PREMIÈRE PARTIE
Quatre choses. Chrétiens, que nous marque l'Écriture, expriment parfaitement l'état d'une âme réprouvée dans l'enfer. Les ténèbres et l'obscurité au milieu d'un feu dévorant : Mittite ewn in tenehros exf ci tores (^). La confusion et le désordre dans le séjour de toutes les misères :
SUR LIMPURETE 57
Terrain miseriœ, uhi nullus ordo^ sed sempiternus horror inhahitat (^). L'esclavage et la servitude du démon : Exeat condemnatus y et diaholus stet à dextris ejus. Enfin, le ver immortel d'une conscience cruellement et continuellement déchirée : Vermis eorum non moritur. Voilà l'idée sensible que le Saint-Esprit a prétendu nous donner d'une parfaite réprobation. Or, c'est ce que nous trouvons dès cette vie même dans l'impureté. Car il n'y a point de péché, ni qui jette l'homme dans un plus profond aveuglement d'esprit, ni qui l'engage dans des désordres plus funestes, ni qui le captive davantage sous l'empire du démon, ni qui forme dans son cœur un ver de conscience plus insupportable et plus piquant, et tout cela par une vertu qui lui est propre. D'où je conclus que ce péché est donc un signe manifeste de l'état malheureux de la réprobation ; en voici la preuve : appliquez vous.
Non, il n'y a point de péché qui jette l'homme dans un aveuglement plus profond, et saint Chrysostome en apporte une raison bien évidente : Parce que ce péché, dit-il, est un attachement déréglé, et même un assujettissement honteux de l'esprit à la chair, et que par là il rend, pour ainsi dire, l'esprit tout charnel. D'où vient que saint Paul, en parlant d'un impudique, ne l'appelle plus
absolument, homme, mais homme charnel :
Animalis homo. Or, de prétendre qu'un homme charnel puisse avoir des connaissances raisonnables, c'est vouloir que la chair soit esprit : et voilà pourquoi l'Apôtre conclut qu'un homme possédé de cette passion, quelque intelligent qu'il paraisse d'ailleurs, ne connaît plus les choses de Dieu, parce qu'elles ne sont plus de son ressort : Animalis homo non percipit ea qiice sunt Dei {}). En effet. Chrétiens, prenez garde à cette réflexion de saint Bernard, qui me semble également solide et ingénieuse : quand l'homme se laisse emporter à l'ambition, c'est un homme qui pèche, mais qui pèche en ange ; pourquoi ? parce que l'ambition est un péché tout spirituel, et par conséquent propre des Anges. Quand il succombe à l'avarice et à la tentation de l'intérêt, c'est un homme qui pèche, mais qui pèche en homme, parce que l'avarice est un dérèglement de la convoitise qui ne convient qu'à l'homme. Mais quand il s'abandonne aux sales désirs de la chair, il pèche en bête, parce qu'il suit le mouvement d'une passion prédominante dans les bêtes. Or, s'il pèche en bête, il n'a donc plus ces lumières de l'esprit qui le distinguent des bêtes et qui le font agir en homme ; il est donc réduit à l'ignominie de Nabuchodonosor, il est dégradé de sa condition, il est même au-dessous de la condition
des bêtes, puisque entre les bêtes et lui il n'y a plus d'autre différence, sinon qu'il est criminel dans son emportement, ce que les bêtes ne peuvent être : homo cùm in honore esset^ non intellexit : comparatiis est jumentis insipientihus , et similis est illis (^). C'est le raisonnement de saint Bernard, et l'expérience le justifie tous les jours. Car nous voyons ces hommes esclaves de leur sensualité, au moment que la passion les sollicite, fermer les yeux à toutes les considérations divines et humaines, ne convenir plus des choses dont ils étaient auparavant persuadés, ne croire plus ce qu'ils croyaient, ne craindre plus ce qu'ils craignaient, n'être plus capables de remontrances, agir sans règle et sans conduite, devenir brutaux et insensés, tant ce péché a de pouvoir et de force pourries aveugler. Venons au détail ; et c'est ici que je vous prie de m'écouter. Ils perdent surtout trois connaissances : la connaissance d'eux-mêmes, la connaissance de leur propre péché et la connaissance de Dieu. Est-il un aveuglement plus déplorable et plus affreux i^).
Ils perdent la coniiaissance de ce qu'ils sont, dit saint Augustin, parce que, dans cet état de libertinage, ils cessent d'être ce qu'ils étaient. A quoi j'ajoute en renversant la proposition : ils cessent d'être ce qu'ils étaient, parce que dans cet état de libertinage, ils perdent la connaissance
6o SERMON
de ce qu'ils sont. Ces deux pensées reviennent au même principe. En voulez- vous un des plus illustres, mais au même temps des plus terribles exemples ? je le tire de l'Écriture. Par où commença la dissolution de ces deux vieillards qui attentèrent à la chasteté de la vertueuse Suzanne, et qui furent si hautement confondus par le prophète Daniel ? le texte sacré nous l'apprend : Everterunt sensum suum, et declinaverunt oculos suoSy ut non vidèrent cœlum ; ils perdirent le sens, et ils détournèrent leurs yeux pour ne point voir le ciel : car, avec quel front l'auraient-ils pu voir et en venir jusqu'à cet excès ? des magistrats, des juges, des hommes vénérables dans la Synagogue par leur âge, et qui devaient servir de modèles au peuple ! Ah ! Chrétiens, ils ne l'auraient jamais fait, et le seul souvenir des qualités dont ils étaient revêtus les aurait tenus dans le respect. Il fallut donc qu'ils s'oubliassent euxmêmes, avant que de se résoudre à une telle déclaration ; et parce que la conscience ne peut être séduite ni corrompue tandis qu'elle a des yeux, il fallait l'aveugler absolument, afin qu'elle ne fût plus en état de se révolter. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'ils eussent pu de la sorte, et en si peu de temps, effacer de leur esprit toute la connaissance d'eux-mêmes. Mais, reprend saint Chrysostome, comme la lumière est d'une nature
SUR l'impureté 6i
à se répandre en un moment dans Timmensité des airs, et qu'elle en dissipe tout à coup toutes les ténèbres ; ainsi, dans un instant, le péché que je combats, ce péché grossier et charnel, couvre, pour user de cette figure, une âme des plus noires ombres, et obscurcit toutes les vues de la raison et de la foi.
