‹ Sermons prêchés à StrasbourgChapitre 24 sur 24 · LA CHUTE DE BABYLONE · texte numérisé non relu

LA CHUTE DE BABYLONE

ÉsaïeXLVII,8-H'.

Maintenant donc écoute , toi , voluptueuse , qtd habiles en sécurité et qui dis en ton cœur : Cest moi, et il n'y en a point d^autre. . . Ta sagesse, ta science (a égarée... Il va venir sur toi une calamité où tu n'apercevras point d'aurore, et il fondra sur loi un malheur que tu ne pourras conjurer, et il va venir sur toi ttue ruitie soudaine que lu n'auras point prévue.

' Les magnifiques chapitres XL-LXVI , mis à la suite du livre d'Ëiaïe, sonl d'un prophète inconnu qui vivait à Babjlonepenliant l'exiL

L* CBDTE DE BUTLOliE.

Mes Frères,

Si nous nous transportons , sur les ailes de l'imagination , vingt-quatre siècles en arrière et dans les contrées qui peuvent être regardées comme le berceau de l'histoire , nous y apercevons une civilisation vraiment prodigieuse. Une cité géante entoure un édifice de Titans. C'est Babylone, la reine de l'Orient, mollement assise sur les deux rives de l'Euphrate , à l'ombre du temple qu'elle a élevé à son dieu en entassant neuf étires l'un sur l'autre. Au pied du colosse, l'antique palais des rois couvre un espace deux fois plus étendu que notre ville , et un pont merveilleux mène au delà du fleuve, vers la nouvelle demeure que s'est construite le héros Nébucadnézar. Les auteurs grecs ne se lassent point de la décrire. On y admirait principale- -ment une terrasse grandiose , qui reproduisait un paysage de montagne au milieu de la vaste plaine et offrait une vue incomparable des deui villes. Du haut de ce jardin, Nébucadnézar, plongeant de l'œil sur les quais immenses, qu'encombrent les caravanes de Tyr et de Sidon pour y déposer les produits de la Grèce , de la Gaule , de la Bretagne ; sur ce fleuve , que sillonnent tes

navires chargés de l'or et des parfums de l'Inde ; sur ce pont, où circule une foule innombrable; sur ces maisons, qu'habitent le luxe et le loisir; sur ces temples et ces palais , que remplissent d'inépuisables trésors ; sur ces remparts hauts de cinquante coudées, qu'aucune machine de guerre ne saurait entamer; à ta vue d'une telle puissance , Nébucadnézar devait bien s'écrier avec orgueil : «N'est-ce pas là Babylone la grande, que je me suis choisie pour ma demeure et pour signe de ma magnificence? »

Cette richesse n'était point le fruit du hasard, mais avait pour sources intarissables , semblaitil, d'une part une situation unique, sur un fleuve majestueux, dans une contrée fertile, qui forme le passage naturel entre les deux moitiés de l'Orient, et d'autre part une activité que rarement on a égalée. Dans toute l'antiquité , l'industrie des Babyloniens excitait l'envie , et le nom de caldéen était synonyme de savant, d'horame capable de découvrir les plus secrets mystères de la nature. Leurs prêtres ne prévoyaient-ils pas les mouvements du ciel avec une précision que nos astronomes ont à peine dépassée? N'est-ce pas à Babylone qu'avait été inventé l'art surprenant de représenter tous les sons et toutes les pensées par un petit nombre de figures 7 Les lettres dont nous nous servons

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encore et que nous avons reçues des Grecs , les Grecs les devaient aux Phéniciens, et les Phéniciens aux habitants de cette ville fameuse.

