SCENE IV
MADAME EULIN, PIERRE
MADAME EULIN, regardant.
Il y a longtemps que je n'étais venue ici!
PIERRE
Oui. Tu reconnais?... Tout va bien... Tu n'as pas froid?
MADAME EULIN
Non. Je ne sais si tu vas me comprendre?... je regrette ce que je t'ai proposé. En ce moment, je me fais l'effet d'offenser ton père.
PIERRE
Mais non!
140 nmm
MADAME BULIN
11 me semble que nous faisons quelque chose de mai?
PIERRE
Rien du tout.
MADAME EULIIf
D'ailleurs... depuis hier, je ne suis pas tranquille...
PIERRE 1
A propos de quoi?
MADAME EULIIf
J'ai ridée que tu ne m'as pas dit la rérité sur ce qui s'était passé entre toi et ton père, quand
je vous ai laissés seuls.
PIERRE
Oh! Voilà que tu y reviens! Mais li ne s est rien passé du tout, je t'assure... Noos arons parlé du général Girard, de différentes dioeee... Et puis, c'est tout. Ne perdons pas de temps.
MADAME BITLIIV
Oui. Prends vite tes affaires.
Pierre va pour aller à la chambre de gauche, où est enfermé le colonel. Ayant fait un pas, il se ravise, va vers la planche du fond, au-dessus de la table, pour prendre derrière le vase où elle était, la clef de la porte de sa chambre. Elle ri y est pas.
PIERRE
La clef n'y est pas...
Quelle clef?
PIERRE
Celle de ma chambre. Je Tavais mise là. Elle n'y est plus I On n'est pas venu en mon absence?
MADAME EULIN
Mais non... qui veux-tu?
PIERRE
On est venu! Je le sens. Après avoir fermé la porte à clef, j'ai mis la clef là...
MADAME EULIN
Es-tu sûr?
PIBRRB
Absolument sûr.
MADAME E V LIS t allant à la porU.
Regarde donc d'abord si la porte est toujours... {Pierre l'a devancée. Ils se trouvent ensemble à tourner le bouton de la porte qut résiste. )'ï\x vois bien ! Elle est toujours fermée...
PIERRE
Où est celte clef?
MADAME EULIN
Égarée... perdue I
PIBRRB
Prise I On me l'a prise.
MADAME BDLIK
Et c'est là qu'étaient tes papiers et les... 7
PIBRRB
Mais OUI... là, dans uo petit coûret en 1er.
MADAME BULI1V
Cherchons.
Blk cherché.
PIERRE
Inutile. Elle n'est pas là... je le sais bien I... {Poussant un cri.) Oh 1
MADAME EULIN
Qu'est-ce que tu as?
PIERRE, r amenant près du bord de la table. Tu vois ça?
MADAME EULIN
Oui?...
PIERRE
C'est un rond de bougie... qui n'y était pas... On a posé, là, un bout de bougie qui a coulé... {Il y touche,) Et il n'y a pas longtemps... ça n'a pas encore durci... c'est tiède!
Nonl
PIERRE
Touche.
MADAME EULIN, qui y portc la main.
Oui.
PIERRE, regardant U soi.
Et voilà deux lâches !... Elles vont vers la porte. Quand je te disais qu'on était venu ? Quelqu'un s'est introduit ici!
MADAME EULIN
Par où? Comment? Tout était fermé à clef quand nous sommes entrés.
PIERRE, a/finiiant.
Oui. Mais quelqu'un s'est introduit, tout à l'heure...
MADAME BULIN
Avant notre arrivée?
PIERRE
Oui. Ah! 81 je sayaiB que ce fût pour mo prendre...
MADAME BCJLIIV
Mais non. Calme-toi.
PIBRRB, ^t regarde la porte de sa ekambre.
D'ailleurs, je me rappelle... La denûèrefob, avant de partir» j'avaia Uîtaé le rideau aotiè-
rement tiré. Il ne Test plus. Il a été repoussé contre le mur. C'est la personne qui est entrée là qui l'a écarté violemment. {Illuminé tout à coup.) Oh ! {Il emmène à Vautre bout de la pièce sa mèrcj et bas, très ému.) Et si elle n'a pas eu le temps de le tirer de nouveau comme il était, sais-tu pourquoi?
MADAME EULIN
Non.
PIERRE
C'est qu'elle a été surprise, comprends-tu? dérangée par nous, par notre venue... Aussi, maintenant, plus de doute, celui qui est entré est là !
MADAME EULIN
Dans ta chambre?
