MADAME EULIN, PIERRE PIERRE
Papa n'a rien contre moi ?
MADAME EULIN
Pas que je sache.
PIERRE, il décroche son sabre quil met dans un coin.
Il ne t'a rien dit?
MADAME EULIN
Non. Pourquoi?
PIERRE
Il m'a semblé froid. Plus encore qu'à Tordinaire... Si c'est possible !...
Tu sais bien comment il est. Même avec moi...
PIERRE, dun ton sec.
Oui.
MADAME EULIN
N'y fais pas attention. Et puis, il était content d'avoir retrouvé son ami Girard. 11 avait hâte de sortir avec lui.
PIERRE
En effet, il est toujours pressé de s en aller. On dirait que la maison le brûle... (A ces mots, madame Eultn est prise dune violente et subite envie de pleurer quelle ne peut réprimer.) Qu'est-ce que tu as, maman? C'est ce que jt* viens de dire? Ohl je te demande pardon. Si j'avais su. Pourquoi pleures-tu? A cause de moi?
MADAME EULIN
Oh ! Dieu non ! Tu ne m'as jamais Tait pleurer, loi.
PIERRE
Alors, c'est à cause de papa? Tu n'oses pat me l'avouer. Je comprends bien. Tu voudrais qu'il ne te laissAI pas toujours seule?
MADAME EULiN, Vivement, Oh! ce n'est pas ça ! ce n'est pas...
PIERRE, doux et ferme et la câlinant.
Si, si. Tu voudrais qu'il fût près de toi, souvent, pour tenir compagnie à ta peine... {Madame Eulin s émeut davantage.) ta grande peine, à tes souvenirs, pour te parler du passé, te consoler, comme je le ferais, moi, si je n'étais pas forcé de dépenser ma vie à un métier... Enfin ! (Les pleurs de madame Eulin redoublent.) Mais qu'est-ce que tu as ?
MADAME EULIN
Ça va passer. Ne me parle plus de ton père. (Surprise de Pierre.) Du moins, pas maintenant.
PIERRE
Mais pourquoi?
MADAME EULIX
Je ne peux pas.
PIERRE
Je veux. (// s est rapproché d'elle, il lui a pris les mains.) 11 t'a fait de la peine ? (Elle fait
signe que non.) dit une parole dure? (.Von.) C'est parce qu'il est sorti tout à l'heure, qu'il ne reste pas avec toi ? {Non,) Est-ce qu'il revient dîner? (Silence.) Réponds. (Elle fait signe que non.) Non? Et après dfner, ce soir?
MADAME EULIN
Non plus.
Quand revient-il, alors?
MADAME BrTfv
Demain peut-être, on n'est jamais sur.
PIERRE
Mais enGn, s'il fallait aller le chercher, qu'on eût besoin de lui?... s'il i'arrivait quelque chose ?
On l'atteinlrait. Mais il ne m'arrivera rien. Et puis, quand même, je suis teUameoi la«se de tout, tellement résignée...
PIIRRI
A quoi?
MADAME EULIN
A cela, à cette vie, en partie double...
PIERRE
De papa?
MADAME EULIN
Mais oui. Qu'il m'est impossible aujourd'hui de ne pas me rendre à l'évidence et d'accepter...
PIERRE
Achève.
Ne me demande pas d'en dire plus. Je suis à bout.
PIERRE
Justement ! C'est parce que tu es à bout qu'il faut me dire toute ta pensée. Dis ce que tu crois. N'aie pas peur, dis-le-moi tout bas ! Mais, parle, soulage-toi.
MADAME EULIN
Eh bien, oui î C'est indigne de moi de penser une pareille chose de mon mari, et de le dire à qui? à son fils ! au mien!... Mais, il est trop tard, tu as raison. Je crois qu'une autre
affection, un autre foyer que le nôtre, Taltirenl et le possèdent.
PIERRE
Quelle idée!... Luil Te tromper I... Toi!
MADAME EULIN
Oui.
PIERRE
Tu es folle.
MADAME EULIN
Non je ne dis pas, d'ailleurs, que ton père me trompe... Mais, ce qui est plus grave et ^ plus douloureux, je dis qu'il a dû me tromper, autrefois.
Jamais!...
MADAME EriTV
Longtemps!... qu'il y a eu, qu li y a encore... dans son existence, une tendresse étrangère à laquelle il demeure obstinément soumis, et qui m'a ainsi volé tout ce que j'ai perdu. Voilà ce que je crois, ce dont je 8uii« sûre.
PtBRll
Pas moi.
MADAME EULIN
Tu n'as pas mes raisons, ni surtout mes preuves.
PIERRE
Quelles preuves?
MADAME EULIN
Àh 1 toutes morales !
PIERRE
Rien que celles-là?
MADAME EULIN
Sans doute, car pour les autres... les preuves matérielles... jamais, je le dis à mon honneur, la pensée même d'essayer de me les procurer ne m'est venue, ne m'a effleurée, dans mes pires tristesses... Faire surveiller mon mari? L'espionner I Quelle honte !
PIERRE
Je te comprends. Le seul mot d'espion me révolte. Ainsi, je trouve trop naturel, quand on est la mère et l'épouse que tu es, que l'on se refuse à ces bas moyens de contrôle, qui ne
VOUS instruisent qu'en vous dégradant. Mais, alors, profite au moins de ta fierté. Puisque tu t'es défendu de rechercher la preuve réelle, la seule qui compterait et qui te fait défaut, ne t'embarrasse pas de suppositions, vis en paix, détourne la tête, et crois en mon père, comme tout t'y engage I
MADAME BULIN
Ahl je le voudrais! Mais comment m'expliquer... alors?
