En effet, dit Zenon de Vérone, elle ne fut libertine que parce qu'elle fut vaine, et parce qu'elle s'aima avec excès. Mais l'amour divin, qui toucha son cœur, sut bien venger Dieu de l'un et de l'autre. Car, à cet amour-propre qui l'aveuglait, il substitua une sainte haine d'elle-même ; et au lieu de cet orgueil dont elle avait fait sa passion dominante, il lui inspira la plus profonde humilité.
Elle aima, Dilexit ; et par une conséquence plus nécessaire, elle commença à se haïr. Car, comment aurait-elle pu aimer son Dieu, et ne se haïr pas elle-même ? Aimant ce Dieu de pureté et de sainteté, et ne voyant dans elle que corruption et que désordre, comment aurait-elle pu se défendre de concevoir pour elle-même, non seulement du mépris, mais de l'horreur ; et comment,
avec cette horreur d'elle-même, n'aurait-elle pas, dès lors, pratiqué ce qui semblait ne devoir être . que pour les âmes parfaites, mais ce qu'elle jugea convenir bien mieux à une pécheresse qu'à toute autre, savoir, le renoncement à soi-même, le détachement de soi-même, la mort à soi-même ? Comment, dis-je, n'aurait-elle pas été remplie de ces sentiments, puisque, éclairée des lumières de la grâce, elle se regarda comme un monstre devant Dieu ; comme une créature infidèle qui n'avait jamais connu Dieu, ou qui, l'ayant connu, ne lui avait jamais rendu la gloire qui est due à Dieu ; comme une créature rebelle qui, si longtemps, avait fait une profession ouverte de violer toutes les lois de Dieu, qui, par une vie licencieuse, avait insolemment outragé Dieu, qui, dans sa personne, avait profané tous les dons de Dieu, qui, par l'abus le plus punissable, s'était servie contre Dieu même des avantages qu'elle avait reçus de Dieu ?
Elle aima, Dilexit ; et du moment qu'elle aima, elle cessa d'avoir ces soins excessifs d'une beauté fragile, dont elle s'était toujours occupée. Voyezla aux pieds de Jésus- Christ, les cheveux épars, le visage abattu, les yeux baignés de larmes. Voilà ce que l'Évangile nous présente comme un modèle de l'amour-propre anéanti. Pense-t-elle encore, dans cet état, à ce qui la peut rendre plus agréable ?
Craint-elle, à force de pleurer, de ternir et de défigurer son visage ? A- 1- elle sur cela, dans la douleur que lui cause son péché, la moindre inquiétude ? Non, non, mes Frères, dit saint Grégoire pape, ce n'est plus là ce qui la touche. Que ce visage, disait la bienheureuse Paule, détrompée du monde et animée d'un vrai désir de satisfaire à Dieu ; que ce visage dont j'ai été idolâtre, et que tant de fois, contre la loi de Dieu, je me suis efforcée d'embellir par de damnables artifices, soit couvert d'un éternel opprobre : Turpetur faciès illa, quam toties contra Dei prœceptum carussâ et purpurisso depinxi. Remarquez, Mesdames, ces paroles de saint Jérôme ; et si vous êtes chrétiennes, ne préférez pas au sentiment de ce grand homme qui est le sentiment de tous les Pères, l'erreur d'une fausse conscience qui vous séduit : Faciès illa, quam toties contra Dei prceceptum cerussà et purpurisso depinxi ; ce visage que tant de fois j'ai voulu déguiser par des couleurs empruntées, à qui tant de fois j'ai donné un faux lustre, malgré les défenses et contre la volonté de mon Dieu. Ainsi en jugea Madeleine convertie : Ah ! que cette grâce périssable soit pour jamais effacée ; que ces yeux deviennent comme deux fontaines, pour arroser la terre de mes larmes ; que ces cheveux, sujet ordinaire de ma vanité, ne servent plus qu'à mon
humiliation ; que cette chair soit désormais une victime de mortification et d'austérité. Bien loin de s'aimer soi-même, elle voudrait pouvoir se détruire ; et parce que Dieu ne lui permet pas cette destruction volontaire d'elle-même, elle s'offre du moins à lui comme une hostie vivante, pour lui être, et plus longtemps, et plus souvent immolée.
