‹ Sérums thérapeutiques. Thèse présentée au concours d'agrégation (Section d'histoire naturelle et pharmacie)Chapitre 18 sur 35 · D’UN SÉRUM · texte numérisé non relu

D’UN SÉRUM

Deux systèmes de notation sont employés pour exprimer l’activité d’un sérum (voir page 57).

En France, Roux prend comme base la quantité qui préserve Un cobaye contre l’injection d’une dose mortelle de culture diphtérique, et il exprime cette quantité èn fonction du poids de d’animal. Ainsi un sérum dont 1/100 de centimètre cube (O'^Ol) préserve un cobaye de 500®' contre une inoculation de 1/2" de culture diphtérique virulente, capable de le tuer en 36 heures, ®st un sérum actif au 1/50,000; c’est-à-dire qu’il suffit d’injecter ^ un cobaye une quantité de sérum égale à 1/50,000 de son poids pour le protéger contre une inoculation mortelle.

' D’après Landouzy {Les Sérothérapies, 1898).

SÉRUMS ANTITOXIQUES

En Allemagne, Behring et Ehrlich emploient la méthode dite des mélanges.

Ils prennent 1““ de toxine dont 1/100 (O"',01) tue sûrement en 48 heures. C’est donc 100 fois la dose mortelle, et ils ajoutent à celte dose des quantités graduellement croissantes de sérum à essayer. Le mélange est injecté sous la peau de cobayes de poids sensiblement égal. Ils considèrent comme neutralisé le mélange de sérum et de toxine, qui non seulement protège l’animal contre la mort, mais encore ne produit aucun symptôme local, ni œdème, ni infiltration.

On appelle sérum normal ou solution normale d'antitoxine un sérum dont 0'%1 neutralise exactement 1'' de toxine, c’est-àdire la dose 100 fois mortelle pour le cobaye; Une unité antitoxique ou unité d’Ehrlich est contenue dans 0“,1 de ce sérum.

Si un sérum neutralise 1''“ de toxine étalon à la dose de 0",001, on dira qu’il renferme 100 unités antitoxiques.

Il est regrettable que les savants qui s’occupent de ces questions n’aient pas cru devoir adopter un mode de mensuration unique.

Le système employé par Roux avait été proposé primitivement par Behring qui se rallia plus tard à la méthode des mélanges d’Ehrlich. Il est facile de voir que ces deux façons d’exprimer l’activité d’un sérum ne sont pas comparables. L’une mesure le pouvoir préventif du sérum, l’autre son pouvoir antitoxique, et je ne vois pas de procédé permettant de passer d’un système à l’autre.

Il arrive parfois qü’il n’y a pas toujours concordance entre le pouvoir anlitoxique d’un sérum et la quantité qui est nécessaire pour neutraliser une toxine d’une activité connue. Une toxine ancienne, par exemple, dont la toxicité est tombée au 1/3 de sa valeur primitive, exige pour être neutralisée la môme quantité de sérum que lorsqu’elle était récente.

Ehrlich explique cette anomalie par sa théorie des toxdides.

Théorie des toxoïdes d’Ehrlich.

Ehrlich a donné le nom de toxdides à des substances contenues dans les bouillons de cultures diphtériques après filtra- ^ tion et qui seraient des produits-de transformation de la toxine

MESURE DU POUVOIR ANTITOXIQUE

proprement dite. Les toxoïdes se formeraient aux dépens des toxipes. Ils s’en distingueraient nettement par ce caractère que, tout en conservant la propriété de neutraliser ou,fixer l’antitoxine dans les mêmes proportions que le fait la toxine proprement dite, ils n’auraient plus ou presque plus de pouvoir pathogène.

De sorte qu’un bouillon de culture filtré, dont la moitié de la toxine serait transformée en toxoïdes, exigerait toujours la même quantité d’antitoxine pour être neutralisé, alors que son pouvoir toxique serait, en réalité, réduit de moitié.

Il peut en résulter des erreurs graves dans la détermination du pouvoir antitoxique d’un sérum.

