SCENE II
MADAME EULIN, GIRARD
GIRARD, costume civil.
Bonjour, madame.
MADAMB BULIN
Bonjour, général.
GIRARD
£xcusez-moi d'avoir insisté, madame. Mon nom, probablement, ne vous dit rien.
MADAME EtTLIN
Beaucoup. Si peu que je vous aie connu autrefois, je n'ai pas oublié que vous êtes un des meilleurs amis de mon mari.
GIRARD
Le plus ancien. La vie nous a séparés, des années. En dernier lieu j'étais à Nancy» mais depuis huit jours, j'ai changé.
MADAME BULIN Et OÙ èt«8-V0US 7
GIRARD
MADAMB BOLIX
A Paris?
SERVIR i
Au ministère de la Guerre, où j'ai été appelé comme chef de cabinet du ministre.
MADAME EULIN
Oh I le colonel va être bien heureux de vous retrouver.
GIRARD
Pas plus que moi. On m'a dit qu'il était sorti.
MADAME EULIN
En effet.
GIRARD
Pensez-vous qu'il tarde?
MADAME EULIN
Je ne crois pas.
GIRARD
Puis-je en ce cas l'attendre, auprès de vous?
MADAME EULIN
Bien volontiers. Mais je dois cependant vous dire que je ne suis pas plus sûre que cela de son retour.
8 sEBvm
GIRARD Ahl
MADAME BULIIf
Il est très inexact et... indépendant.
Oui... oui... Pas sédentaire, Eulin! Il n'a jamais pu tenir en place.
MADAME EULIN
Et depuis qu'il a été mis si brutalement en reirait d'emploi, il y a six ans...
GIRARD
Je me souviens... les iiches...
MADAME BULi.N, ovcc tin çcste de désespoir. Il allait pas^^er générnl.
ti I n A R D
Une infamie!
MADAME EULIN
II na pas voulu se pliera Thumilmuon mac- Uve de sa vie nouvelle. Cette retraite forc^ Ta
rendu fou de mouvement, d'air, de courses au dehors. Il n'est jamais là. Il va chez l'un, chez l'autre... Il s'absente un jour, une semaine, quelquefois plus.
GIRARD
Il est venu me voir dans l'Est, en 1909.
MADAME EULiN, nuance de satisfaction.
Ah ! je ne savais pas.
GIRARD
Il ne vous l'avait pas dit?
MADAME EULIX
Il ne me dit jamais rien. Ça le prend tout d'un coup : « Je m'en vais, ne m'attends pas! » Et il part, il saute dans des trains... il voyage...
GIRARD
Pour tuer le chagrin. Il faut le laisser se distraire. Ça ne fait de mal à personne.
MADAME EULIN
Qu'à moi.
GIRARD, surpris et avec une inflexion de regret pour son mot malheureux.
Ahl
MADAME BULIN
Oh! je dis ça... Je me vante... Aujourd'hui, j'ai pris mon parti de tout ! C'est la vie de camp, de camp volant! Femme de soldat, femme de marin, ça se vaut. On est toujours seule... Et moi, je le suis plus qu'une autre... surtout depuis mon grand deuil I
GIRARD
Votre fils, le capitaine, tombé si vaillamment en Mauritanie... il y a...
// cherche,
MADAME ETIIV
Deux ans et onze jours. {Prenant son portrait qui est à portée de sa main,) Le voilà, tenat!
Elle le donne au général.
G I R A a D , regardant le portrait.
Belle figure. Des yeux hardis, bien oarerU.
MADAME BULIX
A présent fermés. Et encore, ce portraii-là ne donne pas du tout une idée de lui. Mais je n'en ai pas d'autre. Et puis, pour une mère,
c'est bien assez. Je n'ai pas besoin d'avoir une bonne épreuve de mon fils, pour le retrouver. {Elle porte la main à son cœur.) C'est là qu'il est ressemblant.
GIRARD, lui rendant le portrait.
Vous en avez un autre dans l'armée?
