JÉSUITE MARTYR
ABRIEL Lalemant naquit à Paris le 10 octobre 1610. Son père Jacques Lalemant, avocat au parlement de Paris, était frère des Jésuites Charles et Jérôme Lalemant, dont les noms illustres figurent au catalogue des héroïques missionnaires <ie la Nouvelle-France.
Au collège des Jésuites où le jeune Lalemant fit sgn •cours d^études, il brilla par ses succès dans les lettres et les sciences. Ses parents, légitimement fiers de ses «débuts, fondèrent sur lui de grandes espérances. Mais, au lieu d'embrasser une carrière mondaine, Gabriel préféra l'état religieux pour lequel il avait toujours montré les meilleures dispositions. Donc, à peine âgé de vingt ans, il entra dans la Compagnie de Jésus. Après son noviciat, il fut successivement professeur de grammaire et de philosophie,* et préfet du collège de Bourges. C'est ici qu'il reçut de son supérieur une lettre lui annonçant son prochain départ pour le Canada. ** Sa mère vivait encore, écrit le Père de Rochemonteix, et deux de ses sœurs, avaient revêtu l'habit de sainte Thérèse. L'aînée gouvernait, en qualité de prieure, le couvent de Paris. Quand le Père Gabriel vint lui faire ses derniers adieux, elle lui remit quelques reliques de martyrs, providentielle annonce du genre de gloire qui attendait le
jeune jésuite de Tautre côté de l'Océan. La mère, femme forte et de devoir, l'embrassa et le bénit. L'une et l'autre se disaient qu'elles auraient bientôt un martyr au ciel ; elles ne se trompaient pas."
Ce fut le 13 juin 1646 que le Père Gabriel Lalemant s'embarqua pour le Canada, avec les Pères Claude Quentin, Adrien Daran et Amable du Frétât, et le Frère coadjuteur Pierre Masson. A Québec, il rencontra son oncle, le Père Jérôme Lalemant, alors supérieur de la. mission, qui lui confia divers ministères à Québec, à Sillery et aux Trois-Rivières. Mais ces charges ne furent que provisoires. Après deux années de séjour à Québec, le jeune missionnaire prit la route du pays des Hurons,^ où il devait consommer le sacrifice de sa vie. Là il eut pour compagnon le Père Jean de Brébeuf, qui avait déjà passé près de vingt ans de sa vie au milieu de ces SAUvages qui se convertissaient en grand nombre. Le Père Lalemant se livra tout d'abord à l'étude de la langue huronne. Son professeur, le P. de Brébeuf, qui en était maître, la lui enseigna avec succès. ** Il fit tant de progrès dans la langue huronne, écrit le Père Ragueneau, que nous ne doutions pas que Dieu voulût se servir de lui en ce pays pour l'avancement de sa gloire."
Malheureusement, ce travail ardu ne devait pas être d'une grande utilité, car il était écrit que le Père Gabriel Lalemant, quoique arrivé le dernier au combat,, allait être un des premiers à ravir la couronne du martyre. Il y avait longtemps déjà qu'il aspirait après l'heure où il s'immolerait pour son Dieu et pour sa foi. **Sous ses faibles dehors, écrit le P. Rouvier, il cachait une âme ardente, généreuse, dans laquelle fermentait un insatiable désir de se sacrifier." Ce fut, grâce à ses instances réitérées, qu'il obtint la permission de venir au Canada, parce qu'il espérait y rencontrer la souffrance sous toutes ses formes. Le Père Chaumonot
rapporte qu'il trouva après sa mort un écrit tracé de sa main, où il expose les motifs qui Pavaient engagé à s'enrôler dans l'armée des missionnaires du Canada.
Ces motifs sont au nombre de sept :
1° Si Notre-Seigneur a tout abandonné, honneurs, joies, santé et vie, pour me sauver, n'est-il pas raisonnable que j'en fasse autant pour sauver des âmes qu'il a aimées jusqu'à donner son sang pour elles.
2° Mettant de côté cet esprit de gratitude, qtii me porte à faire l'holocauste de ma personne, je dois m'immoler à la considération de la grandeur et de la bonté infinie de Dieu.
3° Puisque j'ai oifensé Dieu, il est juste que je satisfasse à sa justice par des peines extraordinaires.
4° Je dois beaucoup à mes parents, à ma mère, à mes frères, et je veux pour les sauver tous, me constituer pour eux la victime.
5° O JÉSUS, votre sang versé pour le salut des barbares, doit leur être appliqué aussi bien qu'à nous; voilà pourquoi je veux m'immoler pour eux.
6° Il faut que votre nom soit adoré, que votre royaume soit étendu par toutes les nations du monde. Je veux consommer ma vie pour retirer des mains de Satan ces pauvres âmes qui ont coûté et votre sang et votre vie.
