DESSINS DE FEU HENRI GERENTE
elles sont formées d'une tige de fer carrée qui ayant été tordue, a conservé ses vives arêtes et forme une hélice assez semblable au fer d'un tirebouchon : l'anneau est aussi formé de préférence d'une barre carrée qui, courbée en cercle, a conservé cependant ses arêtes. Le frottement de l'anneau produit alors un cri sec et strident. Quelquefois, au contraire, comme dans notre seconde figure, on s'est borné à tordre un tige en fer rond, qui ressemble dans ce cas à un bout de corde et ofire '' g^„^„ des aspérités moins vives au frottement, surtout lorsque l'anneau lui-même est aussi en fer rond. Androuet du Cerceau a composé un de ces ustensiles, qu'il appelle "ratissoires qui servent de heurtoirs" et lui a donné la Eo.en figure d'un satyre dont le corps disposé en forme de poignée, se trouvait frotté par l'anneau mobile passé à l'entour. Cette fantaisie de la renaissance se trouve sur une ancienne gravure d'objets de serrurerie, dans l'œuvre de Du Cerceau, gravure qui vient d'être reproduite dans un recueil récent.
M. Bouet a remarqué à Baie, à la porte d'un ancien bâtiment dépendant de l'évêché, un autre système de machine à faire du bruit, destinée au même emploi que les heurtoirs et les sonnettes. C'est une poignée de fer fixée dans le bois de la porte et de même forme que les râpes ou râcloirs dont nous venons de parler : seulement au lieu de l'anneau destiné à produire le frottement, il y a une sorte de virole, de tube ou de rouleau tournant qui enveloppe dans sa hauteur la tige striée de la poignée. En faisant tourner ce rouleau creux sur la poignée qui lui sert d'axe, on produit un bruit strident du genre de celui de la crécelle.
La torsion d'une barre de fer carré ou méplat a été au reste un procédé très affectionné par les serruriers aux XV^. et XVP. siècles. Il existe encore un nombre considérable de grilles, de chenets, landiers, etc., oii l'on remarque ce procédé d'ornementation à la fois simple et éléo;ant, et dont l'effet était tout-à-fait en harmonie avec les moulures anguleuses qui caractérisent les derniers temps de l'architecture gothique. Les artistes allemands de l'époque d'Albert Durer qui affectionnaient tant les formes prismatiques et déchiquetées, les plis rompus, les angles vifs, les guirlandes d'épines et de feuilles de chardon, ont dû goûter particulièrement cette manière de façonner le fer. Aussi les monuments allemands offrent-ils de nombreux ustensiles oii l'on
remarque ce genre de travail. M. Gailhabaud a publié la gravure d'un ustensile de luminaire funèbre qui existe dans Téglise de Ste-Colombe à Cologne, et auquel l'emploi de ces fers tordus donne un cachet très original. De son côte M. César Daly a figuré et décrit une croix porte cierge du XVP. siècle, conservée dans l'église du Grand- S. -Martin à Cologne: — "Le fer de la croix," dit M. Daly, "tantôt se tord en spirale et tantôt se roule en volute, ou suivant des contours divers ; il est découpé en feuilles, frappé de l'empreinte de roses épanouies et de boutons^."
Pour donner une nouvelle idée de ce procédé important de la serrurerie gothique, sans sortir de l'objet particulier de ce chapitre, nous plaçons ici le croquis d'une poignée mobih^ que nous avons dessinée sur une petite porte à l'intérieur de l'église Saint Gervais à Ealaise. ft
Comme ce volume est expressément consacré à la serrurerie du moyen-âge, aucun des marteaux, heurtoirs, entrées de serrures, etc., représentés dans les planches suivantes, n'est postérieur à la fin du §
XVP. siècle. On n'y voit donc aucun de ces riches et lourds marteaux de portes cochères que l'on remarque à l'entrée de la plupart des grands hôtels du XVIP. et du XVIIP. siècle. Ces marteaux tels que le heurtoir de la porte du Palais Pisani à Venise, qui représente Neptune et deux chevaux marins, et qui est figuré dans l'ouvrage de M. Gailhabaud, tels aussi que le marteau de la grande porte de la Bibliothèque, rue de Richelieu à Paris, gravé dans le recueil de M. Caillât ", sont coulés en bronze ou au moins en fonte de fer, et sont des produits de l'art du sculpteur et du fondeur, non de celui du serrurier. Aussi rencontre-t-on parfois plusieurs exemplaires identiques du même marteau, ce qui n'a guères eu lieu pour des pièces forgées ou travaillées à la lime. C'est ainsi que l'on retrouve à Caen, à la porte de l'un des nobles hôtels de la rue Guilbert, un second exemplaire du marteau que M. Caillât a fait graver d'après l'exemplaire existant rue des Billettes à Paris''.
Un marteau de porte du XVP. siècle, en fer forgé et ciselé, que nous ne pouvons passer sous silence, est celui de l'hôtel- de- ville de Sion, en Valais. Cet élégant objet de serrurerie dans le style de la renaissance avancée, a été figuré d'après un dessin de M. Ferdinand de
« L' architecture du V^. au XVI^. siècle. ^ Caillât, Encyclopédie ctarclntecture, t. iii.