Elle aima, Dilexit ; et parce qu'elle aima, elle voulut faire à Dieu une réparation solennelle, et comme une amende honorable de tout les attentats de son orgueil. Prosternée aux pieds de Jésus- Christ, elle se souvint combien elle avait été jalouse d'avoir dans le monde des adorateurs ; c'est-à-dire, des hommes nés, ce semble, pour elle ;. des hommes non seulement fous et insensés, mais sacrilèges et impies pour elle ; des hommes prêts, pour elle, à renoncer au culte de leur Dieu, prêts à lui sacrifier leur liberté, leur repos, leurs biens, c'est trop peu, leur conscience et leur salut : car l'ambition d'une femme mondaine va jusquelà. Les Israélites irritaient le Dieu de leurs pères, en sacrifiant à des idoles de bois et de pierre : Et in sculptilibus suis as cemulationem eum provocaverunt (}) ; et cette femme pécheresse l'avait outragé et comme piqué de jalousie, en lui opposant dans sa personne une idole de chair. Elle se souvint des pièges qu'elle avait dressés à l'innocence des âmes.
des ruses qu'elle avait employées pour les séduire, des charmes dont elle avait usé pour les corrompre, des passions qu'elle avait fait naître dans les cœurs : elle s'en souvint, et Dieu lui ouvrant les yeux, elle crut voir au milieu des flammes de l'enfer, disons mieux, elle y vit en esprit, mais avec effroi, des pécheurs sans nombre qu'elle avait précipités dans une éternelle damnation. Tant de commerces dont l'indiscrète familiarité avait été entre eux et elle, le lien des plus mortelles habitudes ; tant de conversations dont la licence leur avait fait perdre toute pudeur ; tant de libertés contre lesquelles sa conscience par mille remords, mais tous inutiles, avait si souvent jréclamé ; tant de cajoleries dans les discours, tant d'immodesties dans les actions ; que dirai-je ? tant d'autres choses qu'elle savait avoir été de sa part les dangereuses amorces des désordres d'autrui : tout cela lui revint à l'esprit ; et ce seul désir de plaire, dont elle n'avait jamais compris les pernicieuses conséquences, ce désir de plaire, qu'elle avait jusque-là compté pour rien, lui parut comme un abîme, mais un profond et affreux abîme, qui, selon l'expression du Saint-Esprit, l'attirant dans d'autres abîmes, l'avait conduite aux dernières extrémités. Voilà ce que son amour, je dis un amour tout sacré, lui fit connaître ; voilà sur quoi elle se confondit mille fois elle-même.
Ah ! dit-elle à son Dieu dans la ferveur de la plus sainte contrition, n'ai-je donc été, Seigneur, jusqu'à présent dans le monde que pour vous y faire la guerre, que pour arrêter les conquêtes de votre grâce, que pour y être l'ennemie déclarée de votre gloire ? N'ai-je donc vécu que pour perdre ce que vous vouliez sauver, que pour détruire l'ouvrage de votre rédemption, que pour faire périr des âmes que vous êtes venu chercher, et qui vous ont déjà coûté si cher ? Mais que puis-je faire désormais autre chose, ô mon Dieu ! que de vous aimer autant que je me suis aimée moimême ; que de m'étudier à vous plaire, autant que j'ai eu le malheur de plaire à d'autres qu'à vous ? Par où puis-je mieux vous dédommager de tant d'injustices commises contre vous et de tant de crimes, que par cet amour sincère et pur dont j'ai commencé à connaître le prix inestimable ?
