‹ Sermons prêchés à StrasbourgChapitre 21 sur 24 · L* DOULEUR. 33S · texte numérisé non relu

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sans que rien vous rappelle qu'un cœur vous comprend. Vous aviez jusqu'ici mille moyens agréables de témoigner et d'exprimer votre affection ; vous n'en aurez plus qu'un désormais, et il est austère : c'est de travailler incessamment à votre perfectionnement, de remplir vos devoirs grands et petits avec une extrême conscience. Dès que votre amour n'aura plus rien d'égoïste, il n'aura plus rien non plus d'âprement exclusif : puriGé et fortifié par l'Esprit saint, il doit, sans cesser d'être personnel, déborder de votre cœur sur le monde en une pluie de douceur, de patience, de bienveillance, de charité.

De tous les hommes qui ont jamais traversé la terre, aucun n'a souffert autant que le Christ, parce que c'est dans la souffrance surtout qu'il nous fallait un guide divin. Son corps a été flagellé, mis en croix, percé de clous, exposé au soleil dévorant jusqu'à ce que la vie se brisât par l'excès de la douleur. Et auparavant il avait connu toutes les amertumes dont fa société peut nous abreuver, la pauvreté avec ses mépris et ses angoisses , l'insuccès avec ses regrets et ses agitations, la haine avec ses injures et ses calomnies. Les peines du cœur lui ont-elles man-

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du monde social seraient donc une école de saioteté ! car nulle part on ne souffre davantage. L'aiQJction ne nous agrandit que si, par notre consentement , elle produit la résignation , et puis si , par notre concours , la résignation est suivie d'une activité parfaite. Il faut vouloir.

Mais, hélas! on ne veut pas. Les uns, pour réduire autant que possible la part de la douleur, cessent de vivre et se mettent à végéter dans une serre chaude, qu'ils calfeutrent avec soin, de peur qu'un souffle ne trouble leur quiétude. Les autres vivent au grand air, prennent part à ce qui agite, provoquent même la douleur; mais dès qu'ils en sentent l'aiguillon, vous les voyez demander à tout l'univers des distractions, afin de s'étourdir et d'oublier. Ah ! ce n'est pas seulement pour les maux du corps que l'on a inventé un moyen de se rendre insensible !

Mes Frères , n'usons jamais de ce chloroforme moral , mais laissons , laissons résolument la douleur pénétrer dans notre àme et nous transfigurer à l'image de Christ !

LA VAILLANCE

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i CORINTH. XVI,13.

Soyez vaiUants; soyez forts.

Mes Frères,

Quand les attaques contre le christianisme partent d'esprits sérieux, quand elles n'ont pas leur source dans la frivolité du cœur, mais dans une prévention de l'intelligence, elles méritent au plus haut point d'attirer notre attention ; car

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toute objeclion sincère faite au christianisme a sa raison d'être dans un défaut des chrétiens. Sachons donc écouler avec sympathie les voix qui confessent leurs scrupules et leurs doutes ; cherchons à démêler le vrai et le faux dans leurs jugements; essayons d'en faire notre profit, non pour corriger l'Evangile éternel, mais pour nous corriger nous-mêmes. En ce moment, des écrivains distingués, dont on serait presijue tenté de dire qu'ils ont «trop de vertu pour n'être pas chrétiens», reprochent à notre divine religion de recommander une sainteté toute placide, de ressembler à une lune mélancolique plutôt qu'à un fécond soleil , d'être le culte de la contemplation et non de l'action, un culte féminin, insulBsant pour des hommes. Mon intention n'est pas de répondre aujourd'hui à ces reproches, d'autant plus que parmi vous, mes Frères, il n'est personne, j'aime à le croire, qui ne reconnaisse la souveraine perfection de l'Évangile. D'ailleurs mon texte à lui seul montre combien ces critiques sont imméritées ; « Soyez vaillants, soyez forts, ï parole mâle dont la vie de l'apôlre des gentils forme un admirable commentaire. Mais ce blâme, tout à fait injuste quand on l'adresse à l'Évangile lui-même, est peut-être plus fondé lorsqu'on le restreint aux disciples de l'Évangile, et je me propose d'examiner avec vous si

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les chrétiens de nos jours ne pèchent point par une certaine mollesse, s'ils ne manquent pas de vaillance et d'énerçie.