C'est de là, remarque Clément Alexandrin, que les poètes, qui furent les théologiens du paganisme, lorsqu'ils décrivaient les pratiques honteuses et les infâmes commerces de leurs fausses divinités, ne les représentaient jamais dans leur forme naturelle, mais toujours déguisées et souvent métamorphosées en bêtes. Pourquoi cela ? Nous les blâmons, dit ce Père, d'avoir ainsi déshonoré leur religion et outragé la majesté de leurs dieux ; mais, à le bien prendre, ils en jugeaient mieux que nous : car ils voulaient nous dire par là que ces dieux prétendus n'avaient pu se porter à de telles extrémités sans se méconnaître, et qu'en devenant adultères, non seulement ils s'étaient dépouillés de l'être divin, mais qu'ils avaient renoncé à l'être de l'homme.
En effet, n'est-il pas surprenant de voir jusqu'à quel point ce péché abrutit les hommes ? car il n'y a point d'intérêt qu'on ne méprise, point d'honneur qu'on ne foule aux pieds, point de dignités qu'on ne prostitue, point de fortune
62 s E R ISI O N
qu'on ne risque, point d'amitié qu'on ne viole, point de réputation qu'on n'expose, point de ministère qu'on ne profane, point de devoirs qu'on ne trahisse pour satisfaire sa passion. Un père oublie ce qu'il doit à ses enfants, et ne se met plus en peine de les ruiner par ses débauches ; un juge, ce qu'il doit au public, et ne fait plus scrupule de sacrifier le bon droit à ses plaisirs ; un ami, ce qu'il doit à son ami, et ne compte plus pour rien d'abuser de l'accès qu'il a dans une maison pour la déshonorer ; un prêtre, ce qu'il doit à Jésus-Christ, et ne craint plus de scandaliser son sacerdoce par des actions abominables ; une femme, ce qu'elle doit à son mari, et ne se souvient plus de la foi qu'elle lui a jurée ; une fille, ce qu'elle se doit à elle-même, et ne rougit plus de perdre sa plus belle fleur et de se rendre un sujet d'opprobre. Si, dans chacun de ces états, on faisait cette réflexion : Qui suis-je, et à quoi vais-je m'engager ? il n'y a point d'âme, pour abandonnée qu'elle puisse être à la violence de ses désirs, que les seules raisons humaines ne fussent capables de contenir. Mais on a les yeux bandés ; et tandis que cette passion domine, on ne sait ni ce qu'on est, ni ce qu'on n'est pas, parce que le démon d'impureté nous aveugle et nous ôte d'abord la première de toutes les vues, qui est la vue de nous-mêmes.
SUR l'impureté 63
Je dis plus : ce démon n'ôte pas seulement à l'homme la connaissance de ce qu'il est, mais la connaissance de ce qu'il fait, c'est-à-dire, de son propre péché, et ne lui en laisse qu'autant qu'il faut pour le rendre coupable devant Dieu. Sur quoi saint Chrysostome fait une observation bien judicieuse, et nous découvre une espèce de prodige qui se passe tous les jours dans nos esprits, mais dont il y a bien de l'apparence que nous ne nous apercevons pas ; le voici. Dans les règles communes, c'est par l'expérience que nous parvenons à la connaissance des choses : ce que nous n'avons jamais expérimenté, à peine le connaissons-nous ; mais, à mesure que nous le pratiquons, que nous l'éprouvons, il se montre à nous, et nous apprenons à le connaître : voilà l'ordre de la nature. Mais, dans le péché dont je parle, il arrive tout le contraire : car nous ne le connaissons jamais mieux que quand nous n'en avons nul usage, et nous n'en perdons la connaissance qu'autant que nous nous licencions à le commettre : c'est ce que j'appelle prodige. Est-il rien de plus vrai et de plus ordinaire ! Car, voyez, mes frères, dit saint Chrysostome, quels sont les sentiments d'une âme pure et innocente : elle regarde l'impureté comme un monstre ; elle s'en préserve comme d'une peste et d'une contagion mortelle ; elle en fuit les occasions, elle en
déteste les intrigues, elle en condamne les moindres libertés, parce qu'elle est prévenue que c*est le plus dangereux écueil de son salut. D'où lui vient cette prévention ? de la nature ; c'est-àdire, de Dieu même, lequel a imprimé l'horreur de ce vice dans les esprits de tous les hommes, sans en excepter les païens. L'homme donc, encore chaste et dans la première intégrité de ses mœurs, a une véritable idée de ce péché : il ne l'a jamais commis, et c'est pour cela qu'il le connaît parfaitement. Mais qu'il s'y laisse entraîner, bientôt cette connaissance s'affaiblira, bientôt cette idée s'effacera : après quelques chutes, les péchés les plus monstrueux ne lui paraîtront plus si griefs ; des actes il passera à l'habitude, de l'habitude à l'endurcissement, de l'endurcissement au scandale, et du scandale à la dernière imprudence ; il n'envisagera plus sa passion que comme une faiblesse pardonnable à l'humanité, il n'en aura plus aucun remords, il ne la traitera plus que de galanterie, il s'en glorifiera, il s'en applaudira, il en triomphera : car ce sont là, dit Guillaume de Paris, dans son admirable traité sur cette matière, les progrès de l'impureté.
Mais, l'aurait-on jamais cru, si le débordement du siècle ne nous le démontrait pas, qu'il dût y avoir des hommes dans le monde, et dans le
SUR l'impureté 65
monde chrétien, d'un sens assez perverti pour qualifier de simple galanterie un crime de cette conséquence ? Si les païens, si les idolâtres s'en étaient expliqués de la sorte, le scandale de notre religion serait de tenir ce langage après eux et comme eux. Mais que les plus dissolus d'entre les païens et les idolâtres aient eu sur ce point plus de modestie que nous ; qu'on voie des hommes faire profession de l'Évangile, et cependant ne garder nulles mesures, n'avoir ni honnêteté, ni pudeur dans les expressions, mettre au nombre de leurs conquêtes les engagements les plus criminels, en tirer avantage, se vanter hautement de ce qu'ils font, et souvent même de ce qu'ils ne font pas : ah ! mes frères, disait saint Chrysostome, c'est un aveuglement pire que celui des démons.