L’unité antitoxique est, d’après la notation d’Ehrlich, la quantité de sérum antitoxique qui neutralise in vitro 100 fois la dose mortelle de toxine. Supposons, pour fixer les idées, qu’une toxine essayée sur les animaux renferme 100 doses mortelles dans et qu’elle soit neutralisée par l'“ de sérum antitoxique. On dira que 1 centimètre de sérum renferme une unité antitoxique.

Mais, si la toxine qui vient de nous servir se transforme par moitié en toxoïdes, essayée directement sur l’animal, elle se trouvera affaiblie de moitié, c’est-à-dire qu’elle ne représentera plus que SO doses mortelles.

Pour la faire servir à l’essai d’une antitoxine,, il faudra en employer 2“ au lieu d’un seul. Et, comme nous savons que l’antitoxine se fixe aussi b^en sur la toxine que sur les toxoïdes, il faudra, dans ce cas, 2“ de sérum antitoxique pour neutraliser les 2*^“ de toxine.

Elle apparaîtra donc commé moitié moins active, puisqu’il en faudra le double pour neutraliser les 100 doses mortelles, et cependant, elle n’aura pas changé de pouvoir neutralisant.

Ehrlich admet de plus que les microbes peuvent sécréter directement des toxoïdes en même temps que les toxines.

11 nomme ces toxoïdes des toxones pour les distinguer de ceux qui résultent de la transformation des toxines. De sorte qu’une culture récente peut contenir de la toxine et des toxones et que iii même culture vieillie.renfermerait à la fois de la toxine, des toxones et des toxoïdes, phacune de ces dernières substances possédant des affinités différentes pour l’antitoxine.

82 SÉRUMS ANTITOXIQUES

L’affaiblissement apparent de la toxine diphtérique ne serait pas déterminé par une destruction partielle de la toxine, par oxydation, mais, d’après les théories d’Ehrlich, par une transformation graduelle de la toxine en toxoïdes.

INSTRUCTION

Pour remploi du sérum antidiphtérique.

Le sérum antidiphtérique est du sérum de sang de cheval immunisé contre la diphtérie. Il conserve ses ■propriétés pendant pim d'une année si on le maintient dans un endroit dont la température est peu élevée, sans sortir tejiacon de l'étui qui le renferme. Le sérum préparé à l’Institut Pasteur ne contient aucun antiseptique, et, par conséquent, peut être injecté sans inconvénient à très haute dose.

Action préventive. — Employé à la dose de 5 à 10'^“, le sérum donne une immunité passagère contre la diphtérie ; cette immunité dure trois semaines environ ; on peut donc faire des injections préventives aux personnes exposées à la contagion. Le pouvoir préventif du sérum livré par l’Institut Pasteur est au moins de 100.000, c’est-à-dire qu’il suffit d’injecter à un cobaye une quantité de ce sérum égale à 1/100.000 de son poids pour qu’il puisse supporter, sans être malade, une dose de culture virulente ou de toxine capable de' faire périr les cobayes témoins en moins de trente heures. Cette activité correspond environ à celle d’un sérum de 250 unités immunisantes de M. Ehrlich.

Action thérapeutique. — Injecté en quantité suffisante, le sérum antidiphtérique guérit la maladie déclarée, si toutefois elle n’est pas arrivée à une période trop avancéç. La dose à employer varie suivant le moment de l’intervention, l’intensité de la maladie ; 5 à i0““ suffisent pour les diphtéries bénignes, prises au début;, 15 à 20'^' sont nécessaires si la maladie est sévère ou si elle date de plusieurs jours. Il faut, exceptionnellelement, jusqu’à 30'% et même au delà, dans les cas très graves, notamment dans ceux où la diphtérie est étendue au larynx et

MESURE DU POUVOIR ANTITOXIQUE

aux bronches. Il est donc impossible de fixer la quantité de sérum qui guérit un cas de diphtérie. Le médecin devra se guider sur la marche de la température et du pouls, ainsi que sur l’état général du malade. Aussi longtemps que la température rectale n’est pas tombée au-dessous de 38°, on ne peut considérer la maladie comme terminée. En général, les fausses Membranes se détachent dans les vingt-quatre heures qui suivent l’injection du sérum, si la dose injectée est suffisante.