7° Enfin, s'il est raisonnable que quelqu'un se porte d'amour à donner ce contentement à Jêsus-Christ, au péril de cent mille vies, il n'y a personne de plus obligé que moi. En avant donc, perdons-nous saintement, pour plaire au Sacré-Cœur de Jésus-Christ ; il le mérite et je ne puis m'en dispenser, et je ne veux vivre et mourir ingrat à son amour.
L'homme se dépeint tout entier dans ces réflexions écrites dans le silence du cabinet. Il tient aux missions du Canada, parce qu'il espère y trouver la souffrance,
le martyre. Eh bien ! son espoir ne sera pas déçu. H n'a fait que toucher au pays sauvage dont on lui a confié la charge, et déjà les bruits d'invasion arrivent du côté des Iroquois. Bientôt Tennemi invétéré des Hurons arrive en masse et tombe sur eux comme le vautour sur sa proie. Le massacre est épouvantable, les tribus amies des Français sont décimées, et les quelques débris qui échappent à la destruction se sauvent dans les îles lointaines, ou viennent chercher un abri et un rempart à côté du Château Saint-Louis. Mais les PP. de Brébeuf et Lalemant restés seuls sur le théâtre du désastre, sont pris et garrottés en vue de la mort terrible qui les attend.
Nous avons antérieurement décrit le supplice infligé au Père de Brébeuf; nous avons été témoins de son héroïque endurance, qui fit Tadmiration même de ses bourreaux. Ce Père, cependant, ne souffrit que durant trois heures, tandis que le Père Lalemant, beaucoup plus faible et plus délicat, eut à endurer pendant quinze heures les tourments les plus épouvantables qui se puissent imaginer. Après P avoir dépouillé de ses vêtements, ces barbares lui arrachèrent les ongles, puis ils l'accablèrent d*une grêle de coups de bâtons sur les épaules, les reins, les jambes et le visage. Comme au Père de Brébeuf, ils lui passèrent autour du coup un ^collier de haches rougies au feu, et autour des reins une ceinture d*écorces résineuses auxquelles ils mirent le feu. Ils lui percèrent les mains d'alênes aiguës et de pointes de fer.
Au plus fort de ses tourments, le Père levait les yeux au ciel, invoquant le secours d^en haut, afin de ne pas défaillir. Les Iroquois lui crevèrent ensuite les deux yeux et introduisirent dans les orbites béants des charbons en ignition. Ils lui incisèrent la cuisse gauche sur toute sa longueur jusqu'à Tos, et dans Touverture ils placèrent le tranchant d'une hache brûlante.
Toute la nuit se passa ainsi, dans des tourments atroces, inventés par les suppôts de Tenfer. Quelle nuit épouvantable ! Cependant le Père Lalemant trouva assez de force pour résister aux tortures, tant son âme était intimement unie à Dieu. D prévoyait aussi que sa couronne serait d'autant plus belle, qu'il aurait souflfert davantage. A neuf heures du matin, le Père vivait encore, mais son corps n'était plus qu'un monceau de chairs lacérées et brûlées. Sa figure était devenue méconnaissable, car on lui avait coupé le nez, la langue. Son corps n'oifrait plus que l'aspect hideux d'une plaie couverte de sang coagulé. Fatigués de voir cet homme résister avec tant d'énergie à des tourments qui d'ordinaire entraînaient vite la mort, les Iroquois résolurent d'en finir. L'un deux, plus cruel encore que les autres, asséna sur la tête du martyr un coup de hache qui pénétra jusqu'à la cervelle. Ce fut le coup décisif et fatal — 17 mars 1649. — La victime avait cessé de vivre, et son âme était déjà rendue au ciel pour recevoir la récompense méritée.
Le Frère Régnant écrivait, quelques jours plus tard, aux Jésuites de Caën: **Nous trouvâmes le corps des deux Pères à Saint-Ignace, mais un peu écartés l'un de l'autre. On les rapporta à notre cabane, et on les exposa sur des écorces de bois, où je les considérai à loisir plus de deux heures de temps, pour voir si ce que les sauvages nous avaient dit de leur martyre et de leur mort était vrai. Je considérai premièrement le corps du Père de Brébeuf qui faisait pitié à voir, aussi bien que celui du Père Lalemant. Nous ensevelissons ces précieuses reliques, le dimanche, 21e jour de mars 1649, avec bien de la consolation. Lorsque nous partîmes du pays des Hurons, nous levâmes les deux corps de terre et nous les mîmes à bouillir dans de forte lessive.
