MADELEINE CHAUVIGNY DE LA PELTRIE
maison où Marie et son divin Enfant seraient invoqués. Elle ne tarda pas non plus à apprendre le nom de cette dame du monde qu'elle avait tenue par la main pour se rendre dans le Canada lointain,: lieu barbare, dont le seul nom servait d*épouvantail aux enfants de la vieille France. Cette personne s'appelait Madeleine de Chauvigny, dame de la Peltrie.
Née à Alençon en 1603, de parents fort pieux, Madeleine reçut une excellente éducation chrétienne. L'esprit de Dieu, qui la conduisait, lui inspira de bonne heure une aflFection toute particulière pour ce qui avait rapport au service de la religion. ** Dès qu'elle fut capable de faire des réflexions, dit Charlevoix, elle crut que Dieu voulait seul posséder son cœur, et elle commença de prendre des mesures pour entrer dans quelque communauté religieuse. Mais Dieu avait d'autres vues, et comme il la destinait au même dessein que la Mèrç Marie de l'Incarnation, il ne permit pas que ces deux femmes, par qui il voulait faire de grandes choses, prissent d'abord un parti qui aurait privé l'une de ses biens et l'autre de la connaissance des affaires et de l'expérience qui leur étaient nécessaires pour exécuter l'œuvre importante qu'il leur devait confier."
Se sentant donc attirée irrévocablement vers la vie reli-^ gieuse, Madeleine de Chauvigny se retira furtivement dans un monastère. Mais son père ne voulut pas consentir à une telle séparation ; il força sa fille à quitter le couvent, et il lui fit épouser Charles de Gruel, seigneur de la Peltrie, en la paroisse de Bivilliers. Cette famille appartenait à la haute noblesse percheronne Une fille, issue de ce mariage, fut moissonnée dans sa fleur, et Charles de Gruel disparut de la scène terrestre, deux ans après son mariage, laissant ainsi à sa jeune épouse sa liberté avec une fortune assez ronde.
Bien qu'elle éprouvât toujours le désir de se consacrer à Dieu, Madame de la Peltric résolut, après avoir consulté des personnes de haute vertu, de se dévouer tout entière àTœuvre des miissionsdu Canada, en mettant sa bourse -et son influence au service des missionnaires. La noble femme éprouva d'abord de grandes difficultés à Texécution de son religieux dessein. Elle dut subir un procès •coûteux de la part de sa famille, sous prétexte qu'elle dissipait ses biens. Ayant gagné ce procès, à la suite d'un vœu qu'elle avait fait à saint Joseph d'employer sa fortune pour sa gloire et pour le salut des âmes, elle recourut de nouveau à ses pieux aviseurs, qui comprirent qu'elle ne. pouvait pas différer plus longtemps de travailler à la conversion des sauvages de la Nouvelle France.
Quelque temps après, Madame de la Peltrie tomba malade d'une fièvre maligne qui la conduisit à deux doigts de la mort. Elle renouvela alors son vœu, et -elle fut aussitôt guérie, au grand ébahissement de son médecin, qui lui dit : ** Madame, je pensé que votre fièvre -est allée en Canada."
Cette fois, iln'y avait plus d'hésitation possible. Madeleine deChauvigny courut consulter un religieux d'une grande piété et de bon conseil. Elle lui exposa que son père désirait qu'elle se mariât de nouveau, et qu'il lui serait bien difficile de lui désobéir. Le religieux lui suggéra un plan assez singulier et qui devait réussir. H la ferait demander en mariage par Jean de Bemières, sei- .^eur de Louvigny, trésorier de France à Caën. La difficulté serait de faire consentir à ce mariage un homme qui vivait dans le monde comme un ermite, et ne s'occupait que d'oraisons et de bonnes œuvres.
Madame de la Peltrie écrivit à Termite de Caën, comme -on l'appelait, et lui ouvrit son cœur. Après bien des
hésitations et après avoir pris conseil de personnes discrètes, M. de Bemières consentit enfin au mariage, et demanda la main de la jeune veuve à son père, qui Tagréa avec plaisir. Tout marchait à souhait, lorsque la Providence intervint pour régler d*une autre manière la vocation de Madame de la Peltrie. Son père, tombé malade, fut enlevé de ce monde, après quelques jours de maladie seulement. Le projet de mariage fut abandonné, et la vertueuse dame allait enfin pouvoir embrasser Tétat que sa vocation et ses directeurs lui indiquaient depuis si longtemps.