Mais qu'est-ce de voir des femmes dans le christianisme s'accoutumer à de semblables discours, en faire un divertissement et un jeu, en aimer la raillerie et les équivoques, se plaire à les entendre, ou ne témoigner là- dessus qu'une fausse répugnance, et d'un air qui, bien loin d'arrêter la licence, ne sert qu'à la rendre encore plus hardie, et qu'à l'exciter ? Car, je ne parle pas seulement ici, femmes chrétiennes, de ces derniers désordres dont le seul honneur du monde vous fait abstenir, et à l'égard desquels on peut dire
que Dieu doit peu compter vos victoires, puisque, si vous remportez des victoires, c'est moins pour lui que pour vous-mêmes. Je parle de ces autres désordres, moins odieux, ce semble, mais qui sont toujours autant de crimes, et qui, tout irrépréhensibles que vous vous flattez d'être selon le monde, ne fournissent à Dieu que trop de matière pour vous damner ; je parle de ces conversations libertines d'où naissent tant de maux, et qui portent à une âme de si mortelles atteintes ; je parle de ces entretiens secrets et familiers, mais dont la familiarité même et le secret sont de si puissants attraits aux plus funestes attachements ; je parle de ces amitiés, prétendues honnêtes, mais dont la tendresse est le poison le plus subtil et le plus présent pour infecter les cœurs et pour les corrompre ; je parle de ces commerces assidus de visites, de lettres, de parties, que saint Jérôme appelait si bien les derniers indices d'une chasteté mourante : MoriUircv viroim'tati's indicia ; je parle de ces artifices de la vanité humaine, employés à relever les agréments d'une beauté pernicieuse ; je parle de cette détestable ambition d'avoir des adorateurs, au préjudice du souverain Maître, à qui seul tout culte et tout hommage appartient ; je parle de ces douceurs, vraies ou fausses, témoignées à un homme mondain, dont on entretient par là les criminelles espérances,
SUR l'impureté 67
pour être un jour responsable de ses iniquités les plus secrètes ; je parle de ces habillements immodestes que ni la coutume, ni la mode n'autoriseront jamais, parce que ni la mode, ni la coutume ne feront jamais de prescription contre le droit divin. Ce ne sont là, dites-vous, que des bagatelles ; mais la question est de savoir si Dieu en jugera comme vous, et si vous-mêmes, lorsqu'il faudra comparaître devant son tribunal, vous n'en jugerez pas autrement. Vous prétendez que ce sont des choses indifférentes : et moi je soutiens que ce sont autant de crimes ; vous prétendez que, pour vivre dans les règles, il faut vivre de la sorte : et moi je soutiens que, vivre de la sorte, c'est violer toutes les règles de la religion que vous professez. Et parce que cette conduite ne peut s'accorder avec la connaissance d'un Dieu (car le moyen de connaître Dieu et de ne pas connaître ce qui l'offense ?), de l'oubli de soi-même et de l'ignorance de son péché, l'homme sensuel tombe dans l'ignorance et l'oubli de Dieu, et voilà le fond de l'abîme où le plonge l'impureté.
C'est de là, disait le savant Pic de la Mirande, que, de tout temps, tous les athées ont été, d'une notoriété pubUque, des hommes corrompus par les passions charnelles, l'athéisme, remarque ce grand personnage, n'étant pas ce qui conduit à l'impudicité, mais l'impudicité étant la voie
BOURDALOLE 5
ordinaire qui conduit à l'athéisme. C'est de là que tous les impudiques, par profession et par état, sont communément des esprits gâtés et libertins en matière de créance, qu'ils se préoccupent aisément contre la religion, qu'ils aiment à en disputer, à y trouver des difficultés, à ne pas savoir ce qui les résout ; et qu'à peine verra-t-on même une femme du grand monde et dans la débauche, qui ne fasse l'esprit fort et qui ne se pique de raisonner sur les vérités du christianisme : pourquoi ? parce qu'elle voudrait bien se persuader, en raisonnant, qu'il n'y a point de Dieu, suivant ce beau mot de saint Augustin, que personne ne doute qu'il y en ait un, sinon ceux à qui il serait expédient qu'il n'y en eût point. C'est de là que les progrès de l'impiété suivent presque toujours les progrès du vice, et qu'au contraire, le retour de l'impiété à la foi ne commence presque jamais dans une âme que par le retour du vice à la vertu, c'est-à-dire, que lorsque le feu des désirs impurs vient à s'amortir et à s'éteindre. La raison, encore une fois, en est bien naturelle ; car, le voluptueux se trouxTint dans une espèce d'impuissance de croire et de se satisfaire, la vue d'un Dieu le troublant dans son plaisir, et son plaisir étant contredit sans cesse par la vue d'un Dieu, il prend enfin le parti de renoncer à l'un pour se maintenir dans la possession de
Tautre, et de ne plus croire ce Dieu qu'il regarde comme Tennemi irréconciliable de son plaisir et de son désordre.
C'est ainsi que le plus sage des princes, Salomon, cet homme comblé de tous les dons du ciel, cet homme qui, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, n'ignorait rien de tout ce qu'il y avait dans le monde dont il était l'oracle, en méconnut l'auteur ; il n'eut plus de peine à se prosterner devant des idoles de pierre, depuis qu'il eut adoré des idoles de chair, et il perdit les plus belles lumières de son esprit, dès qu'il eut donné son cœur à d'infâmes créatures.
Saint Augustin fait une réflexion bien ingénieuse, touchant la différence du vrai Dieu et des faux dieux du paganisme, ou, pour mieux dire, touchant l'aveuglement des païens à l'égard de leurs faux dieux, et notre aveuglement à l'égard du vrai Dieu que nous adorons : ceci convient parfaitement à mon sujet. Car, en quoi, demande ce saint docteur, a consisté l'aveuglement du paganisme ? le voici : c'est que les hommes, dans le paganisme, ayant fait eux-mêmes leurs dieux, ils les ont faits selon leur caprice, et tels qu'ils les ont voulus ; et parce qu'ils craignaient que ces prétendus dieux ne fussent des juges trop sévères, et qu'ils ne condamnassent avec trop de rigueur les dérèglements de leur vie, ils en ont fait des
dieux passionnés, des dieux colères et emportés, des dieux sujets aux mêmes crimes que nous, afin que chacun les pût commettre sans honte et même avec honneur. Voilà jusqu'où la passion, parmi les nations païennes, a porté l'aveuglement ; mais le Dieu des chrétiens, poursuit ce Père, est bien d'une autre condition : car, n'ayant pas été fait par les mains des hommes, les hommes, avec tous leurs artifices, n'ont pu l'accommoder à leurs sentiments ; et lui-même, ne s'étant pas fait ce qu'il est, mais étant saint par la nécessité de son être, il était incapable de se conformer à leurs inclinations corrompues. Que fait donc l'impudique ? Le connaissant tel, et désespérant de le pouvoir changer, il le désavoue pour son Dieu ; et, au lieu de donner dans les erreurs de l'idolâtrie et de la superstition, il s'abandonne à l'irréhgion, c'est-à-dire, au lieu d'attribuer à Dieu des choses indignes de Dieu, comme ceux qui présentaient de l'encens à un Jupiter incestueux, il eff"ace de son esprit toutes les idées de la divinité. Mais ce Dieu, qui, par essence, est la pureté même, et qui ne peut en rien se démentir, aime mieux que les hommes ne le connaissent point, que de le connaître pour un dieu fauteur de leurs passions honteuses. Non, non, dit-il dans l'Écriture, je ne serai plus votre Dieu, et je me ferai même une gloire de cesser de l'être : vous
SUR L IMPURETE 7I
affecterez de ne me plus connaître et j'affecterai de n'être plus connu de vous, puisque, dans l'état d'abomination où le péché vous a réduits, la connaissance que vous auriez encore de moi ne serait qu'un surcroît d'outrage à ma sainteté ; mais aussi souvenez-vous que cet oubli doit mettre le comble à votre malice, et qu'il en sera, dès cette vie même, la plus terrible punition.