Mais ce peuple si riche , si habile , si versé dans les sciences, était en même temps plein de vaillance et d'énergie guerrière. Il venait nonseulement de secouer le joug de ses voisins, les redoutables Assyriens , mais par un siège de trois ans il avait conquis leur capitale Ninive , et l'avait anéantie. Puis il avait rapidement vaincu l'antique Damas, la superbe Tyr, l'indomptable Jérusalem ; il avait blessé à mort la puissante %yple, qui désormais lui semblait un butin facile à ravir. Un prophète nous a dépeint ces Caldéens ^ nation féroce et impétueuse , qui parcourt la terre s'emparant de demeures qui ne lui appartiennent pas. Elle est terrible et altière , et ne tient son autorité que d'elle-même. Ses chevaux sont plus légers que les léopards et plus rapides que le loup du soir ; ses cavaliers s'ébranlent comme l'aigle qui fond sur sa proie. Elle se moque des rois, elle se joue des princes ; elle se rit de toutes les forteresses, mais, creusant des tranchées, elle les prend. Puis elle repart comme le vent du désert , et sa force est son dieu'.»

' Babacuc I.

Lk CHUTE DE BtBÏLONB. 377

Qui n'aurait cru la puissance de Babylone indestructible? La valeur de ses habitants ne lui formait-elle pas un rempart aussi solide que ses murailles percées de cent portes d'airain ? La science de ses prêtres ne lui garan lissait-elle pas un long avenir, non moins que l'activité de ses négociants, l'audace de ses nautonniers, l'habileté de ses artisans? Tous les présages s'accordaient pour entretenir Babylone dans une entière assurance.

Cependant, au sein de l'opulente cité, se traînaient sombres et rêveurs quelques milliers de captifs que le conquérant avait enlevés à la Palestine, Rien ne les consolait de la ruine de leur patrie. Assis au bord du fleuve , quand leur souvenir se reportait vers Sion^ ils ne pouvaient retenir des sanglots ; et si les Babyloniens, voyant la harpe juive suspendue aux saules, venaient les prier de chanter quelqu'un de leurs hymnes nationaux , ils refusaient tristement. « Gomment chanterions -nous sur une terre étrangère?»

disaient-ils, et ils ajoutaient ce souhait de vengeance : «Fille de Babylone, heureux qui te rendra ce que tu nous a fait ! heureux qui saisira tes petits enfants pour les broyer contre la pierre ! 9 Rage impuissante ! Babylone, la grande Babylone se riait de ces vaines fureurs. N'a-t-elle point « établi son aire au-dessus de la foudre?»

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Soudain un de ces exilés , l'œil fixé sur le présent , y découvre l'avenir : il entend dans le lointain les pas du nouveau conquérant, Cyrus, qui va fondre sur Babylone ; avec le reg;ard de l'esprit il voit la nation caldéenne renversée de son trône et condamnée aux rudes travaux de ia servitude. «Descends, assieds-toi dans la «poussière, viei^e, fille de Babylone; car on ne t t'appellera plus la molle et la délicate. Prends « la meule et mouds la farine ; relève ton voile , « retrousse ta robe , déchausse tes jambes , et ï passe les rivières. Assieds-toi en silence et dans fies ténèbres, fille desCaldéens; car on net'api pellera plus la reine des cités. » Puis , remarquez avec quelle insistance le Voyant annonce la destruction : une nuit de calamités sans aurore, un malheur inévitable, une ruine subite, imprévue ! Et il indique les causes de cette catastrophe ; « Écoute, voluptueuse, qui vis dans la « sécurité et qui dis en ton cœur ; c'est moi , et il an'y en a point d'autre; ta sagesse, ta science fl t'a égarée, s Babylone se perdra par sa présomptueuse confiance en elle-même , et par sa mollesse insouciante et frivole. Apercevant dans sa prospérité ces deux vers rongeurs , le prophète, plein de l'esprit, n'hésite pas à lui prédire une chute prochaine. Ses richesses l'enivreront de convoitises, son luxe l'engourdira, ses in-

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▼entions tourneront à son détriment , ses remparts lui seront inutiles , sa vaillance se déchirera elle-même.

