‹ Sermons prêchés à StrasbourgChapitre 23 sur 24 · VBIIE MISâUCOBDB. 3S · texte numérisé non relu

VBIIE MISâUCOBDB. 3S

réclame son corps débile; un autre est tiraillé par les exigences contradictoires d'une fausse position , dont il ne parvient point à sortir ; un troisième , malgré tout son travail , voit sa fortune diminuer d'année en année, et il pressent avec angoisse une catastrophe inévitable; un quatrième n'a point de soucis pareils , mais il cherche vainement dans sa famille un cœur sympathique. Partout à peu près , sous l'appa* rence de la joie , vous apercevez le malaise , la souffrance. Et quand vous descendez jusqu'au fond, vous trouvez d'autres misères plus tristes encore , l'envie , l'ambition et l'avarice , la jalousie , la coquetterie et la frivolité , et les appétits de la chair, dont la tyrannie va en croissant à mesure qu'on les satisfait. Tout cela, vous le trouvez dans votre entourage , chez vos amis , qui généralement ne sont pourtant pas rangés parmi les misérables ; qu'est-ce donc si vous pénétrez dans un de ces bouges infecls , comme il y en a par centaines dans notre ville? La pauvreté y règne en souveraine , avilissant l'âme, souillant le corps, étouffant tout besoin que ne connaît point la béte, remplaçant les caresses maternelles par des coups barbares, répondant aux gémissements de l'agonie par les rauques injures de l'ivresse, tuant chez l'homme le respect du faible et chez la femme le respect

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d'elle-même , les poussant l'un et l'autre , d'une main peut-être irrésistible , dans le goufTre des vices les plus dégradants. Que de misères!

Or, ces voleurs que le bras de la justice verrouille et marque d'infamie, ces créatures dont la société se détourne avec dégoût , ce sont nos frères et ce sont nos sœurs, chair de notre chair. Pouvons-nous ne pas tcessaillir de compassion en présence de ces rois déchus? car tout homme, dans l'intention du Père céleste, estun roi, auquel la nature est tenue d'obéir et en qui l'image de Dieu doit briller sans tache. Pouvons-nous ne pas ressentir pour eus un peu de cette pitié respectueuse qui s'empare de nous lorsque nous , rencontrons sur notre chemin les descendants '' d'une famille auguste tombée du trône dans l'exil? Pouvons-nous refuser de leur serrer la main, quand nous nous rappelons que nous aussi nous sommes déchus? Un peu plus, un peu moins, il n'importe. Nous aussi nous avons nos misères : nous portons tous des chaines invisibles , qui , nous empêchant de faire ce que nous voudrions, nous traînent à chaque instant dans le mal et paiibis peut-être dans le vice. Ah! comment n'aurions-nous pas pitié de ceux qui sont précipités plus bas encore? Ne semble-l-il pas qu'entre tous les sentiments la miséricorde doive dominer en nos âmes? On

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s'imaginerait qu'elle nous est plus facile qu'à Dieu lui-même : plongé dans une félicité inaltérable, on comprend à peine qu'il sache ce que c'est que la misère; qui, au contraire, le saurait mieux que nous ?

Et pourtant nous ne sommes guère miséricordieux. Si vous en douiez, observez te monde tour à tour dans ses jugements et dans ses actes.

Quand un scandale éclate , quand le prochain commet une faute grave, voyez avec quelle avidité on la fouille pour en pénétrer tous les détails, avec quel secret plaisir on la raconte et l'exagère pour lui donner une couleur dramatique , avec quelle rigueur ou, ce qui est bien pis, avec quelle indulgence pharisaïque on la juge pour ériger la honte de nos frères en piédestal à notre propre vertu. Les poêles comiques vous le diront, ces peintres de la nature humaine sous ses aspects affligeants : les défauts que l'on condamne le plus vivement chez les autres, ce sont, ou bien ceux dont on est soi-même entaché, ou bien aussi ceux dans lesquels on ne risque aucunement de tomber. Ce dernier genre de rigueur dans les jugements , il faut en convenir, se montre surtout chez nous, je veux dire