Lorsqu’un enfant présente du tirage, on pourra souvent éviter la trachéotomie en lui injectant une première fois 18 à 20°° de sérum, et en pratiquant, douze heures après, une nouvelle injection de 10 à 20“, si l’amélioration n’est pas suffisante.

Il est préférable d’injecter, dès le début, une dose de sérum un peu forte et capable d’arrêter la maladie, plutôt que de faire, à plusieurs reprises, des injections de doses faibles.

Injections. — On doit faire les injections dans le tissu cellulaire sous-cutané, au niveau du flanc, en prenant toutes les t>vécautions antiseptiques nécessaires. On lave d’abord la région avec de l’eau phéniquée à 2 %, ou avec un soluté de Sublimé au millième; on doit, au moment même de pratiquer l’injection, stériliser la seringue et la canule, en les plongeant dans l’eau froide que l’on porte ensuite à l’ébullition pendant ’^n quart d’heure. On recouvrira avec du coton antiseptique l’endroit où la piqûre a été faite. L’introduction du sérum sous la peau est très peu douloureuse, et le liquide est résorbé en quelques instants.

Avant d’injecter le sérum, il est nécessaire de s’assurer qu il ®st resté limpide.

Le diagnostic bactériologique de la diphtérie devra toujours être fait, puisque c’est le seul moyen de connaître, dune Manière certaine, si le cas est justiciable du traitement par le ®érum, et d’être fixé sur les mesures de désinfection à prescrire; Mais, comme le traitement sérothérapique est d’autant plus efficace qu’il est institué plus tôt, il ne faudrait pas, sous pré- Ifixte d’attendre le résultat du diagnostic bactériologique, ''^tarder l’injection de sérum, surtout si le cas se présente ®OMme sérieux. On sait, en effet, que le sérum injecté en teMps utile prévient l’empoisonnement diphtérique, mais qu’il

84 SÉRUMS ANTITOXIQUES

est impuissant contre l’empoisonnement accompli, qui se traduit par la paralysie,. l’irrégularité de la respiration et du pouls. Lorsque ces symptômes se manifesteront, malgré l’injection du sérum, c’est qu’alors on sera intervenu trop tard ou que la dose administrée aura été trop faible.

Inconvénients du sérum, — A la suite des injections de sérum antidiphtérique, on observe assez souvent une éruption d’urticaire qui apparaît le plus souvent dans les huit jours qui suivent le commencement du traitement. Cette éruption peut être accompagnée d’une légère élévation de température; elle disparaît sans causer de malaise notable. Plus rarement, on vpit survenir des éruptions mal définies (érythèmes polymorphes), avec mouvement fébrile. Exceptionnellement, surtout dans les cas où les fausses meinbranes contiennent du streptocoque en môme temps que le bacille diphtérique, on observe des gonflements articulaires douloureux qui accompagnent l’éruption, et, dans ce cas, l’état fébrile pourra se prolonger plusieurs jours. Les adultes sont peut-être plus sujets que les enfants à ces manifestations érythémateuses fébriles. Tous ces accidents sont très passagers, et n’pnt jamais présenté de gravité sérieuse.

Observation très importante. — La date inscrite sur l’étiquetteest celle de la préparation du sérum.

Ce sérum conservant toute son efficacité pendant plus d’une année, il n'y a aucune utilité à renouveler le flacon avant ce laps de temps. Le sérum préparé h l’Institut Pasteur de Paris se conserve indéfiniment limpide. Dans le cas où, par suite du soulèvement du bouchon, le contenu d’un flacon viendrait à ,se troubler, ce flacon serait immédiatement échangé.

BIBLIOGRAPHIE

(1) Klebs Congrès de Wiesbaden, 1883.

(2) Lœi'FLEB 2. Mittheilungen auss dem Kaiserl. Gesundheitsamte. Vol, II, 1884, p. 421.

■ (3) G. VON Hoffmann *. Recherches sur le bacille de Klebs et de Lœfüer, et sur son importance pathogénique. Wiener med, Woch,, n° 3 et 4, 1888

' ' D’après Roux et Versin (4).

a Idem.

