LE PRINCIPE ACTIF DU VENIN
du biuret, il fournit un léger précipité avec le réactif de Milon. Sa solution ne se trouble pas par la chaleur et ne donne pas la réaction orange des xanthoprotéines. Inoculé aux lapins, il tue 2'8 d'animal en 20 minutes à la dose de O"E01 (un centième de milligrageme) en injection intraveineuse, alors qu'il faut 0"6 du même venin sec normal pour donner la mort dans le même temps.
Cette substance que l’on peut considérer comme renfermant la presque totalité des matières actives du venin est donc extrêmement toxique. Elle présente seulement quelques-unes des réactions albuminoïdes.
« Les albumines du venin coagulées par la chaleur, retenues par filtration sur papier, puis lavées à l’eau stérile, ne retiennent aucun principe toxique. On peut inoculer à un lapin tout le coagulum produit par 15 de venin sans-occasionner la mort.
« Le venin, désalbuminé par la chaleur, n’est ni retenu, ni modifié par le passage à travers la bougie Chamberland. »
Calmette explique donc l'expérience de Phisalix que nous avons reproduite plus haut par cette circonstance que Phisalix opérait sur du venin non chauffé, c’est-à-dire en somme sur un liquide albumineux ; l’albumine, obstruant en grande partie les pores du filtre, constituait à sa surface une véritable membrane dialysante.
Il n’admet pas non plus l’existence de substances vaccinantes résistant à la chaleur. Pour lui, la chaleur modifie tous les venins à des températures variables, en diminuant graduellement leur toxicité.
Lorsqu' on inocule aux animaux des venins chauffés, à des doses voisines de celles qui donneraient la mort avec des venins normaux, c'est comme si on leur inoculait de petites doses non mortelles de venin normal; et la preuve, c’est que, si on augmente la dose de venin modifié par la chaleur, on peut tuer - les animaux.
Le chauffage ne une donc pas les venins en vaccins, il diminue seulement leurs propriétés toxiques.
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Comme pour les sérums antitoxiques que nous avons étudiés, la préparation dusérum antivenimeux s'obtient par l’immunisation d’un animal dont le sérum acquiert de ce fait des propriétés antitoxiques, préventives et thérapeutiques.
Cette immunisation peut s’obtenir par trois procédés différents.
Premier procédé. — En injectant du venin modifié par la chaleur. C’est le procédé de Phisalix et Bertrand. Il est très rapide, puisqu'il ne demande que quarante-huit heures pour rendre un cobaye réfractaire à la dose mortelle, mais il ne permet de vacciner ces animaux que contre une quantité de poison voisine de la dose mortelle. Il faut, pour obtenir une immunité solide, recourir à des inoculations répétées, ce qui revient à employer le second procédé.
Deuxième procédé. — Par accoutumance à des doses faibles et répétées de venin. Méthode longue et délicate, car, si les inoculations sont trop Hp l'animal maigrit et ne tarde pas à succomber.
Troisième procédé. — En inoculant aux animaux un mélange de venin et de solution étendue d’hypochlorite de soude ou de chaux. C’est, en somme, une méthode analogue à celle que Roux et Vaillard ont employée dans le tétanos et la diphtérie. On diminue graduellement la quantité d’hypochlorite et on arrive ainsi à ducs supporter à l’animal des doses plusieurs fois mortelles de poison.
A l’Institut Pasteur de Lille, Calmette procède de la manière suivante :
Un gramme de venin desséché et Disstus dans 100° d’eau distillée.
Le venin employé est, soit du venin de cobra pur, soit un mélange de venin de cobra, de bothrops et de crotale.
Son activité doit être telle que 2/10 de centimètre cube en injection intra-veineuse tuent un lapin de 2 kilos en vingt minutes. C’est l'unité toxique.
Cette solution de venin est chauffée au bain-marie à 72° en vase scellé pendant une demi-heure pour la débarrasser des malières albuminoïdes phlogogènes dont nous avons parlé et des microbes de septicémie salivaire toujours nombreux dans la salive des serpents.
C'est ce liquide filtré et qui a conservé toute sa toxicité qu’on inocule.
« On commence par injecter, sous la peau de l’encolure d’un cheval, en arrière de l'épaule, des doses graduellement croissantes de venin, mélangées à une quantité très petite et graduellement décroissante d’une solution d’hypochlorite de chaux à 1/60.
Les injections sont répétées tous les quatre à cinq jours, au début, ou espacées davantage si les phénomènes locaux sont trop accentués.