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dans cette classe de la société à laquelle nous appartenons presque tous, cette classe qui conserve principalement les vieilles traditions d'honnêteté , de probité , de travail , de vie domestique, la classe moyenne. Hélas ! elle s'en va , elle perd chaque année de ses excellentes traditions, je le sais; mais, vous, qui avez le bonheur de les garder, dites , ne manquez-vous pas de largeur, d'amour, de cœur pour ceux qui valent moins que vous? Vous êtes un honnête homme, et ne croyez pas que j'aille rabaisser ce nom, qui , à mes yeux , est supérieur à tout litre social ; vous êtes un honnête homme, mais étes-vous miséricordieux? Ne jugez-vous pas avec dureté ceux qui, au-dessous et au-dessus de vous, se laissent entraîner à des écarts dont une saine et solide éducation vous a garantis pour toujours? Appelez le mal mal, sans jamais transiger, puisque !a miséricorde de Dieu n'empiète pas non plus sur sa sainteté ; mais voyez bien si , en condamnant le crime, vous avez pilié du criminel, si vous vous mettez entièrement à sa place, si vous faites la part de toutes les circonstances, si vous désirez, du fond de votre cœur, de le trouver innocent ; en un mot, si vous ne dites point : Seigneur, je te rends grâce de n'être pas comme ce pée^erl Je crains, mes Frères, que notre justice ne ressemble souvent à celle des pharisiens.

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Mais , peut-être , les actes du monde sont-ils empreints de plus de générosité que ses jugements? peut-être fait-il mieux encore que gémir, et cherche-l-il à guérir les plaies? En effet , on s'occupe des pauvres , on répand des aumônes , on ouvre des souscriptions. On donne beaucoup.

— Donne-t-on assez? — Je veux le croire. Je veux admettre que la société fait pour les misères du corps tout ce qu'il est possible. Mais pour les misères de l'âme que fait le monde?

— Le monde se croise les bras. Oui , qu'avec la civilisation du dix-neuvième siècle l'immoralité aille en croissant ; qu'il se creuse au pied de notre édiQce un abîme qui de jour en jour grandit et où roulent toutes les existences déclassées (car un homme sans foyer, sans famille , sans occupations régulières, est comme suspendu au-dessus de cet abîme, il est presque infailliblement perdu); que le niveau des mœurs publiques baisse à vue d'œil , — et il baisse , — on dira autour de vous que c'est un mal , mais un mal nécessaire. Les plus clairvoyants ajouteront qu'il y a là, dans l'avenir, un péril social, et ils entendront par ce mot un péril pour l'industrie. Mais ils n'essaieront nullement de sauver ces âmes qui se perdent. Parfois , de leurs propres mains , ils élargiront le gouffre. Il y a quelques années, vous vous en souvenez tous, le pays semblant se

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trouver à la veille d'une catastrophe, on agitait beaucoup ces problèmes. Un parti avait inscrit sur son drapeau la famille, comme un des biens précieux qu'il fallait défendre contre les mauvais instincts, la famille avec ia religion et la propriété. L'autre parti (qui demandait à la loi, et trop souvent à la violence, ce que la charité libre et chrétienne peut seule offrir), peignait vivement les souffrances du peuple , et il faisait surtout un tableau pathétique du sort qui attend la fille de l'ouvrier. De part et d'autre on se rencontrait donc dans une même pensée louable. Mais combien de ces défenseurs de l'ordre n'y avait-il pas, et combien de ces champions de l'opprimé, qui sacrifiaient néanmoins à de viles passions et leur propre famille et la malheureuse enfant du pauvre? Telle est la miséricorde du monde, pompeuse en paroles, stérile en actions , n'allant jamais jusqu'au dévouement, n'allant pars toujours jusqu'au plus simple respect de l'infortune.

Ah ! que la charité des chrétiens est supérieure ! Au miheu de notre société qui se nomme d'après Jésus-Christ et qui , il faut le dire, n'est plus absolument païenne, j'aperçois en effet des cœurs dévoués à leur maître et méritant ce nom.

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J'apM-çois des chrétiens. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. N'ayant pas pitié des misères du corps seulement , ils cherchent à soulager celles de l'âme; ils regardent comme leur suprême devoir de combattre le péché en eux et hors d'eux. Depuis que Christ a monté à Golgotha, nous voyons une ligne non interrompue de ces disciples qui, par amour pour lui, se donnent à leurs frères , et, grâce à Dieu , de nos jours , après un long sommeil , leur nombre s'est considérablement accru. Ces chrétiens sont le sel de la terre , le levain qui régénère la pâte.

