LA SŒUR MORIN
Morin, Mgr de Laval acheva cet établissement, pour ce qui était du spirituel, de manière à ne pouvoir plus s*en dédire. . Il n'est pas en mon pouvoir, ajoute-t-elle, de faire connaître le grand contentement que chacune de nous en ressentait en son âme, ni celui de tous nos amis singulièrement de MM. les prêtres de Saint-Sulpice^ qui ont toujours été nos directeurs spirituels, et nos protecteurs en tout, particulièrement M. Souart, notre confesseur pendant vingt-cinq ans consécutifs, et qui nous a aidées à subsister par ses libéralités et ses aumônes !*'
Pendant ses longues années de claustration, la sœur Morin fut témoin de deux incendies qui détruisirent THôtel-Dieu. Le premier eut lieu alors qu'elle était supérieure, en 1695, et le second en 1721. C'est au premier de ces désastres qu'elle fait allusion dans ses^ Annales, lorsqu'elle dit : ** Pensez, mes sœurs, vous qui lisez ceci, que celles qui vous ont précédées ont cueilli bien des épines où vous ne trouverez que des fleurs ; mais sachet aussi que tous ces fondements sont appuyés sur la croix et qu(e vous y aurez part, puisque vous avez l'honneur d'appartenir à Jésus-Christ en qualité d'épouses. Vous ne voudriez pas être couronnées de roses pendant qu'il l'est de piquantes épines... Pour moi, je crois aisément que c'est Dieu qui veut cette maison pauvre. Le nécessaire ne lui manque point, mais aussitôt qu'on peut se mettre à son aise, il vient un revers qui nous rejette dans la pauvreté par des pertes considé-^ râbles."
A travers ses multiples occupations, la Sœur Morin trouva le moyen de rédiger les Annales de l' Hôtel-Dieu, où les modernes ont puisé à pleine mains pour écrire l'histoire de Ville-Marie, ou des monographies relatives à Montréal durant le 17e et le 18e siècle. Tous nos cloîtres renferment ainsi des annalistes, qui font l'histoire de leur couvent, et dont on ne connaît bien souvent le
nom que par. hasard OU à. la suite de pieuses indiscrétions. L'œuvre de la sœur Morin, bien qu'elle ne fût pas destinée à la publicité, est aujourd'hui entrée dans le domaine public, par les nombreux et longs extraits que les écrivains en ont faits. C'est donc à dire que la bonne sœur a laissé à la postérité des mémoires utiles et intéressants.
En dépit de son désir de donner à Dieu sa vie par le martyre, la sœur Morin dut se contenter des souffrances ordinaires de la vie des HospitaUères. Bien souvent elle se vit au moment d'être prise par les Iroquois, qui rôdaient sans cesse autour des communautés de Montréal. La Providence vint chaque fois à son secours, et elle lui accorda une existence de plus de quatrevingts ans, dont soixante-neuf vécus au contact des infirmités humaines. Renfermée entre les quatre murs du plus rigoureux des cloîtres, loin de sa famille, de ses amies d'enfance, la sçeur Morin n'eut de consolation que celle du devoir accompli, pour l'amour de Dieu et du prochain.
La sœur Morin passa de vie à trépas le 8 avril 1730, , après 69 années de religion, âgée de 81 ans. Elle mourut de la mort des justes, en invoquant le nom de saint Joseph qui lui donna le ciel pour dot suprême.
LE P. SEBASTIEN RASLES
JÉSUITE-
ÊBASTIEN RASLES naquit à Pontarlier, dans la province de Lyon, le 4 janvier 1657.
Il entra au collège des Jésuites à Dôle le 24 septembre 1675. Après avoir temïiné son noviciat, il fut nommé professeur de cinquième au séminaire de Carpentras, où il séjourna deux ans ; puis il fut appelé à Nîmes et successivement à Carpentras et à Lyon, où il enseigna la théologie. De là il passa à sa troisième année de probation, et il partit pour le Canada le 23 juillet 1689.
