‹ Sermons prêchés à StrasbourgChapitre 14 sur 24 · LE BLASPHÈME CONTRE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

LE BLASPHÈME CONTRE L'ESPRIT

LucXIl, 10.

Quiconque parle contre le FiU de l'homme, il lui sera pardonné; mais quiconque blasphème contre l'Esprit saint, il m lui sera point pardonné.

Mes Frères ,

L'observateur le plus prévenu ne saurait méconnaître dans l'Évangile quelque chose d'extraordinaire , d'étrange , ce que l'apôtre Paul ne craint pas d'appeler la folie de Dieu. Qui n'a admiré par quels moyens inouïs le christia-

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nisme s'est établi dans Je inonde? Pour son début, nous le voyons cloué, entre deux malfaiteurs, au bois maudit; puis il a pour interprètes des Galiléens , pauvres pêcheurs méprisés des juifs eux-mêmes, et quand il franchit les limites de la Palestine, c'est un homme sans apparence qui va le prêcher à Athènes dans un langage rude et incorrect. Toujours le christianisme, le vrai christianisme, s'est refusé à suivre une méthode que pussent approuver les gens sensés et habiles. Humainement pariant, il a tout fait pour périr.

Mais sa divine folie ne se montre pas seulement dans les moyens et les organes qu'il emploie : elle le constitue en entier. L'Évangile ne ressemble à rien ici-bas. Ce qui est essentiel aux autres religions , il le repousse ; ce qu'elles repoussent, il le proclame la seule chose nécessaire.

En effet, tout autre culte a trois éléments principaux: les observances, les dogmes, les miracles. Par les miracles, le culte s'impose à l'imagination et la nourrit de crainte et d'étonnement ; par le dogme , il s'empare de l'intelligence et la relient captive dans un cercle étroit; parles observances enfin, par les cérémonies, par les institutions , le culte se mêle intimement à la vie, il berce l'homme de monotones répéli-

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tioDS , il devient pour lui une habitude , qui fait la loi à sa volonté en l'énervant. C'est ainsi que les religions humaines ont exercé leur pouvoir, c'est ainsi que plusieurs Églises soi-disant chrétiennes dominent encore les âmes et les façonnent comme on pétrit une cire molle. Seul , l'Évangile, qui cependant a la prétention de transformer l'homme , de transformer tous les hommes, commet la suhlime folie d'inscrire sur son drapeau, non l'autorité, mais la liberté.

Voyez plutôt ce que sont, dans l'Évangile , les observances , les miracles , les dogmes.

Le Seigneur Jésus a-t-il ordonné des fêtes?

a-t-il flxé le culte public? a-t-ii décrété certaines formules liturgiques? a-l-il établi dans son ÉgUse quelque organisation? — S'il a choisi douze apôtres, son intention n'était pas, vous le savM, qu'ils gouvernassent les chrétiens, en se perpétuant dans des successeurs ; il désirait avoir des témoins authentiques de sa vie et de sa mort , qui , ayant vécu auprès de lui depuis son baptême jusqu'au moment où il fut enlevé d'avec les siens , pussent raconter et prêcher partout ces grands faits , source de notre salut. S'il a enseigné à ses disciples la prière admirable par laquelle nous terminons chaque service religieux, il n'avait pas le dessein d'exclure toute

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autre prière , ni même de faire de celle-ci un texte ofBciel; mais, pour nous initier à la vie divine, il a daigné nous faire voir dans quel esprit il s'adressait lui-même à son Père. Enfin, s'il a institué la Sainte-Cène, il n'a pas entendu créer une simple cérémonie, mais il a voulu rattacher à quelque chose d'impérissable le souvenir et la prédication de sa mort ; c'est la mort du Sauveur, son dévouement, sa sainteté qui se présente k nous dans le pain et dans le vin ; le rite n'est que l'enveloppe.

