LA VÉNÉRABLE MARIE DE L'INCARNATION
de distance, se plaisaient à confier leurs jeunes filles à <!es excellentes Mères. Les résultats de Téducation donnée aux Ursulines ne furent pas lents à se produire. Dans une de leurs Relations^ les Jésuites disaient : ** En voyant les ménages du Canada, il est aisé de distinguer, par réducation chrétienne des enfants, les mères de famille qui ont été élevées aux Ursulines d'avec celles qui n'ont pas eu cet avantage. " Les relations d'amitié qui, dès cette époque, se firent jour entre la communauté et les grandes familles du pays, n'ont jamais cessé d'exister depuis, et si on parcourt les annales du monastère, l'on est toujours pprté à admirer cette union admirable entre le cloître et la société civile. * Des gouverneurs français et anglais se sont faits les soutiens, les protecteurs ou les amis de leur communauté.
La Mère de l'Incarnation vécut toujours dans la plus parfaite union avec Dieu, malgré ses occupations extérieures assez absorbantes. Cette union qui n'avait pas cessé depuis qu'elle eut atteint ses vingt ans, allait toujours croissant, grâce à la pureté de sa vie qui était une oraison continue. S'expliquant un jour dans une lettre à son fils, au sujet de cette oraison surnaturelle^ elle lui disait avoir remarqué ** trois états qui se suivent et qui ont leur perfection particulière. Il y a des âmes qui ne dépassent pas le premier ; d'autres sont élevées jusqu'au second; quelques unes enfin parviennent heureusement au troisième." Puis elle nomme ces trois états, l'oraison de quiétude, l'oraison d'union et le mariage mystique ou spirituel. Quand une âme est parvenue à ce troisième degré, elle peut endurer toutes les souflraiices, sans que le corps en laisse rien paraître. Elle-même était arrivée à cette union mystique où se trouvent la paix et la lumière. ** Il semblait, au dire des Pères Jésuites, ses directeurs, que la Mère de l'Incarnation eût deux âmes, dont l'une était aussi unie à
Dieu que si elle n'eût eu rien autre chose à faire qu'à le contempler, et l'autre aussi attachée aux affaires extérieures que si elle s'y fut occupée tout entière."
La vénérabJe Servante de Dieu vécut jusqu'en 1672. Quelque temps avant d'aller recueillir la récompense de soixante et quelques années de vie sainte, elle écrivait à l'une de ses filles : ** Depuis trente ans et plus que je suis en Canada, combien souvent il m'a fallu suer de corps et peiner d'esprit pour conduire les choses au point où^ je les laisse ! Priez Dieu cependant qu'il me pardonne tous mes péchés, et que désormais je ne pense plus qu'à bien mourir."
Tombée malade dans la nuit du 15 au 16 janvier 1672, la Mère de l'Incarnation dut attendre jusqu'au 30 avril pour consommer le sacrifice de sa vie. L'opinion publique la canonisa aussitôt, dit le Père Charlevoix. C'est à qui aurait une relique de la défunte. Les sauvages la pleurèrent en s'écriant : ** Notre Mère à nous est morte." Mgr de Laval présida à ses obsèques et k Père Lalemant prononça son oraison funèbre. Son sujet tiré des anciens Livres définissant les attributs de la femme forte, ne manquait pas d 'à-propos. Les Relations des Jésuites, qui, par une singulière coïncidence, se terminent aussi en 1672, renferment une notice consacrée à la Mère de l'Incarnation. Le Père Dablon écrivait: ** Chargée d'années et de mérites, elle quitta la terre pour aller jouir de Dieu dans le ciel. Cette âme sainte se sépara sans violence de sa chère communauté, parce que Dieu l'appelait à soy ; elle n'eut aucun sentiment de leurs regrets ni de leurs larmes, d'autant qu'elle avait les yeux arrêtés sur la volonté de Dieu, qui avait toujours été l'objet de toutes ses délices, et son paradis en cette vie."