Elle aima, Dilexit ; et toutes ses injustices furent expiées ; elle aima, et tous ses crimes lui furent pardonnes. Ne concluez pas de là, pécheurs qui m'écoutez, que notre Dieu est donc un Dieu bien facile et bien indulgent : cette conclusion, dans le sens que vous l'entendez, serait une erreur ; et cette erreur vous pourrait être plus funeste que votre libertinage même. Mais concluez de là que l'amour de Dieu a donc une vertu supérieure à tout
ce que nous en concevons. Concluez de là que l'amour de Dieu est donc aussi fort que la mort même, je veux dire, aussi méritoire et aussi agréable à Dieu que le martyre. Concluez de là que l'amour de Dieu est donc aussi saint et aussi sanctifiant que le baptême. Concluez de là, qu'en comparaison de l'amour de Dieu, toute satisfaction de l'homme pécheur est donc peu efficace ; et que séparée de l'amour de Dieu, elle est même de nulle valeur : c'est de quoi je conviendrai avec vous. Mais aussi serez- vous obligés de convenir avec moi que peu de pécheurs aiment donc Dieu comme l'a aimé Madeleine, jusqu'à la haine d'euxmêmes, jusqu'au renoncement à eux-mêmes ; et, par conséquent, que peu de pécheurs, en pensant même se convertir à Dieu, aiment sincèrement Dieu, puisque aimer Dieu sans se haïr soi-même, sans se renoncer soi-même, c'est l'aimer et ne l'aimer pas.
Non seulement l'amour de Dieu expia le péché de Madeleine, mais il en purifia la source. Cette source était son cœur, un cœur sensible et tendre. Or, pour le purifier, elle aima : Dïlexit ; mais elle aima, dit saint Augustin, celui qui ne peut être trop sensiblement ni trop tendrement aimé ; et par là elle se fit de sa sensibilité même et de sa tendresse un mérite et une vertu. EUle comprit que ce n'était pas en vain que Dieu lui avait donné un
cœur tendre : que ce cœur était fait pour lui ; et que si jusqu'alors il avait été dans le trouble, ce n'était point parce qu'il était tendre, mais parce qu'il était tendre pour qui il ne le devait pas être. Elle ne crut pas qu'un cœur converti dût être un cœur sec, un cœur dur, un cœur froid et indifférent. Bien loin de le croire, elle supposa, et avec raison, que, pour être un cœur converti, il fallait que ce fût un cœur ardent, un cœur zélé, un cœur affectueux, un cœur capable d'être ému et touché ; et, trouvant dans son propre cœur toutes ces qualités, elle jugea qu'elle ne devait plus les faire servir qu'à aimer avec plus de tendresse le Dieu même de qui elle les avait reçues, et pour qui elle n'avait eu jusque-là que trop d'insensibilité. Comme cette tendresse, ainsi rectifiée, lui pouvait être d'un excellent usage pour sa pénitence, au lieu de la combattre, elle s'efforça de l'augmenter : et de même que dans les premiers siècles de l'Église, à mesure que la foi s'établissait sur les ruines du paganisme, on ne détruisait pas les temples dédiés aux idoles, mais on les purifiait en les employant au culte du vrai Dieu ; aussi l'amour de Dieu, prenant possession du cœur de cette pécheresse, n'en détruisit pas le tempérament, mais le corrigea ; ne lui ôta pas le penchant qu'elle avait à aimer, mais la mit en état d'aimer sûrement en la faisant aimer saintement. Ce cœur
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de Madeleine avait été, selon la figure de l'Apôtre, l'olivier sauvage qui n'avait produit que des fruits de malédiction ; mais, par la divine charité qui y fut entée, il devint l'olivier franc qui ne porta plus que des fruits de grâce et de salut. Ah ! mon Dieu, que votre providence est aimable, de nous avoir ainsi facilité la plus austère de toutes les vertus, qui est la pénitence ! Qu'il y a de douceur dans votre sagesse, d'avoir tellement disposé les choses, que sans changer de naturel, et avec le même cœur que vous nous avez donné en nous formant, de pécheurs, nous puissions devenir justes, et de charnels, des hommes parfaits et spirituels ! Si, pour nous convertir Q) à vous, il fallait nous anéantir et cesser d'être ce que nous sommes, cet anéantissement de nous-mêmes, quelque nécessaire qu'il fût d'ailleurs, nous effraierait : mais votre grâce toute-puissante, s'accommodant à notre faiblesse, se sert, pour notre conversion, de notre propre fonds, et nous fait trouver, jusque dans nos passions, le remède à- nos passions mêmes ; puisqu'il n'y en a aucune qui, purifiée par votre amour, ne puisse contribuer à notre sanctification.