Tout cela , mes Frères , s'est réalisé littéralement. Nous savons qu'à la mort de Nébucadnézar de rapides révolutions ensanglantèrent son palais et détrempèrent le ressort du patriotisme. Énervés d'ailleurs par une civilisation toute matérielle, les Galdéens avaient appris à se fier bien plus à leurs murailles épaisses qu'à leur courage. Cette fausse sécurité les perdit. Peu d'années après notre prophétie , Cyrus vint assiéger Bahylone, et les historiens nous racontent que, ne pouvant forcer les remparts, il conçut le projet de détourner les eaux de l'Euphrate et de se faire un chemin du lit de ce fleuve : les gigantesques travaux entrepris par les Caldéens eux-mêmes pour l'irrigation de leur plaine, lui permirent d'exécuter ce projet. Une nuit donc , il pénétra dans la ville. Imprévoyante et dédaigneuse, elle célébrait précisément une fêle, de sorte qu'elle passa soudain de la joie la plus bruyante au morne silence que lui avait prédit le Voyant. Elle fut délaissée, puis maltraitée par ses nouveaux maities , et déchut de génération en génération. Son temple s'écroula, ses palais périrent dans les flammes , son merveilleux pont fut emporté par les eaux. Depuis de

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longs siècles , Babylooe n'est plus qu'ua désert parsemé de monlicuies de ruines, qu'exploitent les Arabes comme des carrières inépuisables.

Elle offre exactement l'aspect que le prophète avait aperçu à l'avance : « Elle a été balayée par la destruction , desséchée comme une lande.

Les bêtes fauves y ont leurs repaires ; ses palais sont hantés par l'orfraie, et ses maisons retentissent du hurlement sinistre des chacals '. >

Une civilisation peut donc périr. La civilisation du diï-neuvième siècle périra-t-elle ?

Certes , elle est grande , et je conçois qu'à la vue de ses prodiges, on éprouve de l'orgueil d'être né à une telle époque. Que de progrès depuis cinquante ans ! Comme la face du monde est renouvelée par cette industrie presque surnaturelle qui est l'œuvre de notre génération ! Les vallées se comblent, les collines s'aplanissent , les montagnes s'entr' ouvrent pour laisser passer le nouveau coursier qu'a dompté le maître de la terre. Malgré les vents, malgré les marées, des cités flottantes traversent l'Océan d'une marche rapide et certaine. Avec plus de rapidité encore, avec une vitesse que n'atteint pas le

'Éaaïe XIII, ÏO-îî. Ce chapilre a peut-êlre pour auteur te grand prophète de Babjrlona.

Dimi !-, h, Gooyic

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globe dans son mouvement à travers l'espace , notre pensée se communique désormais partout où nous le désirons. Et voyez comment la matière se transforme dans nos usines ; comment des denrées qu'on faisait venir naguère à grands frais de pays lointains , sont extraites des substances les plus répandues ; comment avec un peu de charbon nous créons un réservoir qui alimente dans nos villes mille fontaines de lumière. Y a-t-il quelque part une difficulté à vaincre? Nous appellerons nos. savants, et rien ne pourra leur résister. Si le fer vient à manquer, ils ramasseront un morceau d'argile et le pétriront en un métal plus utile encore. Bientôt, sans doute, ils feront de l'eau un combustible. Ils surprendront ensuite le secret de la végétation et changeront la nature entière en un vaste atelier. Notre science aurait-elle des limites'? Impossible! Le mécanisme du ciel lui-même ne nous est-il pas si familier que l'un de nous, sans lever les yeux de son calcul, a indiqué là-haut à quelle place devait nécessairement se rencontrer un astre que depuis la création aucun être humain n'avait aperçu , — et l'astre y était 1 Après un pareil fait, irions-nous encore nous inquiéter de la durée de notre civilisation? Mais un ordre admirable y règne d'ailleurs ; c'est un mécanisme aussi régulier que celui du monde plané-

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taire. De chaque point du pays tous les renseignements, tous les vœux convergent au centre, s'y élaborent, et du centre part une volonté unique qui rayonne au loin et se réfléchit dans une ohéissance prompte, stricte, universelle. Point de frottement, point de luttes, mais une foule de rouages qui engrènent les uns dans les autres. Que si vous redoutez pour cette industrie, pour cette science, pour cet ordre politique quelque danger venant du dehors , rassurez-vous. Les arts de la guerre ont progressé avec ceux de la paix , et des lauriers récents ont démontré au plus incrédule qu'il est encore beaucoup de cœurs vaillants.

