MADAME D'YOUVILLE
:sur sa base. On pouvait croire que sa fondation était assurée.
Mais rhôpital-général, lui, n'était plus qu'une institution en démence. Ses administrateurs, bien inspirés, résolurent d'en confier provisoirement la direction à madame d'Youville, qui n'attendait qu'un mot pour l'accepter. Elle se mit résolument à l'œuvre de réparation ; les portes de l'hôpital furent ouvertes à toutes les infortunes, comme à tous les sexes. En 1753, le roi de France émit des lettres patentes, substituant madame d'Youville et ses coopératrices aux Frères hospitaliers, et les érigeant en communauté. Elles adoptèrent l'habit de couleur grise avec ceinturon noir, et prirent le nom de Sœurs de la Charité ou Sœurs Grises. Toutes revêtirent solennellement le saint habit le 25 août 1755, et madame d'Youville, élue supérieure, conserva sa <îharge jusqu'à sa mort, qui arriva en 1771.
Avec le temps, madame d'Youville put agrandir son hôpital. Pour secourir un plus grand nombre de malheureux, elle ouvrit de nouvelles salles. Elle fit construire plusieurs annexes pour les besoins de la maison. A force d'économie et au moyen de petites industries sagement conduites, elle put équilibrer son budget, tout en payant les dettes contractées pour ces multiples constructions.
Après la cession du Canada à l'Angleterre, madame d'Youville, privée de la plus forte partie de ses ressources entreprit, la première en Amérique, de nourrir et d'élever tous les enfants trouvés qu'on lui apporterait. Cet accroissement de dépenses ne l'effrayait point, car elle comptait toujours recevoir une somme de 100,000 francs que le gouvernement français lui devait. Malheureureusement, elle perdit la totalité de ce montant, et ainsi s'évanouirent plusieurs projets de charité qui lui
étaient cherà. Enfin, le 18 tnai 1765, un incendié terrible, qui ravagea Montréal, vint s'abattre sur le menaistère pour n'en faire qu^un monceau de ruines. Les religieuses se trouvèrent sans asile et sans ressources d'aucune sorte. La vaillante supérieure supporta courageusement ces épreuves, bénissant Dieu des maux comme des biens. Prenant ses compagnes, elle les conduisit à la chapelle, et toutes ensemble entonnent le Te Deum pour remercier Dieu des croix qu'il leur envoie. Puis se relevant, madame d'Youville s'écrie: ** Mes enfants, ayez bon courage, désormais la maison ne brûlera plus. " Parole qui s'est vérifiée, car l'hôpital-général, malgré les nombreuses conflagrations qui ont eu lieu à Montréal depuis plus d'un siècle, est resté debout au milieu de bien des ruines.
L'hôpital fut bientôt rebâti, grâce aux secours que madame d'Youville reçut des Sulpiciens. En 1769, il ne lui restait plus qu'une dette légère, et elle était à la tête d'un établissement beaucoup plus vaste que l'ancien.
Parvenue à l'âge de soixante-dix ans, la vénérable supérieure sentit fléchir son corps sous le poids du travail plutôt que des ans. Frappée de paralysie le 9 décembre 1771, elle comprit que sa fin n'était pas éloignée. Elle fit son testament en faveur de son couvent, et dit adieu aux Sœurs dans un langage des plus touchants. Elles la vénéraient comme une sainte, l'aimaient comme une mère. La désolation fut inénarrable quand, dans la journée du 23 décembre, elles apprirent que la supérieure avait abandonné son corps à la terre, pour aller prendre sa place dans le chœur des troupes célestes, portée au ciel par les mains des Anges.
L'éloge de madame d'Youville n'est plus à faire ; des plumes plus autorisées l'ont fait avec un talent incontestable. Contentons-nous de dire, après les autres, que