‹ Sermons prêchés à StrasbourgChapitre 15 sur 24 · JUDAS ISCARIOTE · texte numérisé non relu

JUDAS ISCARIOTE

Marc XIV, 10-19.

Et Judas Iscariote, nn des Douze, s'en alla vers les princifaux sacrificateur s potir le leur livrer. L'ayant écouté , ils se réjouirent et promirent de lui donner de l'argent. Et il cherchait «lie

occasion favorable pour le leur livrer.

Mes ï'rères ,

Avez-vous observé combien , dans ses jugements, le monde fait preuve d'une complète ignorance de lui-même? Les défauts dont il est

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le plus profondément entaché , il les traite de ridicules dès qu'ils se présentent à ses yeux sous le verre grossissant de la fiction littéraire , ou lorsque , dans la vie réelle , une forte dose de naïveté vient les mettre un peu trop en relief. Les vices que le monde pratique et laisse pratiquer journellement avec une entière indifférence, comme s'ils étaient aussi indispensables que le manger et le boire , ces vices lui paraissent tout à coup révoltants, horribles, quand ils attirent son attention par quelque scandale imprévu. C'est ainsi encore que certains noms sont devenus des types de la plus extrême perversité , quoique ceux qui les portaient n'aient peut-être point dépassé la moyenne de la corruption humaine ; mais des circonstances particulières ont mis chez ces hommes le mal en évidence, et le monde se voile la face devant eux, sans examiner s'ils sont autre chose que des miroirs fidèles de sa propre laideur. Il me serait facile de vous énuméror une foule de noms propres devenus, par cette erreur d'appréciation , des injures sanglantes. Cependant aucun exemple n'est aussi frappant que celui de Judas Iscariote.

Peut-on inventer un outrage plus cruel que d'appeler quelqu'un un Judas ? Le baiser de Judas n'est-il pas, de toute l'histoire ou sacrée ou

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profane, le trait qui nous semble le plus vil? Les trente pièces d'argent (]iii furent comptées à Judas ne seronl-elles pas éternellement le chiffre dont on marquera les traîtres comme d'un fer rouge? Lorsque le plus grand poète du moyen âge, dans sa description fantastique de l'enfer, mettait Judas à part des autres damnés pour le faire torturer par le roi même des démons , il exprimait le sentiment universel des peuples. Car incrédules et croyants sont d'accord pour couvrir ce nom d'opprobre, et dans notre siècle, où l'on réhabilite tous les crimes et toutes les hontes , il ne s'est trouvé personne d'assez hardi pour demander la révision du procès d'iscariote. Dieu me garde d'entreprendre une pareille tâche ! Je tiens la sentence juste, et l'indignation qui poursuit le traître est loin de me paraître exagérée. Je me demande néanmoins si Judas est un pécheur tellement exceptionnel; s'il a commis un acte dont aucun aulre n'eût été capable; si le genre humain a bien le droit de le bannir de son sein, comme un être qui appartiendrait, non à la terre ^ mais à l'abîme.

Judas a offert aux chefs des juifs de mener leurs satellites dans le lieu solitaire oii Christ s'était retiré pour passer la nuit, et il a reçu en récompense une somme d'environ cent francs de notre monnaie : voilà le fait matériel. Mais

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pourquoi a-t-il agi de la sorte ? Quels étaient les motifs de sa trahison? Évidemment, pour apprécier au juste sa culpabilité , il faudrait les connaître. Les évangiles n'en parlent point;, ils jettent toutefois suffisamment de lumière sur le caractère de Judas, sur les circonstances de son crime, sur son repentir, sur les rapports de Jésus avec les Douze et avec les principaux sacrificateurs , de sorte que , sans trop d'efforts , nous parvenons à voir jusqu'au fond de cette âme qui , selon l'expression d'un apôtre , était possédée de Satan.

Puisque le Seigneur Jésus avait trouvé bon de faire entrer Judas dans te cercle des douze disciples intimes , nous devons nécessairement supposer chez lui une certaine vie religieuse , un intérêt peu commun pour l'avènement du règne messianique , et même un assez grand attachement à la personne du Sauveur, En fait de piété. Judas n'était sans doute point inférieur à la plupart des apôtres , c'est-à-dire des Israélites que Christ avait jugés les plus propres à être ses témoins et les messagers de la bonne nouvelle. De même que Pierre se distinguait par la vivacité de son jugement, et les fds de Zébédée par leur zèle souvent impétueux, il semble

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que Judas ait montré un esprit pratique , des talents d'administrateur, puisqu'on lui confie la bourse commune et qu'il est l'homme d'affaires de la grande famille groupée autour de Jésus. Aucune aptitude n'est en elle-même un ma!; mais chacune peut devenir une tentation et une occasion de chute. Judas était exact, positif, calculateur ; il s'habitua à tout estimer aident comptant et à ne faire cas des choses ou des actes que d'après l'utiUté immédiate. Ainsi , lorsque la sœur de Lazare , voulant témoigner au Sauveur une ardente reconnaissance , verse sur ses pieds une livre entière de parfum de nard , Iscariole s'écrie : « Pourquoi n'a-t-on pas « vendu ce parfum trois cents deniers , qu'on * aurait donnés aux pauvres ? > Certes , il a raison : dépenser ainsi une somme considéFible — environ deux cent cinquante francs, — c'est faire une folie très- inutile ; mais, si son cœur n'était pas déjà ossifié en quelque sorte , il comprendrait qu'au-dessus de l'utile il y a le beau, et au-dessus du calcul le dévouement , et qu'A une âme qui déborde d'une joie extraordinaire il faut des moyens extraordinaires aussi pour exprimer ce qu'elle éprouve. Judas a perdu le sens des réalités purement spirituelles , qui lui pai-aissent vagues , parce que , comme l'infini , elles résistent aux chiffres.

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Plongé dans ces préoccupations utilitaires , il devait à la longue se trouver peu satisfait de l'Évangile. Quand il s'était mis à suivre Jésus de Nazareth , i! avait espéré lui voir fonder un véritable royaume ; car tous les apâlres étaient imbus des idées pharisiennes et croyaient que l'empire juif allait remplacer l'empire romain , ayant le Fils de Dieu pour roi visible et éternel. Avec une admirable sagesse , le Seigneur Jésus n'avait jamais heurté de front ces croyances enfantines ; mais il attendait que sa mort sanglante ouvrît les yeux aux disciples. Nous voyons même qu'il se sert quelquefois de ces images à moitié politiques comme d'un langage à leur portée. Un jour, ils lui disent: «Voici, nous « avons tout quitté pour te suivre ; que nous en <arrivera-t-il? qu'en retirerons -nous?» Et il leur répond : « En vérité , je vous dis que vous

< qui m'avez suivi , lorsque le Fils de l'Homme

< sera assis sur son trône glorieux , vous serez « assis sur douze trônes et jugerez les douze tri- « bus d'Israël. » Si cette promesse fut accueillie par quelqu'un avidement et au pied de la lettre, ce dut être par Judas Iscariote. Recevoir un trône en échange des biens qu'il a quittés , voilà une bonne et solide rémunération : puisqu'il en est ainsi et que le Christ rendra € au centuple » le capital qu'on a risqué en se faisant apôti'e, à

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mois ISURIOTE. 193

la bonne heure ! Judas n'aura point perdu son temps , et personne ne pourra dire que le g'rand calculateur ait fait une mauvaise affaire. Avec quel zèle il va servir un maître si généreux ! 11 se sent capable du sacrifice le plus héroïque.