On gratta bien tous les os, et on donna le soin de les faire sécher. Je les mettais tous les jours dans un petit four de terre que nous avions, après l'avoir un peu chauflFé. Et étant en état de les serrer, on les enveloppa séparément dans de TétofiFe de soie, puis on les mit en deux petits coflfres, et nous les apportâmes à Québec, où ils sont en grande vénération.'*
En apprenant la nouvelle du martyre de son enfant, la mère remercia Dieu de cette grâce insigne, car elle était certaine d'avoir donné au ciel un nouvel élu. Comment pouvoir, en eflfet, douter du sort heureux de ce bon Père, qui, toute sa vie, avait montré les plus belles dispositions du coeur? **I1 n'était rien de plus innocent que lui, lisons-nous dans la Relation de 1649 ; et depuis dix-neuf ans qu'il était religieux dans notre Compagnie, ayant toujours marché avec une conscience si pure, que la moindre ojnbre, je ne dirai pas du péché, mais des pensées qui en approchent et qui n'ont rien de criminel, ne servait que pour l'aider à s'unir davantage à Dieu... Sa course a été bientôt consommée; mais en ce peu de temps, il a rempli les attentes que la terre et le ciel pouvaient avoir de, ces travaux. Il est mort en la cause de Dieu et a trpuvé en ce pays la croix de Jésus- Christ, qu'il y cherchait, dojit il. a porté dessus soi les marques bien sanglantes." ,
Le Père Lalemant n'était âgé que de trente-neuf ans. H en avait passé^ dix-neuf dans Ig. Compagnie de Jésus, et trois dans la rNouvçUe-France. De tous les Jésuites qui ont souifert le martyre de la main des sauvages, il n'en est peut-être pas un sçui qui ^it eu à subir de plus terribles tourments. La Providence le voulut ainsi, probablement en raison de son grand amour des souffrances, qui furent le but suprême de sa vie.
OEL CHABANEL naquit le 2 février 1613, dans le diocèse de Meude. A dix-sept ans, il entrait au noviciat des Jésuites, à Toulouse. Après avoir enseigné pendant sept ans au collège de cette dernière ville, il suivit son cours de théologie, et finalement il fut appelé :à enseigner la rhétorique à Rodez. Son année de probation terminée, il partit pour les missions du Canada, au printemps de 1643. Il arriva à Québec le 15 août, et il y séjourna un an, pour se préparer à suivre plusieurs de :ses confrères aux pays des Hurons. Les Pères Druillettes -et Garreau, arrivés en même temps que lui, devaient aussi s^achemirier vers les contrées éloignées pour travailler à la conversion des sauvages. Le P. Druillettes fut chargé dé la mission abénaquise. Le Père Chabàneï reçut Tordre d'aller rejoindre le P. Charles Gamier à la mission Saint-Jean-Baptiste des Arendarhonons. La résidence des Jésuites était à Cahiagué. Ces sauvages montraient de bonnes dispositions, et la pré- -sence au milieu d'eux des Pères Gamier et Chabanel, dont les nombreuses qualités et les vertus héroïques ne pouvaient pas leur rester inaperçues, fut un encouragement à entrer dans la voie du bien. L'église huronne,
du reste, allait toujours en progressant ; Tédifice religieux dont la base avait été jetée par le P. de Brébetif,. se consolidait de jour en jour, et déjà les Jésuites pré-^ voyaient Theure de la conversion en bloc de toutes ces tribus dispersées sur la péninsule huronne. Mais le démon ne pouvait constater sans rugir que des milliers drames allaient lui échapper, et dans sa haine, il appela, les Iroquois à son secours afin de ruiner à tout jamaiscette église naissante.
La paix conclue en 1645 entre les Hurons et les Iroquois ne devait pas être de longue durée. Ces derniers,, barbares et audacieux, ayant traîtreusement assommé lePèreJogues d*un coup de hache, se sentirent encore plus assoiifés de sang et se ruèrent sur le pays des Hurons avec une furie inaccoutumée. Les villages les plus rapprochés de la confédération iroquoise se virent bientôt, forcés de chercher ailleurs la protection qu41s. étaient impuissants à se donner. Ce furent d'abord les sauvages de la mission de Saint-Jean-Baptiste qui quittèrent leurs foyers. Les Pères Gamier et Chabanell durent aussi abandonner Cahiagué pour Sainte-Marie.. En se déplaçant ainsi, les Pères ne faisaient qu'éloigner rheure du danger, car Tennemi s'avançait rapidement jusqu'au cœur du pays huron, dévastant, pillant^ brûlant les bourgades et assommant les Hurons.
