V.. me voler mon invention
158 8BRTni
BOLIK
C'est vrai î
PIBRIIB
Vous l'avouez I
BULIN
Je m'en vante I
PIBRBB
Et pourquoi? Pour qui?
BULIN
Ce n'est pas pour moi.
PIBRRB
Qu'en voulez-vous faire?
BULIN
L'usage çu'tY /au//... Et que tu n'en aurais pas fait. i
PIBIIBB
Quel usage?
BULIK
Réponds toi-même. L'aoral»-la donnée à ton pays... ton invention?...
PIERRE
A personne.
Voilà pourquoi je l'ai prise ! Pour la lui donner.
PIERRE
Vous n'avez pas le droit.
EULIN
Pas le droit !
PIERRE
Non. Elle est à moi. Rien qu'à moi.
EULIN
Elle n'est pas à toi. Rien n'est à toi dès qu'il s'agit de déposséder le pays ! Dans le cas suprême, il exige tout. Aussi, comme j'ai trouvé que tu ne mettais pas à le servir un cœur assez prompt, je suis venu, j'y ai mis la main, et, connaissant ton invention, qui est belle, je la réquisitionne pour la patrie, afin qu'elle en profite par moi, le colonel Eulin, tandis que toi, le lieutenant Eulin, tu voulais l'en frustrer. Voilà.
160 8BII¥IB
PIBKRE
Ahl a^sez de colonel et Je lieutenain '. 4. csl fini, les gracies ! Il n'y a plus ici que deux hommes, devenus deux étrangers...
MADAME EULI.N
Deux étrangers!...
Tu te trompes!... Il n'y a qu'un hommr moi!... et qu'un étranger...
HIBRRE
Moi? Si vous voulez. En attendant, cou ment avez-vous pu savoir?... Découvrir m^ secret ?
BULIN
Peu importe!
PIBRKB
Il a fallu que vous me fassiez suivra el surveiller?
EDLIK
Pas du tout!
PIBBRB
Ohl
iOTO GERSCMEI
M^.^ GILDA DAR.THY
EULIN
Je l'ai fait moi-même.
PIERRE
Ah! c'est vous qui?...
C'est moi.
PIERRE
Je regrette... Pour une pareille besogne, vous étiez vraiment le dernier à avoir qualité !...
EULIN
Je l'avais ! au premier chef! comme père et comme soldat, je sais que je fais mon devoir. Enfin... j'ai mission.
PIERRE
Mission ?
EULIN
Je suis commandé.
PIERRE
Mais, alors... Dieu me pardonne! Quoi?
Vous pratiquez... l'espionnage?
MAI» \ I rLiN, stujjf'jauet bouleversée t dans n ' lair, interrogative. ftaîetante.
Ah! c'était ça?... Non ?C était ça/ iié[»<^'ii'N'^ Mais réponds donc?
PIERRE
Vous êtes un... ?
BULIIC
Dis le mot. Je n'en ai pas peur. Je suis espion, en effet.
MADAME EULIN
C'était ça î Oh î
Elle éclate en sanglots et s effondre, soula' gée, assise,
i;i i.iN
... Espion de service I Espion pour l'attaque i et la défense de mon pays ! Espion dévoué de sa grandeur... et de sa sécurité. Gomme cela, oui, je suis espion. Espion passionné!... f
PIBRaB
Vous! {À sa mèrt,) Et voilà, ma mère, le
secret de la vie atroce qu'il te fait depuis des années !
MADAME EULiN, dans ses sanglots.
Si j'avais su!
PIERRE
...Voilà le secret des départs, des absences, des voyages...
Ça m'est égal maintenant...
PIERRE
...Le secret de ce louche mystère qui nous entourait, nous étouffait, auquel, toi et moi, ne comprenions rien...
MADAME EULIN, qui veut l'arrêter.
Oui, mais, aujourd'hui, je comprends...
PIERRE
Et tu oublies! Moi pas! Pendant que tu pleurais, que tu te creusais la tête et le cœur... mon père était de service, comme il dit, il allait, venait... prenait des empreintes!... il faisait ce
métier spécial que, même pour le pays, hiVn peu de gens acceptent de faire!
EULiN
C'est bien pour ça que je l'ai fait!
PIERRE
C'est horrible et pire que tout!
MADAME EULIN
Ah! non. Tout de môme! Non! ne dis pas ça... Quand je pense à ce que j'ai souffert» je préfère encore...
PIERRE, à sa mère.
Aujourd'hui ! Dans la première minuta de soulagement! Mais qui te dit que demain, plus tard, tu ne souffriras pas davantage, au point de presque regretter tes anciens soupçons, plus douloureux, mais moins déshonoraDtsT...
BDLI5
Déshonorants!...
MADAME lOLIK
Non, non... Pas pour moi! pas pour une femme !
EULIN, à son fils.
Me parler d'honneur!... Tu oses loucher à ce mot? le ternir, en le prononçant? Toi qui ne sais pas ce que c'est que l'honneur et qui l'as déjà perdu... tu as la prétention de me l'apprendre? A moi, qui n'y ai jamais manqué?