Toutefois, les semaines, les mois, les années s'écoulent, et Jésus ne s'occupe nullement de la grande œuvre dont ses disciples lui prêtent le dessein. Une fois même, en Galilée , le peuple voulant l'enlever pour le faire roi, il se retire tout seul dans la montagne. Â Jérusalem , il assiste à une fête après l'autre sans profiter d'aucune occasion. Un esprit positif se lasse bien vite d'attendre , et Judas fut probablement plus d'une fois sur le point de s'éloigner de son Maître, comme tant d'autres disciples ; pourtant ses peines passées étaient une mise de fonds qu'il ne voulait pas abandonner à la légère.

Enfin , Jésus parait avoir pris une résolution suprême. Montant pour la Pâque à Jérusalem, il prévient ses disciples {en termes obscurs, leur semble-t-il) que de grands événements vont s'accomplir. Et, en effet, il orçanise cette fois une entrée solennelle dans la sainte cité : le peuple l'entoure , jonche son chemin de vêtements et de rameaux , et le salue du cri d'hosanna : « Béni soit celui qui vient au nom du

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Seigneur! s Puis, le lendemain, Jésus chasse les vendeurs du temple, déployant publiquement son autorité. Encore un pas, et on le proclame roi d'Israël , et Judas est au comble de ses désirs. — Ce pas, Jésus ne le fait point. 11 laisse refroidir l'enthousiasme du peuple ; il consacre un temps précieux à des discussions acharnées avec tes pharisiens et les sadducéens ; bien loin de mettre hardiment la main à la restauration politique du peuple de Dieu , il finit même par prédire la ruine prochaine du sanctuaire ; « 11 € ne sera pas laissé pierre sur pierre qui ne soit t détruite, s

Décidément, Jésus n'est pas ce que les disciples avaient cru. Judas voit ainsi son espérance légitime s'évanouir en fumée. C'est en vain qu'il a tout quitté pour Christ ; en vain qu'il a vécu misérablement durant trois années, en vain qu'il a supporté les railleries et les injures ; il n'en retirera aucun profit. Quelle amertume ! Renoncer aux rêves dont son imagination se berce depuis si longtemps; reconnaître que les chaînes odieuses qui le rivent à la pauvreté ne seront jamais brisées ; s'avouer que la foule a été pourtant plus sage que lui, l'homme positif! Une réaction complète s'opère dans son cœur, et toutes ses pensées , tous ses sentiments convergent en un point unique : la haine, la

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haine de Jésus de Nazareth. De la haine naît l'incrédulité : puisque Jésus ne lui procure pas les biens qu'il ambitionne , Jésus n'est point le Messie, mais probablement, comme le disent les pharisiens, un faux prophète. La sainteté du Seigneur, son ardente charité, les paroles de vie éternelle qui sortent de sa bouche et retiennent auprès de lui les autres disciples , quoique à chaque instant ils soient , eux aussi , stupéfaits de sa conduite inconcevable, tous ces signes d'une puissance divine , Judas refuse de les voir. Au contraire, cette perfection de Christ, dont il ne sait que penser, augmente encore son irritation. Il prend donc l'effroyable résolution de se venger. Il lui semble qu'en faisant souffrir l'auteur de sa cruelle déception, il adoucira quelque peu sa propre souffrance.

Une fois sa résolution prise, je m'imagine qu'il n'aura pas manqué d'excuses et de prétextes pour la colorer et lui enlever ce caractère odieux d'une trahison par vengeance et d'une haine n'ayant d'autre motif que les désappointements d'un sordide égoïsme.

D'abord , Judas aura cherché à bien s'affermir dans ses doutes sur la mission divine de Jésus. A cette autorité incertaine, vacillante, il aura

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Opposé , dans son esprit , l'autorité officielle , incontestée, du Sanhédrin. D'un côté, il y a assurément des actes qui ressemblent beaucoup à des miracles; mais rien ne garantit que ce soient de vrais prodiges , et , du reste , s'il se rencontre en Jésus quelques signes de la messianilé, il en est plus encore qui lui font défaut. Du côté du Sanhédrin, on ne trouve pas de miracles, mais la tradition, ce qui vaut bien autant, et, en outre, une observation rigoureuse des préceptes mosaïques, que Jésus, chose grave , se permet souvent de violer. Tout bien considéré , se sera dit Judas , il doit être permis au moins d'hésiter, et, dès qu'il y a hésitation, le plus sûr, devant Dieu et devant les hommes , est certainement de se ranger du côté du pouvoir établi.

Or, le Sanhédrin a ordonné que si quelqu'un sait oii est Jésus de Nazareth , il en fasse aussitôt la déclaration. Ce décret est formel. Peutêtre est-il inique ; mais le simple citoyen n'a point à contrôler les actes du gouvernement et des li'ibunaux. 11 doit obéir passivement , laissant toute responsabilité à ses supérieurs. Judas est donc tenu de livrer son Maître. Pénible obligation ! Toutefois , parce qu'un devoir est désagréable , il ne cesse pas d'être un devoir- Judas se soumettra, en conséquence, à cette.

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dure nécessité , non sans gémir de son triste sort , non sans se persuader qu'il accomplit un acte de sublime abnégation. Ah f combien les autres apôtres se rendent la vertu facile ! En restant paisiblement auprès de Jésus , ils ne font que suivre la pente de leurs cœurs , tandis que Judas , ce grand patriote , remonte énergiquement le courant de ses affections. Nouvel Abraham , il dépose sur l'autel ce qu'il possède de plus cher.

Vouloir au public immoler ce qu'on a[me.

S'acharner au combat contre un autre soi-même. ... Une teUe vertu n'appartenait qu'à lui.