Le Père Rasles arriva à Québec le 13 octobre, et il fut aussitôt .envoyé à la mission abénaquise de Saint-Fran- .ij^jy çois de Sales pour se mettre au courant de la langue des ^^ sauvages. **À mon arrivée à Québec, écrivait-il à son frère, je m'appliquai à la langue de nos sauvages. Cette langue est très difficile, car il ne suffit pas d'en étudier les termes et leur signification, et de se faire une provision de mots et de phrases, il faut encore savoir le tour de Tarrangement que les sauvages leur donnent, et quePon ne peut guère attraper que par le commerce et la fréquentation de ces peuples. '' Le Père Rasles, qui était doué d'une mémoire prodigieuse, eut bientôt fait de se familiariser avec l'idiome abénaquis, et avec le temps il apprit en outre à parler avec correction l'outaouais, le huron et l'illinois.
Le Père Rasles était un homme d'une énergie de fer, •et il jouissait d'une santé des plus robustes. H y avait donc en lui tout ce qu'il faut pour réussir, surtout quand on sait qu'il était mû par un zèle religieux que son départ pour la Nouvelle-Frapce suffit seul à prouver.
Le 13 août 1691, le Père Rasles partit pour la mission desDlinois qui avaient perdu leur missionnaire. Arrêté pendant plusieurs mois à Michillimakinac, il n'arriva à destination qu*au printemps suivant. Dans une lettre à son frère, il nous fait connaître, les mœurs de ces «auvages avec un grand luxe de détails. Il séjourna pendant deux ans au milieu ee ces peuplades lointaines, après avoir opéré tout le bien que son ambition pour la conquête des âmes pouvait lui suggérer.
Enfin, en 1693, le Père Rasles fut appelé à prendre le chemin de la mission abénaquise de. Narrantsouack, petit village situé à six milles ^ de Norridgewock, presque vis-à-vis l'embouchure de la rivière Sandy dans le Kennébec. C'est ici qu'il passera les trentes dernières années "de sa vie, avec ses. chers Abénaquis, dont il avait su apprécier les excellentes dispositions tant à l^égard de la religion catholique qu'à l'égard des Français, avec qui ils vivaient dans une douce alliance depuis de longues années. Etant plus rapprochés des centres anglais, ils entretenaient des rapports plus fréquent^ et plus suivis avec les négociants de Boston qu*avec ceux de Québec. Les Bostonnais espéraiçnt toujours qu'ils finiraient par «'attacher une nation dont ils pourraient utiHser la valeur et le courage au cours des guerres qui menaçaient d'éclater entre la France et l'Angleterre. De leur côté, les Abénaquis avaient juré fidéUté à la France, et ils virent toujours d'un mauvais œil la conduite des Bostonnais à leur égard, qui, pendant un certain nombre d'années, put se résumer en de belles promesses.
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Le Père Rasles était missionnaire avant tout. Ses supérieurs Tavaient envoyé à Narrantsouak pour s'occuper de Pavenir religieux des Abénaquis, et nullement pour y faire de la politique, ou mieux pour aider les Français dans leurs guerres. Il trouva sur les bords de la rivière Kennébec une peuplade déjà christianisée au contact des Jésuites, si bien que ses membres étaient plutôt prêts à sacrifier leur vie que leur religion. Sans être nombreux, ils étaient redoutables et redoutés à raison de leur^ vaillance. Sieulement ils pouvaient manquer de direction. Griséspar la victoire, ils s'acharnaient à tourmenter les vaincus sans se soucier des lois que les peuples civilisés assignent aux vainqueurs. Le missionnaire était le plus souvent incapable de réprimer ces lions en courroux, quelque bonne volonté qu'il y mît. H serait donc injuste de faire peser sur ses épaules une responsabilité qu'il ne pouvQ^it ni ne voulait assumer. Tel fut le cas pour le Père Rasles, qui était un homme de pai^^ et de prière et. non un homme de guerre. Malgré tout l'ascendant dont il jouissait sur les Abénaquis, malgré toutes ses recommandations, ils abusèrent souvent de leurs victoires, plutôt dans un but de vengeance que de pillage. Les mœurs des sauvages américains étaient à peu près identiques sous ce rapport, et les Iroquois alliés des Anglais, ue Iç cédaient pas aux autres en férocité çt.en barbarie. Qui a jamais songé à rendre les Anglais responsables de leur conduite ? Cependant on a accusé le Père Rasles d'avoir poussé les Abénaquis dans la voie du massacre après la bataille. On l'a accusé aussi, et sans plus de raisons, d'avoir invité son peuple à s'emparer des postes anglais pour en faire bénéficier le gouvernement français ?