« En général, au bout de deux mois, les chevaux, dont il faut suivre attentivement les variations de poids, peuvent supporter une dose de venin pur, capable de tuer 100 kilogrammes de lapin. À partir de ce moment, le pouvoir antitoxique de leur sérum est déjà très manifeste et les phénomènes locaux deviennent moins graves après chaque injection.
« Un délai d’au moins six mois est nécessaire avant qu’un sérum soit suffisamment actif pour être employé en thérapeutique. »
Le sérum des animaux immunisés contre le venin est antitoxique. Il détruit les effets du venin ir vitro, et, chose très importante, ainsi que nous l'avons déjà dit, il agit de même sur toutes les espèces de venins, quelle que soit leur origine. Il est préventif, et cette propriété estacquise pour ainsi dire immédiatement, mais elle n’est pas de longue durée.
96 SÉRUMS ANTITOXIQUES
Il est thérapeutique. Des lapins inoculés avec une dose de venin qui tue un témoin en deux heures reçoivent 3° de sérum anlivenimeux dans la veine marginale de l'oreille, les. uns une demi-heure, d'autres une heure et un troisième lot une heure et demie après l’inoculation du venin. Les animaux des deux premières séries résistent. Dans la troisième, un lapin meurt, et un autre guérit après avoir présenté les premiers symptômes de l’envenimation.
Il est donc possible d'intervenir efficacement dans le cas de morsures par des serpents venimeux, à la condition d’agir vite.
Nous ne pouvons rapporter ici les observations faites dans l'Inde sur le traitement antivenimeux appliqué à l'homme. Elles sont nombreuses et ne comportent pas d’insuccès. Si on réfléchit que les morsures des serpents de cette région sont le plus souvent mortelles en deux heures, et qu’elles causent par an plus de 2.000 victimes, on comprend tout l'intérêt qui s'attache à la préparation du sérum antivenimeux.
Mesure du pouvoir antitoxique du sérum antivenimeux.
On ne peut songer à employer ici la méthode de Behring ni celle de Roux, parce que : 1° la sensibilité des divers animaux est variable à l'égard d’un même venin; 2° la toxicité du venin change avec l'espèce de serpent qui l’a fourni, et pourun mème serpent avec le moment où il a été recueilli; 3° la quantité de sérum à injecter aux animaux est en raison inverse de leur résistance.
Voici comment Calmette procède à l'Institut Pasteur de: Lille :
Il mesure l’activité d’un sérum par la quantité qui, injectée dans les veines d’un lapin, l’immunise en cinq minutes contre la dose de 2° de la solution de venin d’épreuve au centième, dont nous avons parlé plus haut, c'est-à-dire contre une dose toxique normale.
Un sérum de cette activité possède : un pouvoir thérapeutique tel que, si on expérimente sur un chien avec des doses tuant celui-ci en six heures, 10% de sérum injecté deux heures après le venin préservent sûrement l'animal ; 20 de sérum injecté trois heures après le venin empêchent également la mort.
Si 1% suffit pour préserver un lapin de 2 kilogrammes contre l'unité toxique de venin, nous dirons que le sérum expérimenté renferme 2000 unités antivenimeuses par centimètre cube, soit 20,000 par dose de 10°%°.
Le sérum, préparé à l’Institut Pasteur de Lille, possède une valeur antitoxique de 40,000 unités antivenimeuses par dose de 10°.
Durée de l'immunité produite par les Venins et par le Sérum.
Nous retombons encore ici sur la question de l’immunité active et de l’immunité passive.
La première, conférée par des inoculations répétées de doses non mortelles de venin, est solide; sa durée dépend de la quantité de venin inoculé ; des lapins se sont montrés réfractaires 8 mois encore après la dernière inoculation.
L'immunité conférée par le sérum est très fugace. Elle dure
seulement de 2 à 4 jours suivant la dose de sérum injectée.
Même en répétant les injections de sérum à un lapin, tous les jours pendant deux semaines, on arrive tout au plus à prolonger chez lui l’état réfractaire pendant 20 à 25 jours, mais jamais à lui donner une immunité durable comme celle qui est produite par l’accoutumance à des doses progressivement croissantes de venin.
« L’immunité que confère le sérum est extrêmement énergique, mais elle disparaît en un très court espace de temps. »
Nous avons déjà cité (page 45) l'expérience de Calmette qui démontre que, dans la neutralisation du venin par le sérum
-antitoxique, ën vitro, l’antitoxine et le venin existent dans le
mélange en conservant tous deux leurs propriétés. Si l’on chauffe un semblable mélange à 70°, l’antitoxine est détruite, de sorte que le liquide recouvre ses propriétés toxiques qui avaient été neutralisées. par l’antiloxine (17). :
D'autre part, l’hypochlorite de soude, qui a une action si éner-
gique sur le venin, ne modifie pas l’antitoxine.