Après avoir eu quelques pourparlers avec Tévêque de Tours au sujet de la fondation d'un couvent à Québec, Madame de la Peltrie, qui avait jeté les yeux sur les Ursulines pour Taider dans son œuvre, se rendit au couvent où elle fut accueillie comme un ange du ciel. " Dès que je Teus envisagée, s'écrie la Mère de Tincamation, je me souvins de ma vision, et reconnus en elle la compagne qui s'était jointe à moi pour aller à ce grand pays qui m'avait été montré ; sa modestie, sa douceur et son teint m'en renouvelèrent l'idée ; tous les traits
de son visage me parurent être les mêmes Ce qui me
fit encore admirer davantage la divine Providence, fut ce que j'appris par après d'elle-même, qu'en ce temps que Dieu me l'avait fait connaître, il lui avait aussi donné la première inspiration de sa vocation pour le Canada."
Madame de la Peltrie partit pour Québec en 1639, sur le même vaisseau qui portait la Mère de l'Incarnation et d'autres religieuses, tant Ursulines qu'Hospitalières. Dès son arrivée ici, elle vécut dans le monastère des Ursulines qu'elle avait fondé avec ses propres
deniers. Son œuvre de prédilection ftit de travailler à la conversion des sauvages, au soin et à Téducation de leurs enfants. Pendant dix-huit ans elle remplit TofiBce de lingère avec une charité qui ne se démentit jamais. Entre temps elle s'occupait des pauvres de la ville, racommodait leurs vêtements, ou leur en confectionnait de neufs. Son plus grand plaisir consistait dans les travaux manuels les plus htmiiliants, comme de laver la vaisselle, de balayer les chambres et de panser les plaies des malades. Partout elle se réservait la dernière place, et le nom de Fondatrice qu'on lui donnait souvent, lui causait toujours un profond chagrin, tant son humilité était grande. L'on conçoit aisément que cette pieuse femme parvint vite à un haut degré de perfection. Dieu lui accorda le don d'oraison, et bien qu'elle n'en voulut rien faire paraître, il devenait de plus en plus évident par sa tenue, ses discours et ses pratiques de mortification, qu'elle était en union constante avec le divin Maître.
La Mère de l'Incarnation disait un jour au Père Poncet: ** Madame notre Fondatrice court à grands pas dans les voies de la sainteté ; j'en suis ravie, et si vous la voyiez, vous le seriez comme moi." Deux ans plus tard, la même écrivait à la supérieure des Ursulines de Mons : ** Madame de la Peltrie est une sainte." De son côté, la Fondatrice écrivait à dom Claude Martin, au sujet de sa vénérable amie : * *Ah ! si j'avais la dixième partie de ses vertus, que je m'estimerais heureuse !"
Madame de la Pelletrie mourut quelques mois seulement avant la Mère de l'Incarnation. Le 12 de novembre 1671, elle fut attaqué de pleurésie, et en sept jours le mal avait fait son œuvre de destruction. ** Jamais, disent les Relations, elle ne fut plus humble, plusaflfable, plus mortifiée, plus obéissante, ni plus soumise à la
supérieure, aux ordonnances du médecin, plus dévote, plus unie à Dieu, ni plus resignée à sa sainte volonté.''
Le 16, s'étant informée quel jour il était, elle s'écria quand on lui eut dit que c'était mercredi: '*Dieu soit béni! ah! que je serai heureuse de mourir aujourd'hui! C'est un jour destiné pour honorer saint Joseph." Le fait est qu'elle mourut ce jour-là, à l'âge de soixantehuit ans, dont elle en avait passé trente-trois à Québec.