J'en dis autant des miracles nombreux et prod%ieux qu'a faits le Seigneur; ces événements ne forment ni la base ni surtout l'objet de la foi. Aurait-il pu défendre «avec menaces» de raconter ses guérisons surnaturelles, si elles faisaient partie de l'œuvre du salut, de sorte qu'il nous fût indispensable de les connaître? Non, sa résurrection même n'est point, à ses propres yeux, l'objet de la foi; car, après avoir poussé la condescendance jusqu'à en fournir à Thomas des preuves matérielles, il lui dit:

« Parce que tu m'as vu (ressuscité) , tu as cru ; heureux ceux qui n'ont point vu et qui ont cru, s — c'est-à-dire, heureux ceux qui n'ont pas attendu cette manifestation de la toute-puissance de Dieu pour reconnaître en moi son Fils bienaimé. Les miracles du Seigneur, loin d'être le

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but de sa mission, en sont un accompagnement extérieur, rendu nécessaire par la paresse et l'indifférence de la foule, dont ils éveillent l'attention. Le grand miracle, ce n'est pas que Jésus ait changé l'eau en vin, qu'il ait ressuscité Lazare, ni même qu'il soit sorti, lui aussi, du tombeau; le grand miracle, celui qui est bien la base et l'objet de notre foi et auquel les autres prodiges servent en quelque sorte de signaux , c'est que Christ ait vécu, c'est qu'au milieu de ce monde de péché il y ait eu une révélation parfaite et vivante de la sainteté de l'Éternel , c'est que Dieu se soit montré sous forme humaine, c'est que notre Maître ait été notre frère. Voilà l'unique miracle auquel Christ attacbe une importance universelle.

. Mais peut-être l'Évangiie fait-il dépendre le salut de la croyance à certains dogmes? Longtemps, hélas! la chrétienté se l'est imaginé; les théologiens réunis dans des conciles ont rédigé leurs opinions en articles de foi et ont osé les décréter solennellement comme autant de principes f qu'il faut admettre sans restriction, si l'on ne veut être damné pour l'éternité.» Mais Christ, mes Frères , ne parle point ainsi. Ouvrez les évangiles, lisez le sermon sur la montagne, cette charte divine promulguée sur un nouveau Sinaï, lisez l'oraison dominicale, lisez les pa-

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raboles dans lesquelles Jésus instruisait les pauvres en esprit , lisez les discours intimes qu'il adressa à ses disciples dans la nuit de la trahison, lisez tout, depuis lapremière ligne jusqu'à la dernière , et vous n'y verrez poser nulle part comme condition du salut l'adhésion à des doctrines abstraites ; vous n'y verrez jamais le Seigneur traiter des questions de dogme , résoudre les problèmes de la spéculation , enseigner des formules de métaphysique. Il parle de Dieu, sans doute, mais pour lui donner le nom le plus enfantin : «notre Père qui es aux cieux.t II parle du péché, mais pour nous faire comprendre que c'est du dedans de chacun de nous que sortent les mauvaises pensées. 11 parle de la justification par la foi , mais pour annoncer à la pécheresse dont les larmes arrosent ses pieds, qu'il lui est pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. Il parle du jugement dernier, mais pour déclarer qu'il en ignore le jour, ou pour rappeler que dès maintenant le monde est jugé. Il parle du démon, mais pour nous dire que son règne a pris fin, qu'il est tombé du ciel comme la foudre. Il parle de l'inspiration des Écritures, mais simplement pour vaincre l'obstination des pharisiens ou soutenir la faiblesse des apôtres en montrant qu'elles rendent témoignage de lui. Quand Dieu veut que nous

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mangions notre paia intellectuel à la sueur de notre front, Christ refuse de donner des solutions toutes faites. La religion qu'il apporte n'est jamais une théologie, ni une philosophie, ni une science , mais une vie qui régénère.