MADAME EULIN, à SOU mari, rapprochée de lui.
Pardonne-lui? Pardonne-moi... Je me rends déjà compte...
PIERRE
Quoi? ma mère?...
MADAME EULIN
Oui... je l'avoue... bien des choses qui m'échappaient...
EULIN, à sa femme.
Il est vraiment temps I Quand tu n'as cessé de douter de moil
PIERRE
Tout était contre vous !
Justement. {A sa femme,) Rien qu'à cause de
i66 SBBVIR
cela, lu n'aurais pas dû! C'est m'oiïenser de ne croire en moi que devanl l'évidence !
MAI» AN!! liCLIX
Mais non! Je ne douUis pas de toi... seulement...
BULIN
Allons donc! Tu le lui disa; ... 1.; pas honte... à ton fils, d'aller confier...
PIBRRB
A qui l'eftt-elle fait? sinon à moi? Et que!'»» honte y avait-il? El puis, jamais elle ne m'eût rien dit si, mui, voyant sa peine, je ne lui en avais, à la longue, arraché le secret.
Enfin, vous en parliez!
PIERRB
Ah ! oui. souvent!
C'est bien cela ! Entre deux épanchemenlji, vous vous occupiet du père et do mari? Vn-is
suspectiez ma conduite?... En attendant de m'accuser !
Jamais nous ne t'avons accusé î
EULIN
Que faisiez-vous donc?
MADAME EULIN
Je pleurais.
PIERRE
Je la consolais.
MADAME EULIN
Et devant mon chagrin, qui s'égarait parfois : je ne savais pas! {Désignant Pierre.) Toujours, tu peux me croire, il a pris ta défense.
EULIN
Il est trop bon ! Je n'en veux pas. Je neveux pas qu'il me défende ! J'aime mieux quand il m'attaque.
PIERRE
Quels sentiments!... De lutte et de haine! Toujours le soldat !
BULIN
Mais oui! Mais à quoi bon? Vous ne com prenez pasi Vous n'avez pas des cœurs d Français, vous vivez comme des nomades qi seraient de tous les pays, et d'aucun... von n'éprouvez rien!... Tout ce qui me fait bondi vous laisse inertes, glacés...
Non. Le seul mot d'espion...
EULIN
Vraiment! Si chatouilleux ! Mais pourquoi je j le suis, espion? oui? quand et en quelles cir constances j'ai décidé de l'être? vous ne pens* même pas à vous le demander? Ça n'a fa d'importance pour vous? C'est secondaire?
MADAME EULIV
Si, si. Moi je le sais ! Je le devine!
EULIIC
Trop tard I (^4 son fiù.) Quoi, tu te figur< peut-être que c'est une bonne affaire? bein et qu'on est bien payé?
Geste de protestation de Pierre.
MADAME EULIN
Oh!
EULIN, à son fils.
Détrompe-toi. Je travaille gratis et j'y suis de ma poche. Le métier ne rapporte rien! Sil Qu'est-ce que je dis ! Sauf quelques âpres joies, des souffrances sans nombre, des tristesses, des rages, des désespoirs, tout ça caché, rongé en dedans! — et enfin le mépris et les injures des miens...
MADAME EULIN
Non! non! Pas mon mépris à moi! Au contraire! Je te jure...
EULIN, lui désignant son fils qui ne dit mot.
Et lui! regarde comme il proteste!... Voilà donc le profit, la récompense ! Mais cela m'est égal! J'accepte tout. Du jour où j'ai eu pris mon parti, je savais ce qui m'attendait. Et cependant je n'ai pas hésité. Il y a six ans...
MADAME EULIN
C'est à ce moment-là?
EULIN
Oui.
i 70 SERTIR
MADAME EULIN
J'en étais sûre I
EULIN
Quand il a fallu que je quitte l'armée!... Quitter l'armée I Moi I A peine mis en retrait d'emploi sur une fausse dénonciation, indigné, écœuré, je me suis juré de continuer à tenir, quand même! Mais... de quelle façon? Tar quels moyens pourrais-je, le plus et le mieux, agir, me rendre utile, faire da bien? accomplir l'effrénée et sainte besogne, et porter tout de même en mon cœur l'uniforme et Fépée... que je ne mettrais plus? Je cherchaiB... et surtout dans l'ordre d'idées de sacrifice... de !* vouement... je voulais quelque chose qui me coûtât bien... par-dessus tout! je ^ ' ' n»'riter et souffrir pour ce pays, à ca. ,; ,. i-icl je souffrais tant déjàl/e voulais iervir totalement, humblement, m'immoler aux occiij ttions les plus rebutantes, les plus basses... Et je me disais : c A présent qu'on ne veut plus de moi... que je ne peux même pas rci venir simple soldat, qu'est-ce que je pourrais donc bien faire, mon Dieu, de pénible et de dangereux, même d'un peu répugnant, que personne n'accepterait et qui demanderait, en
temps de paix, autant, si ce n'est plus de courage que pour se battre en guerre? Ah ! je sauterais dessus! Mais quoi? Et c'est alors qu'à force d'interroger la difficulté et de questionner le sacrifice, j'ai fini par trouver... Espion! Et aussitôt j'ai été heureux, je m'en suis donné ! J'ai servi, j'ai servi... »
PIERRE
A toutes les besognes !