De Saint-Jean-Baptiste à Sainte -Marie la distance à franchir était de dix-huit à vingt milles, par des chemins; dangereux. Le Père Chabanel s'y aventura avec sept, ou huit Hurons qui s'étaient chargés de le conduire. Le soir arrivé, on dut coucher en pleine forêt, afin de prendre quelques heures de repos. Pendant que ses compagnons se livraient aux douceurs du sommeil, le Père veillait, priant Dieu. Tout à coup il entendit des voix et des bruits confus. C'était l'armée victorieuse
des Iroquois, qui venait de saccager le village de Saint- Jean-Baptiste. Le missionnaire réveilla aussitôt ses compagnons et tous se sauvèrent dans des directions différentes, abandonnant le Père à lui-même. Celui-ci continua sa route, et Ton n*en entendit plus parler. On ne sut jamais s41 fut tué par les Iroquois, ou si, égaré dans les bois, il mourut de faim ou de misère.
Quelques semaines plus tard, plusieurs, de ses compagnons fugitifs, s'étant réfugiés chez les Pétuneux, assurèrent que le Père Chabanel les avait suivis pendant quelque temps, mais que, se voyant épuisé, il leur avait dit : " Peu importe où je mourrai. Cette vie est peu de chose. Le bonheur du paradis est le seul vrai bien, et les Iroquois ne peuvent me Penlever.'' D'un autre côté, nous avons la version d'un Huron apostat, qui déclare avoir assassiné le Père. ** Nous étions arrivés, dit-il, à une petite rivière, lorsque je lui offris de la traverser dans mon canot. Au moment où il allait y mettre le pied, je Tassommai d'un coup de bâton." Le même apostat s'était vanté quelque temps auparavant qu'il tuerait un missionnaire. La Relation des Jésuites de l'année 1650 dit que l'opinion la plus probable est que le meurtre a été commis par ce barbare, pour s'assurer des dépouilles du Jésuite. ** Si nous eussions voulu poursuivre cette affaire, dit-elle, je crois que nous eussions trouvé des preuves convainquantes contre ce meurtrier ; mais dans ces misères publiques, nous jugeâmes plus à propos d'étouffer les soupçons qu'on pouvait en avoir, et nous-mêmes fermâmes les yeux à ce que nous étions bien aise qu'on ne vît pas. Ce nous est assez que Dieu soit servi."
Le Père Chabanel avait été attiré vers les missions huronnes par un invincible désir d'y faire du bien, mais
il comprit vite que la tâche était ardue. D'abord il éprouva les plus grandes difficultés à apprendre cette langue huronne, et en cela il partageait le sort de bien •d'autres. Mais comme son ignorance pouvait être préjudiciable à l'oeuvre commune, il en éprouvait un profond chagrin.
Il prit les sauvages en dégoût. Leur manière de vivre était si diflférente de celle des Européens, qu'il ne pouvait comprendre comment on pouvait passer sa vie au milieu de tant de sacrifices : coucher par terre avec les chiens ; travailler au milieu du bruit, sans trouver une chambre solitaire pour étudier et prier ; manger des aliments dégoûtants dans des cabanes enfumées, où faisaient irruption des enfants qui criaient ou pleuraient, des femmes qui disputaient, des hommes qui les entretenaient de chasse ou de pêche. Ajoutons à tous ces désagréments de la vie commune, la privation des grâces sensibles d'en haut qui aident à les supporter avec patience, et nous aurons une faible idée de ce que le Père Chabanel dut souffirir dans ces missions lointaines. Le démon ne lui laissait pas un seul instant de répit, lui soufflant à l'oreille que sa place était en France, que là ses supérieurs Itii donneraient un emploi plus conforme à ses goûts, et qu'en somme il servirait Dieu là-bas, avec plus de soin, tout en récoltant de plus grandes consolations spirituelles.
Le Père Chabanel eut à subir l'angoisse de ces tentations pendant les trois premières années de sa vie de missionnaire. Il ne s'y arrêtait pas, car il comprenait d'où lui venaient ces épreuves. S'étant attaché de son plein gré à la croix du Sauveur, il ne voulut point s'en détacher, et pour en finir, il résolut de faire le vœu de rester à son poste ; cet acte solennel de sa part est trop touchant pour que nous l'ignorions. Le voici :
** Jésus-Christ, mon Sauveur, qui, par une dispositicHi admirable de votre paternelle providence, avez voulu que je fusse coadjuteur des saints apôtres de cette vigne des Hurons, quoique j*en sois tout à fait indigne, me «entant poussé du désir de servir aux intentions qu'a sur moi votre Saint-Esprit, pour avancer la conversion à la foi des barbares de ces pays des Hurons : moi, Noël Chabanel, étant en la présence du très saint Sacrement de votre corps et de votre sang précieux, qui est le tabernacle de Dieu avec les hommes, je fais voeu de perpétuelle stabilité en cette mission des Hurons ; entendant le tout, selon Tinterprétation de la Compagnie et selon qu'ils voudront disposer de moi. Je vous conjure donc, mon Sauveur, qu'il vous plaise de me recevoir pour serviteur perpétuel de cette mission, et que vous me rendiez digne d'un ministère si sublime. " Le 20 juin 1647, fête du Saint-Sacrement.