Un seul dogme est professé explicitement par le Seigneur : < Je suis le chemin , la vérité , la «vie; celui qui me voit, voit le Père.» Il n'y a là ni spéculation , ni abstraction , niais un fait, une réalité. Christ se prêche lui-même ; il dit ce qui est en lui , ce qu'il est venu faire dans le monde ; il exprime ici en paroles ce que manifestent tous ses actes. Sachant qu'il est saint, qu'il est le Fils de Dieu et le Désiré des nations , il s'offre à nous pour nous sauver, nous transformer à son image, faire de nous ses frères , les enfants de Dieu. C'est là l'Évangile. Christ ne nous a pas laissé d'autre ordonnance ni d'autre dogme que sa vie et sa mort, et il y a dans cette vie et cette mort une puissance capahle de briser par l'amour notre volonté égoïste et de remplacer notre inclination au mal par l'inclination au bien. Christ est tout dans le christianisme , à la fois le centre et la circonférence , le but et le moyen ; il ne veut nous convaincre ni par l'habitude, ni par l'élonnement, ni par l'esclavage de l'intelligence , mais pai- son influence directe et personnelle, par le contact de sa sainteté

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avec notre souillure , par la libre méditation de

son histoire.

Cependant, mes Frères, si Jésus proclame que la foi en lui est indispensable à notre salut, comment a-t-il pu prononcer la parole de notre texte? Le blasphème contre le Fils, nous y dit le Seigneur, est moins grave que le blasphème contre l'Esprit; parler mal du Christ, le rejeter, ne rend pas indigne du pardon, tandis qu'un autre genre d'incrédulité entraîne inévitablement à la perdition. Quoi donc? la foi en Christ ne serait pas la seule chose nécessaire? L'Evangile exigerait une autre foi , une foi supérieure?

Oui ; et la divine folle du christianisme apparaît ici dans son éclat. Non-seulement le Sauveur repousse tout moyen violent de nous extorquer la foi, mais il déclare qu'il ne veut se faire écouter que si nous écoutons quelqu'un d'autre, l'Esprit saint , dont la voix retentit en chacun de nous , — la conscience.

Ne soyez pas surpris , mes Frères , de me voir remplacer par le mot de conscience les mots A' Esprit saint que porte mon texte. L'Esprit saint, d'après l'enseignement évangélique, c'est Dieu agissant dans l'homme, et cette action a pour organe la conscience. Car ce que vous appelez voti'e conscience , ce n'est pas vous, mais Dieu.

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11 ne dépend pas de vos caprices , de vos goûts , de votre arbitre, de trouver (|ue le bien est bien, que le mai est mal. Un maître intérieur vous dicte vos jugements avec un empire absolu.

Vous pouvez refuser de les exécuter, mais l'homme le plus vicieus est incapable de croire qu'il soit aussi estimable d'être trompeur que d'être honnête. Ne dites donc pas que la conscience est faillible, que ses enseignements varient d'un individu à l'autre ; la conscience est immuable et universelle. Une seule chose varie : votre attention, votre obéissance, votre sincérité. Vous pouvez vous étourdir et ne point l'écouter; mais, en l'écoutant, vous ne pouvez la contredire. Or, ne sentez-vous pas , a dit un profond penseur', que rien ne ressemble moins à vous-même que ce juge invisible qui vous Instruit avec tant d'autorité et vous condamne avec tant de rigueur?

Eh bien ! si vous répétez ce que dicte la conscience, vous confesserez que vous êtes de «pauvres pécheurs , enclins au mal , incapables par vous-mêmes de faire le bien , » et vous avouerez que Christ est l'incarnation de la sainteté , que tout en lui correspond , trait pour trait , à l'image de Dieu , telle que vous la présente intérieurement l'Esprit saint.

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Ail! que la parole du Seigneur est vraie!