EULIN
Je voyais le but. Le soldat en campagne est fier de se salir. Au lieu de le tacher, la boue le décore ! Ah! que j'ai fait de belles équipées! Si l'on savait ! Tant de choses mystérieuses, survenues là-bas, chez eux, qu'on ne s'est jamais expliquées! documents disparus, dirigeables crevés, des coups... magnifiques!... et chaque fois, du coin où j'étais tapi, je pensais : C'est moi... C'est moi qui ai fait cela!... je sers mon pays ! je le sers toujours'...
PIERRE
Oui, mais comment ?
EULIN
N'importe comment !
i7i SBRTm
PIBRRB
Il n'est permis de le faire que comme on doit.
BULIN
Comme on peuti Pour le pays, je ne saispa ce que je n'ai pas fait! Il n'y a rien que je n fasse! Que voulez- vous? C'est ma religion. H faut en avoir une. J'ai celle-là.
PIERRE
Soit. Mais alors, quand on est résolu à faire passer ce sentiment avant tout...
BULIN
Avant tout I
PIBRRB
A lui sacrifier, parents, femme» enfanlN, idées, amis... intérêts...
BULIN
Tout, j'ai dit tout.
PIBRRB
Alors, il est criminel de fonder une famille, et d'être époux et père. On rit seul* isolé, comme on trappiste du Drapeau I
EULIN
En effet, oui, ce serait tentant !
MADAME EULIN
Oh! quel chagrin tu me fais! Alors, moi...
Mais il faut pourtant se marier.
PIERRE
Pourquoi?
EULIN
Pour avoir des fils!
PIERRE
Et pourquoi des fils?
EULIN, avec une incroyable force.
Pour qu'ils soient soldats !
PIERRE
Ah ! voilà donc I voilà le mot lâché !
EULIN
Mais oui I Uniquement I
PIERRB
11 faut faire des fils I...
MADAME BULIX
Et pour ça I pour qu'ils meurent... en pleine jeunesse... sans savoir pourquoi!
BULIN
Dès qu'on accepte de mourir, on sait toujours pourquoi...
MADAMB BULIN
Non! Non! Non!
En attendant ces beaux trépas, au nom d'un droit, supérieur à tout respect filial, je vouordonne...
hfadame Eu Un s'est rapprochée dehnet A" a pris le bras, li se dégage doucement.
LLLi.N, à son fils.
Commeot di»-tu?
PIBRIE
Parfaitement. C'est un mot militaire. Je vous
ordonne de me rendre ce qui m'appartient.
EULIN
Ne dis pas de sottises...
PIERRE
Vous refusez?
EULIN
Mais oui.
PIERRE
Eh bien, vous ne sortirez pas...
MADAME EULIN
Ah! mon Dieu!...
Vraiment? Tu perds la tête. Et comment feras-tu pour m'empêcher?
PIERRE, devant la porte.
Je vous barrerai le chemin.
MADAME EULIN
Oh!
EULIN, qui fait un pas.
Et si j'avance?
PIERRE
Je ne reculerai pas.
EULIN
Et si je marche sur toi?...
MADAME EULIN, à son man.
Mon ami!...
BULiif, à son fils.
...tu lèveras l.i main? tu me prendras ;\ I;i gorge?...
[madame EULIN
Oh!
EIM.IN
...ta me frapperas?
Toi! Peux-tu croire!...
PlBliB
Oh ! mon père ! que vous êtes affreux ! Et vous? Et vous? Si devant cette porte tous trouvez ma poitrine, que ferez- vous? Bépoodez?
EULIN
Je Técarterai. Je renverserai l'obstacle, matériel ou humain, quel qu'il soit!
MADAME EULIN
Oh! voilà... voilà donc le malheur! l'irréparable ! . . . {Elle est entre eux deux, s accrochant à eux.)
PIERRE, même jeu, à son père.
Renversez donc. J'attends. Je ne me défends pas... Je veux voir cette ignominie !...
EULIN
Tu m'en as fait voir une pire !
MADAME EULIN
Et vous donc ! Et vous deux ! Oh ! vous me déchirez!
EULIN, à son fils.
Mais tes cris sont inutiles, et tu gémis trop tard.
Gomment cela?
BULIN
Ton invention est déjà donnée.
MADAME EULiN ct piBERB, ensembU,
Ohî
MADAME EULIN, cramponnée à son fils.
N'oublie pas. C'est ton père, ton père...
PIERRE, à son père, ... Vous l'avez...? vous l'avez...?
EULIN
Mais oui ! Et depuis longtemps I
PIERRE
Depuis quand?