PAUL de CHOMEDEY
Sieuf de Msisonfieuve
AUL Choxnedey de Maisonnetrve ne ftit pas sans dotite, atix yettx de ses contemporains, le héros qtienotis notis complaisons maintenant â reconnaître en sa personne. Simple gottvemettr d^une îïe à peine habitée, dans une colonie embryonnaire, sans ressources suffisantes^ il ne pouvait atteindre la renommée d'un Frontenac ou d*tm Vaudreuil. Cependant le premier gouverneur de Montréal, tout humbk qu41fut,pkis encore par les sentiments et par le cœur que par la position, a vu grandir avec le temps ses titres de gloire. Sa vertu, don tact, sa prudence, toutes ks précieuses qualités qui ornèrent sa belle âme ont conquis Padmiration du peuple canadien. Sa mission providentielle est un fait tellement acquis à rhistoire que vouloir le révoquer en doute serait de la témérité.
Paul de Chomedey naquit en France, près de Troyes, • vers Tan 1600. Cet unique et dernier rejeton d*ùne des plus célèbres familles de la Champagne, entra tout jeune dans Tarmée. Grâce à une éducation franchement chrétienne, cet adolescent sut conserver au milieu de la contagion du vice Tinnocence de ses premières années, ne frayant avec ses compagnons d^armes que lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il charmait ses loisirs en pinçant le luth, et il consacrait le reste de son temps à la
:St*aM?r:
PAUL DB CHOMEDEY Sieur de Maisonneuve
PAUL DR CHOMEDEY 4a
prière. Déjà la Providence avait jeté les yeux sur lui pour le rendre déplus en plus digne de devenir plus tard le héraut de la foi et de la religion catholique en la Nouvelle-France.
Nous ne connaissons que peu de chose sur la vie de Paul de Chomedey jusqu'au jour où nous le retrouvons à Paris dans la cellule <iu Père Jésuite Charles Lalemant, récemment arrivé du Canada. Chomedey avait lu par hasard une de ces Relations que la Compagnie de Jésus taisait imprimer tous le$ ans et distribuer par toute la France. Cette lecture l'avait tellement ému, qu'il n'avait cru mieux faire que d'aller exposer au Père son état d'âme. **Mon Père, lui dit-il, vous voyez devant vous un homme bien décidé à mépriser tous les avantages que le monde pourrait lui offrir, et entièrement résolu d'aller au-delà des mers dans les contrées que vous évangélisez, consacrer son repos, ses services et sa vie au bien et à la sanctification de ces peuplades."
Pareille confidence ne pouvait mieux tomber, car le Père Lalemant se trouvait dans un sérieux embarras au sujet du nouveau gouverneur qu'il s'agissait de nommer sans délai. Il venait même d'avoir un long entretien à ce propos avec Jérôme le Royer, sieur de la Dauversière, receveur des domaines du Roi à La Flèche, en Anjou,, lequel avait conçu le noble projet de fonder une colonie dans l'île de Montréal sous le nom de Ville-Marie. Il s'était, dans ce but, adjoint un gentilhomme riche et charitable dans la personne de Pierre Chevrier, baron de Fancamp, ainsi que M. l'abbé Olier, fondateur des Sulpiciens. Tous trois avaient formé un noyau d'association, nommée depuis ** Société de Notre-Dame deMont-^ réal. " Dieu devait bénir leur pieuse entreprise, et la meilleure preuve qu'il pouvait leur en donner, ce fut la rencontre de Paul de Chomedey. Ce brave militaire, si
zélé pour la gloire de Dieu, si dévoué à sa patrie, ne pouvait être que le choix d'en Haut. Aussi fut-il aussitôt agréé que proposé comme gouverneur de Montréal. Les membres de la Société de Notre-Dame Taccueillirent à bras ouverts ; ils le présentèrent au Roi, qui lui donna sa commission sur le champ.