Allons encore plus avant. L'amour de Dieu, après avoir expié le péché de Madeleine, après en avoir purifié la source, en consacra là matière. J'appelle la matière de son péché tout ce qui ser-
vait à ses plaisirs et à son luxe. C'était une femme voluptueuse. Elle avait aimé les parfums et tout ce qui flatte les sens. Les aima-t-elle toujours après sa conversion ? Vous le savez, puisque, par un effet visible de la. prédiction du Sauveur du monde, ce qu'elle fit chez le pharisien, et ce qui sembla n'être qu'un mouvement passager de sa piété, se publie encore aujourd'hui à sa gloire partout où l'Évangile de Jésus- Christ est annoncé. Non, non, dit-elle, dans l'heureux moment qu'elle sentit l'impression de la grâce et de l'amour de son Dieu, il ne m'appartient plus de chercher les délices de la vie. Cela convient mal à une pécheresse, et encore plus mal à une pécheresse pénitente. Faut-il donc des délices pour un corps qui n'a mérité que des feux éternels ?
Faut-il des parfums pour une chair qui, jusqu'à présent, n'a été qu'une chair de péché, et qui dans le tombeau sera bientôt un sujet de pourriture } N'est-il pas plus juste, Seigneur, que ce corps, que cette chair, que tout ce qui les a révoltés contre votre loi soit consacré, et que j'emploie maintenant pour vous ce que tant de fois j'ai prodigué pour moi-même ? En effet, touchée de ce sentiment, elle apporte avec elle un parfum précieux et exquis, elle le répand sur les pieds adorables de Jésus-Christ, elle les essuie de ses cheveux, elle les arrose de ses larmes/ Ainsi,
reprend saint Grégoire pape, elle trouva dans son luxe même de quoi honorer le Fils de Dieu, et dans sa vanité de quoi lui faire un agréable sacrifice : Et qiiot in se invenit, ohlectamento, tôt de se ohtulit holocausta. Voilà, femmes du monde, une pénitence solide : sacrifier à Dieu ce qui a été la matière du péché. Car, être convertie, et cependant être aussi mondaine et aussi vaine que jamais ; être dans la voie de la pénitence, et cependant être aussi esclave de son corps, aussi . adonnée à ses aises, aussi soigneuse de se procurer les commodités de la vie : réduire tout à des paroles, à des maximes, à de prétendues résolutions, c'est une chimère ; et compter alors sur sa pénitence, c'est s'aveugler soi-même et se tromper.
A Dieu ne plaise. Mesdames, que je veuille examiner ici et vous marquer tout ce que la pénitence doit réformer dans vos personnes ; outre que ce détail irait trop loin, peut-être en feriezvous encore le sujet de votre censure. Toutefois c'est dans ce détail que sont entrés les Pères de l 'Église (^), et même les Apôtres, quand ils se sont appliqués à régler les mœurs. Comme ils travaillaient à former une religion pure, sainte, exempte de tache, ils n'ont point estimé que cette morale fût au-dessous de la dignité de leur ministère. Car c'est pour cela que saint Paul, cet homme
ravi jusqu'au troisième ciel, et qui avait appris de Jésus- Christ même ce qu'il enseignait aux fidèles, faisait aux femmes chrétiennes des leçons touchant la modestie et la simplicité des habits : les obligeant sur ce point à une régularité contre làquelle l'esprit du monde ne prescrira, ni ne prévaudra jamais, leur spécifiant les choses en particulier à quoi il voulait qu'elles renonçassent, et ne croyant pas ce dénombrement indigne de ses soins apostoliques. Mais je ne veux pas aujourd'hui descendre jusque-là. Je veux que vous en soyez vous-mêmes lés juges. Je veux que, vous considérant, vous-mêmes, vous reconnaissiez sincèrement et de bonne foi ce qu'il y a dans l'extérieur de vos personnes à corriger et à retrancher. Je veux que, devant Dieu, vous vous demandiez à vous-mêmes, si ce luxe qui croît