Après avoir prononcé cette promesse solennelle en présence du saint Sacrement, le Père Chabanel se trouva momentanément soulagé ; il lui semblait que Dieu l'aurait pour agréable, et lui enverrait, en retour, la force nécessaire pour chasser toute nouvelle tentation^ sans que son. âme vînt à se troubler. Mais il dut lutter encore et lutter sans cesse, jusqu'à désirer le martyre. On en jugera par une lettre qu'il écrivit en 1647 à l'un de ses frères, jésuite comme lui, mais moins âgé :
** Peu s'en est fallu, d'après les apparences humaines, que votre Révérence n'ait eu un frère martyr. Mais hélas ! il faut devant Dieu une vertu d'unie autre trempe que la mienne, pour mériter l'honneur du martyre. Le R. P. Gabriel Lalemant, un des trois que notre Relation dit avoir souflfert pour Jésus-Christ, avait pris ma place au bourg de Saint-Louis depuis un mois devant sa mort, que je fus envoyé comme plus robuste de corps
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en une mission plus éloignée et plus laborieuse, mais non si fertile en palmes et couronnes que celles dont ma lâcheté m'avait rendu indigne devant Dieu. Ce sera quand il plaira à la divine Bonté, pourvu que de mon côté je tâche de faire mon martyre dans l'ombre et mon martyre avec eflFusion de sang. Les ravages des Iroquois sur ce pays feront peut-être un jour le reste par le mérite de tant de saints, avec lesquels j'ai la consolation de vivre si doucement, parmi tant de tracas et de dangers continuels delà vie.... Je supplie V. R. et tous nos Pères de sa Province de se souvenir de moi au saint autel, comme d'une victime destinée peut-être au feu des Iroquois, afin que par l'entremise de tant de saints^ je remporte la victoire dans ce rude combat. "
Le Père Chabanel semblait déjà apercevoir la mort; elle lui souriait sans doute puisqu'il disait à l'un des Pères avant de quitter la mission de Saint-Jean-Baptiste : ** Moïi cher Père, que ce soit tout de bon cette fois, que je me donne à Dieu et que je lui appartienne." En prononçant ces mots, le missionnaire avait un accent de conviction, qui fit dire à son interlocuteur et l'un de ses amis: ** Vraiment, je viens d'être touché! Ce bon Père vient de me parler avec l'oeil et la voix d'une victime qui s'immole. Je ne sais pas ce que Dieu veut faire, mais je vois qu'il fait un grand saint."
Il n'y a pas de doute que Dieu le préparait d'avance au sacrifice de sa vie. Ses pressentiments souvent répétés en étaient la preuve— ** Je ne sais ce qu'il y a en moi, disait-il, mais je me sens tout changé en un point. Je suis fort appréhensif de mon naturel ; toutefois, maintenant que je vais au plus grand danger et qu'il nie semble que la mort n'est pas éloignée, je ne sens plus de crainte. Cette disposition ne vient pas de moi."
Le jour même de sa mort, parlant au Père qui lui faisait ses adieux: **Je vais, dit-il, où l'obéissance me
r9,ppelle, mais ou je ne pourrai, ou j'obtiendrai du Supérieur qu41me renvoie dans la maison qui était mon partage; il faut servir Dieu jusqu'à la mort."
Le Père Chabanel reçut le double martyre qu'il convoitait: le martyre du sang et le martyre dans l'ombre, ^a niort mystérieuse et cachée, **pour n'avoir point eu ^^tant d'éclat aux yeux des hommes, n'en fut peut-être pas nioins précieuse devant Celui qui nous juge suivant l^^ dispositions de notre cœur, et ne nous tient pas moins compte de ce que nous avons voulu faire pour lui, que de ce que nous avons réellement fait et souffert." — Charlevoix.
OUÉE à la virginité dès son jeune âge, Barbe de Boulogne ne s'engagea dans les liens du mariage avec Louis d* Aillebout, qu'à la condition expressément formulée que son mari respecterait la promesse faite à Dieu. Le gouverneur d*Aillebout qui, au témoignage de* Tannaliste de THôtel-Dieu de Québec, ** n'était venu en ce pays que par un motif de piété, dans le dessein d'aider ceux qui prêchaient la foi et de contribuer à la conversion des sauvages," d'Aillebout, dis-je, accepta les conditions de ce-^mariage et vécut dans la continence.