Quelque temps après l'arrivée du Père Rasles à Narrantsouak, le gouverneur de la Nouvelle Angleterre
demanda une entrevue avec les Abénaquis. Ceux-ci consentirent, mais à condition que le missionnaire y assistât, afin de s'assurer que tout se fît sans préjudice à la religion et à la couronne de France. Le Père dut se rendre au lieu de Tentrevue. **Je me trouvai, dit-il, où je ne souhaitais pas être, et où le gouverneur ne souhaitait pas que je fusse.'' Après avoir sollicité les Abénaquis de rester neutres, le gouverneur prit à part le Père Rasles, et lui dit : "Je vous prie, monsieur, de ne pas porter vos- Indiens à nous faire la guerre. '' Ce à quoi répondit le missionnaire : ** Ma reKgion et mpn caractère de prêtre m'engagent à ne leur donner que des conseils de paix. " Ce langage était sincère, car à quoi eût-il servi à cet homme de Dieu d'inciter les sauvages à lever la hache deguerre contre les Anglais ? Eût-ce été dans le but de servir les intérêts de la religion ? Hélas ! il ne le savait que trop bien : la guerre pour les Indiens n'était qu'une occasion pour assouvir leurs cruautés et exercer leurs vengeances. Ces procédés ne sont pas inscrits au code catholique. Eût-ce été pour avancer les intérêts matériels de sa mission ? Mais les Abénaquis tiraient une grande partie de leur subsistance dans la Nouvelle Angleterre, et leur commerce d'échanges se faisait surtout à Boston.
Non, le Père Rasles ne peut être accusé, avec quelque semblant de raison, d'avoir poussé ses gens à guerroyer contre les Anglais. Seulement il est facile de concevoir qu'étant Français, il lui eût été facile de les empêcher de prendre fait et cause pour les Français, dont ils étaient les alliés depuis les premiers temps de la colonie. Tout ce qui se dégage de la correspondance échangée avec le gouverneur ou l'intendant de la Nouvelle-France, ne sort pas du domaine des recommendations au sujet du sort des Abénaquis et de l'importance de conserver leur
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aflFection. Si, d'un côté, le gouvernement du Canada rendait quelques services à ces Indiens, ceux-ci ne pouvaient pas s'en tenir à une alliance stérile. Le Père Rasles pouvait leur rappeler leur devoir à cet égard, sans manquer à son rôle de missionnaire.
Cependant les Anglais le rendaient responsable de rintervention à main armée des guerriers abénaquis. Ils mirent sa tête à prix, offrant jusqu'à quatre mille livres sterling pour se procurer ce chef précieux. Le» sauvages résistèrent à toutes les séductions, et, comme pour éviter toute tentative, ils devinrent encore plusfervents, et plus dévoués au Père. Leur attachement devint de plus en plus étroit, au fur et à mesure que les années s'avançaient. Un jour, le bruit se répandit que les Anglais avaient envahi le quartier où demeurait le missionnaire. Us décidèrent aussitôt de poursuivre les envahisseurs et de les traquer jusque dans leurs derniers retranchements, dût-il leur en coûter la vie. Mais c'était une fausse alerte. De pareilles scènes se renouvelèrent souvent, et toujours les sauvages se montrèrent disposés à défendre leur missionnaire. Prévoyant qu'un jour ou l'autre il lui arriverait malheur, ils lui proposèrent de s'enfoncer plus avant dans les terres vers Québec, mais il leur dit : ** Quelle idée avez-vous de moi? Me prenezvous pour un lâche déserteur ! Hé ! que deviendrait votre foi si je vous abandonnais ? Votre salut m'est plus cher que la vie. " Au Père de la Chasse qui était venu le voir à Narrantsouack, et lui conseillait de mettre sa vie en sûreté, il disait: ** Mes mesures sont prises, Dieu m'a confié ce troupeau, je suivrai son sort, très heureux de m'immoler pour lui. "
Ce qui devait arriver, arriva. Un jour, une armée de onze cents hommes, composée d'Anglais et de sauvages leurs alliés, tomba à l'improviste sur le village de Nar-
rantsouack, alors sans défense. Le massacre fut presque général. Le Père Rasles fut tué avec sept Abénaquis qui lui avaient fait un rempart de leurs corps, au pied d'une grande croix plantée par ses soins au centre du village. L'ennemi se retira après avoir brûlé Téglise et les cabanes sauvages. Le lendemain, on trouva le cadavre du Jésuite percé de coups, la chevelure enlevée, le crâne défoncé, les membres mutilés. Les Abénaquis s'emparèrent de la précieuse dépouille et l'inhumèrent à l'endroit même où, la veille, il avait célébré le saint sa- •^crifice de la messe.