Il semble donc que jamais une civilisation n'ait été à la fois aussi brillante et aussi solidement établie que celle du dix-neuvième siècle.

Et pourtant, mes Frères, je me demande si elle est plus solide que celle de Babylone. Ses splendeurs sont-elles les fleurs du printemps, ou bien les vives et éclatantes couleurs dont se parent les feuilles d'automne , avant de se faner et d'être balayées par l'aquilon ? N'y a-t-it pas là un ver rongeur, comme celui qu'apercevait le prophète quand il s'écriait : « Ta sagesse , ta science t'a égarée I » Sans doute , je n'entends point résonner sur le sol les pas d'un nouveau Cyrus, mais je crains bien que notre civilisation

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ne renferme quelque erreur fatale, un germe de mort.

Sou caractère essentiel est assurément de tendre partout au positif. Désabusés des illusions de la jeunesse , nous visons au solide , nous avons soif du réel , nous remplaçons les hypothèses les plus ingénieuses par des faits , nous préférons à toutes les utopies brillantes le moindre résultat pratique. Cette tendance est parfaitement légitime. Je ne vois pas , en effet , comment nous regretterions les chimères adorées par nos devanciers , ces tournois d'éloquence qui passionnaient tout un pays, ou ce fantôme sanglant qui se nomme la gloire , et qui a entraîné nos pères jusque sur les champs glacés du Nord. Non, la génération actuelle fait bien d'être sobre et d'éviter ces exagérations maladives; elle a raison d'arborer pour drapeau le bon sens. Mais, si je ne me trompe, sous le prétexte d'être fidèle au bon sens , elle mutile l'homme , elle condamne non-seulement la poursuite du chimérique , mais aussi la recherche du vrai, non-seulement les illusions et les rêveries , mais aussi les éternelles aspirations de l'âme vers Dieu. En un mot, la chose positive que prône notre siècle et à laquelle il sacrifie tout, cette chose s'appelle l'argent. Quelle est, par exemple , la principale préoccupation du

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jeune homme , à ce moment où il jette le premier regard sur le monde , qui lui apparaît si éblouissant et qui , dans les chaudes teintes du lointain, semble se mêler à l'azur du ciel? La principale préoccupation du jeune homme, tel que notre civilisation l'a façonné , c'est de faire son cbemia , c'est-à-dire de gagner au plus tôt beaucoup d'argent avec peu de peine. Parlonslui du sérieux de la vie, des douleurs qui pénètrent comme une écharde dans le cœur ; ii nous répondra qu'en effet bien des difficultés s'opposeront à son avancement. Insistons sur (es sacrifices que l'homme doit être constamment prêt à faire à ses convictions ; il s'en montrera bien persuadé , sachant, dira-t-il, qu'il est ridicule d'avoir une opinion avant que votre fortune soit assurée. Et si la jeunesse pense de la sorte, que font ses aînés? — Qu'ils s'enrichissent, qu'ils s'associent aux gigantesques entreprises de l'industrie moderne, bien, très-bien! Mais je leur demande ce qu'ils ont fait de leurs âmes. Y a-t-il encore quelque part des convictions? Les convictions, le respect des principes, la fidélité à la conscience , ce sont là des superstitions vieillies que notre siècle éclairé ne regarde plus qu'avec dédain ; cela ne produit point de dividendes et ne peut se négocier à la Bourse. Nous sommes devenus t

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Positif I Non, vous dis-je, vous ne savez point calculer ; sans quoi vous comprendriez que cette civilisation matérialiste marche à une banqueroute infaillible. Raisonnons.

