PHOTO ILLUSTRATION
M . CECŒUP.
PIERRE
Avoue-la donc ! N'aie pas honte.
MADAME EULIN
Je n'en ai pas honte... Et pourtant, je dois partager. Ton père...
PIERRE
Mais tu ne le prives pas, en me donnant tout, presque tout, là î Du moment que certaines femmes sont plus épouses que mères, il faut bien qu'il y en ait, pour faire la balance, qui soient plus mères qu'épouses. Tu es une de celles-là. Nous sommes d'ailleurs si rapprochés, si unis! Mêmes goûts, mêmes idées. Tu les montres moins que moi, tu les as autant. Nous nous entendons, sans mot dire. Nous avons passé ensemble nos meilleures épreuves de solitude et de tristesse. Quand j'étais petit, rappelle-toi, un soir, que déjà tu pleurais, tu m'as dit tout bas, en me couchant : « Jure-moi que toi...
MADAME EULIN
Jure-moi...
82 SERVIB
PIERRE
...tu ne seras jamais soldat, i
MADAME EULiN, effrayée.
Je t'ai dit cela ?
Tu me l'as dit, et j'ai juré.
MADAME EULIIf
Je ne m'en souviens pas I
PIERRE
Je ne l'ai jamais oublié. Si je parais l'avoir désobéi...
MADAME IULIN
Ce n'est pas ma faute.
PIERRE
Ni la mienne. Ainsi, gardons, sans en rougir, notre bonne complicité, car tu m'as fait à ton image, et je t'en remercie. Ce que tu aimes en moi, ce n'est pas seulement mes traits, mes yeux, ma tendresse et mon admiration agenouillées, toute ma personne physique, c'est
ma personne morale, ce sont mes pensées, mon esprit, mon cœur, l'autre et meilleure ressemblance maternelle... tu m'aimes, pour tous les sentiments incompris qui me différencient de mon père et que nous partageons.
MADAME EULIN
Nonl... Là... Tu vas trop loin.
Si! Si! Nous avons beau respirer malgré nous un air chargé de sang. Bella matribus f . . , tu m'as passé ta haine... Nous sommes pacifistes, maman !
MADAME EULIN
Non! Et puis, moi, j'ai le droit de l'être en pensant à toi, à tous les fils menacés... Mais toi?
PIERRE
Et moi, j'ai le droit en pensant à toi, à toutes les femmes atteintes. Quand on blesse un enfant, c'est la mère qui saigne. Ah! la paix ! la paix ! Pourquoi faut-il que ce mot sublime, qui est le son même du bonheur, soit
devenu l'ennemi? Quand il devrait être tout ici-bas, la cause avec l'efTet, le but et le moyen ! Ma vie... Tu entends? à l'instant je la sacriGerais, dans les supplices...
MADAME EULIN
Pourquoi?
PlBBtlB
Pour abolir la guerre.
MADAME EULIN, à çut échappe un cri desotihait. Ahl et moi donc I
PIERRE
Tu vois! Il faut supprimer la guerre, la nier, la rayer de ce monde, l'extirper du cerveau, de la langue, et du poing des hommes I
Tu sais bien que c'est impossible I
PIERRE
On ne doit pas le dire ! Et si c'est vrai, voilà du surhumain! Le seul qui vaille d'être teoté! Mais, heureusement, il suffit déjà de ie conce-
voir, même mille ans d'avance, pour en amorcer le succès, car, si chimérique semble-t-elle, il n'est pas une grande idée, une fois qu'elle a été osée et articulée par l'homme, qui ne soit à la seconde, même comme une fourmi, en marche vers sa solution.
MADAME EULIN
Des rêves I
PIERRE
C'est Tâme des réalités.
MADAME EULIN
Oui... mais tais-toi, tu me fais frémir. Si jamais ton père...
PIERRE
Ah ! je le dirais devant lui I
MADAME EULIN
Non 1 Non I Oh I pas cela I Ne dis jamais rien ! Tu as tes idéesl Garde-les I... Cache-les.