PIERRE
Ne t'explique rien î Aie la confiance aveugle et totale.
MADAME EULIN
Je ne peux pas. Ces absences fréquente» et subites... Celte absence même de sa pensée, quand il est là, près de moi, et si loin! Tout me ramène «\ mon doute, à mes soupçons. Je sens un mystère injurieux qui me blesse, et que je voudrais percer.
PIERRE
Mais non. D'abord il n'y a pas de mystère.
MADAME BITLIN, fWeC foioUnCt.
Oh!
PIERRE
C'est toi qui le crées, qui le compliques et l'épaissis. La vérité, pour moi, est beaucoup plus simple.
MADAME EULIN
Dis-la.
PIERRE
Mon père s'ennuie.
MADAME EULIX
Même avec moi?
PIERRE
Il s'ennuie de l'armée, du métier, de son grade arraché, de son képi qui se mange aux vers dans un carton, il s'ennuie de son régiment, des soldats, de tout ce que personne, amis, parents, enfants, pas même toi, ne peut remplacer.
MADAME EULIX
Est-ce une raison pour me fuir ?
PIERRE
Il ne s'appartient plus, il est comme une âme en peine, il n'a plus son équilibre. 11 ne
te fuit pas toute seule, il fuit tout ce qui Tentoure, il se fuit lui-même, il se fait horreur et se dégoûte dans ses habits civils. De là celt»agitation, ces absences, cette folie d'isolement. 11 n'accepte pas la retraite. Tout lui pèse. Alors, il sort, il s'évade, il s'évade, il s'en va...
MADAME EULIN, OVeC fûTCe.
Où?
PIERRE
Chez des amis, chez de vieux camarades de chauvinisme et de rancune, adroite, à gauche... peu importe I
MADAME El! IN
Qu'il le dise ! Pourquoi ne le dil-il pas?
PIERRE
Le croirais-tu, si tu doutes de lui? Ta ne dois pas en douter... Sous aucun prétexta. Tu Tas toujours aimé et tu l'aimes toujours.
MADAME EULiic, ovec élom.
C'est vrai ! Mais, en tout cas, j'ai pear de l'avoir mal aimé...
PIERRE
Tu as aimé mon père d'une manière admirable, sans avoir à l'adresser le plus léger reproche, et quoi que je puisse penser de lui, sur certains points, j'ai l'absolue conviction — tu m'entends? — qu'il n'a jamais donné, si petite qu'elle soit, une part de son cœur à une autre femme qu'à la sienne. Non, si tu veux que je te dise, tout ce qui t'arrive, ce n'est pas la faute du mari, c'est la faute du soldat.
MADAME EULix, « mi-voix^ ne comprenant
pas bien.
Du soldat...?
PIERRE
Oui ! du soldat î du fanatique de l'armée, du chef, si violemment buté à ses idées d'absolutisme militaire qu'il en est devenu aveugle et sourd pour tout le reste, et qu'en dehors de cette passion farouche tout lui demeure étranger ou hostile. L'homme était bon, sensible, indulgent, le soldat l'a desséché. Ne cherche donc pas ailleurs la cause de ses bizarreries et de ton isolement. C'est la faute du soldat I
78 SERVIK
MADAME BULIN Se lève,
Pierre! Si on t'entendait I N'oublie pas qu» toi aussi, tu es soldat !
PIERRE
Sans doute, je le suis! sans avoir vouI< l'être.
MADAME EULIN
Oh!
PIERRE
Mais oui, on m'a poussé, forcé I
Ne dis pas cela.
piBRBE va à elle.
On ne m'a pas contraint matériellement, mais moralement, par la pression des conseils.
MADAME EULIX
Et celle des exemples.
PlIBAI
AuAHi. Par tous les moyens.
MADAME EULIN
Les moyens permis.
PIERRE
Et les autres ! Voyons, maman, sois franche I Et reconnais que toi-même tu n'étais pas ravie de me voir embrasser la carrière militaire ?
MADAME EULIN
Tu crois ? Je ne sais plus I Les mères sont mauvais juges.
PIERRE
Tu ne le voulais pas.
MADAME EULIN
C'est possible. J'avais déjà donné deux fils à
mon pays.
PIERRE
Il te semblait que c'était suffisant.
MADAME EULIN
Non. Mais j'étais égoïste, et je pensais trop à moi. Et puis, ton père a désiré si fort que toi aussi, comme tes frères...
PIERRE
Oui... trois fils dans rarmée, ça fait si bien...! surtout pour le père ! EnGn, n'en parlons plus. Ça y est. Je suis soldat. Je ne l'oublie pas, n'aie pas peur. Et je voudrais l'oublier que tout est là pour me le rappeler, sans grâce, ni ménagement.
MADAME EULIN
Comme tu es amer, mon pauvre petit I
^ PIERRE
Ah! Dieu! non! Peux-tu me dire cela... a moi... tout l'opposé ! Tu le sais bien... Je suis doux, tendre, affectueux... Mais j'ai l'amour effréné de l'ordre, du progrès moral et la détcstation des tueries, du sang versé par les hommes. Et puis, enfin, ma passion suprême, tu la connais? (Geste de tnadame Eulin? ») Mais oui, c'est toi! Comme moi, je suis la tienne. Est-ce vrai?
C'est vrai !