3 Idem.

BIBLIOGRAPHIE

(4) E. Roux et A. Yersin. Contribution à l’étude de la diphtérie. Annales de Vlnstitut Pasteur, t. II, p, 629, 1888.

(8) E. Roux et A, Yersin. Contribution à l’étude la diphtérie, 3» mémoire. Annales de l’inst. Pasteur, t. IV, p. 385, 1890.

(6) L. CoBBETT. Centralblatt f. Bakt., t. XXIII, p. 375.

(7) Sakharoff. Simplification du diagnostic bactériologique de la diphtérie. Annales de l'Institut Pasteur, t. VI, p. 451, 1892.

(8) E. Roux et A. Yersin. Contribution à l’étude de la diphtérie, 2" mémoire. Annales de l’Institut Pasteur, t. Ill, p. 273,1889,

(9) Guinochet. Contribution à l’étude de la toxine du bacille de la diphtérie. Archives de médecine expérimentale, t. IV, 1892; et C. R. de la Société de Biologie, 1892, p. 480.

(10) L. Brieger et C. Frænkel. Recherches sur les poisons des bactéries. Berlin. Klin. Wochenschrift, 1890, n» 11.

(11) Wassermann et Proskauer. Ueber die von Diphteriebacillen erzeugten Toxalbumine. Deutsch, med. Woch., 1891, n» 17.

(12) Boer et Brieger. Ueber Antitoxine und Toxine,. Zeitschrift f. Hygiene, t. XXJ, p. 259.

(13) C. Frænkel. Vaccination contre la diphtérie. Berlin, Klin, Woch,, 1890, n» 49.

(14) Behring. Ueber die Diphterie-Immunilat beiThieren. Deutsch, med. Woch., n° 50, p. 1145, 1890.

(15) Behring et Kitasato. Ueber das Zuslandekommen der Diphtérie* liiimunitüt und der Tetanus Immunitiit bei Thieren. Deutsch, med. Woch. P- 1113, 1890.

(16) Wassermann. Ueber Concentrirung der Diphterie-Antitoxine aus der Milch imraunisirtér Thiere. Zeitsch. f. Hygiene, Bd. XVIII.

(17) Aronson. Berliner Klin, Wochenschrift., 1894, n“ 19.

(18) Pour la bibliographie concernant les premiers essais de sérothérapie antidiphtérique entrepris par Behring et ses collaborateurs, se reporter à la note 1 de la page 610 des Annales de l'Institut Pasteur, 1894, à’l’article de Roux et Martin.

(19) Behring etEHRLicH. Deutsch. med., Woch., n“ 20, 1894,

(20) Ehrlich, Kossel et Wassermann, Deutsch. med, Woch,, n“ 16, 1894.

(21) E, Roux, L, Martin et A. Chaillou. Trois cents cas de diphtérie traités par le sérum antidiphtérique. Annales de l'Inst. Pasteur, t, VIII, p. 640, 1894.

(22) AroHson. Wiener med, Woch., n»’ 46-48, 1894.

(23) Behring. Zeitsch, f. Hygiene, 1893, p. 641.

(24) Theobald Smidt. The Wilder quarter Cenlury Book. Ref. in. Centralblatt fur Bakt., t. XIV, 1893 ; et t. XVIII, 1895.

(25) Spronck. Sur les conditions dont dépend la production du poison dans les cultures dipthériques. Moyen simple de préparer une toxine très active. Annales de l'Institut Pasteur, 1895, p. 768.

(26) Park et M"« Williams. The Journal of experimental medicine, 1 vol. P. 1.

(27) Kossel. Centralblatt f. Bakt. Abth. 1, 1896.

86 SÉRUMS ANTITOXIOUES

(58) Nicolle. Préparation de la toxine diphtérique. Annales de l'Inst. Pasteur, t. X, p. 333.

(29) . L. Martin. Production de la toxine diphtérique. Annales de Vinsiitul Pasteur, t. XII, p. 27, 1898.

(30) Spronck. Préparation de la toxine diphtérique. Suppression de l’emploi de la viande. Annales de l’Institut Pasteur, t. XII, p. 701, 1898.

(31) Brieger, Kitasato et Wassermann. Uber Immunitilt und Giftfestigung. Zeitsch. f. Hyg., Bd. XI, 1892.