La chronique rapporte que le nouveau gouverneur était vraiment Thomme qui convenait à une entreprise élaborée au nom de la religion, sous la protection spéciale de la saihte Vierge dont il était un fervent dévot. Paul de Chomedey, en eflFet, s'était attaché àla Mère du Sauveur des hommes par la récitation quotidienne de son petit OflSice et du chapelet. Les relations de cet homme •de bien avee les principaux sociétaires de la Compagnie de Montréal, les avertissements du Ciel, même les visions surnaturelles dont Dieu se montra prodigue à l'égard des fondateurs, sont des motifs suffisants pour nous faire remarquer l'intervention de la Providence dans l'établissement de Ville-Marie. Aussi bien ftit-elle dès son berceau la ville bénie de Dieu, la protégée spéciale -de la sainte Vierge. Pendant les premières années surtout, elle fut une image de la primitive Église. Le père spirituel de cette communauté était M. de Maisonneuve. ** Gentilhomme de vertu et de cœur," écrit l'auteur des Véritables motifs. ** Gentilhomme dont l'âme est aussi bien trempée que l'épée," s'écrie le P. Charles Lalemant, tels sont les témoignages que lui apportent deux de ses contemporains, bons juges en la matière. M. de Maisonneuve, lui, ne se connaissait <ju'une qualité, et encore n'en éprouvait-il qu'un orgueil légitime, c'était son dévouement à la religion catholi- <jue, son désir de travailler à la christianisation des peuplades sauvages. Il ignorait, comme tous ceux qui «'employèrent à l'œuvre commune, que la Providence
PAUL DE CHOMEDEY 45
s^était réservée d'établir, en son temps, dans cette Nouvelle-France, un noyau choisi de personnes pieuses, éclairées et prêtes aux plus sublimes dévouements.
Ville-Marie, jusqu'alors inconnue, si ce n'est dans les récits de voyages de Jacques Cartier et de Champlain, va bien vite devenir un centre de population des plus intéressants à étudier, des plus importants au point de vue stratégique dans la colonie. Ce sera d'abord l'humble bourgade, pauvre, abandonnée souvent aux caprices du sort, puis la petite ville de plus en plus florissante, ofirant au commerce et à l'industrie des ressources précieuses, jusqu'à ce qu'elle devienne la grande métropole que nous connaissons, métropole aux perspectives de plus en plus brillantes. Les paroles prophétiques du Père Vimont, prononcées le jour même de la fondation de Montréal — 17 mai 1642 — devaient être réalisées au pied de la lettre : **Ce que vous voyez ici, (Jisait-il dans son allocution à la petite troupe groupée au pied de l'autel, n'est qu'un grain de sénevé, mais il est jeté par des mains si pures et si animées de l'esprit de la foi et de la religion, qu'il faut sans doute que le ciel ait de grands desseins, puisqu'il se sert de tels instruments pour son œuvre, et je ne fais aucun doute que ce petit grain ne produise un grand arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne soit multiplié et ne s'étende de toutes parts".
Inutile d'insister sur les débuts de Montréal. Tout le monde connaît à quelles épreuves furent soumis ces valeureux colons que les attaques incessantes des Iroquois avaient rendus unis comme des frères, purs comme des anges, et braves comme des lions. M. de Maisonneuve ne ménageait rien pour l'avancement temporel et
Spirituel de ses axlministrés. Il voyait à tout, prévoyait tout. Comme gouverneur, il devait veiller au maintien du bon ordre, à la conservation de la morale publique, à rintégrité de la justice dans les différends qui pouvaient surgir entre ses gens. Naturellement tous n'étaient pas des saints, surtout parmi la soldatesque. Aussi lui fallut-il sévir de temps à autre contre certains abus provenant des boissons enivrantes, des jeux de hasard et contre les blasphémateurs. Il a laissé une sérié d'ordonnances qui font foi de sa fermeté et de sa sagesse.
" On est surpris, dit Paillon, qu'ayant passé toute sa vie dans le métier des armes, il ait su allier ensemble et réunir en sa personne, le caractère décidé et résolu d'un gouverneur* militaire toujours prêt à marcher à l'ennemi, et celui d'un juge consommé dans l'exercice de la justice, par la sagesse qui reluit dans toutes ses sentences, et qui même peut nous laisser incertains s'il a été supérieur comme gouverneur de place ou comme gouverneur."
