LA MÈRE MARIE DE SAINT-JOSEPH
Aussi que d'actions de grâces, de reconnaissance et de bénédictions à Tadresse de cet époux divin pour qui seul elle semblait vivre.
Tous les actes extérieurs de la Mère Saint-Joseph respiraient la gaieté, la bonne humeur et la modestie. Aussi avait-elle acquis un grand ascendant sur les sauvages et les Français de son entourage. Tous se sentaient meilleurs à son approche. Ils rappelaient, tantôt la fille sainte, tantôt Marie-Joseph tout court. Les sauvages venaient la consulter dans leurs peines et leurs difficultés, et toujours ils s'en retournaient soulagés et édifiés.
D'une nature maladive, la Mère Saint-Joseph ne put résister longtemps aux intempéries du climat, aux privations et aux austérités qu'elle s'imposait. Au commencement de février 1652, elle se sentit atteinte du mal qui devait l'emporter dans la tombe à bref délai. Avant que de quitter cette terre d'exil, elle disait à ses compagnes : "Ah ! que je suis heureuse de mourir en un lieu pauvre, d'être privée des petites délices de la France ! Écrivez, je vous prie, à nos chères Mères de France, à mes parents, et les assurez bien que je meurs très contente de les avoir tous quittés. Ah ! que je suis satisfaite d'avoir abandonné ce que je pouvais prétendre dans le monde ! Que mon âme est contente d'être venue en ces nouvelles contrées ! Faites-leur savoir, et n'y manquez pas, les grands biens que je ressens de ma vocation au pays des sauvages. "
Le 4 avril de la même année, cette sainte religieuse s'envolait vers son Créateur pour recevoir la récompense de ses hautes vertus. La Relation signale le fait extraordinaire qu'au lendemain de son inhumation, une personne, traversant le fleuve glacé pour se rendre à l'île d'Orléans, se trouva sans s'en apercevoir sur un glaçon
5 et environné d*eau de tous côtés. Un pas de pltis malheureux se noyait. Mais il entendit en ce mot une voix intérieure qui lui cria: Arrête-toi! H rêta et aperçut le gouffre béant qui menaçait de jloutir. Se recommandant à la Mère Saint-Joseph t il avait reconnu la voix, il se dirigea vers la partie le du pont de glace, sans s'occuper de savoir s41 y riendrait. Il réussit à échapper au danger, mais il erçut alors qu'il avait marché sur Peau sans ener. Cet homme, comme bien on pense, ne tarda pas conter la merveilleuse aventure qui lui était arrivée, déclara à tous venants qu'il avait échappé au péril .e à la protection visible de la Mère Saint-Joseph I tenait en très haute estime.
Les Annales des Ursulines disent de la Mère Saintph : ** Au témoignage de celle qui l'a le mieux concile avait vécu comme une sainte et mourut comme sainte. Le cœur se sent à l'aise et l'âme jouit de avec quelle fidélité une faible créature a su répondre ,bondance des grâces du Seigneur. "
ARGUERITE BOURGEOYS naquit à Troyes, en Champagne, le 17 avril 1620.
Son père, Abraham Bourgeoys, marchand respectable, et sa mère, Guillemette Garnier, s'occupèrent plutôt de former leurs cinq enfants à la vertu que de leur amasser des trésors périssables. Dès son bas âge, Marguerite prenait plaisir à assembler les petites filles pour travailler ensemble à gagner leur vie. Cette disposition d'esprit était rindice d'une vocation qui devait se déclarer plus tard et lui faire accompUr une œuvre sublime.
A vingt ans et demi, cette jeune fille vertueuse entrait comme externe dans la Congrégation de Notre-Dame, fondée par Pierre Fourier, et elle y fit briller tant de perfection dans sa conduite, qu'elle fut élue préfète, charge qu'elle occupa jusqu'à son départ pour le Canada. Ce fut durant cet intervalle que Mai^erite Bourgeoys, étant un jour prosternée devant le saint Sacrement, aperçut à la place de l'hostie sainte un enfant d'une beauté céleste. Cette apparition imprima dans son cœur le goût des choses divines en la détachant de la terre.