Celui qui, égfaré momentanément par des préjugés, se détourne de Christ, il peut lui être pardonné. Pourvu qu'il écoute l'Esprit, rien n'est perdu ; la lumière se fera lot ou tard ; elle percera les voiles , et l'âme , se réveillant comme d'un mauvais rêve, reconnaîtra en Jésus le Sauveur. Saul, l'ardent persécuteur, deviendra le grand apôtre des gentils , trouvant sa joie dans les infirmités, les injures, les nécessités, les angoisses pour Christ, que naguère il maudissait. L'Esprit qui parle en nous est le même Esprit qui vivait en Jésus et lui rend témoignage; quiconque obéit à la conscience finira, tînira infailliblement par s'écrier avec Thomas ; Mon Seigneur et mon Dieu! Jésus le sait bien, et c'est pourquoi, avec une sainte hardiesse, il dédaigne tout appui matériel. Qu'en a-t-il besoin? Au dedans de chaque homme il trouve un allié, et dès que la conscience triomphe, la victoire appartient à Christ, car toute conscience est chrétienne.

Mais, si quelqu'un blasphème contre l'Esprit saint, il ne lui sera point pardonné. En efTet, comment se convertirait-il? II ne le veut pas. Il n'aspire point à un état meilleur. Il cherche à se persuader que les exigences de la conscience sont des illusions, et qu'avec ses faiblesses, ses

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passions, ses vices , il se trouve dans l'état normal. Or, le salut n'étant pas quelque chose d'extérieur, une sorte de vêtement dont Dieu nous couvrirait, bon gré, mal gré, le salut consistant dans la régénération de la volonté, Dieu ne peut sauver que ceux qui désirent d'être sauvés. La foi est la confiance que produit en nous l'amour de Dieu révélé par Christ, et cette confiance en Dieu naît de la défiance de nousmêmes. Celui donc qui, fermant l'oreille à l'Esprit, s'endurcit dans le sentiment de sa propre justice , se place évidemment en dehors des conditions du salut.

Notre texte, dans lequel on a souvent cherché je ne sais quels mystères obscurs, énonce une vérité toute simple, toute naturelle, il exprime le caractère profondément spiritualiste de l'Evangile. C'est par l'Esprit que Christ veut se faire accepter ; c'est la conscience qu'il prend pour juge de sa mission. Quand vous le repoussez, il en appelle de vos préjugés à votre sincérité; mais, si quelque part la conscience se tait , Christ passe outre , car il ne peut exercer son ministère.

En s'adressantuniquementà notre conscience, mes Frères , le christianisme nous charge d'une terrible responsabilité. Il nous délivre de tout

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joug intellectuel, de toule prescription arbitraire , mais par là-même il nous ôte toute excuse. Si nous nous perdons, la faute en est à nous. La haine, l'injustice, le mensonge, l'impureté , le vol , l'homicide peut être pardonné ; mais il y a un péché qui mène à la mort et contre lequel l'amour de Dieu et le dévouement de Christ sont impuissants : le blasphème de l'Esprit, le manque de sincérité.

Il ne s'agit point ici de l'hypocrisie vulgaire , qui fait de la religion métier et marchandise ; ce vice porte un masque si repoussant que la chaire chrétienne n'a guère à le combattre et peut l'abandonner aux sarcasmes du monde. Il s'agit d'une hypocrisie subtile, qui, s'infiltrant doucement dans nos âmes , en corrompt la sève. Nous évitons de nous regarder en face et de comparer l'état de notre volonté avec les exigences de la conscience. Nous voilons peu à peu celle-ci, la remplaçant par une morale artificielle, par les subtilités de la casuistique ou par l'opinion de la foule. Nous cherchons et découvrons des excuses à nos mauvais instincts. Nous mutilons ainsi notre être spirituel; à force de vouloir nous étourdir, nous devenons réellement sourds à la voix de Dieu. L'habitude a sur l'homme un pouvoir effrayant: quiconque s'éloigne de la sincérité ne la retrouve plus , ou ,