Le lendemain de sa mort, elle fut inhumée dans le chœur des religieuses, dans un cercueil de plomb. On avait préalablement enlevé le cœur de la défunte, qui, d'après son testament, devait être déposé et enterré sous le marchepied du maltre-autel de l'église des Jésuites. Les obsèques furent très solennelles. On y vit le gouverneur Courcelles, l'intendant Talon, tous les principaux citoyens de Québec et une foule de sauvages. Après l'inhumation auxUrsulines,le cortège se rendit en procession à l'église des Jésuites pour y conduire le cœur de la fonijatrice, porté sous un crêpe funèbre par un ancien conseiller au Conseil souverain.
JÉSUITE
S GARNIER naquit à Paris le 26 mat l'une famille de robe. Dès son jeune donna des signes non équivoques de tendre piété unie à un fond de juge^ emarquable. Ses dispositions apostoliques se manifestèrent déjà dans un temps où la jeunesse préfère les amusements et les jeux à tout ce qui tient de près ou de loin aux travaux de l'esprit ou aux choses de la vie religieuse. L'argent de ses menusplaisirs était consacré à des aumônes ou à d'autresbonnes œuvres dont il était lui-même le dispensateur.
Charles Gamier fit ses études chez les Jésuites du collège de Clermont. Il s'y fit remarquer par sa bonne conduite et sa piété exemplaire. La dévotion à la sainte Vierge, surtout à son Immaculée Conception, semblait primer toutes les autres. ** C'est elle, disait-il, qui m'a tenu dans ses bras durant ma jeunesse, et qui m'a fait entrer dans la Compagnie de Jésus. "
A dix-huit ans, Charles Gamier entrait au noviciat de Paris, bien que son père ne goûtât guère cette vocation ; il eût préféré garder auprès de soi un trésor aussi précieux. **Si je n'aimais pas autant votre Compagnie,, disait-il un jour à un Jésuite, je ne vous donnerais pasun enfant qui depuis sa naissance jusqu'à aujourd'hui
n*a jamais commis la moindre désobéissance, et ne m'a jamais causé de peine. '* Mais la vocation religieuse de ce jeune homme était tellement visible, qu'il eût été cruel de Ten détourner.
Son noviciat terminé, Charles Gamier fit trois années de philosophie au collège deClermont (1626-29), puis, après plusieurs années consacrées à renseignement dans des collèges de province, il revint à Paris pour y étudier la théologie (1632-36). Son désir de partager les travaux apostoliques de plusieurs de ses confrères qui, depuis 1632, avaient pris le chemin du Canada, fut bientôt connu de ses supérieurs, qui semblaient disposés à y obtempérer. Mais le père du jeune Jésuite, mis au courant de la situation, s'opposa formellement au vœu de son fils. Il avait déjà fait un sacrifice assez grand en lui permettant d'entrer dans la Compagnie de Jésus, c'était trop que de lui en demander un second qui allait le priver du plaisir de voir son enfant, peut-être pour toujours. Celui-ci toutefois ne se découragea pas : il mit tout en œuvre pour changer les idées paternelles: larmes, prières, supplications, etc. Enfin, de guerre lasse, le père se laissa toucher, et accorda la permission tant désirée. Ce fut un jour de grand bonheur pour ce Jésuite de trente ans que celui où il prit pied sur le vaisseau qui devait le transporter à Québec, parce qu'il prévoyait que sa carrière ne serait pas bien longue. Sa constitution débile ne pourrait résister bien longtemps aux travaux ardus des missions sauvages. Puis il se sentait appelé au martyre par un pressentiment qui ne devait pas le tromper.
Désormais le Père Gamier ne vivra plus que pour la conquête du royaume des élus, et pour parvenir à cette heureuse fin, suprême ambition des âmes vraiment apo^*
toliques, il ne négligera aucune occasion favorable, il se résignera à tous les sacrifices, il exposera santé et vie.