Quelque temps après, alors qu'elle se sentait disposée à partir pour le Canada, elle eut une apparition
qui devait décider du sort de sa vie. ** Un matin, ditelle, étant bien éveillée, je vois devant moi une grande dame, vêtue d'une robe comme de serge blanche, qui me dit : Fa, je ne t^ abandonnerai point ; et je connus que c'était la sainte Vierge, quoique je ne visse point son visage ; ce qui me rassura pour ce voyage et me donna beaucoup de courage ; et même je ne trouvai plus rien de diflScile, quoique pourtant je craignisse les illusions/' Le 20 juillet 1653, elle quittait Saint-Nazaire sur le vaisseau qui devait l'amener à Québec. C'est alors qu'elle lia connaissance avec Mlle Mance, et que fut scellée entre ces deux âmes privilégiées une sainte amitié. Toutes deux devaient travailler au .bien-être moral et même matériel de leur ville d'adoption, mais par des modes diflférents, toujours sous l'œil de Dieu et de sa très sainte Mère.
L'historique de la fondation du couvent de Notre- Dame de Villemarie peut se résumer en deux mots : héroïsme et pauvreté évangélique. La vénérable Marguerite Bourgeoys bâtit un couvent, sans autres ressources que son espoir en Dieu et la charité du prochain. Lorsqu'il s'agit de construire une église, elle la construit à l'aide des mêmes moyens. La ville de ' Québec et certains curés de campagne lui demandent de fonder chez eux des succursales de la maison-mère : la généreuse fondatrice se rend sur les lieux, examine, discute et finit par se rendre à leurs légitimes désirs. Bientôt le Canada tout entier ressentira les doux effets de ces fondations ; les jeunes filles formées à ces écoles de vertus deviendront d'excellentes mères de familles ou des religieuses modèles. C'est ainsi que se sont élevés tour à tour, et du vivant de la bienheureuse, les couvents de Sainte- Famille, en l'île d'Orléans, de la Pointe-aux-Trembles, près Montréal, et quelques années plus tard, ceux de
iicherville, de Laprairie, de la Pôinte-aux-Trembles^ s Québec, etc.
Les vocations se multiplient à mesure que les cursales surgissent. Aujourd'hui mille religieuses de Congrégation constituent la couronne de cette fille oïque, qui embauma la colonie du parfum de ses tus pendant un demi siècle.
Les principales vertus de Marguerite Bourgeoys ent sa chasteté, sa mortification, son humilité, sa irité, sa résignation à la volonté de Dieu. Elle aima chasteté dès son jeune âge. Partout cette vertu des es prédestinées brilla en elle. Ce fut surtout au cours jes fréquentes traversées de Tocéan qu'elle sut montrer [ju'à quel point elle était pure. Tous les marins et isagers subissaient son ascendant et la respectaient.
La mortification fut Tun des grands caractères de L âme. Elle ne semblait vivre que pour tenir son corps LS la dépendance de son esprit. Sa nourriture était
plus simples : qu'elle mangeât chaud ou froid, peu importait. De Peau pure constituait son breuvage. t couchait sur la dure, un quartier de bois sous la î, sans que, durant Thiver, on chauflFât sa chambre, les disciplines, les haires, les ceintures hérissées de ntes de fer, entraient dans sa vie journalière. Dans
voyages elle couchait sur des cordages, ne buvait vent que de Teau corrompue, dans une misérable se de cuir qu'elle portait sur elle. Si Tévêque de îbec l'appelait, elle partait à pied de Montréal, en n cœur d'hiver, mendiait son logement et sa nourire le long de la côte nord, ayant en outre à souffrir froid et des intempéries hibernales. *^ Je ne veux ni is, ni honneurs, ni plaisirs, disait-elle, mais seulement lien de ma communauté."