Le 23 août 1724 vit la consommation de cet odieux attentat. Le Père Rasles était dans la soixante-septième année de sa vie, dont il avait consacré trente-quatre aux missions chez les sauvages. Le Père de la Chasse, <{m l'avait plus particulièrement connu, a laissé de lui ce beau témoignage :
** Le P. Rasles joignait aux talents qui font un excellent missionnaire, les vertus que demande le ministère évangélique pour être exercé avec fruit parmi nos sauvages... Il était infatigable dans les exercices de son zèle : sans cesse occupé à exhorter les sauvages à laver- , tu, il ne pensait qu'àen faire de fervents chrétiens... Nonobstant les continuelles occupations de son ministère, il n'omit jamais les saintes pratiques qui s'observent dans nos maisons. Il se levait et faisait son oraison à l'heure qui y est marquée. Il ne se dispensa jamais des huit jours delà retraite anûuelle... Il ne souflrait pas que personne lui prêtât la main pour l'aider dans ses besoins ordinaires, et il se servit toujours lui-même. C'était lui qui cultivait son jardin, qui préparait son bois de chauffage, sa cabane et sa sagamité, qui rapiéçait ses habits déchirés, cherchant par esprit de pauvreté à les faire durer le plus longtemps possible. La soutane
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qu'il portait lorsqu'il fut tué, parut si usée et en si mauvais état à ceux qui Ten dépouillèrent, qu'ils ne daignèrent même pas se l'approprier, comme ils en eurent d'abord le dessein. Ils la rejetèrent isur son corps, et elle nous fut renvoyée à Québec. Autant il se traitait durement lui même, autant il était compatissant et charitable pour les autres. Il n'avait rien à lui, et tout ce qu'il recevait, il le distribuait aussitôt à ces pauvres néo* phjrtes. Aussi la plupart ont-ils donné à sa mort des démonstrations de douleur plus vives que s'ils eussent perdu leurs parents les plus proches. "
L'opinion générale à cette époque voulait que le Père Rasles fût immolé en haine de la foi. M. l'abbé de Bellemont, supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui on avait demandé d'appliquer au défunt les suffrages accoutumés, répondit que c'était faire injureàunmartyf que de prier pour lui.
En 1833, Mgr Fenwick fit ériger, à l'endroit même où fut enterré le Père Rasles^un modeste monument à la mémoire du pieux martyr. La première pierre fut posée le 23 août, jour anniversaire de sa mort, en présence des chefs des principales tribus sauvages disséminées dans son immense diocèse. Ce monument attestera aux yeux des générations futures combien fut précieuse aux yeux des hommes la mémoire de ce Jésuite, qui préféra la mort plutôt que d'abandonner son troupeau chéri.
LE FRÈRE DIDAGE, Récollet
RÊCOLLET
LAUDE PELLETIER, fils de George Pelletier et de Catherine Vannier, naquit à Sainte-Anne de Beaupré le 28 juin 1657. Il était Tainé d'une famille peu nombreuse, mais éminemment respectable, comme toutes ces familles françaises qui émigrèrent au Canada pour y fonder une nouvelle patrie.
Nous n'avons que peu de détails sur la jeunesse de cet enfant prédestiné. Tout ce que Ton connait de lui, c'est qu'il était très pieux et porté comme d'instinct vers les choses de Dieu. Ses parents ne mirent aucune entrave à une vocation qui alla toujours en s^' affermissant à mesure qu'il croissait en âge. N'ayant pas l'instruction suffisante pour prétendre au sacerdoce, il dut se contenter, afin de satisfaire ses goûts, d'entrer en qualité de frère lai ou convers chez les Récollets de Québec, qui l'accueillirent à bras ouverts.