Le premier théâtre de ses travaux fut la mission huronne,où le Père de Brébeufne faisait que de reprendre le cours de ses eflForts interrompus depuis 1629 jusqu*en 1635. Le champ était vaste, et la moisson s'annonçait abondante. Mais il fallait semer pour récolter, et Tœuvre des missionnaires était des plus ardues. Il lui fallait tout d'abord apprendre la langue des sauvages, besogne des plus ingrates, hérissée de difficultés; puis se soumettre à mille et une exigences répugnantes à la nature et aux mœurs d'un chrétien. Le Père Gamier entra vite dans son rôle, car aucun obstacle ne l'embarrassait. H se mit à l'étude de l'idiome huron avec une telle ardeur, qu'en peu de temps il put utiliser ses connaissances pour ses travaux d'évangélisation qu'il poussa avec la plus grande vigueur. Quelque temps après son arrivée chez les Hurons, il écrivait à son frère Henri de Saint-Joseph, carme déchaussé : ^* La vie est dure dans les missions et, dans mes nécessités, je pense quelquefois aux douceurs delà France.. .Mais aussitôt je me dis : il faut renvoyer toutesx^es douceurs au Paradis, où nous trouverons tout en Dieu, et alors il y a plus que du plaisir à la privation de ce qui est le plus agréable sur la terre."
**Rien au monde ne le touchait," dit le Père Ragueneau; **nirepos, ni consolation, ni peines, nifatigues. Son tout était en Dieu, et hors de lui, tout ne lui était rien."
L'amour des souffrances formait le fond de la vie du Père Gamier. Soigner les maladies les plus rebutantes, accomplir des marches forcées à travers des chemins dangereux et par des froids presque intolérables, c'était une mince considération pour un missionnaire que vivifiait le souffle de l'amour divin. Et le Père Gamier, qui était d'une constitution délicate, lacérait sa chair au
moyen de cilice et de ceinture aux pointes aiguës, et il trouvait moyen, en dépit de toutes ces mortifications, de frayer sa voie dans les rudes missions du Canada, sans proférer de plaintes, sans demander une seule minute de repos. Si on lui conseillait de se ménager, il disait: **I1 est vrai que je souffre du côté de la faim, mais ce n'est pas jusqu'à la mort, et. Dieu merci, mon corps et mon esprit se soutiennent dans leur vigueur/'
Son dévouement aux sauvages hurons fut inaltérable. Pour en baptiser un seul, il eût fait des prodiges de valeur. Les Relations rapportent qu'un jour il porta un pauvre malade sur ses faibles épaules jusqu'à une distance de deux lieues, afin de gagner le cœur de ses congénères et de les convertir à la foi chrétienne. Des sauvages, qu'il assista à la mort, témoignèrent qu'ils avaient vu à leur chevet un ange d'une rare beauté qui les exhortait au repentir de leurs fautes et aidait le Père dans ses fonctions sacrées. Le fait est que le fervent missionnaire avait une dévotion spéciale aux saints Anges, et il ne manque pas d'exemple où ces envoyés de Dieu sont intervenus pour opérer des conversions extraordinaires.
Le Père Léonard Garreau, compagnon ^e mission dû Père Gamier pendant quatre ans, écrivait de lui : ** Il semblait n'être né que pour la conversion des sauvages ; sa ferveur en cet endroit croissait tous les jours... Il n'avait point d'autres pensées que des choses de sa mission: il était ignorant de la France, comme un homme qui jamais n^en eût été ; et les nouvelles qu'il en attendait chaque année, faisaient si peu d'impression dans son esprit, qu'il les oubliait incontinent."
Le zèle du Père Gamier ne se borna point aux missions huronnes^ il essaya aussi, et à plusieurs reprises, de travailler à la christianisation des sauvages de la
nation du Petun, mais inutilement au début ; ces barbares se montrèrent insensibles à toute parole évangélique. Cependant le Père ne se découragea pas, car il était décidé à vaincre ou à mourir. Après les avoir abandonnés deux fois, il résolut de tenter un dernier et suprême eflFort, quelques sacrifices dût-il s'imposer. Après avoir échappé à une tentative d'assassinat, il parvint enfin à s'implanter au milieu d'eux. Bientôt sa parole inspirée connut des auditeurs que la grâce allait amener à de meilleurs sentiments. Les conversions commencèrent, et avec elles ces miracles de la bonté divine qui voulait convertir cette nation au moment même où elle allait, presque en bloc, recevoir la récompense du martyre. En effet, les Iroquois qui, à cette époque, dévastaient toute la Nouvelle-France, ravageant, brûlant tout ce qui tombait à leur portée, avaient décidé d'en finir avec les Hurons et les Pétuneux.
