LA DOULEUR
Épître de saint Jacques i, 2-4.
Regardez, mes frères, comme le sujet d'une grande joie d'être eiilourés de tribulations de toute sorte , sachant que l'épreuve de votre foi produit la résignation; mais il faut que de la résignation résulte une activité parfaite, afin que vous soyez parfaits et accomplis et qu'il ne vous manque rien.
Un bonheur suprême, pur comme un ciel sans nuage , calme comme une mer qu'aucun
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souffle n'agite, un bonheur parfait est une chose si rare parmi les humains, que l'antiquité païenne y voyait un sujet d'effroi et se détournait avec horreur de l'infortuné chargé d'une telle félicité; car les dieux ne relevaient sans doute au-dessus de la terre que pour le précipiter de plus haut, dans leur courroux. Et, en vérité, ce bonheur parfait, si jamais il a existé ailleurs que dans la fable, était une anomalie, une sorte de monstruosité ; aucun jour ne se lève sans nous apporter son lot de malaise, de chagrin , de souffrance. Vous pouvez classer toutes les personnes de votre connaissance dans une de ces trois catégories: beaucoup n'ont pas ce qu'elles désirent , la fortune , les honneurs , la santé, une place, une famille; d'autres ont le bien qu'elles désirent, mais quelque chose les empêche d'en jouir pleinement et tranquillement, et c'est, en général, la crainte de le perdre, ou l'ennui qui accompagne la possession ; d'autres , enfin , n'ont plus ce bien qui faisait le charme de leur vie et dont elles s'imaginent maintenant, pour leur tourment, qu'il était sans mélange. Vous avez entendu dire fréquemment : il y a un an , il y a dix ans , avant ce coup terrible , j'étais entièrement content de mon sort; ou bien: quand j'aurai fait fortune, quand j'aurai un chez-moi , quand j'aurai établi
mes enfants , je coulerai les jours les plus doux. Mais avez-vous jamais entendu dire : i présent, dans cette position , rien ne manque à mes souhaits? Les hommes parlent beaucoup de leur bonheur passé , beaucoup de leur bonheur à venir, peu ou point de leur bonheur actuel.
C'est que le bonheur, du moins celui que nous cherchons hors de nous, dans une rencontre fortuite de circonstances, est, A très-peu d'exceptions près, un rêve. La réalité nous présente tout autre chose : des plaisirs , sans doute, mais des plaisirs entremêlés de dégoûts ; de la joie, mais aussi de la tristesse; des jouissances, mais aussi des épreuves, des tribulations, des larmes , des deuils ; notre pain quotidien est comme salé d'amertume. Tant que durera votre pèlerinage terrestre, le pâle fantôme de la douleur marchera silencieux à vos côtés , vous remplissant par sa présence d'une crainte indéfinissable , alors même qu'il ne vous enchaînera pas de sa main glacée. Vous ne pouvez pas plus TOUS défaire de lui que vous ne pouvez vous défaire de votre moi.