En effet. Chrétiens, y a-t-il rien de si affreux dans les ténèbres de l'enfer que cet aveuglement ? L'enfer a des ténèbres, il est vrai ; mais la même foi qui me l'enseigne m'apprend, d'ailleurs, que ce ne sont que des ténèbres extérieures : Mittite eum in tenehras exteriores : au lieu que les ténèbres d'une aveugle concupiscence sont des ténèbres renfermées et, pour ainsi dire, concentrées dans l'homme, et aussi intimes à l'homme que l'homme l'est à lui-même. Les démons sont dans le séjour des ombres et de l'obscurité, mais ils sont eux-mêmes remplis de clarté ; car ils ne comprirent jamais mieux, ni ce que c'est que Dieu, dont ils ressentent la main vengeresse, ni ce que c'est que le péché, dont ils portent la peine éternelle, ni ce qu'ils sont eux-mêmes, et pour quelle fin ils avaient été créés. Ils sont donc entièrement investis de ténèbres, mais intérieurement pénétrés de lumières ; et l'impudique, au contraire, est investi de lumières, et pénétré de
ténèbres. Il a hors de lui toutes les lumières de la foi, qu'il n'aurait qu'à consulter, et qui lui feraient voir la dignité de son âme sanctifiée par le sacrement de Jésus-Christ, l'opprobre du péché, qui la déshonore et qui la souille, l'excellence de Dieu, à qui il doit se soumettre, et contre qui il se révolte ; mais au dedans, ce n'est qu'une sombre nuit : et voilà pourquoi il ne voit rien. Ne faut-il donc pas conclure qu'il est encore dans de plus épaisses ténèbres que les réprouvés mêmes ?
Allons plus loin. Le désordre qui règne dans l'enfer règne-t-il également dans l'impureté ? Egalement, Chrétiens, et d'autant plus que le désordre de l'enfer est nécessairement accompagné d'un ordre supérieur que la justice divine y a établi, puisque, dans la doctrine des Pères, l'enfer, tout enfer qu'il est, est le lieu destiné par la Providence, où Dieu, comme créateur de l'univers, rappelle toutes chose à l'ordre, punissant ce qui est punissable, et tirant de ses créatures rebelles les satisfactions qui lui sont dues ; au lieu que le désordre de l'impureté est simplement un désordre, et rien de plus (^). De vous expliquer dans toute son étendue la nature de ce désordre, ce serait un discours infini. Saint Augustin le fait consister en ce que l'esprit de l'homme, qui, par un droit de supériorité naturelle, doit gouverner
et régir le corps, se laisse au contraire gouverner lui-même par les sens. Ce qui n'arrive pas, dit-il, dans les autres vices, ni dans les autres passions, où l'esprit, au moins, s'il est vaincu, n'est vaincu que par soi-même, au lieu qu'il est ici vaincu par la chair. Ce sont les termes de ce saint docteur : In aliis quippe affectibuSy animus à se ipso vincitur ; hic autem pudet animum sibi resisti à cor pore, quod ei inferiore naturâ suhjectum est. Mais cette pensée est trop spirituelle pour exprimer le désordre d'un péché aussi grossier que celui-là. Saint Chrysostome nous en donne une idée plus sensible, lorsqu'il nous dit que le désordre de l'impureté dans l'homme est de porter l'homme à des excès où la sensualité même des bêtes ne se porte pas. Car il est certain que l'homme faisant servir sa raison, j'entends sa raison dépravée, à sa concupiscence, a inventé, pour se satisfaire, des crimes que la seule concupiscence ne lui aurait jamais inspirés ; et que, comme il n'y a que l'homme entre les animaux capable d'être chaste par vertu et audessus des lois de la nature, aussi n'y a-t-il que l'homme capable d'être vicieux et emporté au delà des bornes de la nature même. Ainsi saint Chrysostome le déclarait-il, dans l'exemple de ces villes abominables dont il est parlé au livre de la Genèse, et sur qui Dieu fit éclater l'ardeur de sa colère. Villes infortunées, dont l'exécrable péché
en a perverti tant d'autres ! car combien Dieu n'en voit-il pas d'aussi criminelles, peut-être jusques au milieu du christianisme ? et s'il ne les punit pas en faisant pleuvoir sur elles le soufre et le feu, combien de vengeances secrètes, mais encore plus terribles n'exerce-t-il pas tous les jours sur ceux qui renouvellent de pareilles abominations ! N'est-ce pas ce que nous veut faire entendre saint Paul, quand il nous les représente abandonnés de Dieu et livrés aux passions les plus honteuses ? et quoique l'Apôtre n'ait pas fait difficulté de s'en expliquer ouvertement, oserais-je, tout ministre que je suis de l'Evangile, user ici des mêmes expressions ? Je craindrais que, toutes consacrées qu'elles sont, elles ne blessassent votre pudeur ; et plût à Dieu que le démon de la chair ne vous eût jamais ouvert les yeux pour comprendre ce que je puis dire, et qu'il fût toujours dangereux d'en parler, de peur d'apprendre aux chrétiens ce qu'ils ignorent ! Car malheur à moi si, sous prétexte de confondre les pécheurs, je scandalisais jamais une âme simple et innocente ! Mais disons la vérité. Chrétiens : où est aujourd'hui l'innocence et la simplicité ! Si l'on ne fait pas tout le mal, on veut le pouvoir et le savoir faire. Vous diriez que la nature ne soit pas assez corrompue, et qu'il faille y ajouter l'étude, pour se faire une science de ses désordres
SUR LIMPURETE 75
mêmes. Paraît-il un livre diabolique qui révèle ces mystères d'iniquité, c'est celui que l'on recherche, celui que l'on dévore avec tout l'empressement d'une avide curiosité. Que l'imagination en soit infectée, qu'il fasse des impressions mortelles dans le cœur," que le venin qu'il inspire aille jusqu'à la partie de l'âme la plus saine, qui est la raison, il n'importe : c'est le livre du temps qu'il faut avoir lu, et cela sans égard au péril qui s'y rencontre ; comme si l'on était sûr de la grâce, et qu'on eût fait un pacte avec Dieu, pour avoir droit de s'exposer sans présomption aux occasions les plus prochaines. Car celle-ci, je dis cette curiosité de savoir ce qui doit faire horreur à penser, est une de ces tentations que nulle excuse ne justifie, et dont cependant, avec toute la prétendue réforme dont on se pique, on ne peut presque gagner sur soi de se faire un point de conscience. Mais achevons, s'il est possible, de développer ce que j'appelle désordre de l'impureté. Tertullien semble l'avoir conçu d'une manière plus figurée, et par conséquent plus propre à un discours qui n'a pour but que votre édification. C'est dans le livre de la Chasteté Q)^ où j'avoue que ce grand homme, emporté par la force de son génie, parlait déjà en hérétique, mais en hérétique, remarquent ses commentateurs, qui ne l'était au moins que par un excès de zèle, et dont on ne