C'était en 1649, l'année mémorable du grand massacre des tribus huronnes. Tout leur pays avait été dévasté, des missionnaires avaient été martyrisés, et quelques membres épars de la grande famille huronne n'avaient dû leur salut qu'à la fuite.
Le 7 décembre de la même année, trois cents Iroquois tombèrent à l'improviste sur la mission de Saint- Jean des Pétuneux dirigée par le Père Gamier. Le farouche ennemi se montra implacable. Assoiffés de sang, les guerriers iroquois firent main basse sur tous les membres de la mission, tuant, assommant hommes, femmes et enfants. Le Père était alors occupé à visiter ses ouailles de cabane en cabane. A la première nouvelle de l'irruption de ces barbares, il court à sa chapelle, et il crie aux chrétiens présents : ^' Sauvez-vous, nous sommes morts." Puis il sort et court à droite et à gauche, baptisant, bénissant ou absolvant. Mais il
tomba bientôt la poitrine percée d'une balle. Une autre le frappe à la cuisse, et il reste presque évanoui sur le sol. Cependant il n*est pas mort, car, apercevant à quelques pas de lui un pauvre moribond blessé gravement il se met à genoux, puis il se lève pour aller lui porter secours. A peine a-t- il fait trois ou quatre pas, qu'il s'aflFaisse sur lui-même. Il se lève une seconde fois, pour tomber de nouveau. Une troisième tentative aboutit à un pareil résultat. Arrive sur Tentrefaite un sauvage iroquois qui enfonce sa hache dans le crâne du Père qui succombe et meurt.
Ainsi périt le Père Gamier. Il n'était âgé que de trente-trois ans et six mois, dont il avait passé treize au milieu des sauvages. Au lendemain de sa mort, l'un des Pères qui avait présidé à son inhumation, écrivait au supérieur des Jésuites à Québec : **Je puis dire en général, que je ne connaissais point de vertu qui lui manquât, et qu'il les avait toutes à un haut degré, je puis assurer qu'en quatre ans que j'ai été son compagnon, je ne l'ai jamais vu faire une faute qui fat directement contre quelque vertu... Il était très exact dans l'observation de nos règles, et quelque occupation qu'il eût pour la conversion des sauvages, jamais il n'eût perdu aucun temps de ses oraisons, de ses lectures spirituelles, ni de son examen. Sa chasteté était si pure qu'elle me paraissait angélique, dans une modestie aussi rare, que j'en aie point vu en France. Mais surtout j'admirais son humilité, il avait un très bas sentiment de soi-même, et quoiqu'il eût des talents éminents pour ces missions, néanmoins il se postposait à tous les autres... La gloire de sa mort a couronné l'innocence de sa vie."
Parkman fut un des plus fervents admirateurs du Père Gamier : ** Il entra, dit-il, dans la vie de périls.
faite pour eflFrayer les plus braves, avec Fardeur d^un cœur vaillant contenu dans un corps délicat et soutenu par un grand esprit de sacrifice ; et il se montra à la hauteur de toutes les difiicultés. Ses compagnons le jugeaient un saint, et s41 eut vécu deux siècles plus tôt, on Teût probablement canonisé ; sa vie entière fut un martyre volontaire."
— ii^9s>}î^i^ —
EANNE MANCE naquit vers Pan 1606, à Nogent-le-Roi, à quatre lieues de Langres, d'une famille honorable, qui a fourni des magistrats et des militaires remarquables. L'un de ses frères, Pierre Mance, fut archidiacre de Troyes, et se rendit célèbre par sa vaste érudition. Jeanne annonça, dès sa plus tendre enfance, ce qu'elle serait plus tard, c'est-à-dire qu'elle donna même alors tant de preuves de sa vertu, que l'on put déjà présager qu'elle consacrerait à Dieu sa vie tout entière. Guidée sans doute par l'inspiration du Saint-Esprit, elle résolut, alors qu'elle était à peine âgée de six ans, de faire- le vœu de chasteté perpétuelle. ** C'est elle-même, dit la Sœur Morin, qui m'a rapporté bien des fois cette particularité de son enfance."