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pour mieux dire , il devient sincère dans son hypocrisie. Oui, il finit par être convaincu que la morale amoindrie qu'il pratique est la seule morale, et que la considération dont il jouit dans le monde lui tient lieu de justice devant l'Éternel. Dans ce manque de sincérité, la chute est rapide et l'abîme profond. Jusqu'où l'âme peut-elle tomber? Arrive-t-il un moment où elle a si bien fermé toutes les issues que la voix divine cesse entièrement de retentir en elle? Est-il possible qu'un homme abandonne son Dieu au point d'en être abandonné? — Dieu seul le sait, mes Frères, car seul il connaît les bornes de sa puissance miséricordieuse. Mais, si vous ouvrez les yeux , vous verrez autour de vous plus d'une personne dont, humainement parlant, vous devrez dire que pour elle le suicide moral est accompli. Je citerai comme exemple , non-seulement les êtres abrutis par le vice, mais aussi beaucoup d'honnêtes gens, qui se sont accoutumés à jouer avec les sentiments les plus sacrés. Naguère toutes les cordes vibraient chez eux ; maintenant elles sont détendues. Parlez de repentir, de foi, de charité, ils connaissent ces mots, ils les répètent et semblent au premier abord y rattacher un sens ; regai-dez de plus près, et vous vous apercevrez que ce n'est point une âme qui vous répond. La bouche

m LT BLASPHÈME COHTUE I,'£SPaiT.

pronoace des mots , la mémoire se souvient encore, l'intelligence combine des pensées; mais le cœur est mort, mais l'être spirituel est aliéné, mais vous avez sous les yeux le spectacle DairaDt qu'offrent les infortunés que Dieu a frappés dans leur raison. Oui, ces hommes paraissent tombés dans l'idiotisme religieux. Pour redresser leur conscience, pour la relever' avec le levier de l'Evangile, il faudrait qu'il y eût en eux un point d'appui, et nous sommes incapables de le découvrir.

Parmi les personnes qui m'écoutent, mes Frères, j'espère qu'il n'en est aucune à qui s'applique dans toute cette rigueur la parole de Jésus. Mais au-dessus de la perversité complète, il est bien des degrés dans la désobéissance à l'Esprit saint, et, si j'en juge par moi-même, nous devons peut-être tous nous en reconnaître coupables.

Et d'abord, je demande à ceux d'entre vous qui , sans éprouver d'aversion pour le christianisme , ne peuvent prendre sur eux de l'accepter pleinement comme objet de leur foi et principe de leur vie, je demande aux incrédules sérieux (et qu'ils veuillent se demander eux-mêmes), jusqu'à quel point les raisons de leur incrédulité sont légitimes devant leur propre conscience.

LB BLISPRËNG COHTHE l'bSFBIT. 17S

Craignez-vous de perdre votre liberté en contractant des engagements envers une société religieuse? Ëtes-vous tellement jaloux de votre indépendance que les formes du culte les plus naturelles vous choquent, dès qu'elles sont obligatoires ? Je concevrais de pareils scrupules en présence d'une Église organisée avec moins de simplicité que la nôtre ; je les partagerais même, et jamais, pour ma part, je ne consentirais à me soumettre à un clergé qui prétendît régenter les âmes. Le catholicisme , eût-il la vraie doctrine, il suffirait de sa constitution , de ses cérémonies, de tout ce parfum sacerdotal, pour me le rendre inacceptable. Mais dans nos Églises protestantes le fidèle est l'égal du pasteur, le culte se trouve réduit au plus strict nécessaire, et les liens qui unissent les membres ne sauraient gêner aucun d'eux. Cependant, mes Frères, si c'est la vie en commun qui vous répugne et dont la crainte vous tient éloignés du christianisme, oh ! alors je n'hésite pas à vous dire au nom de Jésus : Soyez chrétiens sans être membres de l'ÉgUse. Je n'ignore pas que vous vous priverez de mainte bénédiction ; mais je ne vois nulle part que notre Seigneur ait fait du culte public une condition du salut. Je le répète : Allez prier dans votre maison, et soyez chrétiens 1

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Ou peut-être les miracles que les évangiles rapportent de Jésus-Christ , loin de vous attirer à lui, vous effraient, et vous trouvez impossible d'en admettre, la réalité ? Au nom du Sauveur, je lève vos scrupules et je vous dis : Soyez chrétiens sans croire aux miracles. Je pense que vous vous trompez sur la valeur de vos arguments ; mais je ne vois nulle part que notre Seigneur ait fait de la croyance au surnaturel une condition du salut. Je le répète : Négligez ces récits , et soyez chrétiens !