(32) Parodlorsky et Maksutoff. Zeitsch. f. Hygiene., vol. XXI, p. 485, 1896.

SÉRUM ANTIVENIMEUX

DES VENINS

Ua découverte des toxines microbiennes devait fatalement attirer l’attention des physiologistes sur les venins. Comme les toxines et comme les diastases, les venins agissent à des doses intinitésimales ; ils sont influencés par l’action de la chaleur et peuvent ôtré absorbés sans danger par la voie stomacale; enfin, leur nature chimique est encore des plus mal définies.

La plupart des travaux publiés jusqu’à ces temps derniers se rattachent surtout à la physiologie de l’envenimation; parmi ceux qui s’oçcupent de la question chimique et de la composition des venins, nous citerons ;

Divers mémoires de L, Bonaparte (1) en 1843, décrivant dans le venin de vipère jusqu’à six substances différentes, dont l’une de nature albuminoïde, la vipérine, serait le principe toxique spécial de cette sécrétion.

Entre 1860 et 1868, Weir Mitchell (2) en Amérique confirme les idées de L. Bonaparte et compare la partie albuminoïde e^ctive du venin de crotale à la plyaline et à la pepsine. En 1883, ce môme auteur sépare du même venin une albumine inerte, une peptone, et une globuline très active.

, En France, A. Gautier (3) en 1881 l’etire du venin de trigonocéphale et do naja deux alcaloïdes qu’il nomme najineeïélaphine, mais ne possédant que peu d’action sur les animaux. D’ailleurs, pour l’auteur, la partie active serait azotée et se rapprocherait par sa composition de la partie incristallisable extractive des urines normales.

La nature albuminoïde du principe actif des venins est encore affirmée par Norris Wolfenden (4), qui en 1885 isole et décrit une séro-albumine, une globuline et une acidalbumine, toutes trois toxiques, mais douées d’actions physiologiques différentes.

Par contre, Kanthack (5) attribue la toxicité des venins à. une albumose.

En somme, la nature intime du principe actif nous est encore inconnue.

Mais les travaux récents sur les poisons microbiens nous les montrent si voisins des venins par leurs propriétés générales, ({u’on peut par analogie jusqu’à nouvel ordre les considérer comme des toxines animales; c’est ce qui explique pourquoi les essais de vaccination contre les toxines tétanique ou diphtérique aient été suivis de près par des tentatives de même ordre contre les morsures de serpents.

Immunisation contre les venins.

Déjà en 1887, Sewal (6) avait annoncé qu’on pouvait faire supporter aux pigeons des quantités relativement grandes de venin de serpent, à la condition de débuter par de très petites doses. En 1890, Kauffmann (7) était arrivé à conférer au chien une résistance assez grande contre le venin des vipères en procédant par des inoculations successives de petites doses de venin.

Mais ce sont surtout les travaux de Calmette, Phisalix et Bertrand en France, et de Fraser en Angleterre, travaux inspirés par la médication antitoxique, qui ont placé la question sur son véritable terrain.

En 1892, Calmette (8), dans une étude sur le venin de naja tripudiana, avait essayé sans grand succès d’immuniser les animau contre l’envenimation, soit en pratiquant des inoculations de venin chauffé, puis des doses croissantes de venin actif, soit en leur injectant du venin additionné de permanganate de potasse ou de chlorure d’or, soit en leur faisant ingérer pendant dix jours consécutifs des doses progressivement croissantes de venin pur. Il avait réussi seulement à rendre des animaux réfractaires à des doses mortelles pour des animaux non préparés. II s’agissait donc d’une sorte d’accoutumance plutôt que d’une véritable immunisation.

DES VENINS

En 1894, Phisalix et Bertrand (9),'"chauffant du venin de Vipère vers 80° et l’inoculant à des cobayes, constatent que les animaux résistent et ne sont nullement incommodés. En augffifintant la dose de venin chauffé, les animaux succombent en présentant une hypothermie considérable, mais jamais d’œdème de réaction inflammatoire. De plus, le cobaye qui a reçu de faibles doses et qui a résisté peut supporter ensuite l’inoculafion de doses plusieurs fois mortelles de venin pur. Ils conclurent de cette expérience que le venin de vipère renferme deux substances toxiques : l’une, phlogogène, qu’ils nomment ^chidnase et qui est entièrement détruite par le chauffage à 80° et i autre, à action générale, qui impressionne vivement le système nerveux, trouble le fonctionnement de l’appareil vaso-moteur et suffit pour amener la mort après une hypothermie considérable ; ils lui donnent le nom ÔLéchidno-toxine.