Louis d'Aillebout de Coulonge était de la Champagne. Il arriva au Canada au printemps de 1643, avec sa femme et, sa belle-sœur. La Société de Montréal Pavait envoyé pour porter secours à M. de Maisonneuve, occupé à défendre sa colonie naissante contre les déprédations des Iroquois. Après avoir séjourné assez longtemps à Montréal, d'Aillebout, devenu gouverneur, vint résider à Québec, puis il retourna à Montréal pour y mourir le 31 mai 1660. C'est alors que la veuve descendit à Québec avec l'intention d'y finir ses jours.
Madame d'Aillebout joignait la beauté physique à la distinction de l'esprit et à la vertu la plus éprouvée. Aussi eut-elle de nombreux admirateurs. Le gouverneur Courcelle et l'intendant Talon la demandèrent en mariage ; mais elle refusa toujours d'unir son sort à ces
■deux personnages importants dans la colonie. Son plan était bien arrêté de quitter le monde pour s'enfermer dans un cloître. A deux reprises elle entra comme novice au monastère des Ursulines, mais il parut évident que le Ciel ne lui avait pas donné la vocation religieuse. * * Après huit ou neuf mois d'épreuves, ' ' lisonsle dans V Histoire des Ursulines, ** passés au milieu d'une troupe joyeuse de novices, cette aimable dame, aussi humble que pieuse, se jugea elle-même incapable d'embrasser notre état de vie, et elle quitta le monastère, pour reprendre au milieu du monde sa vie de bonnes oeuvres et d'édification."
C'est alors que Barbe de Boulogne s'occupa à étabUr dans Québec une confrérie de dames pieuses et charitables, et elle réussit bientôt à fonder, sous la direction du Père Chaumonot, jésuite éminent, la société dite de la Sainte Famille, qui existe encore.
Dans une circonstance pénible, alors que des fièvres contagieuses éclatèrent parmi les troupes qui avaient accompagné M. deTracy à Québec, Madame d'Aillebout se multiplia pour porter secours aux malheureux contagiés qui emplissaient les salles de l'Hôtel-Dieu. C'est au contact des religieuses qu'elle contracta le goût de la vie retirée, à l'abri des séductions mondaines, et elle résolut d'aller vivre à leur côté, comme pensionnaire de la maison. C'était la retraite en permanence qu'elle ambitionnait, sans s'astreindre à revêtir l'habit monastique, ni à se conformer aux règles absolues de la vie claustrale. Pour mieux assurer son existence au milieu des Hospitalières, elle leur donna tous les biens dont elle put disposer sans nuire à ses héritiers. Le legs était précieux : plusieurs terres de valeur, une maison à Québec, une autre à Montréal, des fonds en France, et un mobilier assez opulent. Mgr de Laval voulut qu'elle
fît deux parts de Théritage que sa générosité destinait à THôtel-Dieu, Tune pour la communauté, et Tautre pour rhôpital. Cette séparation de biens entre les membres d^une même famille nécessite un mot d*explication.
En 1664, Mgr de Laval avait exigé des religieuses de THôtel-Dieu qu'elles fissent deux parts de leurs revenus, dont un tiers pour les pauvres ou Thôpital, et le reste pour la communauté. Plus tard, les hospitalières obtinrent de Vévêque la permission de faire le partage de leurs biens, de façon que la communauté et Thôpital pussent les administrer séparément, chaque partie ayant son capital en propre, avec des registres spéciaux pour la perception des revenus, etc.