Au premier coup d'oeil, il semblerait que jamais les chrétiens ne fussent moins tombés dans ce défaut; jamais, dirait-on, ils n'ont déployé plus de zèle. Consultez vos souvenirs personnels, rapprochez ce qui se fait actuellement de ce qui se faisait il y a vingt ans, et vous apercevrez un progrès sensible. Que d'œuvres de bienfaisance , que de sociétés d'évangélisation , que de missions fondées sur tous les points du globe! Nous les avons vues naîlre pour la plupart , et nous savons ce qu'il a fallu de courage et de persévérance pour les créer, pour les conserver. Néanmoins, malgré ces faits si réjouissants , je ne puis comprimer un soupir quand je reporte ma pensée vers un des grands siècles de l'Église , par exemple vers celui de Luther.

Il y avait alors peut-être autant d'immoralité, et certainement plus de superstition ; mais le soufUe de l'Évangile pénétrait dans toutes les régions de la société, soulevant les masses elles-mêmes. L'action des vrais chrétiens était puissante, les résultais immenses, tandis que le chiffre des âmes que nous soulageons et convertissons avec toutes nos œuvres , ne dépasse point un nombre insignifiant, et pour- 1*.

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tant on sait avec quelle exactitude nous les enr^istrons! Nous avons soustrait à la misère, c'est-à-dire au vice, quelques milliers d'enfants (Dieu nous le rendra au centuple) , mais nous sommes incapables de guérir ou même de circonscrire la plaie hideuse du paupérisme ; nos efforts se perdent , comme dans la mer un grain de sable. Nous avons distribué des millions de Bibles ; mais partout le peuple protestant se détache peu à peu de ses habitudes de piété , et nulle part le peuple cathohque ne passe dans nos rangs enseignes déployées. Nous avons arraché aux pratiques païennes une douzaine d'ilôts, mais aucune des grandes nations qui professent le culte de Mahomet ou de Bouddha ou de Vichnou n'a réclamé le baptême, et le christianisme reste à peu prés stationnaire au Heu de conquérir l'humanité. Si donc notre activité est louable , si elle est excellente , il faut bien avouer cependant que les produits en sont cbétifs, pour peu du moins qu'on les compare, soit à la tâche que nous devrions remplir, soit aux travaux des époques vraiment fécondes.

D'où vient cette faiblesse de nos œuvres , si ce n'est de notre peu de vigueur? Croyez-vous qu'un Luther, en France, qu'un saint Boniface, en Asie, ne célébreraient plus les mêmes triomphes? Mais il n'y a parmi nous ni saint

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Boniface ni Luther! Du reste, ne remontons pas si haut. Le mouvement religieux qui s'accomplit autour de nous, a commencé il y a trente à quarante ans; ch bien! si vous connaissez un peu i'histoire de ce Réveil, vous serez frappés d'un fait incontestable : c'est que dans les premiers temps le zèle a été infiniment plus intense , et qu'alors de simples individus ont joué le rôle qui est attribué maintenant à de puissants comités , à de riches associations. Une femme presque dénuée de fortune (je pourrais la nomma-) recueillait des centaines d'orphelins autour d'elle, et les élevait à ses frais, sans souci du lendemain. Un pasteur chargé d'une grande paroisse , se transformant en missionnaire, évangélisait à lui seul tout un département. Des artisans , comme ce brave qui s'appelait Félix Neff, prenaient en main le bâton de voyE^eur , partaient sans bourse, sans recommandation, et répandaient au loin la bonne nouvelle. Que tout n'ait pas été parfait dans cet élan , qu'il y ait eu beaucoup d'ivraie dans le bon grain, je ne l'ignore pas ; mais je dis qu'alors les chrétiens étaient zélés , vaillants, forts, et que de nos jours ils ont dégénéré. Le dévouement ne calcule pas, et nous calculons énormément; le courage s'inquiète peu d'être isolé, et nous tenons excessivement à marcher en nombreuse compagnie.