PIERRE
Il faudra pourtant bien, maman, qu'il les sache un jour...
MADAME EULIN
Non!
PIERRE
Bientôt... El que tout éclate...
MADAME EULIir
Ah! mon Dieu!
PIERRE
...car j'en suis arrivé à un point où je ne peux plus me dominer.
MADAME BULIM
Ne le dis pasi... Ne le dis pas!
PIERRE
J'ai besoin de le dire! de le crier!
MADAME BULl!f
Eh bien, dis-le-moi, à moi.
FIBRRB
A quoi bon?... Pour que ça compte, pour que je me libère, et remporte tout mon mérite.
il faut que ce soit à lui, au chef, au soldat!... à l'homme de guerre.
Mais non!... c'est insensé!,..
PIERRE
Il faut...
MADAME EULIN
Eh! bien, tu lui parleras... mais pas maintenant... Plus tard!... Et, en attendant, confietoi d'abord à moi !
PIERRE
Me comprendrais-tu? Tu es une femme!
MADAME EULIN
Oui ! mais ta mère ! ta mère ! C'est lui, ton père, qui ne te comprendrait pas! Mais moi... Dis-moi tout, allons, mon petit, épanche-toi.
PIERRE
Eh bien, oui, tu vas tout savoir. Oh I Il porte la main à son cœur,
MADAME EULIN
Tu trembles! Qu'as-tu?
PIBRRB
Je défaille, à l'idée de laisser, pour la première fois, sortir le secret de ma vie.
MADAME EULIN
Quel secret?
Effrayant! Tu sais que j'ai toujours eu l'amour de la science et la passion de la chimie?... Eh bien, au cours de mes travaux, un jour, presque malgré moi, j'ai trouvé tout à coup, par hasard, si on peut appeler ça le hasard, j'ai trouvé...
MADAMB BULIN
Quoi?
PIBRRB
Une chose... formidable.
MADAME BULIN
Mais quoi ?
riBftiB
Un explosif, une poudre nouvelle.
MADAME EULIN
Toi!
PIERRE
Oui, moi!... Tout d'abord, je fus épouvanté! Et puis, aussitôt scJuit, captivé, dominé par tout ce que révélait ma découverte, je m'y adonnai avec passion, folie.
MADAME EULIN
Mais OÙ? Gomment?... Quand?... Par quels moyens ?
PIERRE
Oii et comment? Mais, depuis des années... partout... à Vincennes... dans mon ancien logis... On ne se doute pas de ce qu'il m'a fallu d'audace... de précautions... de ruses!... Des difficultés inouïes!... Je ne peux pas t'expliquer... Tout cela est écrit, sera connu plus tard. Sache seulement que cette poudre — que j'appelle la poudre verte — surpasse tout ce qui a été inventé jusqu'ici, et que les effets en sont tels, d'une efficacité de destruction si terrible, que sa possession suffirait à donner à ceux qui l'ont en mains la maîtrise du monde ! Tu me crois fou ?
MADAME EULIN
Non, mais...
PIERRE
Si... Ne dis pas non. Pendant longtemps, je me suis cru fou, moi-même! jusqu'au jour où, devant l'évidence... j'ai pu sentir enfin triompher ma raison I
MADAME EULIN
Mais, voyons!... es-tu sûr de ne pas l'illusionner ?
PIERRE
Absolument sûr ! J'ai des résultats.
Théoriques, sur le papier?
PIEIRI
Pratiques, matériels.
MADAME EULIN
Tu n'as cependant pu ta livrer à aucune
expérience?
MERRB
J en ai lenl»'.
MADAME EULIN
Des expériences d'explosion ?
PIERRE
Mais oui.
MADAME EULIN
Plusieurs ?
PIERRE
Une seule.
MADAME EULIN
Et elle a réussi ?
PIERRE
Ah!... assez pour me terrifier et que j'aie manqué d'y périr 1
Que me dis-tu là? Et nul ne l'a su? Où étaitce ? A quel moment ?