Ayant perdu ses parents, Jeanne se trouva maîtresse d'elle-même. Dès lors son dévouement à la cause du bien ne connut plus de bornes. Cependant elle ne se sentait pas d'attrait spécial pour le cloître. La Providence, qui règle la destinée des hommes, permit qu'un jour elle eut un entretien avec un chanoine de Langres, qui lui parla des œuvres que désiraient accomplir dans la Nouvelle- France deux dames de qualité, la duchesse d'Aiguillon et Madame de la Peltrie, l'une, fondatrice de l'Hôtel-Dieu, et l'autre, des Ursulinesde Québec. Ce fut pour la pieuse
fille comme un trait de lumière, et sa vocation sembla décidée. Elle se sentit attirée vers cette colonie lointaine, comme tant d*autres femmes vertueuses qui, un peu plus tard, quittèrent leur pays natal pour courir au Canada y travailler à la conversion des sauvages et à Téducation des jeunes filles. Après quelques hésitations bien légitimes au sujet de cette vocation si soudaine, Jeanne Mance alla consulter son directeur de conscience, qui, rayant entendue, ne put que lui dire : ** Allez, Mademoiselle, allez au Canada; je vous en donne la permission.*' Pour cette jeune fille, si humble et si obéissante, ce fut un ordre. Dès lors elle multiplia ses démarches afin de parvenir à son but. Elle eut des entretiens avec la princesse de Condé, avec la Reine Anne d'Autriche, et enfin avec le PèreRapin, provincial des Récollets. Tous s'accordèrent à encourager un dessein aussi visiblement inspiré par le Saint-Esprit. En fin de compte, elle rencontra Madame de BuUion, dont le mari, surintendant des finances, venait de mourir à Paris, laissant de grands biens à sa veuve. C'était en 1640.
Le printemps suivant, Jeanne Mance, s'étant concertée avec Madame de BulUon, la ** protectrice inconnue," au sujet de la fondation d'un hôpital à Montréal, et munie de quelques ressources pécunières, se rendit à La Rochelle et s'embarqua pour Québec sur un des trois navires qui emportaient en Canada la recrue de Montréal. Elle passa l'hiver à Sillery, en compagnie de Madame de la Peltrie, de MM. de Puizeau et de Maisonneuve. ** Quoiqu'elle ne fût âgée que de trente-six ans, écrit Paillon, sa vertu lui donnait une telle autorité sur ces pieux colons, que tous la respectaient et l'honoraient comme si elle eût été leur mère, et avaient pour ses moindres volontés une soumission d'enfant."
Comme, au début de Montréal, il n'y avait que peu de malades à soigner, Mlle Mance aurait aimé mieux
employer les fonds donnés par Madame de BuUion à Tœuvre des missions sauvages. Mais la grande bienfaitrice ne voulut pas démordre de son idée et persista dans ses intentions. Mlle Mance se mit donc résolument à Touvràge, et dès Tété de 1644, les travaux de Thôpital dédié à saint Joseph étaient à peu près terminés. Elle y entra le 8 octobre. Le bâtiment, de soixante pieds de long, comprenait une cuisine, une chambre pour Mlle Mance, une autre pour les servantes, deux pièces pour les malades, enfin un petit oratoire de pierre, de neuf à dix pieds carrés, orné assez proprement et bien voûté, afin que le saint Sacrement y fût à Tabri des pluies.
En 1649, Mlle Mance dut aller en France dans Pintérêt-de son hôpital menacé sous bien des rapports. Elle visita M. Olier, fondateur de la société de Saint- Sulpice. Celui-ci, qui savait lire au fond des cœurs, reconnut vite qu'il avait devant lui une personne au cœur d'or : ** J'ai vu parfois, disait-il, les opérations de Dieu dans les âmes des personnes de Montréal, entre autres de Mlle Mance, que je voyais pleine de la lumière, dont elle était environnée comme un soleil." Elle eut plusieurs entretiens avec les personnes qui s'intéressaient le plus à la ville naissante et à son hôpital. Toutes lui promirent leur protection. De sorte qu'elle revint à son poste, de plus en plus raffermie dans son dessein de charité. N'eussent été les Iroquois qui harassaient sans cesse les colons par leurs attaques nocturnes, Jeanne Mance eût vécu dans une paix parfaite. Mais chaque nuit il en tombait quelqu'un sous les coups de ces barbares, et il devenait de plus en plus évident que si la France n'envoyait quelques secours, Montréal serait un jour détruit. Dans cette conjoncture pénible, Mlle Mance s'offrit à aider M. de Maisonneuve en lui donnant les 22,000 livres que Madame de BuUion avait placées à son crédit aux fins de
rhôpital, à condition que le gouverneur lui donnerait cent arpents de terre défrichée du domaine des seigneurs. Ce don, ratifié par Madame de Bullion, permit à M. de Maisonneuve de lever cent hommes de troupe, qui sauvèrent, non seulement Montréal, mais la colonie tout entière.