peut nier que les erreurs n'aient été mêlées des plus saintes et des plus solides vérités. Il dit donc, et c'est une de ces vérités, que l'esprit impur a comme une liaison nécessaire avec tous les vices, et que tous les vices sont, pour ainsi dire, à ses gages et à sa solde, toujours prêts à le serv^ir pour le succès de ses détestables entreprises. C'est pour lui, par exemple, que l'homicide répand le sang humain, pour lui que la perfidie prépare des poisons, pour lui que la calomnie est ingénieuse à inventer, pour lui que l'injustice est toute-puissante quand il s*agit de solliciter, pour lui que l'avarice épargne, pour lui que le prodigue dissipe, pour lui que le parjure trompe, pour lui que le sacrilège attente sur ce qu'il y a de plus saint. Voilà, disait Tertullien, la pompe infernale que je m'imagine voir, quand je considère les démarches de cette dangereuse passion : Potnpam quamdam atque suggestinn aspicio mcechice. L'impudicité est à la tête de tout cela, et tout cela lui fait escorte. Pensée qui s'accorde parfaitement avec celle du Fils de Dieu, lorsqu'il nous représente, dans l'Évangile, l'esprit impur accompagné de sept autres esprits, ou aussi méchants, ou encore plus méchants que lui, puisqu'il est certain que le démon d'impureté est presque toujours suivi du démon de vengeance, du démon de discorde, du démon d'impiété, du démon d'injustice, du dé-
mon de médisance, du démon de prodigalité, du démon d'effronterie et de licence : et combien pourrais-je en joindre d'autres ? Mais arrêtonsnous à ceux-là, pour vérifier même à la lettre la parole de Jésus- Christ : Et assumit septem altos spiritus secum nequiores se.
Parlons sans figure. Avouons que ce péché est en effet le grand désordre du monde, puisqu'il attire après soi tous les autres désordres. Je dis que c'est pour lui que se répand le sang humain ; écoutez-moi. D'où sont venues les guerres les plus cruelles et les plus fatales aux peuples, sinon d'une passion d'amour ? Une femme enlevée par un insensé, fut l'étincelle qui excita les plus violents incendies, et qui consuma des nations entières (^). Parce qu'un homme était impudique, il fallut que des milliers d'hommes périssent par le fer et par le feu. Mais ne remontons point si haut pour avoir des preuves de cette vérité : notre siècle, ce siècle si malheureux, a bien de quoi nous convaincre ; et Dieu n'a permis qu'il engendrât des monstres, que pour nous forcer à en convenir. Nous les avons vus avec effroi, et tant d'événements tragiques nous ont appris plus que nous ne voulions, ce qu'un commerce criminel peut produire, non plus dans les États, mais dans les familles, et dans les familles les plus honorables. L'empoisonnement était parmi nous un crime
inouï ; l'enfer, pour l'intérêt de cette passion, l'a rendu commun. On sait, disait le poète, ce que peut une femme irritée : mais on ne savait pas jusqu'à quel excès pouvait aller sa colère, et c'est ce que Dieu a voulu que nous connussions. En effet, ne vous fiez point à une libertine, dominée par l'esprit de débauche : si vous traversez ses desseins, il n'y aura rien qu'elle n'entreprenne contre vous ; les liens les plus sacrés de la nature ne l'arrêteront pas : elle vous trahira, elle vous sacrifiera, elle vous immolera. C'est par l'homicide, poursuivait Tertullien, que le concubinage se soutient, que l'adultère se délivre de l'importunité d'un rival, que l'incontinence du sexe étouffe sa honte en étouffant le fruit de son péché.
Je dis que c'est pour ce péché qu'on devient profanateur. L'aurait-on cru, si la même providence n'avait fait éclater de nos jours, ce que la postérité ne pourra lire sans en frémir ? auraiton cru, dis-je, que le sacrilège eût dû être l'assaisonnement d'une brutale passion ? que la profanation des choses saintes eût dû entrer dans les dissolutions d'un libertinage effréné } que ce qu'il y a de plus vénérable dans la religion eût été employé à ce qu'il y a de plus corrompu dans la débauche, et que l'homme, suivant la prédication d'Isaïe, eût fait servir son Dieu même à ses plus infâmes voluptés } ]^crumtamen servire me jecisti
in peccatis tuisy et laborem mihi prœhuisti in iniquitatibiis tuis {}), Disons des choses moins affreuses, et que celles-là demeurent, s'il est possible, ensevelies dans un éternel oubli. Je dis que c'est l'esprit impur qui entretient les dissensions et les querelles d'une ville, d'un quartier. Vous le savez : trois ou quatre femmes décriées, et célèbres par l'histoire de leur vie, en font presque immanquablement toute l'intrigue ; et de là naissent les inimitiés de ceux qui les fréquentent ; de là, les emportements de ceux qui s'en croient méprisés ; de là, les haines irréconciliables entre elles-mêmes ; de là, les discordes domestiques, les furies d'un mari à qui cette plaie, une fois ouverte, ne laisse plus que des aigreurs et le ressentiment le plus profond et le plus amer. Je dis que c'est l'impureté qui rend la calomnie ingénieuse à former des accusations, et à suborner des témoins : la mémoire n'en est que trop récente. Du moins n'estce pas de cette source empoisonnée que viennent les plus sanglantes railleries, les médisances atroces, les libelles injurieux et diffamatoires, mille autres attentats contre la réputation du prochain et contre la charité ? Je dis que c'est cette passion qui rend l'injustice toute puissante dans les sollicitations ; et l'usage que vous avez du monde vous permet-il d'en douter ? On sait que ce magistrat est gouverné par cette femme, et
8o SERMON
Ton sait bien, au même temps, le moyen d*intéresser cette femme et de la gagner : c'est assez ; car avec cela il n'y a point de bon droit qui ne succombe, point de chicane qui ne réussisse, point de violence et de supercherie qui ne l'emporte. Combien de juges ont été pervertis par le sacrifice d'une chasteté livrée et abandonnée ; et pour combien de malheureuses, la nécessité de solliciter un juge impudique, n'a-t-elle pas été un piège et une tentation ? Je dis que c'est ce vice qui désole les maisons et qui en dissipe tous les biens ; n'en avez-vous pas vu cent exemples ? heureux si vous n'en avez pas fait l'épreuve, ou par votre propre péché, ou par le péché d'autrui. Le désordre ancien et commun était de voir avec compassion un insensé sous le nom d'amant prodigue, et prodigue jusqu'à l'extravagance, contenter l'avarice, et entretenir le luxe d'une mondaine qu'il idolâtrait : mais le désordre du temps est de voir au contraire une femme perdue d'honneur aussi bien que de conscience, par un renversement autrefois inouï, faire les avances et les frais, s'épuiser, s'endetter, se ruiner pour un mondain à qui elle est asservie, dont elle essuie tous les caprices, qui n'a pour elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez elle en maître. L'indignité est que ce désordre s'établit de telle sorte qu'on s'y accoutume ; le domestique
s'y fait ; on obéit à cet étranger ; ses ordres sont respectés et suivis parce qu'on s'aperçoit de l'ascendant que son crime lui donne : tandis que celle-ci, ne gardant plus de mesures, et libre du respect humain dont elle a secoué le joug, se fait une vanité de ne ménager rien, et un plaisir de sacrifier tout, pour se piquer du ridicule avantage et de la folle gloire de bien aimer.