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Quand une œuvre nous paraît nécessaire, au ]ieu d'y mettre la main en hommes résolus, nous consultons nos amis, nous discutons avec une grande sagesse, nous élisons des agents et des sous-agents , nous dépensons à préparer le succès dix fois plus de temps et de paroles qu'il n'en aurait fallu pour exécuter l'œuvre par nousmêmes. Disons le mot: nous sommes lâches.

Nous craignons de nous singulariser, nous craignons de contracter un engagement personnel, nous craignons la peine et le travail !

Le chrétien a d'autres devoirs encore que les œuvres de mission. Il doit, vous le savez, non-seulement conquérir tous les hommes à la vérité, mais conquérir l'homme tout entier, c'est-à-dire étendre les conséquences du principe évangélique à toutes les sphères de la vie humaine. Un chrétien fort, vaillant, serait le modèle du père de famille, le modèle du citoyen, et, suivant les cas, le modèle de l'artisan, de l'industriel, du négociant, du professeur. Or, je vous le demande, en conscience, en est-il ainsi? Non, La plupart des chrétiens s'imaginent que la conversion les fait sortir du monde , et que les devoirs religieux (la prière, la méditation et les bonnes œuvres) abrogent les devoirs vulgaires. Ils ont peur d'affronter les risques de la vie réelle, par cette

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même défaillance qui au moyen âge précipitait les croyants au fond des cloîtres , afin d'être en sûreté derrière un verrou.

Combien y a-t-il d'hommes pieux qui pratiquent le patriotisme , qui en acceptent toutes les charges, tous les sacrifices dans les jours de péril, toute la responsabilité dans les moments de crise? Y en a-t-il beaucoup qui iraient défendre les frontières contre l'étranger, ou qui verseraient leur sang par fidélité à des convielions politiques? Interrogez ceux qui passent pour les meilleurs chrétiens ; ils vous diront que cette pensée les fait sourire de pitié , ou peut-être frémir d'horreur, et ils vous avoueront qu'en ces matières ils n'admettent qu'un seul principe, la soumission passive à tout maître, quel qu'il soit. Voilà jusqu'où va leur vaillance et leur force !

Combien y a-t-il d'hommes pieux qui regardent leur métier ou leur négoce, non comme une corvée dont ils ont hâte de se débarrasser, mais comme un travail aussi agréable à Dieu , s'il est fait dans un esprit de fidélité, que le travail d'un pasteur ou d'un missionnaire ? Y en a-t-il beaucoup qui , par obéissance à la volonté divine, cherchent à s'y perfectionner, à s'y disting:uer? Je sais qu'il existe de pareils chrétiens, mais je sais également que la plupart se traînent

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misérablement et avec dégoût au milieu de leurs occupations journalières.

Combien y a-t-il d'hommes pieus qui osent s'abandonner au ravissement où nous plongent les splendeurs du ciel et les sévères beautés de la montagne , qui aiment à retrouver l'empreinte divine dans les chefs-d'œuvre de l'artiste , qui se laissent émouvoir par les cris sublimes échappés de la poitrine du poëte? Y en a-t-il beaucoup qui comprennent que Dieu n'a rien créé de profane ni de souillé, que tout est pur à celui qui est pur, de même, cela va sans dire, que tout est impur, tout est tentation pour l'esclave du mal? Les chrétiens de nos jours, en grand nombre, supprimeraient volontiers et la nature et l'art, pour n'avoir plus l'ennui de veiller sur leurs sensations !