PIERRE
11 est là!
MADAME EULIN
Oh!... Viens! Ne restons pai.
PIERRE
Comment donc ! Nous allons bien voir.
Il s'avance vers la porte de sa chambre^
146 6BRVIR
MADAME EDLIIf
Pierre î
PIERRE, il pèse et secoue la porte dtme certaine façon en observant.
Parfaitement I Ce n'est pas la serrure qui ferme, c'est le verrou.
MADAME BULIN
Oh I mon Dieu !
PIERRE, cognant du poing la porte. m
Une fois, deux fois... Vous qui êtes U, voleur ou assassin, ouvrez et tout de suite! Sans quoi, je fais sauter le verrou, et j enfonce...
Silence,
" nAMB BDLIK
H est peiK iôjà parti?
PIBBBB
ImpoBsible. Il n'y a que cette porte.
MADAMB BULIlf
La feoétre?
PIERRE
Elle est grillée. Il ne peut pas nous échapper.
Veux-tu que je crie? que j'appelle du secours?
PIERRE
Pour que Ton vienne, que Ton perquisitionne, et qu'on trouve...
MADAME EULIN
C'est vrai 1... Alors? quoi?
PIERRE, allant à la porte dt entrée , doù il lui tend la clef.
Va m'attendre dehors.
MADAME EULIN
Je ne te quitte pas.
PIERRE, lui désignant le fond de la pièce . En ce cas, mets-toi là! Et n'aie pas peur.
MADAME EULIN, y allant.
Je n'ai peur que pour toi.
148 8BRVIR
PiEKRE va à la table, ouvre le tiroir, y plonge la main au fond, en retire un revolver, de r autre main prend la lampe.
Et maintenant...
// se dirige vers la chambre,
MADAME BULIN
Que vas- tu faire?
PIERRE, avec force.
Déloger le bandit. (Clac/ On entend le bruit du verrou tiré. Avec un accent de triomphe,,) Tu vois? ça n'a pas été longl C'est lui qui a peurî II ouvre I H va sortir!
La porte commence à tourner,
MADAME BULIK
Prends garde!
SGfiNBV
Ln IUiits,BULOf
BULIN, apparmaani.
Aucun danger»
PIERRE, le reconnaissant à la lueur de la lampe tenue haut de la main gauche.
Mon père I
Un a que la force ^ en se reculant, de poser la lampe sur la table,
MADAME EULiN, atterrée, poussant un cri.
Toi! Lui!
EULIN, de glace.
Oui. {Montrant à son fih le revolver,) Pose ça là. {Pierre le pose sur la table,) Et réponds!
MADAME EULIN, S élançant.
C'est moi... moi seule...
Tais-toi. {Geste de Pierre comme pour dire à sa mère : « Mais non!.., ne te dé fends pas ! Il n y a pas de quoi \ ») C'est à lui que je parle. {A son fils.) Pourquoi n'as-tu pas rejoint ton régiment, hier au soir, comme tu le devais? Que fais-tu ici?
PIERRE, les yeux dans les yeux.
Et vous, mon père? Et vous?
i50 8BRVIR
BULIN, soutenant le choc.
Moi?
PIBBRB
Oui, vous ! C'est à vous que je le demande.
MADAME EULiN, fout bos, de lot'n, Pierre !
Ah!... je vous trouve, à celte heure indue, dans ma chambre, enfermé. Je vous y trouve, par hasard, dans des circonstances où tout est là pour montrer que vous aviez pris de grandes précautions, que vous pensiez n'être vu de personne...
Kl LI >
En effet.
PIERRE
Et quand j'arrive, avec ma mère... vous vous cachez de nous?... pour ne sortir qu'à la dernière limite, au moment ou traqué, découvert...
BULiN, avec force,
PIERRE
Pourtant...
MADAME EULIN, à SOU fils.
Oui. N'interroge pas ton père. Tu as tort... Plus tard il te dira. Quelque étonnement que puisse te causer ici sa présence, elle a une raison, crois-le!
PIERRE
Ah! je la soupçonne sa raison! Je la connais !
EULIN
Eh bien, dis-la!
PIERRE
Non. C'est à vous. Ce n'est pas moi qui me suis glissé chez vous, à votre insu et en votre absence, en pleine nuit... C'est vous qui êtes chez moi...
EULIN
Chez toi !
PIERRE
Chez moi! Et dans des conditions plus qu'étranges !
452 SERTm
BtJLIN
Un père est toujours chez lui chez son fils!
PIERRE
Je ne suis plus votre fils, vous l'oubliez?