Au nombre des autres qualités que l'on attribue à M. de Maisonneuve, mentionnons son désintéressement, la simplicité dans sa mise et sa frugalité. DoUier les relève toutes trois : ** Ce brave et incomparable gouverneur, dit-il, a fait paraître en sa personne un détachement universel et non pareil, un cœur exempt de toute autre crainte que de celle de son Dieu et une prudence admirable. Mais, entre autres rares qualités, on a vu en lui une générosité sans exemple à récompenser les bonnes actions de ses soldats. Plusieurs fois, pour leur donner des vivres, il s'en est privé lui-même, leur distribuant jusqu'aux mets de sa propre table. H n'épargnait rien pour leur procurer quelque petit bénéfice, quand les sauvages venaient en traite dans ce lieu. Je sais même
PAUL DE CHOMEDY 47
-qu'une fois, remarquant une extrême tristesse dans l'un •de ses soldats, qui avait fait preuve de cœur dans plusieurs actions contre l'ennemi, il l'interrogea et apprit de lui que le sujet de sa tristesse était qu'il n'avait rien pour traiter avec les Outaouais, qui étaient alors ici. Là-dessus, il le conduit dans sa chambre, et comme ce jeune homme était tailleur d'habits, il lui remet tout ce qu'il trouve d'étoflFes, jusqu'aux rideaux de son lit, pour qu'il les mette en hardes, afin de les leur vendre, et ainsi il le renvoya content. H en usait de là sorte, non pour retirer aucun lucre, mais par une pure et cordiale générosité qui le rendait digne de louange et d'amour."
** H ne se souciait non plus d'argent que de fumier, écrit la sœur Morin ; ce qui a paru visiblement à tout le monde. S'il eut voulu négocier, il aurait amassé de grandes richesses par la traite des pelleteries, le castor valant, en ce temps-là, jusqu'à dix et douze livres, et il aurait pu l'avoir facilement et à volonté, par un commerce licite et honnête; mais l'amour de la pauvreté évangélique, qui était dans son cœur, en fermait la porte à tout désir de posséder des biens périssables."
M. de Maisonneuvene voulut jamais se marier, bien que l'un des Jésuites desservant Ville-Marie lui en suggérât l'idée. Pour en avoir le cœur net, et après avoir reçu l'approbation de son directeur de conscience, il prononça le vœu de chasteté. ** Ce trait, ajoute Paillon, montre à quelle haute vertu il aspirait dans la profession des armes, quelque dissipante qu'elle puisse paraître. En apparence homme du monde, il était en réalité un vrai religieux, par sa délicatesse de conscience, qui le rendait pur comme un ange, et par son humilité sincère et profonde, qui lui faisait cacher en tout le bien qu'il faisait. Quand il ne pouvait en dérober la connaissance aux hommes, il avait alors de saintes adresses pour leur donner à penser qu'en faisant le bien, il cédait à
rexigence des circonstances, quoiqu'il lui fiït toujours inspiré par son amour pour Dieu et par le désir de ne plaire qu'à lui seul. C'était un homme de grande oraison,, intimement convaincu et pratiquement pénétré des maximes de l'Évangile les plus parfaites et les plus sublimes; et cette conviction, jointe à sa force d'âme naturelle, le rendait sans pareil en constance dans l'adversité. Sachant, par la lumière de la foi, que lescontradictions, les disgrâces temporelles, sont autant d'occasions de mérites pour le ciel, il se réjouissait lors-^ qu'il plaisait à Dieu de le gratifier de quelque faveur de ce genre."