Ne vous offensez pas. Mesdames ; et quand il y aurait de l'imprudence à pousser trop loin ces reproches, souffrez, qu'à l'exemple de saint Paul, je vous conjure de la supporter : Utinam sustineretis modicum quid insipientice meœ^ sed et supportate me. Dieu, témoin de mes intentions, sait avec quel respect pour vos personnes, et avec quel zèle pour votre salut je parle aujourd'hui ; mais Dieu a ses vues, et il faut espérer que sa parole ne sera pas toujours sans effet. C'est de vous, Mesdames, le savez- vous, et jamais y avezvous bien pensé devant Dieu ? c'est de vous que dépend la sainteté et la réformation du christianisme ; et si vous étiez toutes aussi chrétiennes que vous devez l'être, le monde, par une bienheureuse nécessité, deviendrait chrétien. Le désordre qui m'afflige est que l'on prétend maintenant, et peut-être avec justice, vous rendre responsables de ce débordement de mœurs que nous voyons croître de jour en jour ; et que l'on n'en
accuse plus simplement vos lâchetés, vos complaisances, vos faiblesses, mais qu'on l'impute à vos artifices et à la dépravation de vos cœurs. X 'est-il pas étonnant qu'au lieu de cette modestie et de cette régularité que Dieu vous avait données en partage, et que le vice même respectait en vous, il y en ait parmi vous d'assez endurcies pour affecter de se distinguer par un enjouement et une liberté à quoi tant d'âmes se laissent prendre comme à l'appât le plus corrupteur ? L'excès du désordre, c'est que toutes les bienséances qui servaient autrefois de rempart à la pureté, soient aujourd'hui bannies comme incommodes. Cent choses qui passaient pour scandaleuses, et qui auraient suffi pour rendre suspecte la vertu même, ne sont plus de nulle conséquence. La coutume et le bel air du monde les autorisent, tandis que le démon d'impureté ne sait que trop s'en prévaloir. Le comble du désordre, c'est que les devoirs, je dis les devoirs les plus généraux et les plus inviolables chez les païens mêmes, soient maintenant des sujets de risée. Un mari sensible au déshonneur de sa maison, est le personnage que l'on joue sur le théâtre (^) ; une femme adroite à le tromper, est l'héroïne que Ton y produit ; des spectacles où l'impudence lève le masque, et qui corrompent plus de cœurs que jamais les prédicateurs de l'Evangile n'en convertiront, sont ceux
SUR l'impureté 83
auxquels on applaudit. Assujettissement, dépendance, attachement à sa condition, tout cela est représenté comme une espèce de tyrannie, dont le savoir-faire doit affranchir. C'est ce qu'on ne se lasse point d'entendre ; et tel qui, par sa triste destinée, y a le plus d'intérêt, est le premier à s'en divertir. Imaginez- vous d'ailleurs un mari qui, pourvu par le don de Dieu d'une femme prudente et accomplie, ne laisse pas de s'entêter d'une passion bizarre ; aime par obstination ce qui souvent n'est point aimable, et ne peut aimer par raison ce qui mérite tout son amour ; ne se rebute de ce xtui lui est permis, que parce qu'il lui est permis, et ne s'attache avec ardeur à ce qui lui est défendu, que parce qu'il lui est défendu ; traite avec dureté et avec rigueur ce qui devrait être l'objet de sa tendresse, et adore opiniâtrement ce qui est la cause visible de tous ses malheurs. Voilà ce que j'appelle désordres ; et combien encore y en a-t-il d'autres que je passe, et que je ne puis marquer. Cependant, à l'aveuglement et au désordre, l'impureté ajoute encore l'esclavage : troisième trait de ressemblance dans l'impudique avec l'état des réprouvés dans l'enfer. Car il n'y a point de péché qui rende l'homme plus esclave du démon. Dans les autres péchés, dit saint Grégoire pape, l'esprit de ténèbres nous attaque comme un ennemi, il nous soUicite comme un tentateur,
BOUKDALOUE 6
il nous surprend comme un séducteur ; mais dans celui-ci il nous domine comme un tyran. S'il nous corrompt, poursuit ce Père, par une autre passion, malgré sa victoire, il est toujours dans la défiance ; il craint toujours quelque changement, et que la grâce ne lui arrache sa proie : mais s'il nous a fait tomber dans une impureté, s'il nous a engagé dans un commerce criminel, c'est alors le fort armé de l'Évangile ; il tient une âme dans ses filets, il est sûr de sa conquête, et il s'en croit le paisible possesseur : Inpace sunt ea quœpossidet (^). Pourquoi, demande saint Augustin, suscitait-il dans les premiers siècles de l'Église tant de persécutions contre les chrétiens ? Ah ! répond ce saint docteur, c'est que les chrétiens vivaient dans une entière pureté de mœurs, c'est qu'ils étaient chastes par état, et par conséquent affranchis de la domination du péché : comme donc le démon ne pouvait s'en rendre maître par l'amour du plaisir, il tâchait à les vaincre par l'horreur des supplices. Mais, depuis qu'il a trouvé moyen de s'introduire dans le christianisme par les voluptés sensuelles, toutes les persécutions ont cessé ; car cette voie lui a paru bien plus courte et plus assurée. En exerçant sa cruauté contre les martyrs, il tourmentait les corps ; mais les âmes étaient perdues pour lui : au lieu que l'impureté lui assujettit, sans cfi\ision de sang, et les âmes et les corps. Et je
SUR l'impureté 85
puis bien dire ici ce que disait saint Hilaire à l'empereur Constance, lorsque, par des flatteries dangereuses, il tentait et il ébranlait les fidèles .: Plût à Dieu que nous eussions vécu au temps des persécuteurs ! Nous devons beaucoup aux premiers Césars, puisque c'est par eux que nous avons triomphé de l'enfer : Plus crudelitati dehemus^ quia diaholum vicimm. Mais maintenant nous combattons avec un ennemi d'autant plus à craindre qu'il le paraît moins ; il ne déchire pas la chair, mais il la flatte : Non dorsa cœdit^ sed memhra palpât. En nous persécutant il nous donnerait la vie ; mais il nous chatouille pour nous donner la mort : Non proscrihit ad vitam, sed titillât in mortem. En nous confinant dans une prison, il nous donnerait la liberté ; mais il nous retient dans son palais pour nous réduire en servitude : Non tradit carceri in liber tatem, sed intra palatium retinet in servitutem.