tous les jours, si cette superfluité d'ajustements et de parures toujours nouvelles, s'accorde bien avec l'humilité de la pénitence. Et si vous me répondiez que ce ne sont point là des crimes, et qu'à la rigueur il n'y a rien en tout cela qu'on puisse traiter de péché ; après vous avoir conjurées de vous défaire de cet esprit intéressé qui réduit tout à la rigueur du précepte, et qui s'en tient précisément à l'obligation de la loi, esprit peu chrétien, esprit même dangereux pour le salut : qui doute, vous dirai-je, sans hésiter, que Dieu ne condamne ce qui, cons-
tamment et de votre aveu, sert au moins d'attrait au péché, ce qui excite les passions impures, ce qui entretient la mollesse, ce qui inspire l'orgueil ? De si pernicieux effets peuvent-ils partir d'une cause innocente et indifférente ? Qui doute, par cette raison, et même indépendamment de cette raison, que tout cela ne doive être la matière du sacrifice que vous devez à Dieu comme pécheresse ? Car, détrompez-vous aujourd'hui, ajouterais-je, de l'erreur où vous pourriez être, que la pénitence ne doive sacrifier à Dieu que ce qu'il y a d'essentiellement criminel. Non, il n'en est pas ainsi. C'est par le retranchement des choses permises qu'on répare les péchés commis dans les choses défendues. C'est par le renoncement à la vanité qu'on expie l'iniquité. Sans cela, quelques mesures que vous preniez en vous convertissant à Dieu, Dieu n'est point satisfait de vous. Voilà comment je vous parlerais. Mais j'ai quelque chose de plus fort encore et de plus touchant à vous dire : et quoi } Airnez comme a aimé Madeleine, et tous ces sacrifices de votre amour-propre, qui vous paraissent si difficiles, ne vous coûteront plus rien. On vous en a parlé cent fois ; mais c'a été inutilement et sans fruit, si l'on n'a pas été jusqu'à la source. On vous a apporté des raisons convaincantes et sans réplique, pour vous obliger à quitter ce luxe profane ; mais en vain, parce que
l'esprit corrompu du monde, par d'autres raisons apparentes, vous obstinait à le défendre. On n'a pas beaucoup gagné quand on a ôté à une âme mondaine, ou, pour mieux dire, quand on lui a arraché certains dehors de vanité à quoi elle était attachée : car, si ce sacrifice n'est animé par le principe de l'amour de Dieu, elle reprendra bientôt tous ces dehors de vanité humaine, et retombera dans son premier dégoût de la piété. Mais allumez, disait saint Philippe de Néri, allumez dans le cœur d'une pécheresse ce feu divin que Jésus- Christ est venu répandre sur la terre, et ce feu, ou même une étincelle de ce feu, aura dans peu tout consumé. Toute pécheresse qu'est cette mondaine, faites-lui bien connaître Dieu, donnezlui du zèle pour Dieu, apprenez-lui à aimer Dieu, et elle ne tiendra plus à rien : bien loin de refuser tout ce que vous exigerez d'elle pour une parfaite conversion, elle s'y portera d'elle-même, elle vous préviendra, elle en fera plus que vous ne voudrez, elle ira au delà des bornes, et souvent il faudra de la prudence pour la modérer. Agissant par ce grand motif de l'amour de Dieu, elle ne comptera pas même pour quelque chose tout ce que son cœur lui inspirera ; elle ne s'en applaudira point comme d'un triomphe ; et pour quelques pas qu'elle aura faits dans les voies de la perfection chrétienne, elle ne se croira pas déjà parfaite. Au
contraire, elle se reprochera sans cesse de donner si peu à Dieu, elle se confondra d'avoir eu tant de peine à s'y résoudre, elle s'étonnera qu'il veuille bien s'en contenter. Ainsi, par son amour, elle expiera comme Madeleine son péché, elle purifiera la source de son péché, elle consacrera la matière de son péché, enfin elle réparera le scandale de son péché.