« Ces deux substances, ajoutent-ils, sont considérablement “ modifiées sinon détruites par une température voisine de “ Le venin ainsi chauffé acquiert des propriétés vaccinantes, “ soit parce que la chaleur respecte des substances douées de « ces propriétés, soit parce qu’elle en fait naître aux dépens des “ matières toxiques. »

Ils nomment échidno-mccin le venin modifié pqr la chaleur. Quelques jours après, le 10 février, les mêmes auteurs (10) annonçaient à la Société de Biologie que leur échidno-vaccin provoquait dans le sang des cobayes inoculés l’apparition d’une substance antitoxique. Le sérum de ces animaux mélangé à uue dose mortelle de venin le rendait inoffensif ; inoculé à des Cobayes neufs, il les protégeait contre l’envenimation.

Le môme jour, Calmette (11) communiquait les résultats fiu il avait obtenus avec le venin de cobra en employant d’autres procédés. Il était parvenu à immuniser les animaux en leur Inoculant progressivement de petites quantités de venin pur, ou ^leux en mélangeant préalablement le venin avec du chlorure or ou des hypochlorites. Il montrait ensuite que le sérum des Animaux ainsi vaccinés était antitoxique, préventif et thérapeu- L)ïue, non seulement contre le venin qui avait servi à immuoiser l’animal, mais encore contre le venin d’autres espèces.

Pendant ce temps Fraser (12), d’Edimbourg, publiait ses Recherches sur le môme sujet. Il avait réussi à immuniser

90 SÉRUMS ANTITOXIQÜES

divers animaux, lapin, chat et cheval, en leur inoculant des doses croissantes de venin dilué. 11 se servait de venin de diverses espèces de serpents, particulièrement de venin de cobra et de crotale.

Il reconnut que le sang des Euiimaux ainsi immunisés était antitoxique et môme thérapeutique. Dans les dernières expériences, Fraser se servit non pas du sérum lui-môme, mais du sérum préalablement desséché et pulvérisé et qu’il nomme antivénène.

Toutefois les affirmations de l’auteur écossais étaient trop timides pour entraîner la conviction, elles ne s’appuyaient que sur des ébauches d’expériences, son antivénène n'étant pas suffisamment active.

La sérothérapie antivenimeuse était donc possible, et, si l’on réfléchit à la mortalité effrayante qui suit la morsure des serpents dans certaines régions de l’Inde, elle était appelée à rendre d’importants services.

C’est surtout Calmette qui entra résolument dans la voie de la pratique et ce sont ses ' expériences que nous allons rapporter.

LE PRINCIPE ACTIF DU VENIN

La toxicité d’un venin varie avec l’espèce qui le fournit. Si on applique à la mesure de cette toxicité la notation employée par Roux pour la toxine tétanique et qui est basée sur le nombre de grammes d’animal tués par 1» ou de toxine, on voit que 1® de venin de Naja tripudians tue 4.000''* de lapin, soit une activité de 4.000.000, tandis que d’autres venins donnent :

Hoplocephalus.

Pseudechis.

Pelias berus (vipère)

Ces chiffres s’appliquent au lapin, ils seraient fort différents pour le cobaye qui est bien plus sensible ; l’activité du venin de vipère s’élèverait dans ce cas à 3.330.000. Le contraire aurait lieu pour le chien.

LE PRINCIPE ACTIF DU VENIN

Néanmoins, quelle que soit la toxicité des divers venins, Calmette (13) a démontré qu’ils étaient tous identiques, et que

sérum d’un animal vacciné contre l’un d’eux, le venin de cobra, par exemple, protégeait l’organisme contre tous les autres (venins de vipère, de céraste, etc.).