Mais Judas accepte de l'aident. — Ces trente pièces ne lui dessécheront-elles pas la main? Ne lui seront-elles pas une preuve matérielle de l'ignominie de son acte et de la perversité de ses motifs? Est-il possible qu'après avoir touché ce prix du sang, il essaie encore de se faire illusion sur l'esprit qui l'anime? — Oui, mes Frères , cela est possible. Il faudrait même que Judas fût bien novice dans l'art fatal d'imaginer des excuses pour que cette bagatelle l'embarrassât. Un essaim de raisons dût se présenter à lui, l'une meilleure que l'autre.

Le peuple , il est vrai , ce juge rude et ignorant , estime honteux de trouver dans la chute

de nos amis une occasion de lious enrichir.

Mais c'est là un simple préjugé, et il sied à un caractère viril de le braver. Qu'on charge Judas d'imprécations , il ne prendra pas moins les trente pièces d'ai^ent , ne fût-ce que pour protester de son indépendance à l'égard du vulgaire.

D'ailleurs , en s'attachant à Jésus , il a perdu plusieurs années de sa vie , pendant lesquelles il aurait fait sans doute des économies notables ; la plus stricte équité exige donc que de ses rapports avec Jésus il retire , une fois , quelque profit. Qu'on y réfléchisse , et l'on sera surpris de l'excessive modération de Judas : il se contente d'une centaine de francs pour trois années de privations de tout genre !

En définitive , il ne livre pas son Maitre pour cette somme , ce qui serait méprisable , vil , abject. Judas est à jamais incapable d'une action aussi noire. Non , il livre son Maitre par conscience ; seulement l'accomplissement de ce devoir extraordinaire du patriote ne lui fait point négliger les devoirs ordinaires de l'homme. Au moment où il pratique de la manière la plus admirable l'oubli de soi-même , il conserve assez de force d'âme pour songer aux charges de la vie journalière, et il exerce une vertu trèshumble, mais très-importante, la prévoyance, l'épargne.

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Parler d'ai^ent taché de sang , c'est tomber dans une exagération sentimentale, et la conscience mâle et sobre de Judas ne saurait être dupe de ces déclamations. Après avoir prévu et calculé toutes les conséquences possibles , tous les risques que Jésus va courir, il n'a rien trouvé qui le puisse émouvoir. Ou bien Jésus est véritablement le Messie, ou bien il est un faux prophète. S'il est véritablement le Messie, la trahison de Judas ne lui mettra point d'entrave , et les plans de l'Éternel s'accompliront pourtant, car ce qui est écrit là-haut est immuable. Étant doué d'un pouvoir surnaturel , Jésus brisera ses liens , comme se rompt un filet d'étoupe dès qu'il sent le feu ; une épée à deux tranchants sortant de sa bouche dévorera ses ennemis ; il mettra ses pieds sur le cou des infidèles et s'assiéra sur un trône de gloire pour juger les peuples de la terre. Bien loin d'être un obstacle à l'avènement du règne messianique , Judas aura le mérite , par son habile manœuvre, d'avoir fourni l'occasion de cette lutte dernière et par conséquent de ce triomphe. — Si Jésus est un faux prophète , que lui fera-t-on au bout du compte? Les pharisiens sont des hommes pleins de bénignité et de mansuétude ; leur attachement à la loi est d'ailleurs tel que , fussentils emportés par la colère, ils resteraient cepea-

SOO JODitS tSCAMOTE.

dant dans les bornes de la plus stricte l^lité. Or , il est positif que Jésus n'a commis aucun délit; on pourra lui reprocher tout au plus quelques propos peu respectueux à l'égard du Sanhédrin , et des transgressions insigniflantes de certaines prescriptions mosaïques. On ne tue pas un homme pour de telles peccadilles ; on le fouettera, après quoi on le relâchera, en lui recommandant de rentrer désormais dans ta vie privée. Mais, supposé même que les phaiùsiens eussent envie de le faire périr, ils ne le pourraient : les édits de l'empereur enlèvent aux tribunaux juifs le droit de prononcer la peine capitale , et le gouverneur, qui dans ce moment est à Jérusalem avec une cohorte , saura bien faire respecter l'ordre établi. Pour queJésus fût condamné à mort, il faudrait qu'on l'accusât devant Ponce Pilate de quelque action l'éputée criminelle chez les Romains. Jamais on ne découvrira les éléments d'une pareille accusation, et si le Sanhédrin portait sa plainte au prétoire , il s'exposerait aux railleries du procureur païen : < juifs , leur dirait-il , s'il est question de pa- ( rôles et de mots et de votre loi, mettez-y ordre c vous-mêmes ; je ne m'occupe point de ces mi- «sérables arguties.» D'ailleurs, en admettant, chose impossible , que le juge romain prononçât la sentence, Jésus ne courrait encore aucun

njDAS ISCARIOTE. SOt

danger. Le peuple n'a-t-ÎI pas le privilège de faire relâcher, à la fête de Pâques, le prisonnier qu'il lui plaît, et n'est-il pas évident qu'il désignerait cette fois son rabbi préféré , son prédicateur favori ? Judas se le dit avec une entière certitude : Celui qui fut son maître souffrira peu, très-peu, de l'événement qui se prépare, même s'il est un faux prophète. Il en sera quitte pour quelques moments désagréables.

Le fils de Simon Iscariote n'hésite donc plus à prendre les trente pièces d'argent et à conduire les soldats et les huissiers au delà du Cédron , dans la retraite de Gethsémané. Il a tranquillisé sa conscience.

Une nuit s'est écoulée , la nuit la plus solennelle dans la vie du genre humain. Saisi el lié, sans qu'il ait ouvert la bouche , Jésus de Nazareth n'a trouvé de défenseurs nulle part. Le peuple de Jérusalem, mobile et par moments féroce comme tous les peuples , s'apprête à crier : « Ote ! ôte ! crucifie !» de la même voix qui chantait il y a trois jours : « Hosanna , béni soit-ilÎB Les disciples, hors d'eux de surprise et d'épouvante , sont dispersés , et le plus courageux d'entre les apôtres a juste assez de force pour venir épier ce qui se passe, e t renie r le

lus JUDAS ISC1R1DTE.

Maître sous ses yeux. Le Sanhédrin a révélé ([uelle aversion violente il nourrit contre le prophète galiléen : ces graves personnages lui crachent à la figure, lui donnent des soufflets et trouvent plaisant de dire au captif: «Messie, prophétise-nous qm est celui qui t'a frappé?» Dans leur habileté diaholique, ils ont découvert un moyen infaillible d'obtenir sa condamnation du gouverneur romain : ils vont le lui mener tout à l'heure, quand il fera jour, et l'accuseront d'avoir voulu se faire roi , car ne s'est-il pas dit le Christ, et n'a-t-il point parlé d'un royaume qu'il est venu fonder? Défigurant ainsi de propos délibéré les croyances qu'eux-mêmes partagent, ils joueront les partisans dévoués de la domination païenne et de l'empereur Tibère : «Si tu relâches celui-ci, diront-ils au procureur , tu n'es point ami de César ; » et tout le monde sait que le faible Pilate n'aura jamais la fermeté de braver un tel argument. Dans quelques heures , le Maître de Judas sera cloué sur la croix. Rien ne peut plus le sauver.