Jamais cependant ils ne furent parfaits. Au moyen âge , des superstitions déplorables obscurcissaient leur esprit , et maintenant encore ils ont des défauts plus ou moins graves. Chrétiens, mes frères, permettez-moi de vous demander si votre miséricorde ne participe point un peu de ces défauts , si vos jugements et vos œuvres sont toujours inspirés par la véritable charité.

Vous ne vous réjouissez point du mal ; mais n'êtes-vous pas trop prompts à diviser les hommes en deux catégories , les malades et les médecins , mettantdans la premièretous ceux qui repoussent vos opinions, vos antipathies, vos préventions, et vous croyant appelés à les leur inculquer bon gré mal gré? Ne confondez-vous pas votre parti

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(involontairement peut-être, vous formez un parti) avec la cause de Dieu, et n'êtes-vous pas quelquefois plus jaloux de votre gloire que de la gloire du Seigneur? Êtes-vous satisfaits quand son Evangile est prêché par un disciple qui parle une autre langue et refuse de s'asseoir sur votre banc? Si vous étiez véritablement miséricordieux , vous tressailliriez de joie , car vous penseriez que ces accents nouveaux vont gagner de nouvelles âmes à Christ. Si vous étiez véritablement miséricordieux, on vous verrait apprécier avec largeur les internions de ceux que vous appelez vos adversaires , et mainte fois vous y reconnaîtriez l'Esprit saint, qui soulBe où il veut, et pas seulement dans les cercles où vous croyez l'enfermer. Si vous étiez véritablement miséricordieux, vous n'emploieriez point une partie de votre temps, comme les enfants de ce monde, à critiquer le prochain, à médire de lui , à rassembler sur son compte tous les bruits défavorables. Si vous étiez véritablement miséricordieux, vos jugements seraient vrais, tandis qu'actuellement, mes Frères, il en est peu de plus faux, de plus étroits.

Je n'ignore pas comment il se fait que vous voyiez trop aisément le fétu dans l'œil d'autrui et pas assez la poutre dans votre propre œil : plus vous aimez à voler au secours de vos

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frères , plus vous êtes disposés à exagérer leurs misères et à négliger les vôtres. Mais cela ne devrait pas être ; cela ne serait pas , si la miséricorde coulait de source chez vous , sans cesse renaissante , si vous ne la remplaciez trop souvent par une charité factice , que l'on pratique uniquement comme une habitude, je dirais presque comme un métier.

Le même défaut qui trouble votre jugement communique aussi à vos œuvres une certaine faiblesse. Vous visez trop, je crois, à faire de la miséricorde une institution. Or, ce n'est pas là ce que veut l'Évangile. Nous devons ressembler au Père céleste, et nulle part il n'a concentré sa bonté dans un organe spécial, mais elle se mêle à tout, réchauffant et vivifiant le monde entier par son influence. De même , chaque chrétien devrait être perpétuellement un foyer d'où rayonne le dévouement. En organisant ce mécanisme de sociétés religieuses qui fonctionne maintenant dans l'Europe protestante , et qui certes a produit du bien , vous devenez cependant infidèles-àl'esprit de votre maître. Vous faites beaucoup, mais vous n'exercez pas dans sa plénitude la miséricorde évangélique.

Et d'abord, tous les chrétiens que des liens de famille ou l'étal de leur fortune empêche de se vouer exclusivement à une œuvre (ce sera lou-

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jours l'immense majorité), vous les condamnez à rester les bras oisifs, vous les réduisez à témoigner leur zèle en jetant dans un tronc une aumône, qui, distribuée méthodiquement, va alimenter à leur insu telle ou telle caisse de bienfaisance. Ce ne sont plus que les commanditaires de votre charité. Ils ne demanderont certes pas mieux, l'homme aimant par-dessus tout son repos, et ne craignant rien autant que d'avoir à payer de sa personne. Us applaudiront à vos entreprises. Mais, si la charité du cœur vient ainsi à dépérir chez eux , vous serez responsables devant Dieu de leur endurcissement. Votre miséricorde si bien organisée aura eu pour premier résultat de tarir celle de vos frères , tandis que la miséricorde spontanée l'eût fait jaillir plus abondante.