Les dernières années du gouvernement de M. de Maisonneuve sont autant de pages où l'héroïsme religieux coudoie la gloire militaire. C'était une vie insoutenable pour ces pauvres colons, qui ne pouvaient s'habituer à vivre dans les affres d'une mort cruelle. Les- Iroquois les harcelaient sans cesse, et ils les poursuivaient jusque sur le seuil de leurs demeures. M. de Maisonneuve s'employait de son mieux à protéger son monde, et dans ce but il fit un appel au dévouement et à la piété en établissant une confrérie sous le nom de milice de la sainte famille de Jésus, Marie et Joseph. Les membres devaient s'engager à défendre l'île au prix de leur sang. Quatre jours après la publication de l'ordonnance, cent quarante hommes s'enrôlaient sous la bannière de la Sainte Famille
A l'arrivée de M. de Tracy en Canada, les affaires se trouvaient assez mêlées. Le gouverneur de Mésy venait de mourir ; il y avait dissension au Conseil souverain. La colonie semblait aux abois: chicanes à l'intérieur y. guerres avec les sauvages. Le nouveau lieutenant général du Roi voulut tout régler à sa manière, et il crut
PAUL DE CHOMEDEY 49
bien faire en renvoyant d^oflSce M. de Maisonneuve ** comme étant incapable de la place et du rang de gouverneur qu41 tenait.** Cet acte rigoureux n*est guère justifiable, à moins que Von invoque le grand âge de M. de Maisonneuve. Mais on devait compter sur son expérience et sur pÊiscendant dont il jouissait à Montréal. Depuis vingt-quatre ans qu'il habitait la colonie, il ne s'était jamais démenti, soit comme administrateur habile, soit comme militaire courageux.
Cet acte d'ingratitude ne servit qu'à développer chez le premier gouverneur de Montréal les vertus dont il avait donné des preuves si palpables depuis sa naissance. Il se réfugia à Paris et là dans l'isolement et le silence, il continua à s'occuper de Ville-Marie^ comme si de rien n'avait été. Il vécut encore onze ans après son départ du Canada. On ne connait que peu de choses de lui durant cette période. Ce fut à Paris qu'il mourut, dans son aomicile, paroisse de Saint- Etienne-du-Mont, le 9 septembre 1676. Le lendemain, son corps fut transporté à l'église des Pères de la doctrine chrétienne, où ses obsèques furent célébrées. Ce grand serviteur de Dieu avait déjà reçu sa récompense d'une vie de labeurs incessants, aussi rude que celle de nos missionnaires, exposé comme eux au martyre, aussi anxieux peut-être de le souffrir, tant sa foi était robuste, son dévouement sublime, sa charité immense.
JÉSUITE
UTOINE Daniel naquit à Dieppe le 27 mai 1601. H entra, à l'âge de vingt ans, chez les Jésuites à Rouen. Après avoir complété ses études de philosophie, il alla à Paris, au collège de Clermont, pour y faire sa théologie. De Paris il fut transféré au collège d*Eu, où il se livra à renseignement jusqu'à son départ pour la Nouvelle France. Il était le frère du fameux capitaine Daniel, dont parle Champlain, qui construisit le premier fort français au Cap-Breton, en 1629, et qui, en 1632, conduisit au poste de Sainte-Anne $on frère Antoine et le P. Davost, pour remplir les fonctions de missionnaires. Deux ans plus tard, nous les retrouvons tous deux à Québec, au couvent de Notre-Dame des Anges, étudiant la- langue huronne sous la direction du Père de Brébeuf, qui s'en était rendu maître après trois ans de séjour au milieu des sauvages. **Si grande est Tardeur qu'ils mettent à cette étude, écrivait le Père de Brébeuf au Général des Jésuites, qu'ils ont fait des progrès vraiment remarquables, dans une langue à peine connue, et qui n'est pas encore réduite en principes."
Le Père Daniel était destiné à devenir missionnaire chez les Hurons. Il importait donc qu'il se mît au courant de leur langue, et ses talents lui permirent de la
maîtriser en peu de temps. Ainsi put-il partir pour l'Ouest dès Tannée qui suivit son arrivée au pays. Son unique ambition était de travailler à la conversion des barbares. C*est bien là, en effet, le résumé des quinze années qu41 séjourna au milieu de ces peuplades que leur ignorance et leurs mœurs grossières rendaient plutôt réfractaires à Tœuvre évangélique.
Le pays des Hurons comprenait la péninsule ou langue de terre arrosée à Test par le lac Simcoe, et à l'ouest par la baie Géorgienne. H s'étendait du nord au sud, entre les rivières Sevem et Nottaouasaga. Sa longueur était de vingt-cinq lieues, et sa largeur en atteignait à peine sept ou huit.