Aussi l'Évangile n'a-t-il point la prétention de supprimer la souffrance. Il connaît trop bien l'humanité pour répéter ce mot insensé d'une philosophie orgueilleuse : « Douleur, tu n'es qu'un nom. » La douleur , selon l'Évangile , est
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beaucoup plus qu'un nom, la plus réelle des réalités. Quand saint Paul nous montre comment Dieu assujettira toutes choses au Fils , il dit que la deinière chose qui résistera à celte transformation de l'univers , ce sera la mort , le roi de l'épouvante, ia personnification de la douleur. Elle durera plus que tout le reste. Le christianisme prend donc les amertumes de la vie au sérieux. Toutefois il leur donne une signification nouvelle et divine, si bien que, tout en les ressentant vivement, nous pouvons les accepter avec reconnaissance et nous en réjouir comme d'un don excellent. Le guerrier qui voit couler son sang dans une bataille, souffre autant que l'ouvrier qui se blesse, victime de sa négiigence; de part et d'autre, le mal physique est le même; mais la conscience d'un devoir noblement accompli et l'espoir d'une récompense glorieuse font éprouver au soldat la plus douce des satisfactions. Cette plaie béante est à ses yeux autre chose que des fibres déchirées , elle a un sens, elle est un signe de sa vaillance. Ainsi , tout n'est pas nécessairement peine dans la douleur, et voilà ce qui permet à saint Jacques de commencer sa sentencieuse épître par les lignes que je vous ai lues. Il vient d'adresser la parole à ses lecteurs ; « Jacques aux douze tribus « qui sont dispersées, salut ! s En grec, ce der-
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nier mot signifie proprement : < Joie ! » Mais de quoi peuvent se réjouir ces êtres méprisés que ie monde charge d'un double opprobre , parce qu'ils sont juifs d'origine et parce qu'ils sont de la secte d'un crucifié? N'y a-t-il pas de l'ironie à les aborder avec cette salutation si gaie et si mondaine, en définitive: a Joie »1 — Oui, joie! «Regardez comme le sujet d'une grande joie * d'être entourés de tribulations de toute sorte l> Et il s'explique : c'est par les tribulations qu'ils deviendront «parfaits et accomplis.» Or, qui veut la fin , veut les moyens ; quiconque désire s'élever à la pleine stature de l'homme, doit donc se soumettre volontiers au joug de la douleur. — Mes Frères , méditons celte parole admirable, et apprenons de Jacques pourquoi les tribulations sont nécessaires à notre éducation spirituelle, et comment nous pouvons les faire tourner à notre profit.
€ L'épreuve , dit notre texte , produit la résignation, » le renoncement, le sacrifice ; l'épreuve nous détache de la terre, et c'est là le premier pas vers la vie éternelle.
L'homme , vous le savez , est placé sur les confins de deus mondes : le monde des sens et le monde de l'esprit. D'abord , au moment de la
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naissance, la vie physique est toute puissante , ne laissant aucune place à la vie morale , qui semble à peine un germe. Mais ce germe doit se développer peu à peu , se rendre indépendant de ta vie physique et finir même par l'absorber, la transformer, la réduire à son service. Eh bien ! mes Frères , sans la souEfrance du corps, jamais l'esprit ne deviendrait libre de ses entraves, jamais nous ne dépasserions les instincts animaux. Cela est humiliant à dire , mais cela est vrai; car nous sommes beaucoup plus sensualistes que nous n'osons l'avouer, et les plaisirs matériels ont pour nous des attraits incroyables. Dites-le en conscience : vous sentezvous assez forts pour être sûrs qu'un bien-être continu du corps n'engourdirait pas votre âme dans un sommeil mortel? Vous sentez-vous assez forts pour vous passer de la maladie et de ces innombrables petits malaises qui nous aiguillonnent incessamment sans précisément nous faire souffrir? Oseriez-vous dire à Dieu : t Enlève cette écharde de ma chair , je n'ai plus besoin d'une pareille douleur» ? Moi, mes Frères, je ne voudrais à aucun prix que cette écharde me fût ôtée. Je le sais trop bien : à peine en serais-je débarrassé, que la matière prendrait sur moi un ascendant irrésistible et peut-être sans limites. Il est donc heureux que Dieu ait mis le dégoût
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à côté du plaisir, de sorte que l'un engendre l'autre inrailUblement, se donnant soi-même un contre-poids. li est heureux encore que Dieu ait distribué au genre humain , et surtout aux nations civiUsées, une telle quantité de maux , qui f nous forcent à chercher notre félicité plus . haut que dans la vie physique. Oui , la souffrance du corps est bonne , très-bonne ; quand elle est faible, elle secoue notre matérialisme ; quand elle est forte, elle le renverse bon gré mal gré. Le malade lié sur sa couche par la défaillance , tenaillé par la fièvre , brisé par l'insomnie, est bien obligé de renoncer à la volupté et de se résigner à vivre d'une autre vie que celle des sens.