Cette issue funeste est pour le traître un coup de foudre , qui , déchirant les nuages , lui fait apercevoir la réalité hideuse. De quelle netteté effrayante son intelligence est tout à coup douée ! II voit Christ tel qu'il est, et, sans plus se perdre dans un dédale de questions et d'objections,

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sans plus eiaminer si c'est là exactement le Messie annoncfî par les prophètes , il le reconnaît pour le Juste, Cette justice brille d'un tel éclat qu'elle lui brûle les yeux. Comment a-t-il pu naguère, non pas en douter, mais en faire abstraction , mais s'imaginer qu'il avait le droit de porter un jugement sur son Maître sans en tenir compte? Tout était là pourtant. A présent cette sainteté qu'il a refusé de voir, est sa condamnation. Chaque parole que Jésus prononce devant le tribunal , chaque outrage dont on l'abreuve , chaque coup qui tombe sur cette tête livide , éveille en Judas un écho terrible : « Cet homme est le seiTÎteur du Très-Haut, b Et, pendant qu'il ne peut détacher de la victime ses yeux hagards , son propre cœur se manifeste à lui avec la clarté éblouissante, importune, inévitable qu'on dit réservée au dernier jour, lorsque les livres seront ouverts où la main divine inscrit en caractères de feu les pensées secrètes des fils des hommes. «Quand tu prétendais agir «par grandeur d'âme, lui dit sa conscience î d'une voix qui pénètre jusqu'aux dernières «jointures de son être , tu mentais ; quand tu « te persuadais obéir à la loi ou bien à moit même, tu mentais encore. Tu n'as connu qu'un « seul mobile , la haine , et cette haine n'avait € d'autre source que la cupidité déçue , la pas-

« sîon du gain, la soif de posséder. Ne regimbe t pas contre mon aiguillon , mais écoute une a dernière révélation : lorsqu'ils t'ont compté les a trente pièces d'argent et que tu les a pesées «dans ta main, ta satisfaction était si grande a que tu as été vraiment heureux. Pourquoi ne a jouis -tu plus du bonheur ineffable d'avoir « trente écus en échange de ton âme? »

Ainsi parle la voix maudite. Espérant la faire taire , Judas arrête les membres du Sanhédrin , qui se mettent en marche pour conduire Jésus chez Pilate ; il veut leur rendre cet argent fatal : a J'ai péché en vendant le sang innocent. > Mais les pharisiens continuent leur marche et haussent les épaules: «Que nous importe? lui répondent-ils ; cela te regarde. » Et Judas reste seul avec son implacable accusatrice. — S'il purifiait ses doigts de ses trente pièces , peut-être la réduirait-il au silence. Il court au temple les jeter dans le trésor. Mais on ne se débarrasse pas de la conscience ainsi que d'un fardeau incommode. Alors , poussé au désespoir , l'infortuné pense étouffer son crime dans un autre crime, a Et s'étant retiré , il s'étrangla. »

Connaissez-vous , mes Frères , une histoire plus triste? En connaissez -vous une plus effrayante? Un apôtre de Jésus -Christ se dis-

JUDAS ISCtBtOTE. SOS

[ingue par une aptitude spéciale pour certaines fonctions ; n'étant point maintenue dans ses bornes , cette aptitude se transforme en une passion qui le domine et le possède ; peu à peu son jugement est faussé, s'habituant à appeler le mal bien et le bien mal; puis, quand son être entier est ainsi per\erti , — sans qu'aucua signe le montre au dehors , semblable à ces arbres qui étendent au loin leur épais feuillage, quoiqu'une pourriture secrète ait déjà rongé la moelle du tronc, — il suffit d'un souffle de la tentation pour amener une chute soudaine et irréparable. Le voilà au fond de l' abîme, celui qui, hier encore, était l'élu du Seigneur. Quelle leçon ! Si nous croyons être debout , prenons garde que nous ne tombions.

Hommes du monde , qui , n'ayant point de convictions religieuses, marchez jusqu'ici dans la voie de l'honnêteté comme entraînés par un noble instinct, soyez vigilants. Êtes-vous sûrs que votre vertu ne fléchira jamais ? Vous n'iriez point vendre votre conscience pour trente pièces d'argent ; mais ne la vendriez-vous pas pour un million , ou pour des plaisirs ravissants , ou pour la gloire, ou pour un royaume? Si votre vertu avait un prix , que ce prix fût une poignée d'or ou bien un monde entier, vous ne vaudriez pas mieux que Judas !

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Et vous , chrétiens vacillants , qui vous savez incapables de l'ésistaiice , qui suivez voloiiliers la foule , qui donnez facilement raison au fait contre le droit, et qui, pour ne point rougirdevant vous-mêmes, vous plaisez à recouvrir votre faiblesse du manteau du scrupule, veillez tout particulièrement et souvenez-vous qu'une fois qu'on a cessé de se cramponner au rocher des principes , on est emporté par le vent, et que le hasard seul décide alors de noire sort , nous laissant retomber , au gvé de ses caprices , à gauche ou à droite, faisant de nous indifféremment , soit un tiède disciple, soit un Judas Iscariote.

Mais veillez , vous aussi qui êtes forts , énergiques , dévoués, prêts à quitter pour le nom de Christ, maison, père, mère, femme et enfants; n'oubliez pas que toujours après un effort courageux nous nous détendons, pour ainsi dire, et que, dans ces moments de réaction qui suivent les moments d'héroïsme, la tentation trouve aisément prise sur le plus ferme. N'oubliez pas non plus que rien ne ressemble autant au désintéressement qu'un égoïsme subtil. Hélas ! Judas avait fait à son maître plus de sacrifices que nous tous !

Qui oserait s'endormir dans une trompeuse sécurité ? Si , parmi les Douze que Christ avait

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choisis, triés, élus, il s'est rencontré un fils de la perdition, croyez-vous que, sur douze personnes prises au hasard dans cette assemblée, il n'y en aurait pas au moins une qui, placée eiactement dans les mêmes circonstances, commettrait le même forfait?

Notre Père, ne nous induis point en tentation!

LA TENTATION

LA TENTATION

Luc IV, i-13.