Le Frère Didace, c'était son nom de religieux, prit l'habit monastique le 3 février 1679 ; il était âgé d'un peu plus de vingt et un ans. Douze mois plus tard, le 5 février 1680, il prononça les vœux ordinaires de l'Ordre, qui l'attachaient pour le reste de sa vie à la règle du monastère.
L'existence du Frère Didace fut toute d'édification. Entre autres vertus qui le caractérisèrent, on loue son
obéissance parfaite, sa pauvreté vraiment évangélique, son amour du travail, son humilité profonde, son respect pour les prêtres, et sa solide dévotion à la sainte Vierge.
Le Père Joseph Denis, le premier Récollet canadien, qui fut le confesseur du Frère Didace pendant quatorze ans, a laissé une courte biographie de ce vertueux confrère qu*il avait suivi de près durant toutes les phaises de sa vie. Nous en donnons une analyse, faute de pouvoir nous renseigner à des sources plus complètes.
L'obéissance du Frère Didace se manifestait dans les petites choses aussi bien que dans les grandes.
Sa pauvreté était si parfaite, qu'il ne consentit jamais à mettre temporairement de côté son habit de religieux pour endosser une tunique plus légère, qui lui eût permis, durant les chaleurs de Tété, de vaquer avec moins de fatigue à ses occupations de menuisier.
Bien que le Frère Didace eût à exécuter des travaux ardus, il ne manquait jamais au jeûne prescrit par la règle franciscaine. Si ses supérieurs lui faisaient quelque remontrance à cet égard, lui représentant qu'à ce jeu-là il nuisait gravement à sa santé et abrégeait ses jours, il leur répondait qu'il aimait mieux mourir que de manquer à un point de la règle, et que, du reste, sa vie était peu précieuse aux autres, et que la religion ne s'en porterait pas plus mal après sa mort. Le ppint capital, disait-il, était de se sanctifier.
L'humilité du Frère Didace resplendissait dans toutes ses actions, et bien qu'il fût doué de beaucoup d'esprit et d'une grande aptitude pour les arts industriels, il se croyait toujours le serviteur incapable et inutile.
Son respect envers le clergé était tel, qu'il cédait le pas devant les clercs novices qu'il considérait comme ses
supérieurs en tout et partout. Les jours de dimanches et de fêtes il faisait en sorte de servir le plus de messes possible, et après chacune, il allait s'agenouiller devant le prêtre célébrant pour accuser ses imperfections ou pour faire sa coulpe, suivant-Vexpression reconnue.
Grande et solide était sa dévotion à la Mère de Dieu, qu*il vénérait comme sa reine et maitresse. A toutes les heures, il récitait un Ave Maria ; tous les jours il récitait le Petit Office en entier ; toutes les semaines il récitait son rosaire, et tous les mois, TOffice des morts à neuf leçons, pour Pâme du purgatoire qui avait eu la plus grande dévotion à la sainte Vierge. Il jeûnait au pain et à Teau la veille de chacune des fêtes de Marie. Il jeûnait également tous les samedis de Tannée, afin d'obtenir la grâce de mourir un samedi. Son désir fut exaucé,, car le Frère Didace mourut le samedi, 21 février 1699, à six heures du soir. Il était alors aux Trois-Rivières, où il travaillait à la construction d'une église. Ayant pris du froid, il contracta une pleurésie qui, au début, ne sembla, comporter aucune gravité. Le médecin lui-même n'attacha aucune importance à une maladie qu'un peu de repos et de bons soins pourraient facilement contrôler. Mais le Frère Didace, prévoyant sa fin, demanda les derniers sacrements de l'église avec un tel empressement, qu'on dut le satisfaire. Deux jours après, il avait rendu sa belle âme à Dieu, faisant l'édification de tous ceux qui l'entouraient. Son corps fut déposé dans la chapelle du couvent des Récollets aux Trois-Rivières, et il y repose encore, bien que cette chapelle soit devenue la propriété des protestants.
Le Père Denis ajoute : **I1 a vécu d'une manière si religieuse et si édifiante au dedans et au dehors du cloître, que lorsque, peu de temps après sa mort, le bruit des premiers miracles que Dieu a opérés par son
intercession se répandit, étant connu dans tout le pays,, un chacun disait qu'il s'étonnerait plus s'il ne faisait pas de miracles que de lui en voir faire."