Cette identité a été contestée par Cunningham à cause de la •différence frappante de symptômes qui accompagnent l’enveniïïiation, et qui varient avec l’espèce du serpent mordeur.

C’est ainsi que les venins de Yipéridés (vipère, crotale, pseudechis d’Australie) provoquent d’abondantes hémorrhagies et des hématuries, tandis que celui des Coluhridés (cobra capel, •^aja haje) produisent des œdèmes sans hémorrhagies.

Mais Calmette a fait voir qu’en chauffant les yenins deVipéridés à 70“ pendant IS minutes, de manière à provoquer la coagulation d’une matière albuminoïde, ils perdaient du même coup leurs propriétés hémorrhagiques tout en conservant leur toxicité intacte. Les symptômes que manifestent les venins de ’ ipéridés chauffés sont alors exactement les mômes que ceux •des Coluhridés non soumis au chauffage: il y a alors identité outre les effets locaux et généraux de tous les venins.

C’est là un fait capital, puisqu’il permet d’ernployer un seul sérum contre les morsures de toutes les espèces de serpents.

On sait que les toxines microbiennes sont entraînées méca- •^iquement par un précipité de phosphate de chaux. Le principe actif des venins ne l’est pas. Il n’est pas modifié par addition (de solution iodurée de Gram ni par le trichlorure d’iode ; mais ff est particulièrement sensible à l’action du chlorure d’or et des hypochlorites, et nous verrons tout à l’heure tout le parti lue Calmette a tiré de cette propriété.

O’après Wehrmann (14), qui a essayé l’action d’un certain uombre de diastasés sur le venin, sa toxicité est réduite rapidement par la ptyaline, la papaïne et la pancréatine, tandis que U pepsine, la présure et l’amylase n’ont qu’une faihle action et •jue l’émulsine, la siicrase et les oxydases n’en ont pas du tout.

Ces faits expliquent pourquoi le venin ingéré par la voie êustrique est inoffensif ; il est détruit parla salive et par le suc pancréatique, mais non par la pepsine.

Nous avons vu qu’une température de 70“ n’avait pas d’action ®Ur la toxicité d’un venin et qu’elle en séparait seulement une

92 SÉRUMS ANTITOXIOUES

matière albuminoïde douée de propriétés hémorrhagipares. Il faut atteindre une température de 9S° à 100° pour lui faire perdre son activité et pour certains d’entre eux il est nécessaire de prolonger le chauffage pendant quelque temps.

L’action de la chaleur varie avec la dilution du venin. Elle est d’autant plus marquée que le venin est plus dilué.

Phisalix et Bertrand qnt montré que le venin de vipère, chauffé à 80°, perd ses propriétés phlogogènes et une partie de son pouvoir toxique. La chaleur peut donc devenir un mode d’atténuation pour le venin de serpent.

Nous avons rapporté au commencement de ce chapitre les tentatives faites par divers auteurs dans le but d’isoler la substance active du venin. Les uns en ont fait une globuline; d’autres, une peptone. Nous avons dit que Phisalix et Bertrand y distinguaient deux substances toxiques, l’une douée de propriétés phlogogènes qui serait détruite à 80° et qu’ils ont nommée échidnase ; l’autre, le véritable agent de l’envenimation, Véchidno-toxine, que la chaleur transformerait en échidno-mccin.

A la suite de nouvelles expériences, Phisalix (IS) propose une autre interprétation de la transformation des venins en vaccins ; l’échidno-vaccin existerait tout formé dans le venin, il serait plus résistant à la chaleur que l’échidnase et que l’échidnotoxine, ce qui expliquerait l’action de la chaleur dans leur preihière expérience. A l’appui de sa thèse, il montre que du venin simplement filtré sur une bougie de porcelaine perd ses propriétés toxiques et possède des propriétés vaccinantes.

Calmette, de son côté (16), a essayé de séparer le principe actif. Il y a réussi en partie en combinant la dialyse h l’action de la chaleur.

Un gramme de venin de cobra desséché dans le vide est dissous dans 100°° d’eau distillée stérile et chauffé à 76° pendant une demi-heure dans un matras scellé.