Le corps n'est pas , du reste , la seule puissance à qui Dieu dispute notre âme et contre laquelle il emploie la douleur comme un dissolvant énerçique. Nous faisons partie de la société, et nous y jouons un rôle multiple : rien de plus l^itime , puisque Dieu lui-même l'a ordonné ainsi. Seulement notre réputation , notre influence , notre fortune ne devraient être que des moyens, des moyens de faire le bien , et trop souvent nous en faisons le but, le butunique de tous nos efforts. C'est pourquoi Dieu nous frappe dans notre réputation , dans notre influence , dans notre fortune, pour nous en détacher vioi»
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lemment. Il est permis de rechercher l'aisance et de se réjouir d'un gain honorable, mais à la condition expresse que nous nous servirons de cet or comme d'un instrument pour soulager nos frères. Dès que nous l'amassons afin de l'amasser, aûn de le compter, de le palper, ou bien avec l'intention de nous créer une vie sans souci et sans devoir, une retraite épicurienne, nous glissons sur la pente fatale de l'égoïsme ; et si Dieu a pitié de nous , il s'empressera de nous châtier, de rendre vaines nos spéculations, de suspendre notre commerce, de faire chômer nos fabriques, de détruire nos moissons, en un mol, de ruiner notre fortune pour sauver notre âme. De même, c'est par un effet de sa grâce qu'il daigne anéantir notre influence dans le monde, lorsque nous en abusons. Vous désirez d'occuper cette place d'administrateur , déjuge, de professeur, et peut-être y feriez-vous effectivement beaucoup de bien ; vous souhaitez que la foule adopte vos sentiments politiques ou vos opinions religieuses , et je crois qu'on aurait à s'en féliciter. Mais regardez au fond de votre cœur si le moi avec son orgueil et avec sa cupidité n'est pour rien dans cette ambition. En ce cas, ce qui pourrait vous arriver de plus véritablement heureux, ce serait d'échouer contre un écueil et de voir s'y briser toutes vos espérances. J'en
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dis autant de notre réputation. Nous avons certes raison de tenir à l'estime du prochain , puisque cette estime est comme le parfum qui donne du prix à la vie sociale. Mais prenons bien garde que nous ne sacrifiions pas notre dignité à l'envie de briller, nos convictions au désir de plaire, la conscience à la vanité. Alors il nous vaudrait mille fois mieux subir les humiliations les plus sanglantes et recevoir des affronts qui, pé- ' nétrant jusqu'aux racines de notre amour-propre, l'extirperaient peut-être. Sans doute , il est triste d'être pauvre , il est triste d'être vaincu , il est triste d'être honni ; nous frémissons au contact de ces maux, comme le corps frissonne et se crispe sous le froid couteau de l'opérateur; et pourtant je n'hésite pas à l'affirmer ; la pauvreté, ou la défaite , ou la honte est de temps à autre indispensable pour réprimer notre esprit mondain.
Souffrir dans notre corps, souffrir dans les relations sociales, cela ne suffit même pas. Il est dans notre existence un point où la chaîne qui nous attache au mal est encore plus fortement rivée, un point par conséquent oii Dieu doit faire agir une douleur plus concentrée, — le cœur.
On répète souvent que l'Éternel défend de trop aimer ceux qui nous sont chers , et l'on ajoute que s'il nous frappe dans nos affections,
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c'est pour les diminuer. Cette manière de voir, je le confesse , me semble peu en harmonie avec les lois du royaume de Dieu. Il n'est pas défendu de trop aimer, de trop nous dévouer, de irop nous sacrifier, de trop nous oublier (cela n'est guère ui^ent); mais il est défendu de nous aimer nous-mêmes dans les autres, de chercher dans les affections uniquement notre satisfaction, — et rien n'est plus fréquent. Combien n'y a-t-il pas de pères et de mères qui chérissent leurs enfants, qui consacrent à les élever des sommes considérables , qui désirent avec ardeur de les établir avantageusement, qui s'occupent d'eux sans cesse, et qui, sous cette apparence d'amour, cachent un égoïsme grossier, puisqu'ils veulent non pas rendre leurs enfants heureux , mais être heureux dans leurs enfants?