98 SÉRUMS ANTITOXIQUES
Si on ajoute 5‘ de sérum antivenimeux à 4 milligrammes de venin et si on injecte le tout à un lapin par la voie intraveineuse, l’animal restera bien portant. Mais si, une heure après, on lui inocule 4 milligramme de venin pur, il mourra, car la quantité d’antitoxine suffisante pour neutraliser les 4 milligrammes de poison ne l'était pas pour protéger le lapin contre une dose plus forte.
Si l’on répète l'expérience en ajoutant à 5‘ de sérum 4 milligrammes de venin et 1‘ de solution d'hypochlorite de chaux à 10 %, on pourra, après avoir injecté le liquide à un lapin, lui faire supporter une nouvelle dose de venin de 4 milligramme sans danger, car, dans ce cas, l'hypochlorite aura détruit la subs tance toxique en respeclant l'antitoxine. Et Calmette conclut (18) :
« Dans un mélange in vitro &e toxine et desérum antitoxique, la toxine ne semble pas altérée ni modifiée par l’antitoxine, 1l faut par suite admettre :
« Ou bien que ces deux substances restent intactes à côté l’une de l’autre;
« Ou bien qu’elles contractent une combinaison très instable que la chaleur et diverses substances chimiques dissocient facilement en restituant à l’une ou à l’autre les propriétés qu'elle possédait avant le mélange. »
Dans un mémoire publié en 1895 (17), Calmette, en essayant l’action de divers sérums antitoxiques ou normaux sur le venin, avait remarqué que le sérum antitétanique agissait sur le venin in vitro, mais qu'il n’était nullement préventif; injecté à un lapin, il ne le préservait pas de l’envenimation ; il en était de
.même du sérum dés animaux vaccinés contre l’abrine. et du sérum antistreptococcique. Le sérum antidiphtérique n'avait aucune action, tandis que le sérum des animaux immunisés contre la rage manifestait nettement des propriétés antitoxiques et préventives vis-à-vis des venins, pourvu qu’on ne
dépassät pas de beaucoup la dose mortelle. |
Mais en 1898, revenant sur ces faits, Calmette (19) montre qu'il ne s’agit pas d’une action antitoxique vraie, c'est-à-dire spécifique à l'égard du venin. On a tout simplement affaire ici
à des effets de stimulation eellulaire, effets très passagers et
Ce
qui peuvent être produits par des substances très différentes, par exemple par du bouillon simple.
C’est dans ce sens qu'il interprète les expériences de Fraser d'Edimbourg et de Phisalix (20) sur le pouvoir préventif de la bile, de la cholestérine, des sels biliaires, de la tyrosine et du sue de certains champignons.
INSTRUCTION
Sur le traitement des morsures venimeuses par le Sérum antivenimeux.
« Ce traitement comporte, en premier lieu, l'injection à l’homme ou à l’animal mordu, d’une ou de plusieurs doses de sérum antivenimeux. Une dose de 10°, représentant au moins 20.000 unités antivenimeuses, suffit dans la plupart des cas. Néanmoins, lorsque le serpent mordeur sera supposé appartenir à l’une des espèces réputées les plus dangereuses dans les pays chauds, ou lorsque l’intervention sera très tardive, on devra,
par prudence, en injecter deux ou même trois doses simulta-
nément.
« L'injection, dans les cas ordinaires, sera faite sous la peau de l'abdomen, dans le flanc droit ou gauche, avec les précautions antiseptiques d'usage.
« Lorsque les phénomènes d'intoxication se seront déjà manifestés et qu'il conviendra d’agir promptement pour éviter la
mort, on pratiquera l'injection par vore intra-veineuse, dans la
veine du pli du coude ou dans toute autre veine superficielle.
« Le sérum est efficace pour prévenir l’intoxication par tous les venins, quelle que soit l’espèce de serpent mordeur.
« Il est également efficace à l'égard du venin des scorpions.
© Lorsqu'un animal domestique (cheval, bœuf, mouton,
chien, etc.) aura été mordu par un serpent ou mordu par un scorpion, même si des symptômes d'intoxication grave se sont déjà manifestés, on pourra presque toujours-empècher la mort en pratiquant à cet animal, sous la peau du ventre ou de lencolure, l'injection d’une dose de sérum antivenimeux.