* Revue générale de V architecture et des travaux pi. 70. publics, t, xi., page 434, et planche 37. ^ Même ouvrage, t. i. pi. K
Lasteyrie, dans un travail spécial sur les heurtoirs ou marteaux de porte, du à l'érudition de M. Guenébault, et inséré dans le tome xxiii. du Magasin pittoresque.
Mathurin Jousse, dans sa Fidelle ouverture de Fart de serrurier, a donné une ample série de gravures où sont représentées des entrées de serrures ou écussons, des platines de targettes, de heurtouërs, de clinches et de locquets, puis des boucles et tirouërs pour les grandes et petites portes et pour mettre à des cabinets, layettes et contouërs. Tous ces modèles sont richement ornés de rinceaux, de chiffres, de feuillages, d'enroulements, de mascarons, de caryathides et d'autres figures fantastiques, dans le style de Louis XIII, encore fortement empreint du goût de la renaissance. Jousse enseigne les procédés pour les découper, évider, ciseler, graver, repousser, etc. Il indique ensuite les moyens pour étamer et même pour émailler les targettes et autres ouvrages de relief.
Ces targettes, dont il parle avec détails, étaient les petits verroux à ressort, attachés sur une plaque enjolivée de découpures, qui servaient à fermer les volets des meubles gothiques et les panneaux ouvrants des fenêtres. Les procédés indiqués par Jousse sont évidemment ceux qui servirent à fabriquer toutes ces menues fermetures que l'on remarque encore sur la plupart des boiseries des XV^ et XVP. siècles dans les églises et les collections. Jousse entre dans de bons détails sur la manière dont on ferrait de son temps les bois de fenêtres, ou selon son expression, les ftists à verre, qui se fermaient dans les guichets, parcequ'alors elles étaient divisées en quatre par un dormant cruciforme. A l'occasion des fiches ou charnières qui servent de pentures à ces guichets, il explique comment l'on vide les coupplets et paumelles en " feuillages, chiffres ou autre ornement" en mettant " par le dessous quelque couleur de peincture ou autre chose, qui donne de l'esclat davantage à l'ouvrage, comme il faut faire à tous ouvrages vuidés à jour." Certaines " fiches à double, ou double-double charnières" portaient alors le nom de fiches françoises.
" On met à ces dites croisées, continue notre auteur, des targettes de plusieurs et diverses façons, ou l'on met quelquefois les chiffres ou armoiries de ceux qui les font faire : ou y mettre autres targettes de relief, découppées sur du plomb, tout au travers : autres targettes de relief, oij le fond, ou champ, est seulement enfoncé, sans estre couppé."
Androuet du Cerceau a gravé aussi au XVP. siècle des modèles de targettes, de verroux et d'entrées de serrure.
C'est à cause des chiffres ou armoiries dont Ton décorait ces plaques que l'on a donné à ces menus verroux le nom de targette ; ce mot venant de targe, vieux nom d'une sorte d'écu ou de bouclier.
Au Mans, la menuiserie des portes de plusieurs anciennes maisons laisse voir à hauteur d'homme, au dessus du marteau, une entaille en forme d'écusson. Ces échancrures contenaient autrefois un écusson en cuivre jaune ou laiton, armoirié au blason du propriétaire. On mettait ainsi son blason sur le vantail de sa porte, comme aujourd'hui les médecins, les commerçants et les gens d'affaires y font incruster une plaque de cuivre jaune portant leur adresse. Le visiteur, avant de frapper, reconnaissait les armoiries du maitre de céans, de même qu'il lit maintenant le nom ou la profession. J'ai vu au Musée Drouet, au Mans, plusieurs de ces écussons qui ont été enlevés des portes lorsque les maisons ont changé de propriétaires : les armoiries y sont exécutées au repoussé d'une façon superbe.
Enfin, pour n'omettre aucune des pièces d'ancienne serrurerie qu'un curieux peut remarquer sur la porte des vieux logis d'autrefois, consacrons une brève mention aux petits grillages de fer qui protégeaient à l'extérieur certain guichet que la prudence de nos ayeux aimait à pratiquer dans l'épaisse menuiserie des lourdes portes de leurs demeures. Un pareil guichet, connu en Angleterre sous le nom de vizzying, permettait de reconnaître avant d'ouvrir la personne qui venait d'agiter le heurtoir et de frapper : il n'est plus guères d'usage que dans les couvents et maisons religieuses, et ceux que l'on pratique dans ce cas se contruisent sans aucune recherche. Mais dans quelques unes de nos vieilles villes, on en voit encore d'anciens à la porte d'habitations restées en dehors des rajeunissements modernes. Le guichet est fortifié à l'extérieur par un lacis de menus barreaux de fer solidement entrecroisés : parfois les deux extrémités de chaque barreau sont recourbées, en sorte que la grille fait une saillie de deux ou trois pouces en avant de la porte. Ses mailles sont assez serrées pour ne permettre de laisser entrer ou sortir aucun objet après l'heure oii la porte a dû être fermée, et assez fortes pour que le portier en répondant par ce guichet fût à l'abri de la balle d'un mousquet ou du fer d'une dague ou d'une épée, sage précaution dans les temps de trouble, acte de défiance raisonnable H l'égard des gens qui s'attardaient le soir dans les rues désertes et non éclairées, complément bien entendu de tous ces moyens de sûreté et môme de défense dont les bourgeois, chanoines et autres paisibles Imlntants de nos bonnes villes entouraient volontiers leur demeure.
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