Le lendemain, nouveau chauffage à 80° pendant 15 minutes. On filtre pour séparer les flocons d’albumine coagulés et le liquide est mis à dialyser dans un courant d’eau distillée pendant 24 heures pour éliminer les sels. Ce qui reste est évaporé dans le vide. Calmette obtint ainsi un résidu amorphe pesant 42 milligrammes.

« Ce venin débarrassé d’albumine et de sels donne la réaction

LE PRINCIPE ACTIF DU VENIN 93

du biuret, il fournit im léger précipité avec le réactif de Milon.

solution ne se trouble pas par la chaleur et ne donne pas la réaction orange des xanthoprotéines. Inoculé aux lapins, il tue 2''® d’animal en 20 minutes à la dose de 0“''01 [un centième de milligramme) en injection intraveineuse, alors qu’il faut 0“S6 du luême venin sec normal pour donner la mort dans le même tenips.

« Cette substance que l’on peut considérer comme renferlïiant la presque totalité des matières actives du venin est donc extrêmement toxique. Elle présente seulement quelques-unes des réactions albuminoïdes.

« Les albumines du venin coagulées par la chaleur, retenues par filtration sur papier, puis lavées à l’eau stérile, ne retiennent aucun principe toxique. On peut inoculer à un lapin tout le coagulum produit par 1® de venin sans occasionner la mort.

« Le venin, désalbuminé par la chaleur ,71 est ni retenu, ni modifié par le passage à travers la bougie Chamberland. »

Galmette explique donc l’expérience de Phisalix que nous ^vons reproduite plus haut par cette circonstance que Phisalix opérait sur du venin non chauffé, c'est-à-dire en somme sur un liquide albumineux; l’albumine, obstruant en grande partie les pores du filtre, constituait à sâ surface une véritable membrane dialysante.

Il n’admet pas non plus l’existence de substances vaccinantes résistant à la chaleur. Pour lui, la chaleur modifie tous les venins à des températures variables, en diminuant graduellement leur foxicité.

Lorsqu’on inocule aux animaux des venins chauffés, à des doses voisinçs de celles qui donneraient la mort avec des '’enins normaux, c’est comme si on leur inoculait de petites doses non mortelles de venin normal: et la preuve, c’est que, si on augmente la dose de venin modifié par la chaleur, on peut tuer I 08 animaux,

■Le chaufifage ne transforme donc pas les venins en vaccins, il ^^rninue seulement leurs propriétés toxiques.

SÉRUMS ANTITOXIQUES

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PRÉPARATION DU SÉRUM ANTIVENIMEUX

Comme pour les sérums antitoxiques que nous avons étudiés, la préparationdusérum antivenimeux s’obtient par l’immunisation d’un animal dont le sérum acquiert de ce fait des propriétés antitoxiques, préventives et thérapeutiques.

Cette immunisation peut s’obtenir par trois procédés différents.

Premier procédé. — En injectant du venin modifié par la chaleur. C’est le procédé de Pliisalix et Bertrand. Il est très rapide, puisqu’il ne demande que quarante-huit heures pour rendre un cobaye réfractaire à la dose mortelle, mais il ne permet de vacciner ces animaux que contre une quantité de poison voisine de la dose mortelle. Il faut, pour obtenir une immunité solide, recourir à des inoculations répétées, ce qui revient à employer le second procédé.

Deuxième procédé. — Par accoutumance à des doses faibles et répétées de venin. Méthode longue et délicate,, car, si les inoculations sont trop rapprochées, l’animal maigrit et ne tarde pas à succomber. >

Troisième procédé. — En inoculant aux animaux un mélange de venin et de solution étendue d’hypochlorite de soude ou de chaux. C’est, en somme, une méthode analogue à celle que Roux et Vaillard ont employée dans le tétanos et la diphtérie. On diminue graduellement la quantité d’hypochlorite et on arrive ainsi à faire supporter à l’animal des doses plusieurs fois mortelles de poison.

A l’Institut Pasteur de Lille, Calmette procède de la manière suivante :

Un gramme de venin desséché et dissous dans 100*" d’eau distillée.

Le venin employé est soit du venin de cobra pur, soit un mélange de venin de cobra, de bothrops et de crotale.

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