Ces questions d intérêt purement matériel étant réglées, madame d*Aillebout alla loger dans un appartement dépendant de THôtel-Dieu, mais en dehors de la communauté. Son confesseur était le Père Chastelain, jésuite d'une grande vertu et excellent directeur spirituel, n était aussi le confesseur des religieuses. Madame d'Aillebout passa une douzaine d'années dans cette douce retraite, tout embaumée du parfum des vertus des saintes femmes qui, depuis 1639, vivaient dans cette maison bénie. Elle-même était un ^ujet d'édification pour les soeurs ; sa conversation seule les portait à aimer Dieu davantage et à le servir avec une plus ^andê perfection. Mais laissons la parole à l'annaliste de l'Hôtel-Dieu :
**Notre-Seigneur honorait cette sainte âme de plusieurs connaissances extraordinaires, et comme elle prenait grand soin de les tenir secrètes, fort peu de personnes savaient les faveurs qu'elle recevait de Dieu. Le R. P. Chastelain, son confesseur et le nôtre, lui avait permis de les communiquer à quelques religieuses de cette maison, dont la vertu et la discrétion lui étaient cpn-
nues, jugeant bien que cela pouvait servir à augmenter leur amour pour Dieu et leur ardeur pour la vertu. Aussi ces communications produisaient plusieurs biens, -comme la conversion de plusieurs pécheurs, la délivrance des âmes du purgatoire, la reconnaissance envers Dieu des grâces qu41 faisait à certaines personnes, et enfin plusieurs pratiques de dévotion pour apaiser la justice, ou pour fléchir la miséricorde de Dieu en faveur de ce pauvre pays.**
Il semble que Dieu avait accordé à cette âme privilégiée le don de prophétie. En voici quelques traits frappants :
Lorsque Tabbé Joseph Séré de la Colombière arriva à Québec, en 1682, il courut visiter THôtel-Dieu en compagnie de plusieurs autres prêtres, qui devaient, comme lui, aller résider à Montréal. Les religieuses les conduisirent tous chez madame d'Aillebout. Elle les entretint de choses spirituelles, et après leur départ, elle dit à une religieuse, en parlant de M. de la Colombière: ''Cet ecclésiastique gouvernera un jour cette maison (PHôtel- Dieu), et il a été envoyé de Dieu pour cela.** Or, il n*y avait aucune vraisemblance en cette prédiction, vu que M. de la Colombière était envoyé par les Sulpiciens de Paris à leur maison de Montréal. Après y avoir séjourné plusieurs années, il revint à Québec, comme Pavait prédit madame d*Aillebout, et il devint supérieur de PHôtel- Dieu.
La sœur Juchereau de Saint-Ignace rapporte un fait bien extraordinaire relativement à madame d*Aillebout. Je Itii laisse la parole :
''Quand la Mère Guillemette de Saint-Augustin mourut, en 1675, nous fîmes le plus promptement qu*il nou3 fut possible les prières que nous lui devions, et nous en ajoutâmes d*autres, et des pratiques de péni-
tence, afin de la soulager. Madame d'Aillebout nous disait toujours que cette âme était retenue dans le purgatoire. Trois mois se passèrent, sans que Dieu lui fît connaitre autre chose là-dessus, sinon qu'elle souffrait. Nous redoublions nos dévotions, et'nous nous étonnions de ce qu'une fille vertueuse, qui avait mené une vie souffrante, avec une grande patience, était si redevable à la justice de Dieu. Quatorze mois s'écoulèrent dans cette inquiétude ; et enfin, au bout du temps, la Mère de la Nativité mourut. Elle avait été supérieure de la Mère Guillemette ; celle-ci lui résistait quelquefois dans ce qui concernait la conduite des novices, dont elle avait le soin. Elle la blâmait aussi dans Tordre de la maison,, qu'elle voulait que l'on mît en bien des choses sur le pied de nos communautés de France, ce qui est comme impossible en Canada; et quoiqu'elle n'agît ainsi que par zèle, la Mère de la Nativité la trouva pour cela encore en purgatoire, et Notre-Seigneur lui dit: Ma fille, comme cette âme ne vous a pas été aussi soumise qu'elle devait, je vous ai réservé sa dernière sentence; vous pouvez la retenir auprès de vous jusqu'à ce que vous sortiez vous-même du purgatoire, afin qu'elle n'en sorte qu'avec vous ; et vous pouvez l'élargir dès à présent, si vous voulez."
La Mère de la Nativité répondit que, puisqu'il la laissait maîtresse du sort de cette âme, elle ne voulait pas retarder d'un seul moment son bonheur, et qu'elle désirait lui donner dès cet instant la jouissance de Dieu. '^
La Mère de la Nativité était une religieuse parfaite^ et d'après toutes les apparences, elle était morte en odeur de sainteté. Sa vie avait été des plus édifiantes. Au moment même de sa mort, madame d'Aillebout la vit à genoux devant Notre-Seigneur assis sur un trône de gloire, ayant de chaque côté deux rangées d'Hospi-
talières qui accusaient la Mère de la Nativité 1° d'avoir accordé trop facilement des permissions, de crainte de chagriner ses inférieures; 2° d'avoir trop recherché la protection des grands du monde ; 3^ d'avoir trop favorisé les pauvres au préjudice de la communauté. Notre- Seigneur condamna la pauvre religieuse aux flammes du purgatoire, d'où elle ne sortit que six semaines plus tard. Madame d'Aillebout prétendit l'avoir vue alors toute brillante de gloire.
Ces faits merveilleux sont rapportés avec tant de bonne foi et une simplicité si touchante, qu'il ijpus semblerait téméraire de les révoquer en doute. Du reste ils ne sont pas isolés dans l'histoire de notre pays. Les prédictions des personnes d'une grande vertu, comme la Mère Marie de l'Incarnation, la Mère Catherine de Saint- Augustin, ont été réalisées à la lettre. Qui ne sait que les cataclysmes épouvantables de l'année 1663 furent annoncés d'avance par ces deux éminentes religieuses,, vivant dans deux cloîtres distincts ?