Enfin , seraient-ce les dogmes qui vous arrêtent? Votre intelligence est-elle assaillie par des doutes , quand vous entendez exposer les doctrines subtiles et nombreuses qui , d'après les théologiens , constituent le système évaugélique? Ces doctrines vous paraissent-elles arbitraires ? Excitent-elles en vous plutôt un esprit d'opposition qu'un esprit de piété? S'il en est ainsi, je sais que j'interprète la pensée de mon divin Maître en vous disant ; Soyez chrétiens sans les dogmes. Je crois qu'un examen plus approfondi vous ferait découvrir de précieuses vérités dans ces formules qui vous semblent arides ; mais je ne vois nulle part que notre Seigneur ait fait de l'adhésion à des théorèmes métaphysiques une condition du salut. Je le répète : Laissez les dogmes , et soyez chrétiens!

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Toutefois, sont-ce bien là les motifs qui vous empêchent de vous joindre aux disciples du Christ , et n'y en a-t-il pas d'autres cachés au fond de votre cœur ? Ce qui vous répugne dans l'Évangile , ne serait-ce pas plutôt l'humilité qu'il exige de vous ? Sa prétention de vous traiter en pécheurs vous semblerait-elle excessive? — Dans ce cas , hélas ! trop probable , votre opposition provient uniquement de ce que vous avez perdu l'aspiration vers Dieu qui constituait ■ votre dignité d'homme. L'Esprit n'est plus en TOUS qu'un lumignon fumant , à la clarté duquel vous n'apercevez pas la lèpre qui vous défigure ; et voilà pourquoi , lorsque l'Évangile vous présente la sainteté de Christ comme un miroir où vous apparaissez dans toute la laideur du péché, vous dites que le miroir se trompe. Rejeter le christianisme parce qu'il nous humilie, c'est aboutir au blasphème contre l'Esprit, puisque l'Esprit lui aussi nous remplit d'humiliation. Pour peu que vous l'eussiez écouté, vous ne trouveriez dans les exigences de l'Évangile rien que de juste, de vrai , de raisonnable. Depuis longtemps vous seriez chrétiens.

Peut-être vous direz pour la plupart : «Mais «nous sommes chrétiens. Rien de plus éloigné « de notre intention que de nous asseoir parmi

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c les incrédules I En hommes sensés, nous pre- € nons part au culte de notre Eglise et nous « acceptons volontiers sa doctrine, b D'où vient donc alors , mes Frères , la sécheresse et la stérilité de votre foi ? Vous êtes honnêtes et probes, vous pratiquez vos devoirs de famille avec une certaine régularité , vous faites des aumônes assez considérables ; mais vous prenez - vous vraiment pour des chrétiens , c'est-à-dire pour des hommes qui cherchent à devenir saints , parfaits , des hommes que consume le zèle de l'Éternel ? Avouez-le ; pourvu que de temps à autre vous ayez une conversation pieuse et que, matin et soir , vous récitiez une courte prière apprise dans l'enfance , vos besoins religieux sont entièrement satisfaits. Ils ne vont point au delà. Eh ! qu'importe que vous croyiez à tout l'Evangile , si votre croyance , simple affaire de mémoire él d'habitude, ne sert ainsi qu'à vous plonger dans l'engourdissement spirituel? 11 serait mille fois préférable de flotter dans le doute, et d'avoir un peu plus le sentiment de votre destinée céleste. Que de personnes soi-disant pieuses pour qui la piété est une bienséance sociale, et non une soif ardente du cœur ! Que d'hommes qui prennent la défense du protestantisme , parce que ce drapeau , ayant brillé dans maint combat, du temps de nos aïeux , peut encore nous abri-

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ter de sa gloire 1 Ne ravalez pas l'Évangile au point d'en faire un préjugé héréditaire ! Ne blasphémez pas contre l'Esprit!