Le 28 janvier 1657, Mlle Mance tomba sur la glace, se rompit Tavant-bras droit, et se démit le poignet. Les médecins soignèrent le membre brisé, sans s'apercevoir de la dislocation. De sorte que la pauvre fille resta infirme et toujours souffrante. ** Je demeurai tout à fait privée de Tusage de ma main, écrit-elle, et de plus, j'en souffrais beaucoup. J'étais obligée de porter toujours mon bras en écharpe, ne pouvant le soutenir autrement ou sans quelqu'autre appuL Depuis le moment de ma fracture, je ne pus m'aider ni me servir de ma main en aucune manière, ni en avoir la moindre liberté, en sorte qu'il me fallait habiller et servir comme un enfant." Lors d'un voyage qu'elle fit en France, quelques années plus tard (1658-59), Mlle Mance consulta plusieurs chirurgiens éminents,ettous l'assurèrent qu'il n'y avait point de, remède à son mal, et que, de plus, il y avait danger que son bras vînt à se dessécher tout à fait. Elle n'avait donc d'autre espoir de guérison qu'en une intervention spéciale d'en Haut. Dieu permit que l'intercession de M. Olier, qui avait tant fait pour Villemarie, obtint ce miracle en faveur de cette créature privilégiée. Laissons-lui le soin de raconter elle-même comment les choses se passèrent.
** Étant tout à fait privée de l'usage de ma main depuis le moment de ma chute, je n'usais d'aucun remède, n'espérant plus de guérison, n'ayant pas même la pensée de demander un miracle. J'étais contente de me soumettre à l'ordre de Dieu, et de demeurer ainsi toute
ma vie en cet état de privation douloureuse et pénible. J'avais désiré de voir le cercueil de feu M. Olier, non pas dans la vue de mon soulagement, mais dans Pintention de rhonorer, Testimantun grand serviteur de Dieu. J'eus la permission de le voir le jour de la Purification de la sainte Vierge. Je savais qu'il avait pendant sa vie grande dévotion à ce jour. Comme je fus sur le point d'entrer dans la chapelle où repose son corps, la pensée me vint de demander à Dieu, par les mérites de son serviteur, qu'il lui plût de me donner un peu de force et quelque soulagement à mon bras, afin que je m'en puisse servir dans les choses les plus nécessaires, comme pour m'habiller et pour accommoder notre autel à Montréal. Je dis : O mon Dieu y je ne demande point de miraclcy car f en suis indigne ; mais un peu de soulagementy et que je me puisse aider de mon bras. Comme j'entrais dans la chapelle, il me prit un grand saisissement de joie, si extraordinaire, que de ma vie je n'en ai senti de semblable. Mon cœur en était si plein, que je ne le puis exprimer... Je ne peux exprimer cela sinon en disant que c'était un effet de la grande complaisance que je sentais du bonheur que possède ce bienheureux serviteur de Dieu. Je lui parlais comme si je l'eusse vu de mes yeux, et avec beaucoup plus de confiance, sachant qu'il me connaissait à présent bien mieux que lorsqu'il était au monde ; qu'il voyait mes besoins et la sincérité de mon cœur, qui ne lui avait rien caché.