Jésus j plein de ÏEsprit saint, revint du Jourdain et passa en esprit quarante jours dans le dés^t, tenté par le diable. Durant ces jours , il ne mangea rien, après quoi il eut faim. Et le diaUe lui dit : Si tu es le Fils de LHeu, dis à cette pierre qu'elle devienne du pain. Jésus lui répondit: Il est écrit que l'homme ne vivra pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu. Et ïe diable , le conduisant sur une haute montagne, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre et lui dit: Je te donnerai totUe cette puissance et cette gloire; car elle m'a

ut LÀ TENTATION.

été remise et je la donne à qui je vmt. Si donc Ut te prosternes devant moi , elle sera toute à toi. Jésus lui répondit : Arrière de moi, Satan! car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu , et tu ne serviras que lui seul. Et il l'amena à Jérusalem et le posa sur la balustrade du temple et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu , jette-toi d'ici en bas; car il est écrit qu'il a ordonné à ses anges de te garder, et qu'ils te prendront en leurs mains , de peur que ton pied ne heurte contre une pierre. Jésus lui répondit: Il a été dit : tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. Et ayant achevé toute tentation, le diable se retira de lui pour un temps.

Mes Frères,

Parmi les histoires mystérieuses qui abondent dans les écrits de l'ancienne et de la nouvelle Alliance , aucune ne semble plus extraordinaire que celle dont je viens de vous faire la lecture. Nulle part ailleurs , depuis la première page jusqu'à la dernière de la Bible, l'étrange figure de Satan n'apparaît ainsi sur la terre et n'intervient dans la vie d'un homme par des actes visibles et personnels. Et , ce qui augmente

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H TENTITION. ÎI3

notre étonnement , l'homme livré de la sorte aux ' tentations de l'esprit infernal, c'est le Fils àe Dieu, le Saint des saints ! Que cette rencontre du Ciel et de l'Abîme dans la solitude brûlante du désert ait excité de tout temps une curiosité fébrile, je le conçois- Sous quelle forme l'ange des ténèbres s'est-il montré à Jésus? Par quelle puissance l'a-t-il transporté où bon lui semblait? Comment a-t-il pu espérer le séduire s'il le connaissait? Et pourquoi s'est-il donné la peine de le tenter s'il ne le connaissait point? Qu'est-ce enfin que ce Satan, qui se conduit ici en adversaire acharné du Messie, et que l'Ancien Testament nous dit cependant être un des serviteurs de l'Éternel? Ces questions et bien d'autres qui peut-être se présentent à vous, je les écarte , d'abord parce qu'elles sont inutiles, et puis surtout parce que je suis convaincu qu'il est contraire à l'intention de l'écrivain sacré d'attribuer à son récit une exactitude matérielle et d'y prendre tout au pied de la lettre. Car, pour citer un seul trait, la montagne d'où l'on peut voir tous les royaumes de la terre n'existe évidemment que dans l'imagination. Quiconque la chercherait sur une carte géographique commettrait non-seulement soi-même une absurdité manifeste, mais prêterait gratuitement à saint Luc une pensée ridicule ; ce serait tout simple-

2)4 Li TENTATION.

ment uoe profanation. Il suffit de cet unique détail pour démontrer !e caractère symbolique, allégorique, de notre récit. L'évangéliste raconte un fait des plus réels , une lutte longue et terrible dont l'âme du Sauveur a été véritablement le théâtre ; mais , pour raconter ce fait tout intérieur, qu'aucune langue bumaine ne saurait rendre qu'imparfaitement, il a recours à un moyen très-naturei et très-efficace : ce que Christ a vu des yeux de l'esprit, il nous le dépeint comme si Christ l'avait vu des yeux de la chair. Il faut donc distii^uer dans ce récit le fond et ]a forme. Nous ne pourrions nous attacher à la forme, à l'enveloppe, à cette apparition personnelle de Satan, sans nous jeter dans des spéculations hasardées et fantastiques; tandis que le fond même, la victoire de Jésus sur les séductions du monde, nous fournit un spectacle admirablement grand et édifiant. Venez donc !e contempler, mes Fi'ères, et y puiser quelque force pour triompher du mal qui nous assaille de toutes parts.

C'est un moment des plus solennels dans la vie du Seigneur Jésus, Avec beaucoup de pieux Galiléens , il était allé vers le prophète qui prêchait la repentance sur les bords du Jourdain,

Ll TESTiTIOH. SIS

et avait demandé à recevoir le baptême de préparation à la venue du Messie. Mais alors les cieux se sont ouverts, l'Esprit saint est descendu dans son cœur et lui a révélé à quel rôle il est appelé dans le royaume de Dieu: «c'est ici mon Fils bien-aimé,» a dit la voix céleste. Ayant maintenant pleinement conscience de sa mission, pour laquelle il avait été formé dès les commencements , mais qui ne s'était point encore dévoilée à lui avec cette netteté, il se retire au sein du désert et y vit quarante jours dans le jeûne et la méditation. Jamais une pensée d'homme n'agita d'aussi graves problèmes. Il sait qu'il est le Christ chargé de délivrer les âmes du joug du péché, et il se sent en possession d'une vertu surhumaine , indispensable à l'accomplissement de son œuvre ; mais comment employer celle force? Quelles mesures va-t -il prendre pour établir le règne de son Père? Quelle conduite suivra-t-il à l'égard des puissances qui se partagent le monde? La moindre erreur sur ces questions compromettrait son œuvre et retarderait indéfiniment le salut des pécheurs. Or, si Christ est un avec Dieu, il n'en est pas moins homme, soumis à un développement graduel , sujet à nos infirmités , capable comme nous d'être tenté et par conséquent de faillir. Sans doute , sa volonté adhère ,

916 lÀ TENTATION.

par un effort continu , à la volonté divine , et il ne veut, il ne recherche, il ne désire point autre chose ; mais son intelligence , limitée comme celle de tout être fini, subissant l'influence de son temps et de son peuple, saura-t-elle toujours reconnaître le chemin avec l'inflexible précision de la boussole? Personne ne pourrait le dire à l'avance ; et quand on se rappelle que le droit chemin est unique , mais que l'erreur est multiple, nous entourant à droite et à gauche, s'embranchant à tous les points de la vérité ; quand on se représente vivement les innombrables séductions que devait éviter la pensée du nouvel Adam avant de se fixer sur la sublime folie d'une mort ignominieuse , on assiste avec anxiété à la lutte entre sa volonté sainte et les instigations de la sagesse mondaine.

L'évangéiiste nous énumère trois tentations principales que Christ dut traverser pendant cette préparation à son ministère.