Ainsi parlait ce saint évêque. Et voilà le triste état où saint Augustin gémit si longtemps, et sur quoi il se fait de si sensibles reproches. Ce grand homme, avant sa conversion, sans être encore touché des puissants motifs qui, dans la suite, le ramenèrent à son devoir, soupirait néanmoins de se voir esclave de sa passion. Il ne voulait pas encore être à Dieu ; mais au moins eût-il voulu être à lui-même. Hé quoi ! Augustin, se disait-il,
seras- tu donc toujours maîtrisé par une aveugle concupiscence et dominé par les sens ? Demeureras-tu toujours plongé dans d'infâmes plaisirs r Après avoir goûté les délices de l'esprit, suivras-tu toujours les appétits du corps ? Encore, si tu conservais quelque empire sur ta cupidité ! Mais que la chair te gouverne ; que, dans les plus nobles exercices de ton âme, elle vienne te gourmander par un sentiment brutal ; qu'elle ne te donne aucune trêve, ni aucun relâche (^), et que tu sois toujours prêt à lui obéir : ah ! c'est porter dans toi-même un enfer, puisque c'est y porter un démon qui sans cesse te fait éprouver sa plus impérieuse et sa plus cruelle tyrannie.
De là naît le ver de la conscience et le trouble : quatrième et dernier rapport de l'impudique avec les réprouvés au milieu des flammes qui les brûlent. Car l'homme sensuel et voluptueux veut se satisfaire, et cherche un certain repos qu'il croit se pouvoir procurer en suivant ses désirs criminels ; mais, par un ordre tout contraire de la Providence, c'est en suivant ses désirs criminels qu'il perd le repos et qu'il se met dans l'impuissance de le trouver : Ouarens requiem ^ et non inieniti^). D'où pourrait-il l'espérer ? du côté de Dieu, son créateur, et le juge de ses actions et de sa vie ? du côté de la créature dont il est adorateur, de cet objet malheureux de son attachement
et de sa passion ? Or, l'un et l'autre, s'il raisonne bien, et même quand il raisonnerait mal, lui devient une source d'inquiétudes, de chagrins, de remords, de désespoirs : encore un moment de réflexion, et je conclus cette première partie.
Trouble du côté de Dieu, que l'impudique envisage comme le juge de ses actions et de sa vie. Car prenez garde, s'il vous plaît : tout péché, par la raison générale qu'il est péché, met entre Dieu et le pécheur, tant qu'il est pécheur, une division, une guerre irréconciliable. Par conséquent, il est impossible que le pécheur, du moment qu'il se révolte contre Dieu, ne perde pas la paix : Ouis restitit ei, et pacem hahuit {}) . Mais il faut avouer que cela même convient encore singulièrement et plus proprement au péché de la chair : pourquoi ? saint Chrysostome nous en donne la raison, et l'expérience la confirme. Parce qu'il n'y a point de péché, dit ce Père, que l'homme soit d'abord plus déterminé à se reprocher, point de péché où il lui soit plus difficile de se flatter et de se former une fausse conscience, point de péché dont la confusion et la honte lui soient plus naturelles, et où le prétexte de l'erreur et de l'ignorance ait moins de lieu : donc point de péché que le remords suive de plus près, et qui de sa nature soit plus incompatible avec le repos et la tranquillité de l'âme : Qiicerens requiem^ et non inveîiit.
Dans les autres péchés, ajoute saint Chrysostome, à force de se préoccuper, on croit, en péchant même, avoir raison, et par là on s'affranchit au moins du trouble présent, que cause le péché quand il est commis avec une conviction actuelle de sa malice. iVinsi la haine, ainsi l'ambition, l'avarice portent-elles tous les jours l'homme à des excès qui le rendent criminel devant Dieu, mais qui dans lui-même ne l'empêchent pas de jouir d'un calme profond. Comme ce sont des péchés plus intérieurs, l'amour-propre sait non seulement les déguiser, mais les justifier, jusqu'à les faire paraître honnêtes : et de là souvent on est rempli d'orgueil, on fait tort au prochain, on blesse la charité et la justice sans aucun scrupule : pourquoi ? parce qu'on n'en convient pas avec soi-même, et qu'il est rare qu'en tout cela on se juge dans la rigueur. Tel est, dit saint Chrysostome, le caractère des péchés de l'esprit.
Il n'y a que le péché de la chair où l'homme, pour peu qu'il ait de religion, ne trouvant nulle défense et nulle excuse, est obligé malgré lui de se condamner. Car ce péché est trop grossier pour servir de sujet aux illusions d'une conscience erronée ; et l'àme, par un reste d'intégrité que ce péché ne détruit pas dans l'instant qu'elle y tombe, est forcée de se reconnaître coupable, de prononcer elle-même son arrêt, et commence
SUR l'impureté 89
déjà à l'exécuter par les horreurs d'une réprobation éternelle dont elle est saisie. A peine donc l'impudique a-t-il goûté le fruit de son incontinence, qu'il en éprouve l'amertume ; à peine a-t-il accordé à ses sens ce que la loi de Dieu lui défend, qu'il demeure interdit, confus, livré comme Caïn à son propre péché, qui devient son supplice et son tourment. Il semble que le premier rayon de la foi qui l'éclairé aille à lui en découvrir l'énormité et la difformité pour lui en ôter le plaisir. Tandis qu'il croit un Dieu vengeur des crimes, voilà son état : Quœrens requiem^ et non invenit.