Hélas ! il en est qui supprimeraient aussi les joies et les douleurs de la famille ; ils les accusent de trop distraire , de détourner nos pensées de l'éternité ; ils déclarent impossible d'aimer à la fois le Créateur el la créature. C'est pour ne pas se laisser amollir, disent -ils, qu'ils ferment leur cœur. Illusion! c'est parce qu'ils sont déjà amollis, parce qu'ils manquent deforce, parce qu'ils redoutent les crises déchirantes de l'affection. Certes, quand on réduit la viejusteà ce qu'il en faut pour végélei-, quand on se défait

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de tout devoir pénible et qu'on étoufTe tout instinct incommode, quand on cesse de se fatiguer la tête par le travail de la pensée elqu'onépai^ne à son cœur ce qui lui causerait des palpitations, certes, on traverse ce monde d'un pas agile, avec l'apparence de la force. Mais te soldat qui jette ses armes pour mieux courir, est-il donc plus fort que celui qui ne les livrera qu'après son dernier souffle?

Ce manque d'énergie ne rend pas seulement nos œuvres stériles et nos principes étroits ; il se trahit encore par le caractère de noire piété ellemême , qui est efféminée. Suivant l'ordre voulu de Dieu , l'homme , sans être au-dessus de la femme, est néanmoins chaîné en quelque sorte de la représenter au dehors, et tout mouvement religieux doit trouver en lui son expression, sa direction. Il en a été ainsi de la propagation de l'Évangile au premier siècle, et de la Réforme au seizième. Le Réveil actuel déroge seul à celte loi. De nos jours, dans toutes les classes de la société {phénomène étrange !), la piété parait répandue à peu prés exclusivement chez les femmes. Que la faute en soit aux hommes , je ne le conteste pas , et il serait bien temps qu'ils se rappelassent qu'ils ont eux aussi une âme. Mais de leur abstention est résulté un immense inconvénient : de même

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qu'une famille composée uniquement de frères manquerait de grâce, de douceur, de modestie , la piété du dix-neuvième siècle est dépourvue de force, de fermeté, de vigueur. Dois-je peindre combien elle est débile?Dois-je dire qu'elle consiste en une sensibilité ou maladive ou affectée? Dois-je raconter ses mignardises, reproduire son parler languissant et méthodique ? Dans nos réunions, dans nos livres, dans nos œuvres, on respire je ne sais quel fade parfum, qui donne le dégoût aux esprits mâles et sobres. Ah ! laissez-y pénétrer le grand air, vif et rude, toi que Dieu l'a fait dans sa sagesse. Ne dites pas que cet air renfermé soit l'atmosphère chrétienne ; car sachez qu'un Luther serait exclu de nos cercles religieux avec sa joie et sa bonhomie enfantines, avec son style libre et naturel, avec son indomptable indépendance. Pas un des héros de la Réformation n'aurait supporté nos manières ni notre langage. Hàtons-nous donc de rentrer dans le courant évangélique, en dehors duquel nous nous sommes laissé entraîner. Soyons vaillants , soyons forts.

Le chrétien vaillant vit dans le monde, etloin de le traverser d'un air distrait, ainsi qu'un voyageur qui se hâte de fuir une contrée mono-

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tone, il s'y établit comme chez soi , car il se dit que ce monde est l'œuvre de Dieu. A ses yeux, les soucis de la vie matérielle ne sont pas un ennui , mais un exercice salutaire qui doit développer ses facultés pour cette vie et pour l'autre. L'amour des siens n'est pas une Qeur dont il ne se réjouisse qu'un instant, et que, flétrie par la mort, il se hâte de jeter sur la planche de leur cercueil ; il sait que dans la création aucune pensée, aucun sentiment ne se perd , et que , si nos œuvres nous suivent dans l'éternité, nos affections sont encore hien plus inséparables de notre existence. Il s'attache à la société comme à la maison où il est né, où ses pères sont morts, où ses fils vivront après lui; la patrie ne lui semble point un lieu d'exil, mais une part de lui-même ; il croit que sans famille, sans pays, l'homme est un être incomplet en qui se reconnaît à peine l'image divine. Enijn, s'il y a de la révolte à briser violemment la vie que le Père céleste nous a confiée , il y a de la révolte aussi à nous mutiler l'âme, à supprimer les organes dont Dieu l'a pourvue : le chrétien fort n'enfouit donc aucun de ses talents ; selon lui, la plus efficace des prédications, c'est de montrer au monde la puissance de l'Évangile en lui faisant voir à quel point la foi stimule et agrandit toutes nos forces. Dès que les dis-

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ciples de Christ occuperont la première place dans les arts, dans la science, dans la littérature, dans le commerce, dans l'industrie , dans la politique, soyez sûrs que le monde ne doutera plus de la vertu du christianisme. Au lieu de gémir, au lieu de répéter sans cesse que l'Évangile est le remède à tous les misères sociales (ce qui est vrai), pourquoi ne mettonsnous pas une fois la main au gouvernail ?