** J'entendis la sainte messe, et communiai dans cette douceur extraordinaire, ne songeant point à mon bras qu'après la messe, lorsque M. de Bretonvilliers s'en allant à la paroisse pour assister à la procession, je le priai de me donner le cœur de feu M. Olier pour le faire toucher à mon bras, lui disant que je croyais que je n'aurais plus que faire du sang des
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bœufs pour ma guérison : car j'eus dès lors une confiance certaine d'être exaucée. Il me l'apporta et se retira : et moi, ayant pris ce précieux dépôt de ma main gauche, et pensant aux grâces que Dieu avait mises dans ce saint cœur, je le posai sur ma main droite tout enveloppée qu'elle était dans mon écharpe, et au même moment je sentis que ma main était devenue libre, et qu'elle soutenait sans appui le poids de la boîte de plomb où le cœur est enfermé ; ce qui me surprit, m'étonna merveilleusement, et m'obligea de louer et de bénir la bonté divine de la grâce qu'elle me daignait faire, de manifester en moi la gloire et le mérite de son saint serviteur. Je sentis en même temps une chaleur extraordinaire se répandre par tout mon bras, jusqu'aux extrémités des doigts, et l'usage de ma main me fut rendu dès ce moment."
Ce témoignage, donné sous la signature de Jeanne Mance,ne saurait être révoqué en doute. Du reste, plu- 'sieurs personnes dignes de foi, entre autres Marguerite Bourgeoy s, sa compagne de voyage, ont vu de leurs yeux ce miracle éclatant. Tout le monde, en France, voulait en entendre le récit de la bouche même de Mlle Mance. C'était à qui pourrait la voir et lui parler, car on la regardait déjà comme une sainte à miracles. Finalement elle dut se dérober aux importunités des gens qui allaient jusqu'à couper des morceaux de sa robe pour satisfaire leur dévotion.
Comme on le voit, Dieu opérait de grandes choses dans la personne de Mlle Mance. Ce miracle éclatant devait servir à aplanir bien des diflScultés au sujet de cet hôpital, dont l'existence était encore précaire. Mlle Mance avançait en âge. Qui, après elle, prendrait charge d'une institution comme celle-là, qui demande tant de surveillance et surtout de capitaux assurés?
Madame de BuUion voulut bien consentir à creuser de nouveau sa bourse, et elle insista pour que les Hospitalières de La Flèche prissent charge des malades de rhôpital. Ce furent les Sœurs de Brésoles, Macé et Maillet qui furent choisies. Elles accompagnèrent Mlle Mance jusqu'à La Rochelle, et là prirent passage sur le vaisseau qui devait les déposer à Québec le 8 septembre 1659, jour de la Nativité de la sainte Vierge.
Dans Tautomne de 1662, Mlle Mance entreprit un troisième voyage en France dans l'intérêt de sa communauté. Elle avait à cœur de la constituer définitivement non seulement au temporel mais encore au spirituel. Son suprême désir était d'avoir son institut érigé en ordre religieux par le Saint-Siège. Elle eut cette grande consolation avant de quitter cette terre d'exil, et de se séparer de ses chères religieuses, qu'elle avait fait venir de France au prix de si grands sacrifices. Après avoir mis ordre à toutes les affaires de la communauté, dont elle avait été l'habile administratrice durant trente ans, Jeanne Mance rendit son âme à Dieu en juin 1673, à l'âge d'environ soixante-sept ans.
M. l'abbé Faillon, qui a écrit sa vie, ajoute:
** Il est à regretter qu'on ne nous ait conservé aucun détail sur ses dernières années, ni sur les circonstances de sa sainte mort. Tout ce que nous en savons, c'est que Dieu acheva de la sanctifier par de longues et continuelles maladies ; que cette fille admirable édifia toute la colonie par ses grandes vertus, et qu'enfin elle mourut en odeur de sainteté."
L'annaliste de l'Hôtel-Dieu écrit: ** Mademoiselle Mance a demeuré jusqu'à sa mort dans cette communauté de Montréal, édifiant tout le monde par ses grandes vertus ; elle y est morte en odeur de sainteté et elle fut enterrée honorablement dans leur église."
Ces deux témoignages, ajoutés à tant d'autres en faveur de cette femme du XVIle siècle, prouvent à Pévidence qu'elle remplit sa mission providentielle à la satisfaction de ceux qui furent ses contemporains. ** Le christianisme, dit Chateaubriand, a placé la charité comme un puits d'abondance dans les déserts de la vie." Jeanne Mance, en établissant à Montréal cet asile pour les malades indigents, a creusé un puits de charité qui ne s'épuisera jamais.