La péninsule huronne était habitée par quatre tribus de même langue et de même origine. On les appelait : 1° les Attignapuantans ou tribu de TOurs ; 2° les Attignenonghacs ou tribu de la Corde ; 3° les Arendarhonons ou tribu de la Roche ; 4P les Ataronchronons ; 5° enfin les Tohontahenrats. Les plus nombreuses, comme les plus respectées, étaient les tribus de l'Ours et de la Corde, qui avaient pris possession du pays, la première vers 1589, et la seconde, vingt ans plus tard. Les vieillards de ces deux tribus racontaient aux Jésuites, en 1638, que leurs ancêtres, depuis deux cents ans, avaient souvent changé de résidence, ayant été forcés d'émigrer d'un lieu à un autre, environ tous les dix ans.
La tribu de l'Ours était la plus considérable. Sa population formait la moitié de toute la famille huronne, c'est-à-dire environ 15,000 âmes. En 1648, elle comptait quatorze bourgades, et ks Jésuites y avaient treize missions, avec résidence principale à Ossossané. Les Français l'avaient baptisée du nom de La Rochelle.
La tribu de la Corde était là plus ancienne et ,1a plus populaire après celle de l'Ours. Les Jésuites ou-
vrirent chez elle les missions de Saint-Ignace et de Saint- Joseph. Téanaustayaé était le village le plus important de ce pays, et les missionnaires lui donnèrent le nom de Saint-Joseph. C'est ici que périt le Père Daniel, comme nous le verrons plus tard.
La tribu de la Roche habitait la partie orientale de la péninsule huronne. La bourgade de Cahiagué appartenait à cette tribu ; on y comptait 260 cabanes et près de 2,000 âmes. Les Jésuites' avaient établi leur résidence à quelque distance de cette bourgade, et la mission tout entière reçut d'eux le nom de Sainte-Marie.
Chez les Ataronchronons il y avait quatre missions, avec Sainte-Marie comme résidence.
Les Toentahenrats appartenaient à la mission de Saint-Michel.
La plupart des missionnaires qui vécurent chez les Hurons jusqu'à leur dispersion en 1648, demeuraient à la résidence de Sainte-Marie. De là ils se répandaient dans les diverses missions, dont la garde leur était confiée.
Le Père Daniel fut d'abord chargé de la mission de Saint-Jean-Baptiste des Arendarhonons. Cette tribu n'était pas la moins importante, car elle était maîtresse du commerce des fourrures, à l'exclusion de toutes les autres nations huronnes. Mais elle avait la faculté de partager son privilège, comme elle fit bien souvent par condescendance pour les Français. Le P. Daniel partit de Québec, le 6 juillet, en même temps que le Père de Brébeuf, qui montait un autre canot. Après un mois de fatigues, les deux vaillants missionnaires mirent pied sur la terre huronne le 2 août, et ils allèrent résider à Ihonatiria, au milieu des gens de la tribu de la Corde. Ce village était situé à l'entrée occidentale de la baie connue aujourd'hui sous le nom de Penetanguisheene,
sur une pointe, à quatre lieues d'Ossossané et à sept de Téanaustayaé. Tous deux s'occupèrent de la construction de leur résidence : elle avait trois chambres, dont xine pour les fins du culte. Quand ils voulaient con- T-oquer une réunion des sauvages à leur chapelle, ils sonnaient une clochette en allant d'une cabane à Tautre, puis, tout le monde à sa place, le Père Daniel entonnait le Pater en huron, qu'il chantait ensuite avec les enfants. Ce spectacle nouveau, attirait les vieux comme les jeunes, et le Père de Brébeuf les entretenait dans leur langue des vérités étemelles.
L'hiver se passa ainsi sans apporter beaucoup de changement dans les âmes. Cependant la bonne semence devait bientôt germer et produire des fruits salutaires. Les Pères avaient, le 8 décembre 1635, placé toutes leurs missions huronnes sous la protection de la Vierge Immaculée, espérant que la Mère de Dieu viendrait à leur secours et convertirait ces peuples, fûtce même à la faveur d'un miracle.