« Le traitement par le sérum ne comporte aucune contreindication à l'emploi des moyens capables de détruire le venin
restant dans les plaies ou de limiter son absorption. Il sera
100 SÉRUMS ANTITOXIQUES
toujours utile de pratiquer la ligature du membre mordu, audessus des plaies, pour gêner la circulation veineuse superficielle, et on devra, dans tous les cas, laver très soigneusement les morsures soit avec une solution d’acide chromique à 1%, soit, ce qui est préférable, avec une solution récente d'hypochlorite de chaux à 1 gramme pour 60 d’eau bouillie, ou avec une solution de chlorure d’or à 4 %. Ces deux dernières substances sont les plus efficaces pour détruire sur place le venin qui n’aurait pas encore été absorbé.
« Il est inutile de pratiquer des cautérisations avec un fer rouge ou avec un agent chimique quelconque. On se bornera à effectuer un bon pansement antiseptique et à réveiller la sensibilité du malade, si elle est déjà atteinte, par quelques frictions modérées. Les excitants du système nerveux, café, alcool, etc., sont plus nuisibles qu’utiles.
« À la suite de l'injection du sérum, l’état des malades s'améliore très rapidement en quelques heures, sans qu’on ait à redouter aucun accident consécutif. »
(1) L. Bonaparte. — Gazzetta toscana delle science medicofisice, 1843, p. 169. |
(2) WetR Mircuez. — Researches upon venon of the rattlesnakeb. Smithsonian contribution, 1860, p. 97 et 1886, p. 136, et Experimental contribution to the toxicology of rattlesnakes venon, New-York, 1868.
(3) A. GauTiER, — Académie de médecine, 12 et 19 janvier 1886.
(4) Norris WoOLrFENDEN. — Journal of Physiology, 1886, p. 327.
(5) KanTHack — Journal of Physiology, 1892, p. 172.
(6) SewaLz. — Journal of Physiology, t. VIIL, p. 203, cité par A. Gautier dans « les Toxines microbiennes ».
(7) Kaurrmann. — Sur le venin de vipère. Société de biologie, 1894, p. 143.
(8) CaAzMErTE. — Etude expérimentale du venin de naja tripudians ou cobra capel. Annales de l’Institut Pasteur, t. VI, p. 160, 1892,
(9) Prisazix Er BERTRAND. — Atténuation du venin de vipère par la chaleur et vaccination du cobaye contre le venin, C. R. de l'Académie des sciences, t. CXVIII, p. 288, 5 février 1894.
(10) Paisazix ET BERTRAND. — Sur la propriété antiloxique du sang des animaux vaccinés contre le venin de vipère.C. R. de l’Académie des sciences, t. CXVIIE, p. 356, 2 février 1894, et Société de biologie, 10 février 1894.
(41) Cazwerre. — Propriété du sérum des animaux immunisés contre le venin de serpent. Thérapeutique de l’envenimation. C. R. de l’Académie
des sciences, t. CXVIIL, p. 720, 27 mars 1894, et Société de biologie, 10 février
(12) Fraser, — Revue scientifique, 1895, p. 43.
(13) CazmertEe. — Contribution à l'étude du venin des serpents. Annales de l’Institut Pasteur, t. VITE, p. 275, 1894.
(44) WExrMaNN. — Contribution à l’étude du venin des serpents. Annales de l'Institut Pasteur, t. XII, p.510, 1898.
(45) Prisazix. — Action du filtre de porcelaine sur le venin de vipère. Société de biologie, 1896, p. 656.
(16) CaALueTTE. — Sur le venin des serpents. Annales de l'Institut Pasteur, t. XI, p. 254, 1897.
(17) Cazuerre. — Contribution à l'étude des venins, des toxines et des sérums anti-toxiques. Ann. de l’Inst. Pasteur, t. IX, p. 225, 1895,
(18) Caruerre ET DELÉARDE. — Sur les toxines non microbiennes. Ann. de l’Inst. Pasteur, t. X, p. 675, 1896.
(19) Cazmerte. — Sur le mécanisme de l’Immunité contre les venins. Annales de l’Inst. Pasteur, t. XIE, p. 343; 1898. (20) Pisazix. — La cholestérine et les sels biliaires, vaccins chimiques
du venin de vipère. Société de biologie, 1897, p. 1057.
La tyrosine, vaccin chimique du venin de vipère. Société de biologie, 1898, p.153.
Les sucs de champignons vaccinent contre le venin de vipère. Société de biologie, 1898, p. 1:51.