Car si le chrétien fort et vaillant aime le monde tel que Dieu l'a fait, ce n'est pas pour y mener une vie calme et paisible. A côté de la création de Dieu, il y a la création du mal, il y a le péché. Nous sommes ici-has sur le pied- de guerre, les chrétiens forment l'armée de Christ, et toute leur vie doit se résumer dans une lutte héroïque. Or, le péché n'étant pas concentré dans une région, on ne saurait s'en défendre par une sorte de cordon sanitaire ; il existe en nous comme hors de nous , il peut se mêler à tout ce que nous faisons, il peut corrompre nos affections les plus légitimes, il peut se gUsser dans une aumône comme dans une vente, dans une prière comme dans un contrat, dans un sermon comme dans un article de journal. Se séparer du monde ne servirait donc de rien. Avant tout, il faut une vigilance perpétuelle pour que notre âme ne soit pas surprise par l'ennemi.

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Mais, en même temps, il faut porter la guerre au dehors , en attaquant le mal sous les formes diverses qu'il revêt dans la société ; et c'est ici que lechrétienabesoin d'un courage àtoute épreuve. Ne reculer devant aucun obstacle , ne point renfermer dans son cœur des vérités importunes, mais les semer à pleines mains, reprendre ses amis quand ils bronchent, diit-on se perdre dans leur esprit, châtier les puissants chaque fois qu'ils abusent de leur pouvoir , blâmer l'envie chez les petits sans crainte de nuire à sa popularité , renoncer à tout avenir , adopter et pratiquer cette devise chevaleresque : « Fais ce que dois, arrive ce que pourra! » — que cela est beau et que cela est terrible !

€ Quoi , direz-vous , nous pécheurs infirmes , pleins de misères, nous irions nous poser en face du monde en réformateurs ? Parce que nous possédons une vérité, nous oublierions tous nos doutes sur les autres points, et nous nous offririons à guider nos frères? Où trouver assez de force pour cette tâche , assez d'audace? B — - Dans l'humilité. Plus vous serez humbles, plus vous serez vaillants. — « Dans l'humilité ! maïs c'est elle précisément qui nous empêche de rien entreprendre; nous nous rendons justice , nous savons que nos efforts seraient impuissants, et que si le monde avait besoin de

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notre secours pour être sauvé, il risquerait bien de se perdre. Plus doue sommes humbles, plus nous sommes craintifs.» — Et moi je vous dis, au nom de votre conscience, que vous êtes ti- . roides par orgueil. Savez-vous pourquoi vous n'attaquez pas tel ou tel abus , qui cependant vous indigne? Il vous serait désagréable de subir un échec, il vous serait pénible d'être tournés en ridicule, il vous serait humiliant de vous faire la sotte réputation d'un redresseur de torts. Ah! cette fausse humilité, c'est elle aussi qui arrête vos progrès intérieurs; car savez-vous pourquoi vous reculez devant les questions sérieuses, difGciles? pourquoi vous n'allez jamais au fond de votre pensée? pourquoi vous restez sur toutes choses dans le vague? Cette défiance de vous-mêmes, c'est d'abord de la paresse, et puis c'est de la vanité : il vous semble qu'au bout du compte vous avez déjà suflisamment de lumières , et qu'il est inutile de vous tourmenter pour en acquérir davantage ; après vous être regardés, vous ne vous trouvez pas trop mal en définitive. Que Dieu nous délivrât de cette fausse humilité, de cet hypocrite orgueil!