Puis, croyez-vous que les misérables qui sont l'objet de vos œuvres, les pauvres que vous faites soigner dans leurs maladies , les incrédules auxquels vous faites annoncer l'Évangile , croyez-vous qu'en présence de vos agents, ils éprouveront cette commotion électrique que produit le contact d'un cœur brûlant d'amour, et qui seule peut sauver les âmes ? Vous choisissez vos agents avec un soin scrupuleux, je n'en doute pas: ce sont des hommes pieux, dévoués, convaincus; mais, soumis,

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comme nous tous, à la loi fatale de l'habitude, ils finissent par ^ir machinalement, et dès lors leur action n'a plus d'énergie spirituelle. En organisant la miséricorde, vous l'étoudez dans ses organes eux-mêmes.

Est-ce tout? Non, il est un autre danger encore, à mon avis le plus grave , le plus imminent. Parce que l'ordre est la première nécessité d'une administration , vous sacrifierez , infailliblement, tout è l'ordre extérieur. Pourvu qu'on soit un rouage docile dans votre mécanisme, vous serez satisfaits, celte soumission passive vous tenant lieu de conversion et de sanctification. Quiconque hésitera, éprouvera des scrupules, vous le regarderez comme un homme entaché d'incrédulité, vous le fuirez; ou, s'il est sous votre dépendance, vous le traiterez en rebelle, vous écraserez sa conscience. Dieu sait que je n'invente pas , et que pour soutenir vos œuvres de miséricorde vous êtes souvent bien durs, bien impitoyables.

Il ne m'appartient pas de vous condamner.

Chrétiens, mes frères. Je sais quels motifs vous ont entraînés dans cette voie. Vous avez eu pitié du pauvre peuple qui souffre et qui végète sans Dieu ; vous avez désiré de lui offrir sur-le-champ d'abondants secours; vous vous êtes dit que le dévouement individuel est im-

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puissant (et, en efTet, avant la création de vos œuvres il produisait bien peu , il était presque éteint); voua vous êtes dit qu'il faut donc s'associer, que dès lors il faut s'oi^niser... Je n'ai qu'une réponse à vous faire, mais elle me semble péremptoire : c'est que Christ n'a point agi de la sorte. Or, Christ est certainement notre modèle.

Examinons, mes Frères, par quels moyens s'exerçait la miséricorde du Seigneur Jésus, et comment il s'y est pris pour transmettre aux hommes les grâces et les biens dont son Père l'avait chargé.

Quand il commence son œuvre gigantesque , il est seul, inconnu, il n'a d'autres armes que l'esprit de vérité. Suivi de quelques hommes ignorants, qui l'accompagnent sans le comprendre , et dont il fera , non ses aides , mais plutôt ses témoins, a&n que leurs récits forment un jour le livre le plus précieux de l'humanité ; suivi de ces pêcheurs galiléens , il entre dans le monde, dans le vrai monde avec ses tristesses et ses joies, avec la mort de Lazare et les noces de Cana. II ne se bâtit pas une cellule fermée aux regards et aux bruits de la société ; il recherche la foule, et, par exemple, il s'assied i!i la table

bruyante de ces riches financiers qui , percevant les impôts au nom du conquérant, étaient en butte à l'opprobre universel. Il pense que sous ce masque de rapacité ou d'indifférence battent des cœurs ulcérés ; il suppose que par un mot affectueux il les gag:nera, et voyez combien est bref son appel à Lévi : «Viens et suis-moi , » — combien est grande sa confiance quand il dit à Zachée : «Descends promptement, car il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison. » Et Zachée, à la générosité duquel, sans doute , jamais personne n'avait songé à s'adresser, Zachée en est tellement ému, qu'incontinent il donne la moitié de ses biens aux pauvres. Mais surtout regardez le Seigneur en face d'une pécheresse samaritaine insouciante et endurcie. Va-t-il commencer par l'accabler de sa sainteté , par ia foudroyer? Appuyé sur le mur du puits de Sichem, il lui demande un service, un verre d'eau ; il veut être son obligé. Puis, par une question délicate , il éveille sa conscience pour qu'elle-même avoue ses péchés, et cependant il lui en épargne l'humiUante confession. Lorsqu'enfin elle lui a dit ses doutes sur la légitimité du culte de Samarie, opposé à celui de Jérusalem, il la tranquillise par cette parole d'une profondeur sans bornes pour le penseur et d'une clarté complète pour l'intelligence la plus

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élroite : s Dieu est esprit. > Jésus traite avec ceUe douceur tous les préjugés , même le fanatisme , parce qu'il voit combien peu , en général , l'homme est responsable de ses opinions. Uq jour, les disciples, outrés de l'intolérance d'une bourgade , veulent y faire descendre le feu du ciel ; il les reprend ; « Je ne suis pas venu pour faire périr. » Il montre au peuple une compassion inlînie. Cien difTérent des chrétiens d'aujourd'hui, il garde toute sa sévérité pour les riches, pour les conducteurs aveugles, pour ceux qui exploitent les faiblesses et les superstitions de leurs frères, et sa miséricorde jaillit en flots d'indignation contre le pharisaïsme , cet éternel obstacle à tout progrès religieux.