Les guérisons merveilleuses obtenues par Tintercession du Frère Didace commencèrent donc aussitôt après sa mort. Ce fut en premier lieu la Mère Louise de Lanaudière, en religion Rose de Sainte-Catherine, religieuse Ursuline de Québec, qui déclara qu'après avoir entouré son bras, qui la faisait soufirir depuis qu'elle se l'était démis à Vàge de huit ans, d'un chapelet qui avait appartenu au Frère Didace, elle guérit radicalement.
Puis nous avons le témoignage de Marie-Anne-Geneviève-Angélique Robineau de Bécancourt, pensionnaire chez les Ursulines, qui fut subitement guérie d'une enflure au genou, après avoir récité neuf jours de suite trois Pater et trois Ave pour remercier Dieu des grâces qu'il avait accordées à son serviteur.
Les guérisons se multiplièrent en 1703, 1704, 1709, ^t en 1716 et 1717 elles semblèrent s'accroître encore davantage. Les maladies qui cédaient par l'intercession du défunt étaient des érésipèles, des enflures aux articulations, des hernies de vieille date, des névralgies sciatiques, et toute cette série d'affections chroniques l)eaucoup plus souffrantes que dangereuses, et dont la tendance, comme règle générale, n'est pas du côté de la guérison. Les personnes, qui furent ainsi l'objet de la soUicitude du Frère Didace, donnèrent dans le temps leurs témoignages, lesquels furent recueillis et mis en ordre à la demande de l'évêque de Québec, qui avait institué un tribunal régulier d'enquête pour dresser procèsverbal de ces guérisons extraordinaires. L'évêque luimême avait été guéri d'une façon si merveilleuse, qu'il crut utile de donner son témoignage par écrit. Comme <îe document est le plus précieux de tous, nous le publions dans son entier.
*VNous, Jean, évêque de Québec, croyant rendre le témoignage à la sainteté du Frère Didace, qu'ayant une fièvre fort opiniâtre, nous fûmes délivré à la fin •d'une neu vaine que nous crûmes être obligé de faire dans Je lieu de son tombeau, qui est la petite ville des Trois- Rivières de notre diocèse ; notre maladie commença -dans^le mois de septembre 1716, laquelle après avoir été violente dans les commencements, se changea enfin en une fièvre lente qu'aucun remède ne put enlever, ce qui nous détermina à faire un voyage au lieu où son corps réside ; ce ne fut qu'au dernier jour de la neuvaine que nous fûmes dans l'église où son corps repose, que nous fûmes soulagé et guéri, Dieu voulant apparemment faire connaître à tout notre diocèse le grand crédit qu'avait ce serviteur de Dieu auprès de lui, en nous obligeant de reconnaître que notre mal, s'aigrissant plutôt -que de diminuer, même durant* notre neuvaine, nous ne pouvions devoir notre guérison qu'à la persévérance avec laquelle nous la demandions à Dieu par les mérites de son serviteur. C'est le témoignage que nous devons à la vérité et que nous rendons bien volontiers, pour lui marquer notre reconnaissance et augmenter dans tous les cœurs la confiance qu'on a à ce saint Frère Récollet, dont nous voudrions bien qu'on imitât les vertus.
Donné à Québec, sous notre seing, celui de notre secrétaire et scellé du sceau de nos armes.
JEAN, évêque de Québec.
Par Monseigneur,
Sauzenier.
Il est certain qu'à cette époque l'on prévit que tôt ou tard on porterait à Rome la cause de la béatification du vertueux Frère Didace. Voilà pourquoi l'évêque fit colliger tous les documents qui pourraient être utiles.
Cependant raflFaire en resta là, et le silence se fit sur le Frère Didace jusqu'à Tépoque actuelle, où Ton voit revivre une confiance extraordinaire dans la puissance auprès de Dieu de son excellent serviteur. H n'est guère possible de ne pas remarquer, dans cette espèce de résurrection, la main de la Providence, qui s'est réservé son heure pour faire éclater devant tout l'univers leÉ vertus d'un humble Frère du Canada, en attendant le jour si désiré, où elle lui accordera une place d'honneur sur les autels de l'église.