Combien n'y a-t-il pas d'époux qui sont passionnés pour leur femme ou pour leur mari , à condition qu'il se pliera à tout caprice, qu'il abdiquera sa personnalité pour se mouler d'après leur empreinte, qu'il sera dans leur vie un simple décor? Mais laissons cette affection faussement ainsi appelée, et creusons un peu plus au fond du cœur. N'arrive-t-i! jamais que nous aimions dans notre ami précisément ses défauts? Un peu de coquetterie, un peu de malice , un peu de colère, un peu de fausseté relève admi-
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rablement son caractère et lui donne un certain piquant. Cela nous amuse ! Et dans combien d'autres cas ne mettons-nous pas notre plaisir passager au-dessus de sa vraie félicité? Us commettent , par exemple , cette lâcheté tous ceux qui , redoutant de troubler le charme des épanchements intimes, laissent leur enfant, leur époux , leur ami aller en dérive vers le mal , sans jamais l'avertir; peu leur importe qu'il perde une bonne qualité après l'autre, pourvu qu'il soit là, leur procurant par sa présence de douces émotions !
Cet égoïsme, auquel nous nous abandonnons avec une sorte de volupté, comme s'il était une vertu, ne peut être combattu que par une douleur bien amère, et grâces soient rendues à Dieu (le ce qu'il ne nous l'épargne point. Qui énomérera les douleurs du cœur? Voilà trois mille ans que les poètes ne cessent de fouiller ce champ , et chaque jour ils y font une nouvelle découverte. On aime, et l'on n'est point aimé, et l'on souffre. On aime, on est aimé, et l'on souffre encore ; car on est séparés par l'abîme de l'espace ou par l'abîme plus profond que creusent les circonstances. Ou bien, au milieu de vives effusions , on ressent tout à coup une poignante surprise : on vient de comprendre que l'union des âmes conserve toujours je ne sais quoi
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d'incomplet «t de terrestre; peut-être même a-t-on aperçu dans les replis de ce cœur, qu'on croyait tout noblesse et tout dévouement, \m défaut hideux. Vous peindrai-je , enfin , ce qu'on éprouve , quand , penché sur l'être que l'oo aime par-dessus tout et dont la vie fait notre unique joie, on voit sa figure pâle et décharnée devenir plus pâle encore, et ses yeux , ses yem qui étaient comme un rayon de son âme , languir ternes et fixes? Que fait-on alors? Alors on rugit, semblable à la lionne qui défend son lionceau. On plaide contre le Dieu fort. On lui démontre qu'il se trompe; que ce n'est pas nous qu'il doit frapper; qu'il n'en a pas le droit; que s'il veut nous châtier, ce n'est pas cet être chéri qu'il peut nous enlever. On le supplie de nous ravir fortune , santé , honneurs , mais qu'il nous laisse cette vie, qu'il suspende son arrêt,
qu'il attende encore quelques instants Les
prières sont vaines. Dieu va droit au but et , d'un coup, fauche notre félicité. Maintenant, le détachement , le renoncement est facile ; il n'y a plus rien pour s'en détacher, plus rien pour j renoncer. Dieu terrible ! oii nous trouvions un monde de joies , lu as mis le néant. Ne demande pas si nous nous soumettons ; nous en as-ta laissé le choix? tu nous a écrasés. Oui , les arguments sonî sans réplique ; oui , nous confes-
sons qu'il fallait que notre cœur fût déchiré, — puisque, enfin , tu l'as voulu.