D'abord, dit notre texte, comme il eut faim, l'idée lui fut suggérée : « Si tu es vraiment le « Fils de Dieu , dis à cette pierre qu'elle devienne « du pain. » Cette première tentation, née d'un jeune prolongé, pouvait se répéter à chaque pas de sa carrière publique. Il allait voir, en effet,

les soucis de la vie malérielle se dresser à l'horizon comme un nuage qui le menacerait conslamment. Cerles, il est beau de se donner h ses frères, de parcourir la contrée en guérissant les malades et consolant les affligés, d'annoncer aux pécheurs la repentance et le pardon , de se vouer tout entier à la, cause de Dieu; mais encore faut-il vivre ! Chaque jour réclame impérieusement sa nourriture; il est nécessaire de trouver pour le corps des vêtements, et nul ne peut se passer d'un toit où il repose en paix. Comment se procurer tout cela, lorsqu'ici-bas on ne possède rien (c'est le cas du charpentier Jésus), et qu'abandonnant le travail salarié, on consacre tout son temps à des œuvres de miséricorde? La question est d'autantplus pressante que, résolue aujourd'hui, elle se posera de nouveau demain. Ne serait-il pas naturel de se servir de cette vertu mystérieuse qui vibre en lui et qu'il n'a point encore mise en action, de s'en servir pour se débarrasser des nécessités vulgaires et conquérir , par un miracle , l'indépendance sans laquelle il ne peut remplir sa mission ? Combien sa tâche serait simplifiée ! Avec quelle liberté d'esprit il vaquerait à ses occupations divines ! Comme elles pourraient être mieux réglées une fois qu'il serait sûr de trouver incontinent et partout la nourriture in-

dispensable! Donc disons à cette pierre qu'elle devienne du pain !

Oui, il serait naturel de raisonner ainsi. Et pourtant Christ ne recourrait point à un miracle sans détruire toute l'économie du règne de Dieu. La force dont il est doué lu i a été confiée comme un dépôt, comme un attribut de son sacerdoce, et il doit la faire ï^ir uniquement pour arracher les âmes au péché et aux misères qui en sont les conséquences. Dès qu'il y verrait un moyen de se soustraire lui-même aux conditions communes de la vie, intendant infidèle, il trahirait son maître et dépouillerait ses frères. De plus , il débuterait dans son ministère par un acte d'incrédulité , ne voulant pas s'en remettre du soin de sa subsistance à Celui qui l'a envoyé. Les préoccupations de Christ seront donc ailleurs. Sa pensée , sa puissance , son activité se pose un but plus important que de pourvoir au bienêtre de son corps , car, dit-il : k il est écrit que « l'homme ne vivra pas seulement de pain , mais « de toute parole de Dieu. »

Nous aussi , mes Frères , nous avons une mission à remplir; nous aussi nous sommes doués d'une vertu divine , et à nous aussi le Tentateur vient souffler ces mots : « Emploie cette vertu à te faire du pain ! » Notre mission est la même que celle de Jésus-Christ , Dieu nous ayant pla-

LA TENTATION. SI 9

ces sur la terre non pas seulement pour y chercher noire bonheur individuel, mais pour y étendre son règne de justice et d'amour ; et la force dont il nous a revêtus en vue de cette grande œuvre, c'est notre raison , notre science, notre habileté , notre inlluence, notre richesse. Si nous consacrons cette force en entier ou en majeure partie à notre propre satisfaction, nous commettons le péché dans lequel Satan voulait faire tomber le Seigneur, Au lieu d'un but céleste , étemel , nous assignons à notre vie , qui pourtant est divine , un but matériel et périssable. Je sais combien les soucis de ce monde sont impérieux ; je sais qu'il n'y a rien de démoralisant comme d'avoir à calculer de quoi l'on vivra demain et après-demain; je sais qu'une pensée plus absorbante encore , c'est de voir grandir ses épargnes lentement, mais sûrement, et se construire d'étage en étage la fortune qui abritera nos enfants. Je sais par quels moyens subtils le corps accapare toute la sève de notre être ; mais précisément parce que la voix du Tentateur est si pénétrante , ne cessons , mes Frères , de répéter le mot de Christ : « L'homme ne vivra pas seulement de pain. » Quand il s'agit , par exemple , de renoncer à un profit cour sidérable qui répugne à la délicatesse , ou bien de nous priver en faveur d'un pauvre d'une part

310 LU TRNTATION.

de notre indigence , ou bien de sacrifier notre position dans la société pour obéir à nos scrupules , dans tous ces cas , mettons fin à l'hésitation et rappelons-nous que , grâce à Dieu , la nourriture et le vêtement ne sont pas nos intérêts principaux.

Dans la seconde tentation , Satan n'essaie plus de détourner Christ de sa mission pour qu'il aille se perdre dans les soucis terrestres ; mais ne pouvant rompre la direction de ce fleuve , il veut en diminuer le courant et en troubler la limpidité. 11 insinue à Jésus d'abaisser un peu son idéal , de signer un compromis avec le monde. € Regarde la puissance et la gloire de fl ces royaumes : ils seront tous à toi , si tu te s prosternes devant moi. s Évidemment, ces dernières paroles ne doivent pas être prises au sens littéral ; car, à moins que cette épreuve du Messie n'ait été illusoire, il faut supposer que Jésus était sérieusement tenté , sérieusement attiré par les suggestions de son adversaire , et pourtant nous ne saurions jamais admettre qu'il ait risqué de se prosterner devant Satan. 11 n'est donc pas question d'une véritable adoration.

Jésus, tel est le sens de ce passage, fera quelque concession au prince des ténèbres, à l'esprit

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L* TENTATION. 2i<

qui anime le monde, et, en échange, le monde lui sera immédiatement soumis. N'y a-t-il pas là de quoi le séduire? Voir son ardent désir réalisé, tous les obstacles aplanis, toutes les résistances désarmées, la terre conquise en un clin d'œil! L'humanité sera donc sauvée , non dans mille, dans dix mille ans , par des déchirements douloureux, mais aujourd'hui même, par une adhésion spontanée. Pour arriver à ce brillant résultat, il faudra adoucir, il est vrai, les aspérités les plus rudes de l'Évangile , recouvrir d'un voile son éclat qui blesserait la vue. Mais perdra-l-il beaucoup à se tempérer un peu? N'y aurait-i! pas d'ailleurs une naïveté peu commune à s'imaginer que cette doctrine pourra jamais se répandre parmi les hommes sans s'altérer pourtant plus ou moins à leur contact î Puis donc qu'elle est destinée en tout cas à se ternir, il vaut certainement mieux l'accommoder surle-champ aux instincts de la foule.