La foi morte est une plaie qui nous mine et que rien ne peut guérir, excepté le réveil de la conscience. Qu'on n'essaie pas d'y porter remède par des palliatifs ; qu'on ne s'imagine pas réformer l'Église par une organisation nouvelle et plus complète. Quand je vois tous ces médecins importuns qui veulent lui appliquer je ne sais quels appareils galvaniques , je me dis que notre christianisme doit être déjà terriblement .matériel; car ces beaux projets n'auraient jamais pu surgir parmi nous, si nous n'avions étouffé l'Esprit. Sans doute, il faut corriger les abus ; mais croire que la vie puisse venir du dehors, c'est retourner de Christ à Moïse. Ayons des comités , ayons des institutions , ayons de l'ordre ; seulement ne nous figurons pas que l'ordre soit l'Évangile , que l'ordre soit la vie. Ne faisons pas de notre société religieuse un cimetière, où chaque tombe est alignée avec soin, mais où ces pierres proprement taillées recouvrent des ossements. Une fois l'Esprit remplacé par des règlements , savez-vous ce que devient l'Église? Une carrière ouverte à l'ambition. Et voilà comment tant d'hommes s'intéressent à ses affaires uniquement parce qu'elle forme une

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sorte de pouvoir dans l'État. Oh ! mes Frères , si l'Église n'est qu'un théâtre pour vos talents d'orateur, ou de savant, ou d'administrateur, ayez encore assez de conscience pour avouer que vous commettez une profanation , et cherchez à vos capacités quelque autre emploi.

Cette conduite témoignera du moins de votre respect pour les choses saintes, puisque vous obéirez à la voix divine qui parle dans votre intérieur.

Le mépris de cette voix sacrée se manifeste encore par un autre genre de péché qui fait de désastreux ravages au sein de nos Églises et que , je ne puis m'abstenir devons dénoncer. Je veux dire l'esprit de dénigrement. Dans sa désespérante trivialité, il nie le désintéressement et ne croit point à la candeur ; tout ce qui est noble et élevé lui est antipathique ; il présume sans cesse des motifs bas ; il ne connaît pas de jouissance plus grande que de découvrir une faiblesse chez le prochain, surtout chez l'adversaire; il s'empresse de la divulguer, sous le sceau du secret , car il est lâche et honteux ; au besoin il transformera en monstruosité une action toute simple, en complot une rencontre fortuite ; pour satisfaire ses instincts de vulgarité , il ne reculera même pas devant le mensonge direct , il inventera. Cet esprit mesquin ,

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qui rend la vie sociale impossible partout où il règne , est une des calamités du monde religieux. C'est lui surtout qui, de nos jours, s'est opposé avec acharnement aux progrès du iîéreti. Les adhérents des doctrines du Réveil , je ne l'ignore pas, en sont malheureusement imbus , eux aussi ; mais je m'adresse aujourd'hui à vous qui faites profession d'opinions plus larges et qui n'avez le droit de les professer que si votre esprit aussi est plus large , plus élevé , et je vous dis avec amertume : ce qui vous déplaît chez les partisans du Réveil , c'est autant leur sérieux que leur caractère trop exclusif; ce qui vous incite à les combattre, c'est trop souvent, non l'amour d'une sainte indépendance , mais l'étroitesse de l'égoïsme , l'esprit de dénigrement. Ne croyez pas que j'aille disculper de tout reproche d'orgueil ceux qui n'hésitent pas à nous contester le titre de chrétiens. Mais vous qui êtes si forts, ne sauriez-vous donc supporter leur infirmité? Vous qui vantez votre tolérance, n'en avez-vous pas assez pour excuser l'intolérance des autres? — Oui , leur christianisme est bien .extérieur ; ils parlent trop des choses religieuses ; ils se complaisent dans un dialecte énervant et absurde. Mais votre christianisme à vous est-il fort spiritualiste? Y a-t-il dans votre langage religieux tant de vérité et de simplicité? N'y ren-