Au printemps de 1636, le Père Daniel quitta Ihonatiria pour descendre à Québec. Le Père de Brébeuf, plus familier que ses confrères avec les mœurs et les coutumes des Hurons, croyait que le meilleur mode pour les amener au bien, serait de former leurs enfants à la vie civilisée, en leur donnant le pain intellectuel et même le pain quotidien. C'était donc un petit séminaire de sauvages qu'il voulait fonder. Comme il lui était difficile de quitter son poste, il jugea que le Père Daniel serait le meilleur homme pour mener à bonne fin une entreprise aussi ardue. Douze enfants devaient l'accompagner jusqu'à Québec, où ce séminaire serait ouvert immédiatement. Mais quand l'heure du départ vint à sonner, ce fut une scène tellement navrante, qu'il fut impossible d'en décider plus que trois à partir. Les mères et
surtout les grand'mères des neuf autres s'accrochèrent à leur cou, et les retinrent étroitement embrassés. Force fut donc au Père Daniel de prendre le chemin de Québec avec le faible contingent qu'on voulut bien lui laisser.
Les trois séminaristes hurons entrèrent à Notre- Dame-des-Anges vers la fin de juillet. Le Père Charles Lalemant en était alors le supérieur. Le premier soin du Père Daniel, à qui fut confiée la charge de précepteur, fut de les instruire dans la foi chrétienne. La chapelle était le lieu choisi pour la classe. L'assiduité était grande, et les leçons profitaient aux élèves. C'est ainsi qu'ils apprirent en peu de temps à joindre les mains, à se mettre à genoux, à se tenir debout pendant . qu'ils subissaient quelque interrogatoire, à répondre avec modestie, et à faire la révérence à la façon des Français.
Après avoir passé par bien des vicissitudes, le séminaire .huron dut fermer ses portes en 1640, faute d'élèves. N'empêche que son histoire, si brève qu'elle soit, comporte de précieux enseignements. S'il est vrai de dire que le grain jeté en terre par les Jésuites, arrosé des sueurs du Père Daniel, n'a pas produit cet arbre robuste dont parle l'évangile, nous pouvons toutefois affirmer qu'il a produit en son temps des rejetons vigoureux et des fruits de bénédiction et de salut. ■ H est des plantes, même vivaces, qui dégénèrent à la longue et meurent au bout d'un certain nombre d'annéeîs, malgré les précautions les plus assidues et les soins les plus habiles du jardinier. On ne sait trop au juste si ce résultat malheureux est dû au manque de principes fertilisants dans le sol, ou si la plante porte en elle-même un germe de mortalité naturelle. Ainsi de beaucoup d'institutions humaines que leurs promoteurs ont entourées des plus délicates attentions. Us les ont vues quelquefois prospérer et grandir, puis aller en
déclinant jusqu^à complète extinction. Tel fut le sort de l'oeuvre du Père Daniel»
C'est alors que ce brave missionnaire fut envoyé chez les Arendarhonons. Il n'y passa qu'un an, faisant tout le bien que son zèle apostolique pouvait lui inspirer. En 1641, il courut à la mission de Saint-Joseph des Attignenonghacs, conjointement avec le Père Simon Lemoyne. Us reçurent un jour la visite d^ leur confrère, le Père Chaumonot qui revenait de la Nation Neutre. Il n'avait pas reçu un accueil bien cordial de la part de cette tribu, qui était remplie de préjugés contre les missionnaires et leur œuvre. Sans être découragé, le pauvre Jésuite revenait au milieu des Hurons, où il s'attendait à rencontrer plus de consolations. Un jeune Huron, qui avait déjà fait des siennes et que tout le monde redoutait comme un méchant, un homme à tout faire, profita du moment où le Père Chaumonot sortait de la cabane du Père Daniel, pour lui frapper la nuque avec une grosse pierre. Le coup porta mal, car le- Père continua son chemin. A cette vue, le sauvage s'empara d'une hache qui se trouvait à sa portée, et fonça sur le Jésuite. Alors intervint le Père Daniel, qui arrêta le bras de l'assassin, et sauva de cette façon la vie de son confrère.