Ah ! nous connaissons tous celte voix qui se rit de l'ingénuité de notre espoir, persifle l'enthousiasme , et , iière de sa vieille expérience , enraye chaque mouvement généreux I Un cœur de femme, ému de pilié à la vue des souffrances du peuple, prend-il la résolution de s'y consacrer, aussitôt vous voyez accourir les donneurs de conseils avec leur sagesse mondaine. Ho-

32Î L* TENTATION

chant la léte , ils lui énumèrent complaisamment quels obstacles nos mœurs mettront à ses visites dans les sombres réduits de la misère et du vice , combien de honteuses infirmités rendent les pauvres indignes de son dévouement , quelle difficulté insurmontable elle éprouvera à démêler, dans leurs plaintes, l'exacte vérité d'avec les exagérations de l'aigreur ou même les inventions de la fourberie. «Croyez-en, lui « disent-ils, ceux qui ont vu le monde de plus € près que vous. Au lieu de visiter vous-même « les pauvres et les malades , donnez tous les ans « une somme d'argent à quelque hospice : avec e beaucoup moins de peine vous aurez fait plus « de bien encore. Votre projet était sans doute a d'une âme angélique , mais les belles choses « ne réussissent pas ici-bas, et il faut savoir se « soumettre aux conditions de la vie pratique. » — Ces mêmes agents d'une sagesse sceptique viennent aussi bourdonner à l'oreille de l'homme courageux qui , effrayé , indigné de la démoralisation croissante de la société, ose réclamer publiquement contre les iniquités publiques.

«Vous allez, lui dit-on, rompre en visière à tout «le genre humain? Ignorez-vous que

■ .. .c'est folie à nulle autre seconde,

• De vouloir se mêler de corriger le inonde T

« Au fond , vous avez certes raison , cl il serait «à désirer que tous pensassent comme vous.

t Mais, voyez, les hommes sont tellement corrom- ( pus que votre morale sublime les rendrait pires ! encore. Moi aussi je veux les améliorer, mais !Je m'y prends autrement, car je suis désabusé

* depuis longtemps des rêveries sentimentales «dont vous semblez vous bercer. Cessez de

* heurter de front toutes les idées de voire siècle, «acceptez comme un mal inévilable son maté- «rialisme, profitez même de son amour effréné i de l'or pour le faire contribuer à des œuvres futiles, morales, religieuses. Par cette sage < conciliation , vous le relèverez peu à peu et le «gagnerez doucement à la bonne cause. »

Si ie mauvais espril raisonne avec nous de la sorte , quel langage n'aura-t-il pas tenu au Seigneur Jésus! «Quoi! prétendre renouveler la « face du globe par une religion toute spirituelle, « sans autre lien entre ses adhérents que l'amour (fraternel, sans autre culte que les bonnes «œuvres faites en secret, sans autre Utui^ie «que le mol: «notre Père,» sans autre doctrine « que les paraboles du royaume des cieux ou « de l'enfant prodigue ! Tout cela est magnifique « en théorie , mais en réalité tout cela dépasse «la faiblesse humaine autant que le ciel est au- « dessus de la terre. Les hommes, à prophète

514 L* TKWTATIOH.

< galiléen , n'ont point encore atteint l'âge de la « majorité , et probablement ils ne l'atteindront €jainais. Traite-les donc comme des enfants.

«Donne -leur des institutions bien massives, «avec des commandements nets et tranchants, « avec des dogmes parfaitement définis, avec un «culte qui parle aux yeux. Bien loin d'abroger a la loi mosaïque en la transfigurant , conserve- « la dans sa rigueur littérale. Commence par te « faire le Messie du peuple juif, son roi et son vengeur, en le conformant à ses préjugés , à « ses souvenirs et à ses espérances, qui en dé- «finilive sont respeclables : une fois maître de « Jérusalem , le reste du monde te sera une fl conquête facile, car les nations et les religions « païennes jonchent depuis longtemps le sol de « leurs ruines, et l'empire romain, édifice informe «composé de leurs débris, ne résistera point s un seul jour au choc des soldais du Messie. € La puissance et la gloire de tous les royaumes « seront à toi ! Tu ne parviendras pas tout à fait « à ton premier but, il est vrai : au lieu d'une « église invisible , animée de cette force insai- « sissable que tu nommes l'Esprit saint, tu au- « ras fondé une théocratie , un gouvernement à « moitié politique , à moitié religieux. Mais entre a une chimère et un résultat certain le Fils de 4 Dieu pourrait-il hésiter ? s

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Ll TkHTjtTION. 2S&

Le Fils de Dieu n'hésite pas. a 11 est écrit , a répond-il : Tu adoreras le Seigneur , et lu ne « serviras que lui seul. » UËvangile de grâce triomphera dans toute sa pureté ou tombera tout entier ; mais jamais il ne sera , comme la loi lévitique , une transaction entre le mal et le hien , entre la dureté des cœurs et la volonté du Très-Haut, Dans ces avis si sages, si naturels, si bien intentionnés , Jésus reconnaît le vieux levain pharisaïque, l'éternel ennemi du culte en esprit et en vérité , il reconnaît Satan , et s'en détourne avec horreur : o Arrière de moi ! »

Et Satan l'amena à Jérusalem, et, le posant sur la balustrade du temple , il lui dit : « Si tu « es le Fils de Dieu , jette -toi d'ici en bas ; car « il est écrit qu'il a ordonné à ses anges de te s garder et qu'ils te prendront en leurs mains , « de peur que ton pied ne heurte contre une « pierre. » — Deux fois repoussé , l'ange des ténèbres ne se considère point encore comme vaincu; il change seulement de tactique. 11 n'engage plus le Seigneur à renoncer à son ministère , ni même à le défigurer par un indigne compromis. La place est trop bien défendue pour qu'on l'enlève de front. Satan se présente maintenant en allié dévoué , qui a conçu un

SSe LA TENTiTIOS.

plan admirable pour assurer ravénement de l'Evangile et de l'Évangile dans sa pureté. Que Jésus fasse à Jérusalem, au milieu du temple, sous les yeux de tout le peuple , un prodige éclatant; qu'il s'élance, du haut de l'édifice, dans l'abime formé par la vallée de Josaphat; qu'il arrive sain et sauf au fond de ce précipice affreux, et le peuple croit en lui, et le règne messianique est inauguré. Pour résoudre les doutes et briser les volontés rebelles , rien de plus simple ni de plus efficace. D'ailleurs, l'Écriture elle-même semble recommander ce moyen dans un passage des Psaumes , ou du moins elle y promet le concours des anges.

Donc, assurance de réussir dans ce miracle, puisque rien ne saurait être impossible au Fils de Dieu , certilude d'en voir jaillir les conséquences les plus boureuses, approbation du texte sacré, tout se réunit ici et donne du poids à la proposition de Satan.