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contre-t-on jamais une onction factice? — Us insistent beaucoup trop sur la vertu du dogme et trouvent commode d'accepter en bloc un système tout fait. Mais , en conscience, vous distinguez-vous donc par votre ardente recherche de la vérité? Et les condamneriez-vous peutêtre ,' moins pour la paresse servile de leur intelligence que pour la saveur évangélique de certaines de leurs doctrines? — Ils sont trop prompts à traiter comme frères un homme taré dès qu'il consent à se revêtir de leur costume. Mais vous , étes-vous bien sévères dans le choix de vos aUiés? Ne faites-vous jamais cause commune avec des personnes dont vous blâmez les principes ou dont vous méprisez la conduite ? Et surtout, pourquoi vous réjouissez-vous de ce mal, si vous êtes enfants de la lumière? — Quand ils ont fondé leurs premières œuvres, vous en avez prédit la ruine, dans votre sagesse ; quand elles ont prospéré, vous avez accusé ces hommes de ne chercher qu'à conquérir de l'influence ; et maintenant qu'ils ont acquis cette influence et que l'opinion publique se prononce en leur faveur , vous y voyez une mode qui passera comme tant d'autres I Vous confondez ainsi dans un jugement téméraire ce qui, au sein du Réveil, est de Dieu et ce qui est des hommes. Bien plus , pour être, vous aussi, un peu A la

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mode, vous faites au Réveil des concessions immenses dans ce qu'il a de mauvais. Vous approuvez tous les coups qu'il porte à l'indépendance de l'âme ; vous louez les emprunts qu'il fait gauchement à l'Église romaine ; vous copiez son organisation compliquée , qui ressemble pourtant infiniment plus aux agences commerciales qu'au libre dévouement d'un saint Paul. Mais la seule chose divine du Réveil, le zèle, le feu sacré, qui a transformé de simples ouvriers en apôtres et en évangélistes , vous en parlez avec dédain : c'est de l'enthousiasme! Ah! prenez garde. Christ aussi était un enthousiaste , quand il chassait audacieusement les vendeurs du temple ; Christ était un pauvre charpentier, quand , n'ayant d'autre signe de sa mission que la vertu spirituelle, il portait une main hardie sur l'édifice sacré des pharisiens. Qu'auriez-vous fait de lui ? Vous ne l'auriez pas condamné à mort { pour cela il faut du fanatisme, il faut de l'énergie) ; non, le voyant attaché à la croix , vous vous seriez dit : < Sans doute la peine est trop sévère ; mais aussi pourquoi ce Galilcen s'est-ii mêlé de choses qui ne regardent que nos savants et nos rabbins? >

Je vous en conjure, mes Frères, ranimons le feu de la conscience, afin qu'il consume les imperfections de notre nature , afin que nos

IS4 LE BLiSPHËME CONTRE L'ESPUT.

cœurs palpitent pour tout ce qui est grand et saint, afin qu'il y ait moins d'incrédules et de

< croyanEs sans foi *, t moins de divisions et de petitesses et de caractères nuls ou effacés. N'hésitons point. Souvenons-nous que sur cette terre tout passe et s'évanouit , sauf l'Esprit de Dieu ; seul il suiîsiste. C'est en vain que notre formalisme l'entoure d'obstacles, que nos coteries l'enserrent dans des digues ; il les rompra , et , après les avoir broyées, il continuera sa marche de siècle en siècle vers l'Océan divin. Et en nous-mêmes tout périra , sauf la conscience , qui , si elle ne nous rapproche pas de la perfection céleste, nous sera un ver rongeur, un regret navrant , car nous aurons sous les yeux la félicité à laquelle nous aurions dû participer, et nous entendrons l'Esprit saint s'écrier en nous : « Oh ! si tu eusses été attentif à mes commande-

< ments ! Mais tu ne l'as pas voulu. »

■ Expresaion de M. Verny.

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