Une des grandes dévotions de madame d'Aillebout consistait à prier pour les personnes qui devaient mourir dans la journée. Une nuit qu'elle était en prières, elle se sentit si fortement sollicitée d'invoquer le secours d'en haut pour les moribonds, qu'elle ne put s'endormir qu'après avoir obtenu du Ciel l'assurance que ses oraisons avaient été agréées. Durant la soirée, deux hommes s'étaient battus en duel en plein Québec. L'un avait reçu un coup d'épée dans la poitrine. C'était un huguenot. On courut chercher M. l'abbé de Bemières, curé de la paroisse, qui mit tout en œuvre pour convertir ce malheureux, agonisant dans une salle de l'Hôtel-Dieu,. où on l'avait transporté. Au bout de deux heures, le huguenot mourait converti avec toutes les marques de la miséricorde divine. Le lendemain, un médecin fit
iVITEURS ET SERVANTES DE DIEU EN CANADA
ure du cadavre, et il constata que le cœur avait ispercé. D'après l'ordre naturel, il aurait dû foudroyé. Mais il avait survécu deux heures, ns doute aux prières de madame d'Aillebout.
femme remarquable mourut le 7 juin 1685, à soixante-dix ans, et elle fiit inhumée dans les : de THôtel-Dieu. Tout le pays la regardait me sainte.
La Mère Marie de Saint- Joseph
Religieuse Ursuline
ARIE de la Troche était fille de M. de la^ Troche de Saint-Germain, et naquit en Anjou le 7 septembre 1616. Lorsqu'elle eut atteint ses neuf ans, elle fut conduite par sa mère au monastère des Ursulines de Tours. Comme Tenfant était fort gentille et d'un naturel aimable, elle eut bientôt conquis Testime de ses petites compagnes, dont elle partageait les jeux et les divers amusements avec la meilleure grâce du monde. Mais ce qui la distingua entre toutes, ce fiit sa grande piété, sa ferveur dans les prières et son assiduité à accomplir tous les règlements du monastère. Elle aimait beaucoup la lecture, surtout les vies de saints. Saint François Xavier, Tapôtre des Indes, l'attirait plus que tout autre, parce qu'il avait travaillé à la conversion des infidèles à l'autre bout du monde.
A quatorze ans, Marie de la Troche, que cinq années de séjour aux Ursulines avaient rendue plus zélée que jamais pour le service de Dieu, demanda à ses parents la permission d'entrer au noviciat des religieuses qui lui avaient donné son éducation Afin d'éprouver une vocation aussi extraordinaire à cet âge, les parents épuisèrent tous les moyens humains pour décourager leur
enfant: promesse d'un avenir brillant dans le monde qui l'appelait à lui, désespoir d'une séparation aussi cruelle, tout enfin fut mis en œuvre pour la détourner delà vie religieuse. Rien n'y fit: la jeune fille trouvait réponse à tout ; elle allait puiser ses arguments dans l'Ecriture Sainte et les Pères de l'Église pour démontrer à sa famille combien de bonheur apporte la vie religieuse à ceux qui l'embrassent. Enfin, après beaucoup d'hésitation, les parents cédèrent devant une telle ténacité. Marie de la Troche prit le saint habit, sous le nom de Saint-Bernard, nom qu'elle devait changer plus tard en celui de Saint-Joseph. Ce jour-là, la jeune novice apparut à ses compagnes remplie de l'onction et de la grâce que symbolisaient son voile et ses autres vêtements monastiques.
'* J'étais ravie d'étonnement, écrit la Mère de l'Incarnation, de voir en une fille de quatorze ans, non seulement la maturité de celles qui ont plus de vingt-cinq, mais encore la vertu d'une religieuse déjà bien avancée. Rien de puéril ne paraissait en sa jeunesse, elle gardait ses règles dans une si grande exactitude, qu'on eut dit qu'elle était née pour ces actions... En un mot, sotl esprit toujours également joyeux, la rendait très aimable et très agréable à toute la communauté, et elle veillait si soigneusement sur soi-même, qu'il ne fallait pas lui donner deux fois des avis sur une même chose, voire même elle se tenait pour avisée et pour reprise des fautes qu'elle voyait corriger en ses compagnes."
Sqn noviciat terminé, la Mère Saint-Bernard prononça ses vœux ; elle n'était alors âgée que de seize ans. Tout aussitôt elle se mit à enseigner aux jeunes élèves les rudiments des lettres, et elle remplit cette fonction avec tout le succès que son esprit vif et éclairé devait nécessairement avoir. A l'instar de plusieurs de ces