Ainsi, Christ agit seul, n'établissant ni comité ni règlement; Christ se mêle au monde afin de le gagner ; Christ est plein d'indulgence ; Christ n'emploie pour vaincre la dureté des cœurs que la condescendance d'une sainteté parfaite. Oui, Christ respecte la liberté de ses adhérents et de ses adversaires, a Penses-tu, dit-il à Pierre dans la nuit de la trahison , penses-tu que je ne pourrais pas prier mon Père? et aussitôt il m'enverrait plus de douze légions d'anges. »

Pensez-vous que, s'il l'avait voulu, il n'aurait pas pu briser la résistance des pharisiens et établir tout d'un coup l'Église chrétienne, en

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organisant son petit troupeau? Rien de plus facile, mes Frères. Mahomet a bien accompli en peu de mois une œuvre pareille, qui dure encore. Mais Jésus fait précisément le contraire. Au lieu d'organiser son petit troupeau, il semble prendre à tâche de le disperser. Tous ces malades qu'il a guéris , tous ces cœurs qu'il a consolés, il les abandonne à leur libre développement. 11 leur recommande même de ne point parler de leur foi : ils doivent la laisser mûrir jusqu'à ce que cette graine précieuse éclate d'elle-même et se répande alentour ; car dans le royaume de Dieu tout se fait, comme dans le règne végétât, par une lente croissance et par l'action d'une sève invisible. Aussi, bien loin de briser la résistance des pharisiens en remplissant le peuple juif d'enthousiasme pour sa personne, il s'expose sans défense à toutes leurs machinations. Peu lui impoile d'être matériellement vaincu; it sait que dans le monde moral plus on parait faible plus on est fort ; il sait que le triomphe de la miséricorde consiste à se faire regarder elle-même d'un œil de compassion et de pitié; il sait que lorsque, après avoir soulagé tant de douleurs , il ploiera à son tour sous le fardeau de la croix, il sait qu'alors les cœurs les plus durs s'ouvriront à son influence sanctifiante. Les hommes seront réhabilités par

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son ignominie, sauvés par sa défaite. Pour produire «ne œuvre bonne et divine , une œuvre de miséricorde, il faut renoncer au succès du moment, il faut descendre dans le sépulcre, et mourir comme le grain de blé.

Comprenez-vous d'où provient l'infirmité de nos œuvres ? Nous voulons des effets immédiats, nous désirons de payer, vers la fin de l'année, une espèce de dividende aux protecteurs de dos institutions , en leur énumérant combien nous avons assaini d'âmes et de corps. Répandre la vérité, la semer dans les esprits, d'où elle renaîtra beaucoup plus tard et peut-être sous un autre nom, consentir à vivre jusque-là méconnu, honni , c'est un procédé vieilli que notre christianismeànous n'a plusàsuivre! — Mais savezvous pourquoi nous avons cessé de le pratiquer? Si le dévouement chrétien a pris les allures industrielles , c'est que le dévouement nous a manqué. II nous manque à chacun. Les uns ne font rien , les autres font beaucoup , mais en immolant tout , même les principes évangéliques , à des résultats éphémères. Nous craignons ce qui fait véritablement souffrir. Notre charité ne va pas jusqu'à attendre, attendre dans le silence et la solitude , jusqu'à lutter , lutter indéfiniment contre les préjugés, les hésitations, les scrupules d'hommes libres. Tout cela est trop pé-

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nible. Nous reculons devant ces douloureux combats.

Oh t que Dieu nous donnât un peu de la sublime folie qui s'appelle la miséricorde, qui nous rendrait semblables à son Fils, qui nous ferait monter avec lui au ciel , mais en passant par le Calvaire !

u CHUTE DE BABYLONE.

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