Ce scandale du péché, ce sont les pernicieux exemples que donne le pécheur, et c'est ce que Madeleine eut à réparer. C'était une pécheresse connue dans toute la ville par sa vie mondaine et déréglée ; mais elle aima : Dilexit ; et désormais, autant qu'elle s'était déclarée pour le monde, autant voulut-elle se déclarer pour Jésus-Christ. Elle ne chercha point à lui parler en secret, elle voulut que ce fût au milieu d'une nombreuse assemblée ; ' elle ne craignit point ce qu'on en dirait ; au contraire, elle voulut que le bruit s'en répandît de toutes parts, elle prévit tous les raisonnements qu'on ferait, toutes les railleries qu'elle s'attirerait, et c'est justement ce qui l'engagea à rendre son changement public : pourquoi ? Afin de glorifier Dieu par sa pénitence, autant qu'elle l'avait déshonoré par son désordre ; afin de gagner à Dieu autant d'âmes par sa conversion, qu'elle en avait perdu par son libertinage ; afin de se mieux confondre et de se mieux punir elle-
même par cette confession, de tous les faux éloges et de tous les hommages qu'elle avait reçus et goûtés avec tant de complaisance. C'est pour cela qu'elle entre dans la maison de Simon le Pharisien, remplie d'une sainte audace : elle n'avait rougi de rien, lorsqu'il s'agissait de satisfaire sa passion, et maintenant elle ne rougit de rien, lorsqu'il s'agit de faire au Dieu qu'elle aime une solennelle réparation ; on l'avait vue dominer dans les compagnies, et maintenant elle veut qu'on la voie prosternée en posture de suppliante ; on avait été témoin du soin qui l'avait si longtemps occupée, de se parer et de s'ajuster, de se conformer aux modes et d'en imaginer de nouvelles, et maintenant elle veut qu'on soit témoin du mépris qu'elle en fait : elle le veut, et ne le vouloir pas comme elle, c'est n'être pas pénitent comme elle ; et ne l'être pas comme elle, c'est ne le point être du tout. Car, je ne me persuaderai jamais qu'une âme vraiment pénitente, c'est-à-dire, une âme vraiment touchée d'avoir quitté Dieu, ait honte du service de Dieu, et qu'elle ne cherche pas, au contraire, à lui rendre, dans son retour, toute la gloire qu'elle lui a fait perdre dans son égarement ; je ne me persuaderai jamais qu'une âme vraiment pénitente, c'est-à-dire vraiment sensible à la ruine spirituelle de tant de pécheurs qu'elle a précipités dans le crime, manque de zèle
pour les en retirer, après qu'elle n'a pas manqué d'adresse pour les y engager ; qu'elle ne tâche pas à les ramener dans les voies du salut, après qu'elle les a conduits dans les voies de l'iniquité : Docebo iniquos mas tuas (^). Ah ! Seigneur, s'écriait David, j'ai scandalisé votre peuple ; mais ma consolation est que ce scandale n'est pas sans remède : mon exemple le détruira ; et, en reprenant vos voies, je les enseignerai à ceux que j'en ai éloignés : ma pénitence sera une leçon pour eux ; et quand ils me verront retourner à vous, ils apprendront eux-mêmes à y revenir : Docebo iniquos vias tuas, et impii ad te convertentur. Enfin, je ne me persuaderai jamais qu'une âme vraiment pénitente, c'est-à-dire une âme bien détrompée des bagatelles du monde, craigne encore les discours du monde, et qu'elle ne se fasse pas plutôt un devoir de venger Dieu de la vaine estime qu'elle a tant recherchée dans le monde, par les reproches qu'elle peut avoir à soutenir de la part du monde même. Non pas que j'ignore qu'il faut de la fermeté pour s'élever de la sorte au-dessus du monde, et pour s'exposer à toute la malignité de ses jugements ; mais voilà le mérite d'une parfaite pénitence, et c'est en quoi je l'ai fait consister. Ainsi, beaucoup de péchés furent remis à Madeleine, parce qu'elle aima beaucoup d'un amour pénitent, et elle aima beaucoup d'un amour
reconnaissant, parce que beaucoup de péchés lui avaient été remis : c'est la seconde partie.