Combien grande fut sa résignation à la volonté de u ? L'église de Bonsecours doit être bâtie : tout est
•décidé, les plans sont terminés, un bienfaiteur inconnu a fourni une partie des fonds. Mais voilà que les supérieurs lui enjoignent de tout suspendre ; elle obéit sans se plaindre ni murmurer. Pendant plusieurs années rÉvêque refuse d'approuver les règles de son couvent^ que Pon considère marquées au coin de la plus grande sagesse: la bonne sœur se tait et se conforme. Un incendie ruineux lui enlève d'un seul coup sa maison et son mobilier ; sa résignation est toujours la même. Pendant longtemps elle se croit réprouvée de Dieu, tant son âme est dans l'agitation. Rien ne peut la calmer, ni la prière, ni la communion fréquente, ni les sages conseils d'un directeur éclairé ; sa résignation ne se dément pas.
L'humilité de la servante de Dieu fut à la hauteur de ses autres vertus. Après avoir fondé son couvent, et l'avoir établi d'après des règles solides ; après avoir formé des sœurs suivant la lettre et l'esprit de ces règles ; après avoir édifié tout le Canada par ses vertus ; après l'avoir enrichi du fruit de ses travaux, elle ne désire plus rien que d'être la plus humble parmi ses compagnes ; toute charge lui répugne, parce qu'elle ne se connait plus d'autre besoin que d'obéir et de pratiquer la sainte vertu d'humilité. Les dernières années de sa vie la retrouvent aussi simple et aussi humble qu'au début de sa carrière.
La charité, cette reine des vertus, Marguerite Bourgeoys la pratiqua jusqu'à l'héroïsme. Jeune encore, elle avait eu le courage d'ensevelir son père de ses propres mains. La sépulture des pauvres devient ensuite son oeuvre de prédilection. Elle aperçoit des libertins qui ravissent une enfant; elle court la leur arracher, un crucifix à la main. Un soldat est transi de froid, elle lui apporte son matelas et des couvertures, et il ne lui reste rien pour se reposer durant la nuit. Une de ses compagnes agonise ; elle fait à Dieu cette prière : " Que ne me
prenez-vous, 6 mon Dieu, moi, inutile à la maison, plutôt que cette sœur qui peut encore lui rendre de grands services." Dieu accepte son sacrifice; le même jour la malade prend du mieux, et puis elle guérit. Mais Marguerite Bourgeoys est aussitôt frappée et meurt au bout de quelques jours.
La Vénérable eut toujours une profonde dévotion à Marie, et ce fut, sans doute, grâce à sa protection, qu'elle parvint à une si haute vertu. Elle s'était consacrée à la Vierge sainte dès son enfance, lui offrait toutes ses actions et ne respirait que pour elle. Elle vient en Canada demeurer dans une ville qui s'appelle Marie ; sa congrégation porte aussi le nom de Marie ; ses meubles, ses maisons, ses sœurs portent les livrées de Marie. Elle choisit Marie comme la supérieure perpétuelle de son institut.
De son côté, la Mère de Dieu lui prodigue ses plus abondantes faveurs : elle la protège partout, stiivant la promesse qu'elle lui en avait faite, et cette protection visible n'a pas cessé depuis deux cents ans. Elle a pris quelquefois un caractère si merveilleux, que l'on se demande vraiment s'il n'y a pas exagération dans les récits qui nous sont restés.
M. Ransonet, auteur d'une vie de la sœur Bourgeoys, rapporte qu'un jour la sœur chargée de la boulangerie se voyant réduite à n'avoir plus qu'un minot de farine, ^t jugeant qu'avec une si petite quantité il était inutile de faire du pain, Marguerite Bourgeoys lui dit d'aller à sa besogne, et lui promit que Dieu y pourvoirait. Sur cette assurance, la sœur va se mettre à l'ouvrage ; ^t, à son grand étonnement, elle voit la farine augmenter à vue d'œil dans le pétrin, en sorte que cet unique minot donna autant de pain que cinq minots avaient coutume d'en produire.