Les progrès de votre industrie sont dus à la science Mais croyez-vous donc que les savants ne se fati^eront pas de consacrer leurs veilles à des travaux qui ne leur rapportent rien et dont d'autres retirent tout le fruit? Ils deviendront positifs k leur tour, — beaucoup le sont maintenant "ét^ ; — ils délaisseront les problèmes abstraits pour étudier exclusivement ceux qui promettent une application immédiate, une application utile à eux-mêmes. Vos botanistes se feront agriculteurs , vos astronomes mécaniciens, vos chimistes fabricants. Et la science pure étant abandonnée, on cessera bientôt de faire des découvertes ; car , ne l'oubliez pas , c'est aux rêveurs que l'humanité doit presque toutes ses inventions. Ces fils, par exemple, qui transportent au loinvos messages, personne ne les aurait imaginés, si un songeur, devenu la risée du vulgaire par ses distractions et ses théories nébuleuses , n'avait trouvé bon de faire sur l'électricité les recherches les plus spéculatives. A l'avenir, ce siècle aura des savants dignes de lui, animés non de la soif absurde de connaître, mais de la soif beaucoup plus sage de

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posséder ; et ioévitablemeat notre iadustrîe s'arrêtera, devenant toute machinale, toute traditionnelle, toute routinière, comme celle des peuples orientaux.

Encore si notre civilisation devait seulement rester slationnaire ! Mais je la vois se précipiter dans d'épouvantables catastrophes. Depuis que l'argent est devenu le dieu de cette génération , on emploie pour l'acquérir les moyens les plus hasardés, les plus périlleux; c'est une loterie où chacun expose ce que le ciel luijivait donné de biens assurés et de bonbeur certain. Or, pour un qui réussit, il en est dix, il en est cent qui se ruinent. Vous avez su vaincre les ennemis systématiques de la propriété , saurez-vous vous défendre contre ses adorateurs fanatiques et désespérés , qui , en hommes positifs , ne reculeraient devant rien pour vous reprendre par la violence ce qu'ils auront perdu par le sort ? — En tout cas, vous ne pourrez maintenir l'ordre dans la société que par une compression permanente. 11 faudra que des hommes vaillants et forts veillent sans cesse sur les factions. — Mais ces hommes vaillants et forts deviendront positifs eux aussi ; pensez-vous qu'ils continuent à exposer leur vie uniquement pour vous plaire ? Un jour de crise, ils refuseront de vous protéger. Vous viendrez leur parler de discipline, et d'hon-

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neur , et de patrie , et de gloire ; mais ils vous traiteront de songe-creux ou d'hypocrites , car ils ont enfin pris vos maximes et n'estiment plus que l'or. En vain vous vous jetterez à leurs pieds avec les supplications les plus touchantes. C'est de l'or qu'ils exigeront, et tremblants de peur, vous leur compterez la moiliéde votre or, pour que le tout ne devienne pas la proie de l'émeute impitoyahle, dont les rugissements ébranlent déjà vos portes. Le marché conclu, vous jouirez d'un instant de répit....

Ah ! que vos calculs étaient faux, esprits positifs qui vous figuriez qu'une société n'a que faire de principes et de convictions ! Au milieu de cette guerre de tous contre chacun, comment supporterez-vous le poids du jour ? La vie privée sera-t-elle du moins un asile où vous pourrez vous retremper et puiser quelque force? — Le souffle de la civilisation matérialiste y aura pénétré , et la passion du luxe y aura tout flétri. Elle tue la famille , car ce n'est pas pour rester auprès du foyer qu'on se pare avec tant de recherches. Elle souille les caractères autant que ie fait la misère sordide, étouffant la compassion par l'avarice, l'affection par la vanité, la pudeur par le désir de briller, ne laissant debout qu'un orçueil insultant dans la fortune prospère, et dans l'adversité une lâcheté rampante. Quand

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se lèveront les jours de malheur, cette généralion énervée sera incapable de la moindre résistance; elle mettra toute son énergie è s'étourdir dans les plaisirs délirants et impurs.