Le Père Daniel continua toujours son oeuvre, tantôt chez les Arendarhonons, tantôt chez les Attignenonghacs, n'ayant d'autre souci que d'ouvrir le ciel au plus grand nombre d'entre eux. Enfin se leva le jour qui devait mettre le couronnement à une vie toute dépensée en sacrifices pour la cause sacrée de la religion. Les Iroquois, toujours remuants, s'abattirent, au moment où l'on s'y attendait le moins, sur la bourgade de Saint- Joseph, où résidait le Père Daniel. Celui-ci venait de terminer sa messe, et la chapelle était remplie de Hurons, lorsque retentit le cri d'alarme. Les uns coururent à leurs armes pour se défendre, les autres prirent la fuite ;
mais le Père, prévoyant que la mort allait être le partage du plus grand nombre, resta dans la chapelle et baptisa tous ceux qui s'y trouvaient en leur disant : ** Mes frères, nous serons aujourd'hui dans le ciel. Fuyez cependant, et tâchez de vous échapper ; quant à moi, mon devoir est ici, et j'y resterai en attendant la mort." Quelques minutes après, il recevait en pleine poitrine une balle iroquoise : il tomba mort en prononçant le nom de Jésus. L'ennemi se retira après avoir mis le feu au village ; la chapelle fut consumée, ainsi que le corps du Père Daniel.
Ce fut la première holocauste oflFerte à Dieu en Canada par les missionnaires jésuites, ha Relation de 1649 fait ainsi son éloge : "Ce bon Père travaillait en cette mission avec un soin infatigable, un courage généreux dans les entreprises, une patience insurmontable, tme douceur inaltérable, et avec une charité qui savait tout excuser, tout supporter et tout aimer. Son humilité était sincère, son obéissance entière, et toujours prête à tout pâtir et à tout faire. Son zèle l'a accompagné jusqu'à la mort, qui ne l'a pas pris au dépourvu, quoiqu'elle ait été bien subite. Car il portait toujours son âme entre ses mains, y ayant plus de neuf ans qu'il demeurait dans les places les plus frontières de ce pays, et dans les missions les plus exposées à l'ennemi, attendant avec espérance et amour le bonheur de la mort, qui lui est échue en partage."
La même Relation rapporte qu'après sa mort le Père Daniel apparut deux fois à un des Pères. Celui-ci lui ayant demandé comment il se faisait que Dieu avait permis que son corps fût consumé sans qu'il restât une parcelle de ses cendres : ** Oui, Dieu est grand, répondit-il, et adorable à tout jamais ; il a jeté les yeux sur les opprobres de son sien serviteur, et afin de le récompenser en Dieu, grand comme il est, il m'a donné quantité d'âmes qui étaient dans le purgatoire, lesquelles ont accompagné mon entrée et mon triomphe dans le ciel."
DE LA PELTRIE
, A Vénérable Marie de T Incarnation raconte dans ses Lettres que, vers la fin de Tannée 1633, étant prise d'un léger sommeil, il lui sembla I qu'elle conduisait par la main une jeune et charmante dame du siècle, jusqu'à un certain endroit de la côte maritime de France, où toutes deux prirent passage sur un navire qui les conduisit saines et sauves, malgré la longueur et les dangers de la navigation, dans un pays très éloigné et très vaste. Rendues à terre, elles gravirent par un étroit sentier jusqu'au sommet d'un coteau élevé, où elles aperçurent tout d'abord un bâtiment en forme de monastère : c'était une église magnifique, en beau marbre blanc. La sainte Vierge portant l'Enfant-JÊsus dans ses bras, dominait ce monument religieux. La Mère parlait à son Fils et semblait l'entretenir de ce pays couvert de forêts et d'ombres épaisses, et aussi de la Mère de l'Incarnation.
S'étant éveillée, la vénérable religieuse se sentit fortement impressionnée, mais elle ne chercha pas à saisir la signification de ce songe. Ce ne fut que plus tard, dans une seconde vision, qu'elle comprit que ce pays vierge était le Canada, parce que Dieu lui inspira, dans le même temps, l'idée de s'y rendre et d'y fonder une