PIERRE
Tout le monde l'a su I... la France entière... et plus! Mais oui. C'est toi qui n'as pas de mémoire. Il y a un an...
MAPAMB BULiif, cherchant.
Un an?
PIBRRB
Ce mystère inexpliqué... ce phénomène volcanique des côtes de Bretagne...
MADAME BULiN, sc souvcnant tout à coup .
Ah! l'éruption de celte petite tle? Je ne mv rappelle plus le nom.
PIERRE
L'île de Trirec.
MADAME BULIN
Oui! comment! G'éUil?...
PIERRE
C'était moi!...
MADAME BULI.N*
Toi! Oui, je me souviens, je me trouvais seule — comme toujours — ton père était absent... quand j'ai lu cette nouvelle dans les journaux... Mais, alors... je suis tellement troublée... raconte. ?• — •• .
PIERRE
J'avais foi en ma formule. Il ne me restait plus qu'à la contrôler par l'expérience. Au risque d'y perdre la vie, je résolus de le tenter, dans un lieu propice et désert. Je choisis l'île de Trirec, en Finistère, à cinq cents mètres de la côte sauvage, moins qu'une île, un rocher, d'un demi-hectare, inhabité, battu des flots. Toutes mes dispositions une fois prises, je demandai un congé, en plein hiver.
MADAME EULiN, qui retvouve ses souvenirs. En décembre !
PIERRE
C'est bien cela. Je gagnai la Bretagne, et l'endroit même, sans avoir éveillé nulle part le moindre soupçon... et un matin, dans les ténèbres d'une aube livide, par mer clapotante et vent glacé, je me dirigeai vers l'île, au moyen d'une petite barque empruntée, dès la veille, sous prétexte dépêche, à un vieux côtier des environs. J'emportais sur moi, avec tout ce qui m'était nécessaire, mèches, cordons et capsules, deux de mes explosifs...
MADAME EULiN, capttvée, répétant mnrhinaîpment.
Deux?...
PIERRE
...pour en avoir un de rechange, chacun dans sa coquille d'aluminium, pas plus grc qu'une noix. J'ahordai. Je plaçai l'engin, j'amorçai... J'allumai le lildonl la combustion lenle et assurée, devait, sans possibilité d'extinction, mettre vingt minutes à se faire, et. remontant dans ma barque, en trois coups d rame, j'atteignis le sol... Une fois là...
MADAME BULIIf
Tu te sauvas, en courant?
PIERRB
J'attendis, debout! Quelles minâtes 1 Que cœur me battait!... Ck)mme si c'était en li dans ma poitrine, que grondait déjà la bomi que j'avais créée. Personne ne m'avait ni vu! J'étais seul, au milieu et dans le de toutes ces immensités : ciel, océan, horizon...
MADAME EULiN, trerfiblante.
Et tu n'avais pas peur ?
PIERRE, protestant.
Peur?... Si... un moment... En apercevant, tout à coup, à plus de deux cents pas, un pêcheur qui venait dans ma direction, un peu courbé, des filets sur l'épaule... Alors, oui, je sais pourquoi... en quel instinct de crainte et de pitié... j'eus peur pour lui... Moi, je voulais bien me risquer, à mes seuls dépens, mais cet homme me gênait... il tombait mal... il allait faire tout manquer... Je me dressai... Agitant les bras, je criai : « Eh! l'homme! Arrière! Va-t'en! Mais va-t'en donc! » Il n'avait pas l'air de comprendre, il avançait toujours... Et c'est alors, qu'au milieu d'un fracas sans nom, un fracas de fin du monde, un fracas sec et coupant, fauchant, qui n'avait rien de commun avec le bruit de la foudre ordinaire qui s'écrase tout près, ou du tonnerre loitain, ni avec aucune voix de cyclone, je fus soulevé, drapé dans un tourbillon d'eau, d'éclats de pierre et de limons, et précipité sur le sol. Quand je me relevai, assourdi par l'inoubliable silence qui
recouvrait tout ce déchirement, l'ile avait dï paru!...
MADAME BULIN
Engloutie?
PIBRRB
Oui.