Le Voyant qui prophétisa sur les bords de l'Euphrate s'écrieraitdonc de nouveau : « Écoute, c toi, voluptueuse, qui habites en sécurité etqui « dis en ton cœur : c'est moi, et il n'y en a point c d'autre. Ta sagesse, ta science t'a égarée. U va « fondre sur toi une calamité où-tu n'apercevras t point d'aurore. »

Il pouvait bien jeter un cri de joïe , le prophète Israélite qui voyait dans un avenir prochain la destruction de la mortelle ennemie de son peuple. Mais nous, Chrétiens, nous nous souviendrons que la société actuelle est chair de notre chair, et qu'avec elle périrait tout ce qui fait la valeur de la vie, nos souvenirs et nos espérances , la tombe du père et le berceau de l'enfant. Comme les juifs à leur cité sainte, nous dirons au dix-neuvième siècle : « Si je t'oubUe , que ma droite s'oublie elle-même, n et nous n'aurons point de repos que nous n'ayons conjuré ses périls. Il s'agit de faire voir à nos contemporains que les principes et les idées sont des réalités aussi positives que les lois de ia

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physique, aussi iadispensables à l'homme que la nourriture el le vêlement, — puisque sans la passion désintéressée du vrai il n'y a point de science, sans le respect et l'honneur il n'y a point d'ordre politique , sans l'abnégation il n'y a pour l'individu ni joie ni force. Or, pour faire naitre cette conviction dans les esprits, nous avons un moyen très-simple : c'est de manifester la puissance des idées par nos actes, par notre dévouement à la vérité, par la profession hardie de notre foi, même lorsque cette profession soulève les haines de la foule. De tous les arguments , le plus convaincant est le sacrifice , la souffrance librement acceptée.

Comment se fait-il que dans ce siècle il y ait eu tant de victimes volontaires du patriotisme, des hommes qui, condamnés à traîner l'infdme boulet du forçat, se montraient joyeux, parce que ce supplice allait attirer l'attention de l'Europe sur les oppresseurs de leur pays ; comment se fait-il que tant de sang ait élé généreusement versé pouï" la foi poHiique, et que la foi religieuse ne compte plus aucun martyr? Notre christianisme est flasque, nuageux, circonspect. Ayant bien soin de ne pas s'occuper des problèmes qui agitent les âmes, il reste neutre sur toutes les questions, il se berce d'illusions et de subtilités indignes d'esprits sérieux. Pen-

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dant que la société tombe en dissolution , l'évêque de Rome, pour la guérir, proclame la Conception immaculée, et les docteurs protestants discutent gravement s'il n'est pas urgent de rétablir tous les usages superstitieux d'il y a deux siècles. Les étranges moyens de gagner une génération comme ta nôtre! Ne sentez-vous pas que vos belles imaginations la laissent indifférente , au point qu'elle ne se donne pas la peine de les tourner en ridicule ! Ah ! le véritable Évangile, avec sa prédication pressante et positive, produirait un autre résultat. Dès que le monde dans son repos flegmatique entendrait, au lieu du murmure endormant de nos fades exhortations, des voix semblables à celle du Galiléen, des voix qui dénonceraient le mal sans crainte et sans pitié, criant sur la place publique les noms de tous les vices de ce temps et de ce pays, vous verriez le monde tressaillir de colère contre les prédicateurs importuns. Il les maudirait, il les persécuterait , cela est certain ; mais il est tout aussi certain qu'il ne pourrait se soustraire à leur parole, et que leur parole le sauverait, malgré lui.

Ayons, ô mes Frères, le courage d'être ces Lgateurs détestés, mais écoutés! Amen.

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