Un prodige de longue durée, et dont toute la communauté fut témoin, c'était de voir qu'on retirât du grenier plus de blé qu'on y en mettait. Une année, entre Autres, où le prix du blé était excessif, la sœur dépositaire n'ayant pu en acheter que pour un mois, cette •quantité suffit néanmoins pour nourrir la communauté pendant quatre mois consécutifs, prodige attribué aux mérites de la sœur Bourgeoys, qui allait chaque jour prier auprès de ce monceau de blé.
Une personne digne de foi, écrit encore M. Ransonet, •disait qu'une année, alors que le vin manquait partout «dans le pays,* le couvent de la Congrégation en fournissait au Séminaire pour les messes et aux malades de la ville.
Parvenue à l'âge avancé de 79 ans, la vénérable Marguerite Bourgeoys ne songeait plus qu'à l'éternité et à la mort qui ne pouvait tarder. Elle envisageait ♦ce moment d'un œil serein, comme tous ceux qui n'ont vécu que pour Dieu. Sa dernière maladie, qui dura douze jours, fut un acte continuel de résignation à la volonté de Dieu. Ses souffi*ances ne l'empêchaient pas •de chanter des cantiques de louange à son Créateur. Enfin, elle s'endormit dans le Seigneur le 12 janvier 1700, la 47e année depuis son arrivée à Villemarie.
Son corps fut exposé dans l'église des sœurs. La foule ne cessa pas de se rendre auprès de cette sainte dépouille : chacun voulait avoir quelques reliques d'une personne si justement vénérée. Le 13 janvier eut lieu l'inhumation; les obsèques furent célébrées à la paroisse. M. le chevalier de Callière, gouverneur-général du •Canada, M. de Vaudreuil, gouverneur particulier de Montréal, et toutes les personnes de distinction se firent un devoir d'y assister. M. DoUier de Casson, alors âgé de 80 ans, prononça l'oraison fimèbre de la défimte. M. René de Breslay, curé de la paroisse, fit l'inhumation du
corps, qui fut déposé dans la chapelle de TEnfant-JÊsus. Un ecclésiastique de Montréal écrivait ce jour-là, à Tun de ses amis une lettre dans laquelle nous trouvons le passage suivant : ** H n^y a jamais eu tant de ** prêtres ni tant de religieuses dans Téglise de Montréal, ** qu41 en est venu ce matin aux obsèques de la sœur **Bourgeoys; le concours du peuple a été extraordi- ** naire ; et si les saints se canonisaient comme autrefois^ ** on dirait demain la messe de sainte Marguerite du '' Canada/'
M. Dollier de Casson fit mettre sur le cercueil l'épitaphe suivante, gravée sur une table de cuivre :
** Cy Gist vénérable sœur Marguerite Bourgeoys, institutrice, fondatrice et première supérieure des filles de la Congrégation de Notre-Dame, établies en Tîle de Montréal, pour l'instruction des filles, tant dans la ville qu'à le campagne, décédée le douzième janvier 1700. Priez Dieu pour le repos de son âme."
Le cœur de la défunte fut renfermé dans une boîte en plomb, et placé, un mois plus tard, dans une niche creusée dans le mur de l'église de la Congrégation. On ferma l'entrée de cette niche par une plaque de plomb, en attendant qu'on en mît une autre de cuivre revêtue de l'inscription suivante :
Le cœur que couvre cette pierre,
Ennemi de la chair, détaché de la terre,
N*eut point d'autre trésor qu'un essaim précieux
De vierges, que son zèle assembla dans ces lieux.
Cette fille étonnante méritait plus qu'un éloge aussi imparfait. Mais nous en savons assez maintenant sur son compte, pour comprendre qu'elle a été l'un des plus beaux ornements de la colonie. Il ne nous reste plus qu'à attendre l'heureuse issue du procès qui s'instruit à Rome au sujet de sa canonisation. Daigne le ciel hâter une conclusion qui nous serait si chère !