Quand nous sommes véritablement humbles, nous n'attendons rien de nous-mêmes; — mais nous attendons tout de Dieu. Nous sommes de simples instruments; — mais nous sommes les

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instruments iJe sa gloire. Qu'il nous brise et nous rejette dans un coin comme l'outil dont l'ouvrier ne veut plus se servir ; — mais que son règne vienne I Tout ce que nous devons faire, nous le pouvons. Il nous commande de marcher, marchons , sans calculer, sans hésiter, sans regarder en arrière. Le chrétien vraiment humhle c'est Luther à la diète de Worms : a Me voici ; je ne puis autrement. » La majesté impériale aurait hien vite écrasé le misérable moine de Wittemberg-, qui tout tremblant eût balbutié une rétractation, s'il avait été là en son propre nom, s'il avait songé à ses défauts grands et nombreux. Mais le frère Martin se savait trop chétif pour qu'il fût ici question de sa personne avec ses bons ou ses mauvais côtés. Il n'est rien, et c'est ce qui lui permet d'être le chargé d'affaires du Roi des rois. Sa faiblesse fait toute sa force. En général, les choses les plus grandes s'opèrent par l'humilité , car , nous rendant mécontents de nous-mêmes, elle nous fait aspirer à une science plus complète, à une vie plus intense, à une sainteté plus vraie. Elle est l'amour passionné du mieux, la source, par conséquent, d'où jaillit l'audace. Si vous cherchez un symbole à l'bumiUté , prenez ce téméraire qui s'élançait dans l'espace montant vers le soleil avec ce cri : « Plus haut, plus haut encore ! »

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Voyez le Seigneur Jésus. Vous connaissez sa vie, vous admirez sa sainte miséricorde, mais vous rendez-vous compte de ce qu'il lui a fallu d' énergie, de force, de vaillance, pour accomplir son œuvre? Lui, pauvre charpentier d'un village galiléen , il monte à Jérusalem, et là, dans la ville des pharisiens, hommes austères, respectés, puissants, voici comme il parle:

€ Malheur à vous scribes et pharisiens, conduc- « leurs aveugles, fous et hypocrites, sépulcres a blanchis ! » Croyez-vous qu'en France un homme sensé aurait jamais le courage de s'élever ainsi , tout seul, non par haine mais par devoir, contre l'aristocratie intelleclueile du pays? Ce n'est pas tout: Jésus fait plus que se charger d'une ini~ mitié redoutable, il veut mourir, parce que sans sa mort les disciples ne se détacheront point de leurs erreurs, et que le christianisme ne saurait être fondé. 11 marche donc volonlairement à la mort, — et à quelle mort! — au supplice , au gibet. Il y marche malgré les angoisses inénarrables de Gethséraané, malgré l'hésitation qui s'iufdtre dans son âme et bientôt y déborde, et qui certes se comprend; car enfin , si ceux qu'il a choisis pour être les témoins, les prédicateurs de son dévouement, si les disciples , dans leur judaïsme , allaient se détourner avec horreur d'un Messie crucifié,

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d'un Messie maudit, il serait donc mortea vain ! El pourtant Jésus ne recule pas. Oh! que les héros qui ont vu la mort en face , que ces braves soldats qui naguère l'ont regardée d'un œil ferme quand sur le sol étranger elle pénétrait silencieuse dans leur tente, planait lentement sur eux , et les frappait soudain de son aile de plomb, qu'ils pussent venir témoigner devant vous , ils diraient tous, j'en suis convaincu, que leur héroïsme était bien facile, bien commode , comparé à l'héroïsme du Sauveur. Or, la source de cette vaillance qui semblerait ne plus être de l'homme» elle est à notre portée; il nous l'indique lui-même : a Je ne cherche point ma vo- «lonté, mais la volonté du Père qui m'a envoyé.» Mes Frères, le jour où, nous aussi, nous dirons cette parole du fond du cœur, le jour où nous serons décidés à écouter tous les avertissements de Dieu , où nous renoncerons à nos préjuges et à nos habitudes pour suivre constamment l'instinct céleste qu'il a placé en chacun de nous , ce jour-là nous serons doués d'une force irrésistible, et le monde nous appartiendra.

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