Je sais, et je l'ai dit, qu'à mesure qu'il se dérègle, il voudrait bien secouer le joug de cette foi qui l'importune, et qu'un des effets les plus naturels de la cupidité qui l'aveugle, est d'affaibUr dans son esprit la créance des vérités qui le troublent, et qui, en le troublant, le contiennent dans le devoir. Mais s'il se délivre par là du trouble salutaire de la pénitence, ce n'est que pour tomber dans un autre encore plus triste et plus affreux ; je dis celui d'un esprit emporté par la passion et chancelant dans la religion. Car, ou le démon de l'impureté qui le possède l'a rendu absolument infidèle, ou non ; c'est-à-dire, ou, malgré son désordre, il a encore quelque respect pour les oracles de la parole de Dieu, ou il n'en a plus ;
or, s'il en a, comment peut-il les écouter et ne pas trembler ? et s'il n'en a plus, quelle assurance, du reste, peut-il avoir en n'écoutant que luimême ?
En effet, s'il cesse d'être chrétien, dans quelle autre misère ne tombe-t-il pas, exposé, non plus aux alarmes que lui cause sa foi, mais aux incertitudes cruelles où le jette son infidélité même ? Car cette infidélité ne l'assurant de rien et lui faisant hasarder tout, de quel secours lui peut-elle être pour trouver la paix ? au défaut de la loi qu'il a rejetée, quels témoignages son âme, cette âme naturellement chrétienne, ne porte-t-elle pas contre lui pour le déconcerter, pour le désoler jusque dans son libertinage ? quels combats, quels retours secrets n'a-t-il pas à soutenir ? quelles difficultés à surmonter ? quels doutes à résoudre ? dans ces agitations et ces embarras, où est le prétendu bonheur qu'il se promettait ? QufFrens requiem, et non invenit.
Trouble encore plus sensible du côté de l'objet qu'il adore : ne le voyons-nous pas tous les jours ; et en faudrait-il davantage que ce que nous voyons pour apprendre à nous préserver d'une pareille maladie ? Soit qu'on la considère dans sa naissance, soit qu'on la suive dans son progrès, soit qu'on en juge par l'issue, n'est-elle pas de tous les maux, sans exception, le plus inquiet ? Dans
SUR l'impureté 91
sa naissance : car, quel tourment, par exemple, est comparable à celui d'un esprit blessé, qui aime et qui s'aperçoit qu'il n'est pas aimé ; qui veut plaire, et qui par cela même déplaît ; qui conçoit des désirs ardents, et qui ne trouve que des froideurs ; qui s'épuise en services et en soins, et qui n'est payé que de rebuts ? Cette passion ridicule et bizarre, mais opiniâtre, quelque force qu'il ait d'ailleurs, n'est-ce pas ce qui le dessèche, ce qui le mine, ce qui le fait misérablement et inutilement languir ; et de quelque bon sens que Dieu l'ait pourvu, n'est-ce pas ce qui l'infatué, ce qui pousse sa raison à bout, ce qui le met dans l'impuissance de s'en aider ? En sorte que, tout persuadé et tout convaincu qu'il est de sa folie, il ne peut la vaincre ni s'en défaire : d'autant plus malheureusement ensorcelé, pour ainsi dire, qu'il ne l'est qu'à ses dépens ; tandis que les autres, peu touchés de ce qu'il endure, ou en raillent, ou en ont pitié.
Voilà, si l'on ne répond pas à sa passion, quelle est sa déplorable destinée. Mais quand on y répondrait, quelles inquiétudes et quelles craintes qu'on n'y réponde pas également, qu'on n'y réponde pas sincèrement, qu'on n'y réponde pas constamment ? Qu'on n'y réponde pas également, car où y trouver un retour parfait ; et lors même qu'il se trouve, où sont ceux qui, pour leur repos,
veulent s'en tenir assurés ? En aimant, est-on jamais content de la personne qu'on aime ? Qu'on n'y réponde pas sincèrement : car, dans ce commerce d'amitiés mondaines, et par conséquent impures, combien de fausses a,pparences ? combien de dissimulations ? combien de tromperies, de ruses, surtout quand l'ambition ou l'intérêt engagent l'une à jouer tel personnage ? et pour peu que l'autre soit éclairé, combien de soupçons justes et légitimes, mais affligeants et désolants, doivent lui déchirer l'âme et le consumer ?
Je dis plus ; et dans la suite de cette même passion, que ne faut-il pas essuyer ? Ou celle dont on a fait son idole est vaine et indiscrète, ou elle est fière et orgueilleuse, ou elle est capricieuse et inégale, ou elle est légère et inconstante. Or, à quelles épreuves, à quelles bassesses, à quelles misères n'est-on pas alors réduit ? Que la passion, comme il arrive immanquablement, se tourne en jalousie, quel enfer ! Dieu peut-il mieux se venger d'un impudique qu'en le laissant venir là ? Du moment que la jalousie s'est emparée de son cœur, lui faut-il un autre bourreau que lui-même pour le mettre à la torture et à la gêne ? Que de veilles qui le fatiguent, qui l'accablent ! que de tristes et d'affreuses nuits, toujours occupé qu'il est à combattre des fantômes et à se remplir de fiel et
SUR LIMPURETE 93
de venin contre des rivaux peut-être imaginaires ! Mais si sa curiosité lui découvre en effet ce qu'il craignait de voir, quoiqu'il le cherchât avec tant d'empressement et tant de vigilance, quels dépits et quelles fureurs ! et quelle image plus naturelle pourrais-je vous en donner, que les pleurs des damnés et leurs grincements de dents ! Fletus et stridor dentium. Enfin, quelle issue et quel dénoûment ordinaire ont ces criminelles intrigues ? La seule vue de l'avenir n'est-elle pas une peine continuelle et toujours présente, quand on se dit à soi-même et qu'on se le dit avec assurance : Cette passion finira, et le succès le moins fâcheux que j'en puisse attendre, c'est qu'elle finira par quelque chose de désagréable, c'est-à-dire, qu'elle s'usera, et se changera en dégoût : mais ce que j'en dois plus craindre, c'est qu'elle finira par quelque chose de douloureux, par une infidélité qui me désespérera, par une ingratitude qui me consternera, par un mépris qui m'outragera, par une ignominie qui me comblera de confusion, qui me mettra hors d'état de paraître dans le monde dont je serai la fable, qui m'en bannira pour jamais :. c'est qu'elle finira sans moi et malgré moi, avant que de finir en moi, et qu'elle ne subsistera dans moi que pour me rendre la vie insupportable, et pour me faire goûter par avance toutes les horreurs de la mort.
Ah ! mon Dieu, nous ne le comprenions pas ; mais il est vrai que vous ne châtiez jamais plus rigoureusement le pécheur qu'en le livrant à ses appétits déréglés. Il croit y trouver sa félicité, et il y trouve une réprobation anticipée. Achevons. Impureté, signe de la réprobation, c'a été la première partie. Impureté, principe de la réprobation, c'est la seconde.