Cependant Jésus la rejette avec dédain. Quel misérable empire lui conseille-t-on d'usurper sur les hommes ! II ini suffirait d'éblouir leurs yeux et de dérouter leur entendement par un acte des plus vulgaires , malgré sa rareté , comme s'il était incapable, lui, la vérité faite cbair, d'obtenir le libre assentiment de leurs âmes ! On ose donner le nom de foi au stupide

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étonnement qui jetterait alors !a foule à ses pieds ! On s'imagine qu'il se contenterait d'une obéissance hébétée, sans gagner les cœurs , sans les renouveler par une joyeuse confiance en lui! Esl-il donc venu pour être un despote, qui tiendrait lieu de conscience et d'intelligence, qui remplacerait le devoir par son caprice et la raison par son bon plaisir , qui réserverait comme argument suprême l'anéantissement des récalcitrants? Ce serait «tenter Dieu, b car ce serait détruire de fond en comble l'ordre qu'il a établi dans le monde spirituel , ce serait donner à la vérité le mensonge pour gardien et faire de la mort le berceau de la vie. Christ ne triomphera qu'à force d'être vrai. Plus on lui résistera, plus il se montrera tel qu'il est, déroulant jour par jour les inépuisables trésors qui sont en lui. Se faire connaître, voilà toute son habileté. Or, le moyen de manifester son amour, ce n'est pas d'opérer des miracles stupéfiants, c'est d'accepter l'opprobre du monde et les douleurs du corps et les souffrances de l'âme ; c'est de se laisser outrager et frapper sans jamais se plaindre; c'est de boire jusqu'à la lie la coupe de l'amertume; c'est de porter sa croix, et puis d'y monter pour s'y faire clouer. Tel est le seul prodige éclatant qui soit digne du Messie.

Cette troisième et dernière tentation que subit

338 LA TENTATION

le Seigneur est bien plus fréquente parmi nous qu'on ne semble le croire. Dès que vous vous êtes consacré à une œuvre de dévouement, quelque chose se remue en vous et vous suggère de substituer votre personne à cette œuvre , d'exiger pour votre pensée le respect qui est dû à la pensée de Dieu, de commencer la conversion des pécheurs par la soumission à voire parole. L'histoire en fournit un exemple fameux et singulièrement triste. C'était au onzième siècle. L'Europe, sortant d'une longue et épouvantable barbarie , ressentait tout à coup une soif ardente de vie religieuse. Un homme se présenta alors, d'abord arbitre des papes, puis pape lui - même sous le nom de Grégoire VII , esprit d'une rare puissance, caractère plus fortement trempé encore , âme pieuse , austère , sincèrement attachée à la cause de son Maître. 11 promit de répandre à travers toute la chrétienté les sources de la vie éternelle , et en effet il se mit à l'œuvre avec une admirable énergie. Mais , hélas ! l'ange des ténèbres vint le tenter : il lui insinua que l'Église ne pourrait être sauvée que par une obéissance aveugle et passive à son conducteur. Grégoire le crut, et celui qui semblait digne d'être un nouveau saint Paul se fit le prédécesseur d'Ignace Loyola, déchirant les liens les plus sacrés de l'affection humaine ,

rudoyant les scrupules , poussant les âmes au désespoir quand elles refusaient de se livrer, portant avec acharnement sa main sacrilège sur la créature qui est l'image de Dieu. — Que d'exemples pareils ne pourrais -je citer dans noire Église protestante , s'il ne me répugnait de dévoiler ses secrètes infirmités ! Que de prédicateurs émouvants qui auraient pu produire une véritable réformation , mais qui ont voulu subjuguer les esprits au lieu de vivifier les consciences! Et nous tous, mes chers auditeurs, dois-je vous dire pourquoi nous obtenons si peu de résultats dans notre petite sphère? — Nous ne savons pas nous effacer, et nous confondons trop souvent le triomphe de notre amourpropre avec le triomphe de la vérité. C'est la suprême tentation , de beaucoup la plus subtile, celle qui menace surtout les forts.

Mais , en nous montrant ainsi que le chrétien rencontre à tous les degrés de son développement un ennemi qui lui barre le chemin, la méditation de notre texte doit en même temps faire naître un courageuï espoir de nous associer à la victoire du Sauveur. Au lieu de gémir sans iin sur nos misères , abîmés dans le sentiment de notre impuissance, levons-nous donc et suivons Christ.

330 L* TENTATION

Quand la tentation se prépare et que notre cœur commence à s'agiter dans une vague inquiétude , ne sachant point encore si les accents nouveaux qui résonnent dans le lointain viennent du ciel ou de l'abîme, faisons comme Christ:

partons pour le désert; osons être seuls avec notre conscience ; imposons silence aux bruits étourdissants de la vie, afin que, rendus à nousmêmes , nous démêlions la voix de Dieu et la vois de Satan,

Et alors, avant de choisir, comme l'une de ces voix retentit toujours très-haut et l'autre tièsbas, cherchons au dehors un écho qui nous répète celle-ci puissamment. Avec Christ ouvrons la Bible. A chaque insinuation du mauvais esprit, il oppose un texte de l'Ancien Testament : a II « est écrit ; l'homme ne vivra pas seulement de « pain. B « 11 est écrit : tu adoreras le Seigneur « ton Dieu. » < H est écrit : tu ne tenteras point « l'Éternel. » Si rien n'était écrit ; si la volonté divine n'avait ici-bas d'autre représentant que nos aspirations aussi flottantes que la brume du matin ; si les saintes pensées des prophètes et des apôtres , si l'enseignement et la vie du Fils unique n'étaient là devant nos yeux , gravés en caractères immuables , je ne vois pas comment nous résisterions aux séductions de la matière. Mais, les yeux fixés sur cette parole céleste qui

ljI tentation. 331

nous pénètre d'une vigueur plus qu'humaine, . nous pouvons sortir triomphants de toutes les épreuves.

Sans doute , entre les tentations du Maître et les nôtres , il y aura toujours une bien grande dissemblance : il était pur et nous sommes souillés; les suggestions du mal rencontraient dans son âme sans tache une indicible aversion, tandis que nous sommes familiarisés avec le péché au point de « boire l'iniquité comme de l'eau, e Qu'est-ce à dire, mes Frères? Parce que nos fautes passées sont comme un gage remis à Satan , faut-il donc se croiser les bras dans une morne indifférence î A Dieu ne plaise ! Il faut saisir avec d'autant plus d'empressement la main du Sauveur, pour que sa force supplée à notre faiblesse ; et puis aussi il faut désormais redoubler nous-mêmes de vigilance, puisque la défaillance de la veille peut décider de la chute du lendemain, et que le mal engendre le mal.

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