MADAME EVLlVf à son fils.
Hein? Quoi? Que dis-tu?
PIERRE, à sa mère.
Eh bien, oui, je t'avais menti. Mon père ma chassé, hier...
MADAME EULIlf
Non! Toi? {A son mari.) Tu FâB chassé? Pierre? Tu as fait cela? A mon enfant? Pourquoi?
BULiN, à sa femme, lui montrant son fils. Demande-lui.
PIIRRI
Elle le sait. Je n'ai rien de caché pour elle. Toute ma souffrance, toutes mes idées» elle les co nnattdepuis longtemps...
La mère fait un sitjnr de tête affirmatif.
EULiN, à son fils.
Ah! Et elle les partage? Allons? dis-le? (A sa femme.) Mais, tu te tais? Tu ne protestes pas! Penses-tu, en effet, comme lui? Etes-vous tous les deux d'accord? Et contre moi?A-t-il fait de toi une indigne Française, reniant sa patrie ?
MADAME EULIN, éclatant.
Ah! la patrie! La seule patrie d'une mère, c'est son enfant! Si tu as chassé mon fils, — quoi qu'il ait fait, quelle que soit sa faute, que je veux ignorer, je prends son parti!
PIERRE, s' élançant vers elle .
Maman !
EULIN
Bien.
MADAME EULIN
Mais oui! Il n'a plus que moi. Puis-je l'abandonner? Parce que son idéal diffère du tien, vas-tu m'empêcher de le voir? Devrai-je, pour le rencontrer, pour l'embrasser, faire une demande à l'état-major? et obtenir une permission? ou la prendre à la dérobée, si on me la
refuse ? Allons donc ! Et puis un père ne chasse pas son enfant. Jamais! Jamais! {A son fils.) A partir de demain, Pierre, je vivrai avec toi.
BULIN, à sa femme.
Tu me quitteras?
MADAME EULIN
Pas plus que tu ne me quittais chaque fois que tu t'es en allé! Seulement, moi, ta sauras où je suis.
klJLlN
Enfin, lu me laisseras seiiî*'
MADAME BULIN
Je le suis, depuis des années !
BULiN, marchant sur son fils.
Ah! malheureux! Voilà encore ce que tuas fait! (Lut montrant sa mère,) Regarde I
UAï>AUEEVLiJi,ie couvrant de son earpt.
Ah ! n'y touche pas ! N'y touche pas !
BDLix, à son fils.
Tu m'as pris ta mère, tu m'as enlevé sa tendresse» sa confiance.
PIERRE
Il fallait savoir les garder.
EULIN
Tu as perverti sa pensée, faussé sa raison... Avec ton pacifisme, tu as déchaîné la guerre et la plus affreuse de toutes : celle de la famille et du foyer... De cela, tiens I je t'en veux encore plus que de touti Je ne te le pardonnerai jamais !
PIERRE
Revenons à la question. Qu'êtes-vous venu faire ici? Comment êtes-vous entré? Tout était fermé. Mais parlez 1 Parlez donc I Avec des clefs sans doute? Lesquelles? Des fausses clefs?
EULIN
Parfaitement. {Sortant de sa poche un trousseau.) Les voilà. Continue.
Oh! ainsi, vous avez eu recours à ce... moyen 1... Pour qu'un homme comme vous n'hésite pas à l'employer... il faut qu'il ait vraiment un intérêt...
156 AERVIR
BULIN
Très grand.
PIBRRB
Oui, qu'il soit poussé par des motifs...
Supérieurs!... vas-y? Je te trouve tes mots.
PIERRB
En effet, ils me manquent! Ils me manquent, pour exprimer toute l'horreur...
EULlIf
Fais donc comme moi. Ne l'exprima pas.
PIBRRB
Vous cherchiez quelque chose?
BULirc Évidemment.
PIERRE
Quelque chose?...
EULIIV
Que j'ai trouvé!
MADAME EULIN, à part.
Oh!
PIERRE, ne pouvant retenir un grand cri.
Ah! Qu*est-ce que vous avez trouvé? Ditesle! tout de suite !
EULIN
A quoi bon ?
PIERRE
Vous n'osez pas. Vous êtes venu me dérober...
MADAME EULIN
Pierre ! Tais-toi, je t'en prie! tais-toi!
EULIN, à sa femme.
Laisse-le. (A son fils.) Va,
PIERRE
Vous êtes venu me voler...
MADAME EULIN
Oh! pas ce mot! Je te défends! C'est ton père!
PIERRE