La résignation , le détachement du monde n'est pas encore la vie divine , mais seulement le terrain surlequel doit germer celte vie. sPour «que vous soyez accomplis, dit saint Jacques, (i il faut que de la résignation résulte une actiavité parfaite. »
Fuyez , mes Frères , l'accablement où se plongent tant d'àmes ; vous y risqueriez tout le profit de vos épreuves. On reste là, morne, abattu , sans vigueur ni énergie , rafGnant sur sa tristesse, trouvant un amer plaisir à ressentir de nouveau, par l'imagination, le coup qui nous a frappés. Croyez-moi, cet engourdissement est fatal. A tout prix, il faut ramasser vos forces; votre douleur deviendrait une sorte d'habitude , c'est-à-dire qu'elle cesserait d'être sérieuse, et, chose qui main leoant vous fait horreur, vous finiriez par affecter la soufl'rance.
D'ailleurs , pourquoi seriez-vous accablés , vous tous qui passez par des tribulations ?
Vous êtes maladif, et mille joies vous font défaut. Mais les joies de l'âme vous sont-elles interdites ? En vous limitant du côté du corps , Dieu a voulu vous refouler en quelque sorte
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vers les régions de l'esprit; suivez ce courant qui vous entraine vers lui , et bientôt vous vous apercevrez que Dieu peut se faire sentir à notre cœur d'une manière aussi positive que les objets matériels se mirent dans nos yeux. L'actif vite que d'autres tournent au dehors, vous la tournerez au dedans; or, comme l'a dit un Père \de l'Ëglise, les choses intérieures sont aussi les \ choses supérieures. Vous eu ferez l'expérience; vous acquerrez une délicatesse de sentiment dont l'humanité semble k peine capable; vous éprouverez des bonheurs auprès desquels les jouissances sensuelles paraîtront non-seulement grossières, mais fades et froides. On a fréquemment observé que les personnes qui souffrent d'une longue et cruelle maladie (toutes les autres souffrances finissent par s'émousser), \ parviennent à un développement unique, que 'la piété s'épanouit chez elles en une fleur exquise ; que seules peut-être elles ont dès ici-bas un avant-goût de la vie à venir, et que seules aussi elles nous présentent une image de l'homme de Gelhsémané. Un tel sort n'esl-il pas glorieux , et le paie-t-on trop cher au prix de quelques tourments? Mais, pour y arriver, il ne faut pas subir la douleur, sombre et passif; il faut l'aider à labourer notre âme, à en arracher toutes les mauvaises racines. Oh I
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VOUS qui êtes frappés dans votre corps , appliquez-vous à ce travail intérieur ! Si Dieu n'y donne pas cette bénédiction suprême , si peutêtre des souffrances trop intolérables ne vous laissent ni penser ni éprouver une joie quelconque, il vous soutiendra du moins assez pour que votre résignation se renouvelle sans cesse, étant toujours vivante et toujours vraie.
Et vous qui êtes atteints dans votre fortune, dans votre influence, dans votre réputation, l'insuccès parait être votre partage, ce qu'il y a au inonde de plus décourageant , le rocher de Sisyphe qui retombe sans fin. Vous sera-t-il permis, à vous du moins , de vous en tenir à une morne résignation ? Mais pourquoi donc ?