MADAME EULIN
Deux, général. Vous en oubliez. Depuis que je suis au monde, je n'ai vu dans ma famille et autour de moi, que des soldats. Mon père et mes deux frères l'étaient.
GIRARD
Vous ne les avez plus?
MADAME EULIN
Ils sont morts, tous à l'ennemi.
GIRARD
C'est superbe ! Comme vous devez être fîèrel
MADAME EULIN
Par moments. J'ai épousé un soldat et j'ai
eu quatre enfants. Trois fils et une fille. Robert, celui que...
Elle désigne le portrait du défunt,
(;iRARD
Oui. Et le second?
MADAME ECLIN
Jacques.
GIRARD
Où est-il?
MADAME EULIN
Au Maroc, lieutenant à la légion... Tous ces jours-ci, d'heure en heure, j'attends même de lui des nouvelles... qui n'arrivent pas.
GIRARD
Elle arriveront.
MADAME BULIIC
Oui... tout arrive... Enfin, mon troisième... Pierre...
GIRARD
Oh! celui-là, je sais... lieutenant à Orléans, au 65* d'artillerie.
MADAME EULiN, h vîsage un peu éclairé.
Vous le connaissez?
De nom seulement.
MADAME EULIX
Je regrette. A l'occasion, vous me permettrez de vous le présenter? (Girard^ geste d assentiment.) C'est mon dernier, le plus près de moi, bien qu'il m'ait quitté, lui aussi, pour la vie militaire, la vie des Eulin...
GIRARD
Enfin, heureusement que mademoiselle votre fille vous reste, au moins jusqu'à son mariage, pour adoucir...
MADAME EULIN
Non. Parce qu'elle est aussi un soldat, à sa manière.
GIRARD
Comment cela?
MADAME EULIN
Après la mort de son frère, elle est partie
pour Casablanca comme înfirniière, aux dames de la Croix-Rouge. Et elle y est toujours.
GIRARD
Quel âge a-t-elle?
MADAME EULIN
Vingt-trois ans.
Elle se mariera.
MADAME EULIN
Jamais. Elle l'a déclaré. Et elle est comme son père et ses frères, ce qu'elle veut, elle le veut bien. Vous devez mieux comprendre à présent tout ce que ma solitude a d'exceptionnel?
GIRARD
Oui.
MADAME BOLIN
Atteintes différemment par les mêmes coups, la vie de mon mari et la mienne sont toutes deux brisées, et plus que brisées, an peu détachées l'une de l'autre.
OISARD
Non?
MADAME EULIN
Par la force des choses I Le malheur ne rapproche que les natures pareilles. Celles qui ne se ressemblent pas, il les espace encore. Certes, nous sommes un trop fidèle et vieux ménage pour ne pas continuer à nous aimer d'une sûre affection, mais, tandis que je m'enfermais dans mon chagrin, lui, ne cherchait qu'à s'en évader, et il s'est lancé dans cette espèce d'agitation maladive, où il ne trouve même pas le repos.
GIRARD
C'est qu'il ne veut pas du repos!... Violent et généreux, déchaîné de devoir et de patriotisme, il est né pour la lutte.
MADAME EULIN
A outrance! oui. Et moi, je suis née passive, pessimiste et résignée 1 II ne pouvait donc pas en être autrement. Aussi, je vous demande pardon de vous raconter mes misères.
GIRARD, protestant.
Oh! madame...
MADAMB BULIN
Si. Mais vous êtes un ami. Vous m'excuse/
GIRARD
Je vous admire et je vous plains.
MADAME EULIN
Et puis, VOUS m'avez surprise dans une heure de plus grande faiblesse. Ces nouvelles que j'attends... les lettres de l'aîné que j'étsds en train de relire...
GIRARD
C'est mauvais. Vous oe devriei pas.
yADAMB BULIN
Qu'est-ce que vous vouiez que je fasse? Mon mari étouffe et meurt dans cet appartement. Moi, il n'y a que là que je vive et que je respire. C'est bien modeste, et cependant jv plais.
Je le comprends. Un beau quar m de
mouvement et de bruit militair'v sages et des fanfares de sold.
PHOTO OtRSCHEL