Parce que vous n'avez point obtenu ou que vous avez perdu une position agréable, vous vous croyez de trop dans le monde? Vous auriez voulu être riche , et vous voilà pauvre ; vous auriez voulu remplir des fonctions publiques, et vous voilà simple citoyen ; vous auriez voulu posséder l'estime «t l'amour de vos semblables, et vous voilà haï de tous. Eh bien ! mon frère, pauvre, simple citoyen , haï comme vous l'êtes, soyez désormais l'ouvrier de Dieu. Remettez la main à la charrue sans aucune préoccupation personnelle , sans regarder en arrière pour contempler les ruines de vos autres projets, sans
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calculer si vous moissonnerez celte fois le fruit de vos sueurs. Pour être ouvrier de Dieu, il n'est pas nécessaire de disposer de longs loisirs , ou d'une haute autorité , ou de grands trésors- Portez seulement votre indigence avec la noblesse d'un soldai de Christ, et vous aurez déjà beaucoup fait. Cette génération manque de prédicateurs qui lui enseignent par leur exemple la frugalité , la modération ; soyez un de ces prédicateurs , tout simplement en vous montrant content de votre sort. Et puisqu'elle en est venue aussi, dans son matérialisme, à ne plus croire aux convictions , faites-lui voir, vous dont elle a repoussé les services et qu'elle accable de ses dédains, faites-lui voir que les convictions sont un drapeau bien plus sacré le jour de la défaite que le jour de la victoire. Mais en même temps, que votre constance n'ait rien de chagrin , de hargneux , de misanthrope. Soyez d'autant plus doux, plus affectueux , qu'on vous a plus rebuté. Comment vous plaindriezvous d'être condamné à l'inaction quand une carrière aussi belle est ouverte à votre besoin d'activité? Quelque brisée que semble votre vie, vous pouvez faire immensément de bien , vous pouvez être profondément joyeux.
Vous , enfin , frères et sœurs , dont le cœur saigne d'une blessure toujours nouvelle , je ne
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VOUS dis point: relrouvez le bonheur en cessant d'aimer, ou bien en transportant votre amour sur un autre objet. Car rafTeclion n'est pas une fleur que l'on cueille au bord du chemin, dont on respire avec délices les parfums, et puis qu'on jette avec indifférence dès qu'elle s'est fanée entre nos doigts. Mais je vous dis : retrouvez le bonheur en aimant plus encore , d'un amour plus désintéressé, d'un amour actif et dévoué.
Si, en vous frappant dans l'être que vous chérissez, Dieu vous a fait néanmoins la grâce de le laisser auprès de vous , votre conduite est tracée clairement. Il souffre? Consacrez-vous à alléger ses souffrances, et principalement à le supporter, ce qui est plus ditliciie qu'on ne croit. N'attendez nulle récompense. Gardezvous de tenir une sorte de compte courant où vous inscririez d'un côté vos peines et de l'autre les témoignages de sa gratitude. Servezle sans aucune arriére-pensée de bonheur, et, vous le verrez , le sacrifice vous rendra la félicité. Mais peut-être ses défauts, ses vices vous coûtent des larmes? La lâche sera beaucoup plus dure ; pourtant elle n'est pas au-dessus de vos moyens. Il me semble presque Impossible qu'à force de charité vraie, tendre, persévérante, vous ne réussissiez pas à le ramener dans
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la bonne voie. Qu'il n'y ait aucune trace d'araour-propre dans votre affection I Aimez comme Dieu nous aime, pour nous, pour notre bien, et non pour sa propre satisfaction ; aimez sans faiblesse et sans entêtement, à jamais incapable de transiger avec la conscience , mais constamment prêt à vous donner, et surtout rempli d'une espérance inaltérable. L'espérance est la force réservée spécialement pour cette épreuve. N'est-elle pas cependant aussi votre consolation à vous qui êtes séparé d'un ami par l'abîme du tombeau? Vous savez que tôt ou tard vous le rejoindrez , et bien souvent vous soupirez d'impatience en songeant à la mort. Mais, jusque-là, il faut vivre , jour après jour. Avec Job vous vous écriez peut-être : « Pourquoi la vie est-elle donnée à ceux qui sont dans l'amertume , à ceux qui seraient ravis de joie et tressailliraient d'allégresse s'ils avaient trouvé le sépulcre?» Pourquoi Dieu vous laisse-t-il la vie? Pour que votre affection s'épure , comme l'or dans le creuset , se débarrassant, par le feu de la tribulation , de tout alliage d'égoïsme. 11 vous était facile d'aimer quand vous jouissiez des douces causeries, et des longs épancheraents où i'âme s'unit à l'âme , et des charmes indéfinissables de la présence ; vous apprendrez maintenant à aimer dans le silence et la solitude et les ténèbres,
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